Livre Cinquième.
Suite du récit. La cour va passer l’été à Baïes. Naples. Maison d’Aglaé. Promenades d’Eudore, d’Augustin et de Jérôme. Leur entretien au tombeau de Scipion. Thraséas, ermite du Vésuve. Son histoire. Séparation des trois amis, Eudore retourne à Rome avec la cour. Les catacombes. Aventure de l’impératrice Prisca et de la princesse Valérie, sa fille. Eudore, banni de la cour, est envoyé en exil à l’armée de Constance. Il quitte Rome, il traverse l’Italie et les Gaules. Il arrive à Agrippina sur les bords du Rhin. Il trouve l’armée romaine prête à porter la guerre chez les Francs. Il sert comme simple soldat parmi les archers crétois qui composent, avec les Gaulois, l’avant-garde de l’armée de Constance.
« L’impression que laissa dans mon esprit ce jour fatal, à présent
si vive et si profonde, fut alors promptement effacée. Mes jeunes amis
m’entourèrent ; ils se moquèrent de mes terreurs et de mes remords ;
ils rioient des anathèmes d’un obscur pontife sans crédit et sans
pouvoir.
« La cour, qui dans ce moment se transporta de Rome à Baïes, en
m’arrachant du théâtre de mes erreurs, m’enleva au souvenir de leur
châtiment ; et me croyant perdu sans retour auprès des chrétiens, je
ne songeai qu’à m’abandonner aux plaisirs.
« Je compterois, seigneurs, parmi les beaux jours de ma vie l’été
que je passai près de Naples avec Augustin et Jérôme s’il pouvoit y
avoir de beaux jours dans l’oubli de Dieu et les mensonges des
passions.
« La cour étoit pompeuse et brillante : tous les princes, amis ou
enfants des césars, s’y trouvoient rassemblés. On y voyoit Licinius[a]
et Sévère[b], compagnons d’armes de Galérius ; Daïa[c], nouvellement sorti de ses bois et neveu du même césar ; Maxence[d], fils de Maximien
Auguste. Mais Constantin préféroit notre société à celle de ces
princes jaloux de sa vertu, de sa valeur, de sa haute renommée, et
publiquement ou secrètement ses ennemis.
« Nous fréquentions surtout à Naples le palais d’Aglaé 1, dame
romaine dont je vous ai déjà prononcé le nom. Elle étoit de race de
sénateurs et fille du proconsul Arsace. Ses richesses étoient immenses.
Soixante-treize intendants gouvernoient son bien, et elle avoit donné
trois fois les jeux publics à ses dépens. Sa beauté égaloit ses talents et
ses grâces ; elle réunissoit autour d’elle tout ce qui conservoit encore
l’élégance des manières et le goût des lettres et des arts. Heureuse si,
dans la décadence de Rome, elle eût mieux aimé devenir une seconde
Cornélie que de rappeler le souvenir des femmes trop célèbres chantées
par Ovide, Properce et Tibulle !
« Sébastien[e] et Pacôme[f], centurions dans les gardes de Constantin ;
Génès[g], acteur fameux, héritier des talents de Roscius ; Boniface[h], premier intendant du palais d’Aglaé, et peut-être trop
cher à sa maîtresse, embellissoient de leur esprit et de leur gaieté
les fêtes de la voluptueuse Romaine. Mais Boniface, homme abandonné
aux délices, avoit trois qualités excellentes : l’hospitalité, la
libéralité, la compassion. En sortant des orgies et des festins, il alloit
par les places secourir les voyageurs, les étrangers et les pauvres.
Aglaé elle-même, au milieu de ses désordres, portoit un grand respect
aux fidèles et une foi simple aux reliques des martyrs. Génès, ennemi
déclaré des chrétiens, la railloit de sa foiblesse.
« Eh bien ! disoit-elle, j’ai aussi mes superstitions. Je crois à la vertu
des cendres d’un chrétien mort pour son Dieu, et je veux que Boniface
m’aille chercher des reliques. »
« Illustre patronne, répondoit en riant Boniface, je prendrai de l’or
et des parfums. J’irai chercher des reliques de martyrs ; je vous les
apporterai : mais si mes propres reliques vous viennent sous le nom
de martyr, recevez-les. »
« Nous passions une partie des nuits au milieu de cette compagnie
séduisante et dangereuse ; j’habitois avec Augustin et Jérôme la ville
de Constantin bâtie sur le penchant du mont Pausilippe. Chaque matin,
aussitôt que l’aurore 2 commençoit à paroître, je me rendois sous un
portique qui s’étendoit le long de la mer. Le soleil se levoit devant moi sur le Vésuve : il illuminoit de ses feux les plus doux la chaîne
des montagnes de Salerne, l’azur de la mer parsemée des voiles blanches
des pêcheurs, les îles de Caprée, d’Œnaria et de Prochyta[i], la mer, le cap Misène et Baïes avec tous ses enchantements.
« Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et
moins frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit.
J’étois toujours surpris en arrivant au portique de me trouver au bord
de la mer, car les vagues dans cet endroit faisoient à peine entendre
le léger murmure d’une fontaine. En extase devant ce tableau, je
m’appuyois contre une colonne, et, sans pensée, sans désir, sans projet,
je restois des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme
étoit si profond qu’il me sembloit que cet air divin transformoit ma
propre substance, et qu’avec un plaisir indicible je m’élevois vers le
firmament comme un pur esprit. Dieu tout-puissant ! que j’étois loin
d’être cette intelligence céleste dégagée des chaînes des passions !
Combien ce corps grossier m’attachoit à la poussière du monde, et que
j’étois misérable d’être si sensible aux charmes de la création et de
penser si peu au Créateur ! Ah ! tandis que, libre en apparence, je
croyois nager dans la lumière, quelque chrétien chargé de fers et
plongé pour la foi dans les cachots étoit celui qui abandonnoit véritablement
la terre et montoit glorieux dans les rayons du soleil
éternel !
« Hélas ! nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher
une beauté coupable, la voir s’avancer dans une nacelle et nous sourire
du milieu des flots, voguer avec elle sur la mer dont nous semions
la surface de fleurs, suivre l’enchanteresse au fond de ce bois de
myrtes et dans les champs heureux où Virgile plaça l’Élysée, telle
étoit l’occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de
repentir. Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur
extrême volupté. Et n’est-ce point ce que voulut enseigner une fable
ingénieuse en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau
d’une sirène 3 ? L’éclat velouté de la campagne, la tiède température de l’air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions
des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les
sens, que tout repose et que rien ne blesse. Le Napolitain, demi-nu,
content de se sentir vivre sous les influences d’un ciel propice, refuse
de travailler aussitôt qu’il a gagné l’obole qui suffit au pain du jour.
Il passe la moitié de sa vie immobile aux rayons du soleil, et l’autre à
se faire traîner dans un char en poussant des cris de joie ; la nuit il se jette sur les marches d’un temple, et dort sans souci de l’avenir
aux pieds des statues de ses dieux.
« Pourriez-vous croire, seigneurs, que nous étions assez insensés
pour envier le sort de ces hommes, et que cette vie sans prévoyance
et sans lendemain nous sembloit le comble du bonheur ! C’étoit souvent
l’objet de nos entretiens lorsque, pour éviter les ardeurs du midi,
nous nous retirions dans la partie du palais bâtie sous la mer. Couchés
sur des lits d’ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus
de nos têtes. Si quelque orage nous surprenoit au fond de ces retraites,
les esclaves allumoient des lampes pleines du nard le plus précieux
d’Arabie. Alors entroient de jeunes Napolitaines qui portoient des
roses de Pœstum dans des vases de Nola 4 ; tandis que les flots mugissoient au dehors, elles chantoient en formant devant nous des danses
tranquilles qui me rappeloient les mœurs de la Grèce : ainsi se réalisoient
pour nous les fictions des poètes ; on eût cru voir les jeux des
néréides dans la grotte de Neptune.
« Aussitôt que le soleil, se retirant vers le tombeau de la nourrice
d’Énée 5, mettoit une partie du golfe de Naples à l’ombre du mont
Pausilippe, les trois amis se séparoient. Jérôme, qu’entraînoit l’amour
de l’étude, alloit consulter le rivage où Pline fut la victime du même
amour, interroger les cendres d’Herculanum, chercher la cause des
bruits menaçants de la solfatare. Augustin, un Virgile à la main,
parcouroit les bords que chanta ce poëte immortel, le lac Averne, la
grotte de la Sibylle, l’Achéron, le Styx, l’Élysée ; il se plaisoit surtout
à relire les malheurs de Didon, au tombeau du tendre et beau génie
qui raconta la touchante histoire de cette reine infortunée.
« Plein de la noble ardeur de s’instruire, le prince Constantin
m’invitoit à le suivre aux monuments consacrés par les souvenirs de
l’histoire. Nous faisions dans un esquif le tour du golfe de Baïes :
nous retrouvions les ruines de la maison de Cicéron 6, nous reconnoissions le lieu du naufrage d’Agrippine, la plage où elle se sauva,
le palais où son fils attendoit le succès du parricide, et plus loin la
demeure où cette mère tendit aux meurtriers les flancs qui avoient
porté Néron. Nous visitions à Caprée les souterrains témoins de la
honte de Tibère. « Ah ! qu’on est malheureux, disoit Constantin, d’être le maître de l’univers et d’être forcé, par la conscience de ses crimes, à s’exiler soi-même sur ce rocher ! »
« Des sentiments si généreux dans l’héritier de Constance, et peut-être
de l’empire romain, me rendoient plus cher le prince protecteur
et compagnon de ma jeunesse. Aussi ne laissois-je échapper aucune
occasion de réveiller les idées ambitieuses au fond de son cœur, car l’ambition de Constantin me semble être l’espérance du monde.
« Un bain voluptueux nous attendoit après ces courses. Aglaé nous
offroit au milieu de ses jardins un repas long et délicat. Le banquet
du soir étoit préparé sur une terrasse au bord de la mer, parmi des
orangers en fleur. La lune nous prêtoit son flambeau ; elle paroissoit
sans voile au milieu des astres comme une reine au milieu de sa cour ;
sa vive clarté faisoit pâlir la flamme qui brille au sommet du Vésuve ;
et, peignant d’azur la fumée rougie du volcan, elle dessinoit un
arc-en-ciel dans la nuit. Le beau phénomène, la face du paisible
luminaire, les côtes de Surrentum[j], de Pompéia et d’Héraclée[k], se
réfléchissoient dans les vagues, et l’on entendoit au loin, sur la mer,
la chanson du pêcheur napolitain.
« Nous remplissions alors nos coupes d’un vin exquis trouvé dans les
celliers d’Horace, et nous buvions aux trois sœurs de l’Amour, filles
de la Puissance et de la Beauté 7. Le front couronné d’ache toujours
verte et de roses qui durent si peu 8, nous nous excitions à jouir de la vie par la considération de sa brièveté.
« Il faudra quitter cette terre, cette maison chérie, cette maîtresse adorée. De tous les arbres plantés de nos mains, nul, hormis l’odieux cyprès, ne suivra dans la tombe son maître d’un jour. »
« Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles :
« Loin d’ici, bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous,
longues robes, qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les
larcins et les heureux dons de Vénus ! Qu’un autre traverse les mers,
qu’il amasse les trésors de l’Hermus et du Gange, ou qu’il cherche
de vains honneurs dans les périls de la guerre : pour moi, je mets
toute ma renommée à vivre esclave de la beauté qui m’enchante.
Que j’aime le séjour des champs, les prés émaillés, les bords des
fleuves ! Qui me laissera passer ma vie sans gloire au fond des
forêts ? Quel plaisir de suivre Délie dans nos campagnes, de lui
porter dans mes bras l’agneau qui vient de naître ! Si pendant la
nuit les vents ébranlent ma chaumière, si la pluie tombe en torrent
sur mon toit… »
« Mais pourquoi, seigneurs, continuerois-je à vous peindre le
désordre de trois insensés ? Ah ! parlons plutôt des dégoûts attachés à
ces choses si vides de bonheur ! Ne croyez pas que nous fussions
heureux au milieu de ces voluptés trompeuses. Une inquiétude indéfinissable
nous tourmentoit. Notre bonheur eût été d’être aimés aussi
bien que d’aimer 9, car on veut trouver la vie dans ce qu’on aime. Mais, au lieu de vérité et de paix dans nos tendresses, nous ne rencontrions
qu’imposture, larmes, jalousie, indifférence. Tour à tour
infidèles ou trahis, la femme que nous devions bientôt aimer devoit
être celle que nous aimerions toujours. Il manquoit à l’autre certaine
grâce du corps ou de l’âme, qui avoit empêché notre attachement
d’être durable. Et quand nous avions trouvé l’idéal objet de nos
songes, notre cœur se lassoit de nouveau, nos yeux s’ouvroient sur
des défauts inattendus, et bientôt nous étions réduits à regretter notre
première victime. Tant de sentiments incomplets ne nous laissoient
que des images confuses, qui troubloient nos plaisirs du moment, en
ramenant au milieu de nos jouissances une foule de souvenirs qui les
combattoient. C’est ainsi qu’au milieu de nos félicités nous n’étions
que misère, parce que nous avions abandonné ces pensées vertueuses
qui sont la vraie nourriture de l’homme, et cette beauté céleste qui
peut seule combler l’immensité de nos désirs.
« La bonté de la Providence fit tout à coup briller un éclair de la
grâce au milieu des ténèbres de nos âmes : le ciel permit que la première
pensée de religion nous vînt de l’excès même de nos plaisirs,
tant les voies de Dieu sont inexplicables !
« Un jour, errant aux environs de Baïes 10, nous nous trouvâmes
auprès de Literne[l]. Le tombeau de Scipion l’Africain frappa tout à coup nos regards : nous approchâmes avec respect. Le monument s’élève au bord de la mer. Une tempête a renversé la statue qui le couronnoit.
On lit encore cette inscription sur la table du sarcophage :
« INGRATE PATRIE, TU N’AURAS PAS MES OS. »
« Nos yeux s’humectèrent de larmes au souvenir de la vertu et de
l’exil du vainqueur d’Annibal. La grossièreté même du sépulcre, si
frappante auprès des superbes mausolées de tant d’hommes inconnus
qui couvrent l’Italie, servoit à redoubler notre attendrissement. Nous
n’osâmes pas nous reposer sur le tombeau même, mais nous nous
assîmes à sa base, gardant un religieux silence, comme si nous eussions
été au pied de l’autel. Après quelques moments de méditation,
Jérôme éleva la voix et nous dit :
« Amis, les cendres du plus grand des Romains me font vivement
sentir notre petitesse et l’inutilité d’une vie dont je commence à être
accablé. Je sens qu’il me manque quelque chose. Depuis longtemps je
ne sais quel instinct voyageur me poursuit : vingt fois le jour, je suis prêt à vous dire adieu, à porter mes pas errants sur la terre. Le principe de cette inquiétude ne seroit-il point dans le vide de nos désirs ?
La vie entière de Scipion nous accuse. Ne versez-vous pas des pleurs
d’admiration, ne sentez-vous pas qu’il est un bonheur différent de
celui que nous cherchons, quand vous voyez l’Africain rendre une
épouse à son époux 11, quand Cicéron vous peint ce grand homme 12 parmi les esprits célestes, montrant à l’Émilien, dans un songe, qu’il
existe une autre vie où la vertu est couronnée ? »
« Jérôme, répondit Augustin, vous avez fait ma propre histoire :
comme vous, je suis tourmenté d’un mal dont j’ignore la cause ; je n’ai
pas toutefois, comme vous, le besoin de m’agiter : je ne soupire au
contraire qu’après le repos, et je voudrois, à l’exemple de Scipion,
placer mes jours dans la suprême région de la tranquillité. Une langueur
secrète me consume ; je ne sais de quel côté chercher le bonheur ;
plus je considère la vie, moins je m’y attache. Ah ! s’il étoit
quelque vérité cachée, s’il existoit quelque part une fontaine d’amour
inépuisable, intarissable, sans cesse renouvelée, où l’on pût se plonger
tout entier ; Scipion, si ton songe n’étoit pas une erreur divine… »
« Avec quel transport, s’écria impétueusement Jérôme, je m’élancerois
vers cette source ! Rivage du Jourdain, grotte de Bethléem, vous
me verriez bientôt au nombre de vos anachorètes ! Ô montagnes de la
Judée ! l’avenir ne pourroit plus séparer l’idée de vos déserts et de ma
pénitence ! »
« Jérôme prononça ces mots avec une véhémence qui nous surprit.
Sa poitrine se soulevoit ; il étoit comme un cerf altéré qui désire l’eau
des fontaines.
« Votre confession, ô mes amis ! dis-je alors, a cela d’étrange qu’elle
est aussi la mienne. Mais je réunis en moi seul les deux plaies qui
vous tourmentent : l’instinct voyageur et la soif du repos. Quelquefois
ce mal bizarre me fait tourner les yeux avec regret vers la religion de
mon enfance. »
« Ma mère, qui est chrétienne 13, reprit Augustin, m’a souvent entretenu de la beauté de son culte, où je trouverois, disoit-elle, le bonheur
de ma vie. Hélas ! cette tendre mère habite de l’autre côté de ces flots ;
peut-être qu’en ce moment elle les contemple du rivage opposé en
songeant à son fils ! »
« Augustin avoit à peine achevé de prononcer ces mots, qu’un
homme vêtu de la robe des philosophes d’Épictète 14 sortit du tombeau de Scipion. Il paroissoit être dans l’âge mûr, mais plus près de la jeunesse
que de la vieillesse. Un air de gaieté angélique étoit répandu sur
son visage ; on eût dit que ses lèvres ne pouvoient s’ouvrir que pour
prononcer les choses les plus aimables.
« Jeunes seigneurs, dit-il en se hâtant de nous tirer de notre surprise, me le pardonnerez-vous ? J’étois assis dans ce monument 15
lorsque vous êtes arrivés, et j’ai entendu malgré moi vos discours.
Puisque je sais maintenant votre histoire, je veux vous raconter la
mienne ; elle pourra vous être utile, peut-être y trouverez-vous un
remède aux maux dont vous vous plaignez. »
« Sans attendre notre réponse, l’étranger, avec une noble familiarité, prit place au milieu de nous et parla de la sorte :
« Je suis le solitaire chrétien du Vésuve 16, dont vous pouvez avoir
entendu parler, puisque je suis l’unique habitant du sommet de
cette montagne. Je viens quelquefois visiter le tombeau de l’Africain ; en voici la raison : lorsque ce grand homme, retiré à Literne,
se consoloit par la vertu de l’injustice de sa patrie, des pirates descendirent sur ce rivage 17 ; ils attaquèrent la maison de l’illustre
exilé, sans savoir quel en étoit le possesseur. Déjà ils avoient escaladé les murs, quand des esclaves accourus au bruit se mirent en
devoir de défendre leur maître. « Comment ! s’écrient-ils, vous osez
violer la maison de Scipion ! » À ce nom, les pirates, saisis de respect, jetèrent leurs armes, et, demandant pour toute grâce qu’il
leur fût permis de contempler le vainqueur d’Annibal, ils se retirèrent pleins d’admiration après l’avoir vu.
« Thraséas, mon aïeul, d’une noble famille de Sicyone, se trouvoit
avec ces pirates. Enlevé par eux dans son enfance, il avoit été contraint de servir sur leurs vaisseaux. Il se cacha dans la maison de
Scipion, et quand les pirates se furent éloignés, il se jeta aux pieds
de son hôte, et lui conta son aventure. L’Africain, touché de son
sort, le renvoya dans sa patrie ; mais les parents de Thraséas étoient
morts pendant sa captivité, et leur fortune avoit été dissipée. Mon
aïeul revint trouver son libérateur, qui lui donna une petite terre
auprès de sa maison de campagne et le maria à la fille d’un pauvre
chevalier romain. Je suis descendu de cette famille : vous voyez que
j’ai une raison légitime d’honorer le tombeau de Scipion.
« Ma jeunesse fut orageuse. J’essayai de tout, et je me dégoûtai de
tout. J’étois éloquent, je fus célèbre, et je me dis : Qu’est-ce que
cette gloire des lettres, disputée pendant la vie, incertaine après la
mort, et que l’on partage souvent avec la médiocrité et le vice ? Je
fus ambitieux, j’occupai un poste éminent, et je me dis : Cela valoit-il
la peine de quitter une vie paisible, et ce que je trouve remplace-t-il
ce que je perds ? Il en fut ainsi du reste. Rassasié des plaisirs de mon
âge, je ne voyois rien de mieux dans l’avenir, et mon imagination
ardente me privoit encore du peu que je possédois. Jeunes seigneurs, c’est un grand mal pour l’homme d’arriver trop tôt au bout de
ses désirs et de parcourir dans quelques années les illusions d’une
longue vie.
« Un jour, plein des plus sombres pensées, je traversois un quartier
de Rome peu fréquenté des grands, mais habité par un peuple pauvre
et nombreux. Un édifice d’un caractère grave 18 et d’une construction singulière frappa mes regards. Sous le portique, plusieurs hommes
debout et immobiles paroissoient plongés dans la méditation.
« Tandis que je cherchois à deviner quel pouvoit être ce monument,
je vis passer à mes côtés un homme originaire de la Grèce, comme
moi naturalisé Romain. C’étoit un descendant de Persée, dernier roi
de Macédoine. Ses aïeux, après avoir été traînés au char de Paul-Émile, devinrent simples greffiers à Rome. On m’avoit jadis fait
remarquer au coin de la rue Sacrée, sous un chétif abri, cette grande
dérision de la fortune : j’avois causé quelquefois avec Perséus. Je
l’arrêtai donc pour lui demander à quel usage étoit destiné le monument que je considérois. — C’est, me répondit-il, le lieu où je viens
oublier le trône d’Alexandre : je suis chrétien. Perséus franchit les
marches du portique, passa au milieu des catéchumènes, et pénétra
dans l’enceinte du temple. Je l’y suivis plein d’émotion.
« Les mêmes disproportions qui régnoient au dehors de l’édifice se
faisoient remarquer au dedans ; mais ces défauts étoient rachetés
par le style hardi des voûtes et l’effet religieux de leurs ombres. Au
lieu du sang des victimes et des orgies qui souillent l’autel des faux
dieux, la pureté et le recueillement sembloient veiller au tabernacle
des chrétiens. À peine le silence de l’assemblée étoit-il interrompu
par la voix innocente de quelques enfants que des mères portoient
dans leurs bras.
« La nuit approchoit ; la lumière des lampes luttoit avec celle du
crépuscule, répandue dans la nef et le sanctuaire. Des chrétiens
prioient de toutes parts à des autels retirés ; on respiroit encore
l’encens des cérémonies qui venoient de finir et l’odeur de la cire
parfumée des flambeaux que l’on venoit d’éteindre.
« Un prêtre, portant un livre et une lampe, sortit d’un lieu secret,
et monta dans une chaire élevée. On entendit le bruit de l’assemblée
qui se mettoit à genoux. Le prêtre lut d’abord quelques oraisons
sacrées, puis il récita une prière à laquelle les chrétiens répondoient à demi-voix de toutes les parties de l’édifice. Ces réponses
uniformes, revenant à des intervalles égaux, avoient quelque chose
de touchant, surtout lorsqu’on faisoit attention aux paroles du pasteur et à la condition du troupeau.
« Consolation des affligés, disoit le prêtre, ressource des infirmes… »
« Et tous les chrétiens persécutés, achevant le sens suspendu, ajoutoient :
« Priez pour nous ! Priez pour nous ! »
« Dans cette longue énumération des infirmités humaines, chacun,
reconnoissant sa tribulation particulière, appliquoit à ses propres
besoins quelques-uns de ces cris vers le ciel. Mon tour ne tarda
pas à venir. J’entendis le lévite prononcer distinctement ces paroles :
« Providence de Dieu, repos du cœur, calme dans la tempête… »
« Il s’arrêta : mes yeux se remplirent de larmes ; il me sembla que
les regards se fixoient sur moi et que la foule charitable s’écrioit :
« Priez pour lui ! Priez pour lui ! »
« Le prêtre descendit de la chaire, et l’assemblée se retira. Touché
jusques au fond du cœur, j’allai trouver Marcellin, pontife suprême
de cette religion qui console de tout ; je lui racontai les peines de
ma vie ; il m’instruisit des vérités de son culte : je me suis fait chrétien, et depuis ce moment mes chagrins se sont évanouis. »
« L’histoire de l’anachorète et l’aimable ingénuité de ce philosophe
chrétien nous charmèrent. Nous lui fîmes plusieurs questions auxquelles il répondit avec une parfaite sincérité. Nous ne nous lassions
point de l’entendre. Sa voix avoit une harmonie 19, qui remuoit doucement les entrailles. Une éloquence fleurie, et pourtant d’un goût
simple, découloit naturellement de ses lèvres ; il donnoit aux moindres
choses un tour antique qui nous ravissoit ; il se répétoit comme les
anciens, mais cette répétition, qui eût été un défaut chez un autre,
devenoit, je ne sais comment, la grâce même de ses discours. Vous
l’eussiez pris pour un de ces législateurs de la Grèce qui donnoient
jadis des lois aux hommes en chantant sur une lyre d’or la beauté de
la vertu et la toute-puissance des dieux.
« Son départ mit un terme à cet entretien dans lequel trois jeunes
hommes sans religion avoient conclu que la religion étoit le seul
remède à leurs maux. Ce fut sans doute la tombe de l’Africain qui
nous inspira cette pensée : les cendres d’un grand homme persécuté
élèvent les sentiments vers le ciel. Nous quittâmes à regret le village
de Literne ; nous nous embrassâmes : un secret pressentiment attristoit nos cœurs ; nous avions l’air de nous dire un dernier adieu. De
retour à Naples, nos plaisirs ne nous offrirent plus le même attrait.
Sébastien et Pacôme alloient partir pour l’armée ; Génès et Boniface
sembloient avoir perdu leur gaieté ; Aglaé paroissoit mélancolique et
comme troublée de remords. La cour quitta Baïes : Jérôme et Augustin
retournèrent à Rome, et je suivis Constantin à son palais de Tibur. Ce fut là que je reçus une lettre d’Augustin. Il me marquoit que, vaincu
par les larmes de sa mère, il l’alloit rejoindre à Carthage ; que Jérôme
se préparoit à visiter les Gaules 20, la Pannonie et les déserts habités par les solitaires chrétiens.
« Je ne sais, ajoutoit Augustin en finissant sa lettre, si nous nous
reverrons jamais 21. Hélas ! mon ami, telle est la vie : elle est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de liaisons commencées et
rompues ! Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites
à l’heure où elles pourroient devenir durables : on rencontre l’ami
avec qui l’on voudroit passer ses jours au moment où le sort va le
fixer loin de nous ; on découvre le cœur que l’on cherchoit la veille
du jour où ce cœur va cesser de battre. Mille choses, mille accidents
séparent les hommes qui s’aiment pendant la vie ; puis vient cette
séparation de la mort, qui renverse tous nos projets. Vous souvenez-vous de ce que nous disions un jour en regardant le golfe de
Naples ? Nous comparions la vie à un port de mer où l’on voit
aborder et d’où l’on voit sortir des hommes de tous les langages et
de tous les pays. Le rivage retentit des cris de ceux qui arrivent et
de ceux qui partent : les uns versent des larmes de joie en recevant
des amis ; les autres, en se quittant, se disent un éternel adieu ; car
une fois sorti du port de la vie, on n’y rentre plus. Supportons donc
sans trop nous plaindre, mon cher Eudore, une séparation que les
années auroient nécessairement produite, et à laquelle l’absence ne
nous eût pas préparés. »
Comme Eudore alloit continuer son récit 22, les serviteurs de Lasthénès revinrent avec le repas du matin : ils déposèrent sur le gazon
du blé nouveau, légèrement grillé dans l’épi, des glands de phagus 23 et des laitages qui portoient encore l’empreinte des corbeilles. Les
cœurs étoient diversement agités : Cyrille admiroit, mais sans en rien
montrer au dehors, le jeune homme qui, comme le roi-prophète,
crioit du fond de l’abîme :
« Seigneur, ayez pitié de moi, selon les grandeurs de votre miséricorde. »
Démodocus n’avoit presque rien compris au récit d’Eudore : il ne
trouvoit là ni Polyphème, ni Circé, ni enchantements, ni naufrages :
et dans cette harmonie nouvelle il avoit à peine reconnu quelques
sons de la lyre d’Homère. Cymodocée, au contraire, avoit merveilleusement entendu le fils de Lasthénès, mais elle ne savoit pourquoi
elle se sentoit si triste en pensant qu’Eudore avoit beaucoup aimé et
qu’il se repentoit d’avoir aimé. Penchée sur le sein de son père, elle
lui disoit tout bas :
« Mon père, je pleure comme si j’étois chrétienne ! »
Le repas fini, Démodocus prit la parole :
« Fils de Lasthénès, ton récit m’enchante, bien que je n’en comprenne pas toute la sagesse. Il me semble que le langage des chrétiens est une espèce de poésie de la raison, dont Minerve ne m’a donné aucune intelligence. Achève de raconter ton histoire : si quelqu’un verse ici des larmes en l’écoutant, cela ne doit pas t’arrêter,
car on a déjà vu de pareils exemples. Lorsqu’un fils d’Apollon 24
chantoit les malheurs de Troie à la table d’Alcinoüs, il y avoit un
étranger qui enveloppoit sa tête dans son manteau et qui pleuroit.
Laissons donc s’attendrir ma Cymodocée : Jupiter a confié à la pitié
le cœur de la jeunesse. Nous autres vieillards, accablés du fardeau de
Saturne, si nous avons pour nous la paix et la justice, nous sommes
privés de cette compassion et de ces sentiments délicats, ornement
des beaux jours de la vie. Les dieux ont fait la vieillesse semblable à
ces sceptres héréditaires qui, passant du père au fils chez une antique
race, paroissent tout chargés de la majesté des siècles, mais qui ne se
couvrent plus de fleurs depuis qu’ils se sont desséchés loin du tronc
maternel. »
Eudore reprit ainsi son discours :
« Privé de mes amis, Rome ne m’offrit plus qu’une vaste solitude.
L’inquiétude régnoit à la cour : Maximien avoit été obligé 25 de se
transporter de Milan en Pannonie, menacée d’une invasion des Carpiens et des Goths ; les Francs s’étoient emparés de la Batavie, défendue par Constance ; en Afrique, les Quinquégentiens, peuple nouveau, venoient tout à coup de paraître en armes ; on disoit que Dioclétien lui-même passeroit en Égypte, où la révolte du tyran
Achillée demandoit sa présence ; enfin, Galérius se disposoit à partir
pour aller combattre Narsès. Cette guerre des Parthes effrayoit surtout
le vieil empereur, qui se souvenoit du sort de Valérien. Galérius, se
prévalant du besoin que l’empire avoit de son bras, et toujours livré
aux inspirations d’Hiéroclès, cherchoit à s’emparer entièrement de
l’esprit de Dioclétien ; il ne craignoit plus de laisser éclater sa jalousie
contre Constance, dont le mérite et la belle naissance l’importunoient.
Constantin se trouvoit naturellement enveloppé dans cette jalousie ;
et moi, comme l’ami de ce jeune prince, comme le plus foible et
comme l’objet particulier de l’inimitié d’Hiéroclès, je portois tout le
poids de la haine de Galérius.
« Un jour, tandis que Constantin assistoit aux délibérations du sénat,
j’étois allé visiter la fontaine Égérie. La nuit me surprit : pour regagner la voie Appienne, je me dirigeai sur le tombeau de Cécilia Métella, chef-d’œuvre de grandeur et d’élégance. En traversant des
champs abandonnés, j’aperçus plusieurs personnes qui se glissoient
dans l’ombre, et qui toutes, s’arrêtant au même endroit, disparoissoient subitement. Poussé par la curiosité, je m’avance, et j’entre hardiment dans la caverne 26 où s’étoient plongés les mystérieux fantômes : je vis s’allonger devant moi des galeries souterraines, qu’à peine éclairoient, de loin à loin, quelques lampes suspendues. Les murs des corridors funèbres étoient bordés d’un triple rang de cercueils placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des
lampes, rampant sur les parois des voûtes et se mouvant avec lenteur
le long des sépulcres, répandoit une mobilité effrayante sur ces objets
éternellement immobiles. En vain, prêtant une oreille attentive, je
cherche à saisir quelques sons pour me diriger à travers un abîme de
silence, je n’entends que le battement de mon cœur dans le repos
absolu de ces lieux. Je voulus retourner en arrière, mais il n’étoit
plus temps : je pris une fausse route, et au lieu de sortir du dédale,
je m’y enfonçai. De nouvelles avenues, qui s’ouvrent et se croisent de
toutes parts, augmentent à chaque instant mes perplexités. Plus je
m’efforce de trouver un chemin, plus je m’égare ; tantôt je m’avance
avec lenteur, tantôt je passe avec vitesse : alors, par un effet des
échos, qui répétoient le bruit de mes pas, je crois entendre marcher
précipitamment derrière moi.
« Il y avoit déjà longtemps que j’errois ainsi ; mes forces commençoient à s’épuiser : je m’assis à un carrefour solitaire de la cité des
morts. Je regardois avec inquiétude la lumière des lampes presque
consumées qui menaçoient de s’éteindre. Tout à coup une harmonie
semblable au chœur lointain des esprits célestes sort du fond de ces
demeures sépulcrales : ces divins accents expiroient et renaissoient
tour à tour ; ils sembloient s’adoucir encore en s’égarant dans les
routes tortueuses du souterrain. Je me lève, et je m’avance vers les
lieux d’où s’échappent ces magiques concerts : je découvre une salle
illuminée. Sur un tombeau paré de fleurs, Marcellin célébroit le mystère des chrétiens ; des jeunes filles, couvertes de voiles blancs, chantoient au pied de l’autel ; une nombreuse assemblée assistoit au sacrifice. Je reconnois les catacombes[m] ! Un mélange de honte, de
repentir, de ravissement, s’empare de mon âme. Nouvelle surprise !
Je crois voir l’impératrice et sa fille, entre Dorothée et Sébastien, à
genoux au milieu de la foule. Jamais spectacle plus miraculeux n’a
frappé l’œil d’un mortel ; jamais Dieu ne fut plus dignement adoré et ne manifesta plus ouvertement sa grandeur. Ô puissance d’une religion qui contraint l’épouse d’un empereur romain de quitter furtivement la couche impériale comme une femme adultère, pour courir au rendez-vous des infortunés, pour venir chercher Jésus-Christ à l’autel d’un obscur martyr, parmi des tombeaux et des hommes proscrits ou
méprisés ! Tandis que je m’abandonne à ces réflexions, un diacre se
penche à l’oreille du pontife, dit quelques mots, fait un signe : soudain les chants cessent, les lampes s’éteignent, la brillante vision
disparoît. Emporté par les flots du peuple saint, je me trouve à l’entrée
des catacombes.
« Cette aventure fit prendre un cours nouveau à ma destinée. Sans
avoir rien à me reprocher, je fus accusé de toutes parts : ainsi nos
fautes ne sont pas toujours immédiatement punies, mais, afin de
nous rendre le châtiment plus sensible, Dieu nous fait échouer dans
quelque entreprise raisonnable ou nous livre à l’injustice des hommes.
« J’ignorois que l’impératrice Prisca et sa fille Valérie étoient chrétiennes : les fidèles m’avoient caché cette importante victoire, à cause
de mon impiété. Les deux princesses, craignant la fureur de Galérius,
n’osoient paroître à l’église : elles venoient prier la nuit aux catacombes, accompagnées du vertueux Dorothée. Le hasard me conduisit
au sanctuaire des morts : les prêtres qui m’y découvrirent crurent
qu’un sacrilège exclu des lieux saints n’y pouvoit être descendu
que dans la vue de pénétrer un secret qu’il importoit à l’Église de
cacher. Ils éteignirent les lampes, afin de me dérober la vue de l’impératrice, que j’avois eu toutefois le temps de reconnoître.
« Galérius faisoit surveiller l’impératrice, dont on soupçonnoit le
penchant à la nouvelle religion. Des émissaires envoyés par Hiéroclès avoient suivi les princesses jusqu’aux catacombes, d’où ils me virent sortir avec elles. Le sophiste n’eut pas plus tôt entendu le rapport des espions, qu’il courut en instruire Galérius : Galérius vole chez Dioclétien.
« Eh bien ! s’écria-t-il, vous n’avez jamais voulu croire ce qui se
passe sous vos yeux : l’impératrice et votre fille Valérie sont chrétiennes ! Cette nuit même elles se sont rendues à la caverne que la
secte impie souille de ses exécrables mystères. Et savez-vous quel est
le guide de ces princesses ? C’est ce Grec sorti d’une race rebelle au
peuple romain, ce traître qui, pour mieux masquer ses projets, feint
d’avoir abandonné la religion des séditieux, qu’il sert en secret, ce
perfide qui ne cesse d’empoisonner l’esprit du prince Constantin.
Reconnoissez un vaste complot dirigé contre vous par les chrétiens, et
dans lequel on cherche à faire entrer votre famille même. Ordonnez que l’on saisisse Eudore, et que la force des tourments lui arrache
l’aveu de ses crimes et le nom de ses complices,
« Il le faut avouer, les apparences me condamnoient. En horreur à
tous les partis, je passois parmi les chrétiens pour un apostat et pour
un traître. Hiéroclès, qui les voyoit dans cette erreur, disoit hautement
que j’avais dénoncé l’impératrice. Les païens, de l’autre côté, me
regardoient comme l’apôtre de ma religion et le corrupteur de la
famille impériale. Quand je passois dans les salles du palais, je voyois
les courtisans sourire d’un air de mépris ; les plus vils étoient les plus
sévères : le peuple même me poursuivoit dans les rues avec des
insultes ou des menaces. Enfin, ma position devint si pénible, que,
sans l’amitié de Constantin, je crois que j’aurois attenté à ma vie.
Mais ce généreux prince ne m’abandonna point dans mon malheur : il
se déclara hautement mon ami ; il affecta de se montrer avec moi en
public ; il me défendit courageusement contre César devant Auguste, et
publia partout que j’étois victime de la jalousie d’un sophiste attaché
à Galérius.
« Rome et la cour n’étoient occupées que de cette affaire, qui, compromettant les chrétiens et le nom de l’impératrice, sembloit de la plus haute importance. On attendoit avec anxiété la décision de l’empereur, mais il n’étoit pas dans le caractère de Dioclétien de prendre une résolution violente. Le vieil empereur eut recours à un moyen qui peint admirablement son génie politique. Il déclara tout à coup que
les bruits répandus dans Rome n’étoient qu’un mensonge ; que les
princesses n’étoient pas sorties du palais la nuit même où on prétendoit les avoir vues aux catacombes ; que Prisca et Valérie, loin d’être
chrétiennes, venoient de sacrifier aux dieux de l’empire, qu’enfin il
puniroit sévèrement les auteurs de ces faux rapports, et qu’il défendoit
de parler plus longtemps d’une histoire aussi ridicule que scandaleuse.
« Mais, comme il falloit bien qu’un seul fût sacrifié pour tous, selon
l’usage des cours, je reçus ordre de quitter Rome et de me rendre à
l’armée de Constance, campée sur les bords du Rhin.
« Je me préparai à passer dans les Gaules, content d’embrasser le
parti des armes et d’abandonner une vie incompatible avec mon caractère. Cependant, telle est la force de l’habitude 28, et peut-être le
charme attaché à des lieux célèbres, que je ne pus quitter Rome sans
quelques regrets. Je partis au milieu de la nuit, après avoir reçu les
derniers embrassements de Constantin. Je traversai des rues désertes,
je passai au pied de la maison abandonnée que j’avois naguère habitée
avec Augustin et Jérôme. Sur le Forum tout étoit silencieux et solitaire : les nombreux monuments qui le couvrent, les Rostres, le temple de la
Paix, ceux de Jupiter Stator et de la Fortune, les arcs de Titus et de
Sévère se dessinoient à demi dans les ombres, comme les ruines d’une
ville puissante dont le peuple auroit depuis longtemps disparu. Quand
je fus à quelque distance de Rome, je tournai la tête : j’aperçus, à la
clarté des étoiles, le Tibre qui s’enfonçoit parmi les monuments confus
de la cité, et j’entrevis le faîte du Capitole qui sembloit s’incliner sous
le poids des dépouilles du monde.
« La voie Cassia, qui me conduisoit vers l’Étrurie 29, perd bientôt le peu de monuments dont elle est ornée, et, passant entre une antique
forêt et le lac de Volsinium, elle pénètre dans des montagnes noires,
couvertes de nuages et toujours infestées de brigands. Un mont de qui
le sommet est planté de roches aiguës, un torrent qui se replie vingt-deux fois sur lui-même et déchire son lit en s’écoulant, forment de
ce côté la barrière de l’Étrurie. À la grandeur de la campagne romaine
succèdent ensuite des vallons étroits et des monticules tapissés de
bruyères, dont la pâle verdure se confond avec celle des oliviers.
J’abandonnai les Apennins pour descendre dans la Gaule Cisalpine. Le
ciel devint d’un bleu plus pur, et je cherchai vainement sur les montagnes cette espèce de pluie de lumière qui enveloppe les monts de la
Grèce et de la haute Italie. J’aperçus de loin la cime blanchie des Alpes ;
je gravis bientôt leurs vastes flancs. Tout ce qui vient de la nature dans
ces montagnes me parut grand et indestructible : tout ce qui appartient
à l’homme me sembla fragile et misérable : d’une part, des arbres
centenaires, des cascades qui tombent depuis des siècles, des rochers
vainqueurs du temps et d’Annibal ; de l’autre, des ponts de bois, des
parcs de brebis, des huttes de terre. Seroit-ce qu’à la vue des masses
éternelles qui l’environnent, le chevrier des Alpes, vivement frappé de
la brièveté de sa vie, ne s’est pas donné la peine d’élever des monuments plus durables que lui ?
« Je sortis des Alpes à travers une espèce de portique creusé sous
un énorme rocher. Je franchis cette partie de la Viennoise habitée par
les Voconces[n] et je descendis à la colonie de Lucius[o]. Avec quel respect ne verrois-je point aujourd’hui le siège de Pothin et d’Irénée et les eaux du Rhône teintes du sang des martyrs ! Je remontai l’Arar[p], rivière bordée de coteaux charmants ; sa fuite est si lente, que l’on ne sauroit dire de quel côté coulent ses flots 30. Elle tient son nom d’un jeune Gaulois qui s’y précipita de désespoir après avoir perdu son frère. De là je passai chez les Treveri[q], dont la cité est la plus belle et la plus grande des trois Gaules 31, et, m’abandonnant au cours de la Moselle et du Rhin, j’arrivai bientôt à Agrippina[r].
« Constance me reçut avec bonté :
« Eudore, me dit-il, dès demain les légions se mettent en marche ;
nous allons chercher les Francs. Vous servirez d’abord comme
simple archer parmi les Crétois ; ils campent à l’avant-garde de
« l’autre côté du Rhin. Allez les rejoindre ; distinguez-vous par votre
conduite et par votre courage ; si vous vous montrez digne de l’amitié
de mon fils, je ne tarderai pas à vous élever aux premières charges
de l’armée. »
« C’est ici, seigneurs, qu’il faut remarquer la seconde de ces révolutions soudaines qui ont continuellement changé la face de mes jours.
Des paisibles vallons de l’Arcadie j’avois été transporté à la cour
orageuse d’un empereur romain ; et maintenant, du sein de la mollesse
et de la société civilisée, je passois à une vie dure et périlleuse, au
milieu d’un peuple barbare. »
fin du livre cinquième.
- ↑ Devenu auguste à la mort de Sévère.
- ↑ César à l’abdication de Dioclétien, et auguste à la mort de Constance.
- ↑ César à l’abdication de Dioclétien.
- ↑ Le tyran qui prit la pourpre et que Constantin vainquit aux portes de Rome.
- ↑ Le martyr militaire, surnommé le Défenseur de l’Église romaine.
- ↑ Le solitaire de la Thébaïde, qui porta les armes sous Constantin.
- ↑ Le martyr.
- ↑ Idem.
- ↑ Ischia et Procida.
- ↑ Sorrente.
- ↑ Ou Herculanum.
- ↑ Patria.
- ↑ Les catacombes de Saint-Sébastien.
- ↑ Le Dauphiné.
- ↑ Lyon.
- ↑ La Saône.
- ↑ Le pays de Trèves.
- ↑ Cologne.
Livre Cinquième.
Suite du récit. La cour va passer l’été à Baïes. Naples. Maison d’Aglaé. Promenades d’Eudore, d’Augustin et de Jérôme. Leur entretien au tombeau de Scipion. Thraséas, ermite du Vésuve. Son histoire. Séparation des trois amis, Eudore retourne à Rome avec la cour. Les catacombes. Aventure de l’impératrice Prisca et de la princesse Valérie, sa fille. Eudore, banni de la cour, est envoyé en exil à l’armée de Constance. Il quitte Rome, il traverse l’Italie et les Gaules. Il arrive à Agrippina sur les bords du Rhin. Il trouve l’armée romaine prête à porter la guerre chez les Francs. Il sert comme simple soldat parmi les archers crétois qui composent, avec les Gaulois, l’avant-garde de l’armée de Constance.
« L’impression que laissa dans mon esprit ce jour fatal, à présent
si vive et si profonde, fut alors promptement effacée. Mes jeunes amis
m’entourèrent ; ils se moquèrent de mes terreurs et de mes remords ;
ils rioient des anathèmes d’un obscur pontife sans crédit et sans
pouvoir.
« La cour, qui dans ce moment se transporta de Rome à Baïes, en
m’arrachant du théâtre de mes erreurs, m’enleva au souvenir de leur
châtiment ; et me croyant perdu sans retour auprès des chrétiens, je
ne songeai qu’à m’abandonner aux plaisirs.
« Je compterois, seigneurs, parmi les beaux jours de ma vie l’été
que je passai près de Naples avec Augustin et Jérôme s’il pouvoit y
avoir de beaux jours dans l’oubli de Dieu et les mensonges des
passions.
« La cour étoit pompeuse et brillante : tous les princes, amis ou
enfants des césars, s’y trouvoient rassemblés. On y voyoit Licinius[a]
et Sévère[b], compagnons d’armes de Galérius ; Daïa[c], nouvellement sorti de ses bois et neveu du même césar ; Maxence[d], fils de Maximien
Auguste. Mais Constantin préféroit notre société à celle de ces
princes jaloux de sa vertu, de sa valeur, de sa haute renommée, et
publiquement ou secrètement ses ennemis.
« Nous fréquentions surtout à Naples le palais d’Aglaé 1, dame
romaine dont je vous ai déjà prononcé le nom. Elle étoit de race de
sénateurs et fille du proconsul Arsace. Ses richesses étoient immenses.
Soixante-treize intendants gouvernoient son bien, et elle avoit donné
trois fois les jeux publics à ses dépens. Sa beauté égaloit ses talents et
ses grâces ; elle réunissoit autour d’elle tout ce qui conservoit encore
l’élégance des manières et le goût des lettres et des arts. Heureuse si,
dans la décadence de Rome, elle eût mieux aimé devenir une seconde
Cornélie que de rappeler le souvenir des femmes trop célèbres chantées
par Ovide, Properce et Tibulle !
« Sébastien[e] et Pacôme[f], centurions dans les gardes de Constantin ;
Génès[g], acteur fameux, héritier des talents de Roscius ; Boniface[h], premier intendant du palais d’Aglaé, et peut-être trop
cher à sa maîtresse, embellissoient de leur esprit et de leur gaieté
les fêtes de la voluptueuse Romaine. Mais Boniface, homme abandonné
aux délices, avoit trois qualités excellentes : l’hospitalité, la
libéralité, la compassion. En sortant des orgies et des festins, il alloit
par les places secourir les voyageurs, les étrangers et les pauvres.
Aglaé elle-même, au milieu de ses désordres, portoit un grand respect
aux fidèles et une foi simple aux reliques des martyrs. Génès, ennemi
déclaré des chrétiens, la railloit de sa foiblesse.
« Eh bien ! disoit-elle, j’ai aussi mes superstitions. Je crois à la vertu
des cendres d’un chrétien mort pour son Dieu, et je veux que Boniface
m’aille chercher des reliques. »
« Illustre patronne, répondoit en riant Boniface, je prendrai de l’or
et des parfums. J’irai chercher des reliques de martyrs ; je vous les
apporterai : mais si mes propres reliques vous viennent sous le nom
de martyr, recevez-les. »
« Nous passions une partie des nuits au milieu de cette compagnie
séduisante et dangereuse ; j’habitois avec Augustin et Jérôme la ville
de Constantin bâtie sur le penchant du mont Pausilippe. Chaque matin,
aussitôt que l’aurore 2 commençoit à paroître, je me rendois sous un
portique qui s’étendoit le long de la mer. Le soleil se levoit devant moi sur le Vésuve : il illuminoit de ses feux les plus doux la chaîne
des montagnes de Salerne, l’azur de la mer parsemée des voiles blanches
des pêcheurs, les îles de Caprée, d’Œnaria et de Prochyta[i], la mer, le cap Misène et Baïes avec tous ses enchantements.
« Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et
moins frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit.
J’étois toujours surpris en arrivant au portique de me trouver au bord
de la mer, car les vagues dans cet endroit faisoient à peine entendre
le léger murmure d’une fontaine. En extase devant ce tableau, je
m’appuyois contre une colonne, et, sans pensée, sans désir, sans projet,
je restois des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme
étoit si profond qu’il me sembloit que cet air divin transformoit ma
propre substance, et qu’avec un plaisir indicible je m’élevois vers le
firmament comme un pur esprit. Dieu tout-puissant ! que j’étois loin
d’être cette intelligence céleste dégagée des chaînes des passions !
Combien ce corps grossier m’attachoit à la poussière du monde, et que
j’étois misérable d’être si sensible aux charmes de la création et de
penser si peu au Créateur ! Ah ! tandis que, libre en apparence, je
croyois nager dans la lumière, quelque chrétien chargé de fers et
plongé pour la foi dans les cachots étoit celui qui abandonnoit véritablement
la terre et montoit glorieux dans les rayons du soleil
éternel !
« Hélas ! nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher
une beauté coupable, la voir s’avancer dans une nacelle et nous sourire
du milieu des flots, voguer avec elle sur la mer dont nous semions
la surface de fleurs, suivre l’enchanteresse au fond de ce bois de
myrtes et dans les champs heureux où Virgile plaça l’Élysée, telle
étoit l’occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de
repentir. Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur
extrême volupté. Et n’est-ce point ce que voulut enseigner une fable
ingénieuse en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau
d’une sirène 3 ? L’éclat velouté de la campagne, la tiède température de l’air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions
des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les
sens, que tout repose et que rien ne blesse. Le Napolitain, demi-nu,
content de se sentir vivre sous les influences d’un ciel propice, refuse
de travailler aussitôt qu’il a gagné l’obole qui suffit au pain du jour.
Il passe la moitié de sa vie immobile aux rayons du soleil, et l’autre à
se faire traîner dans un char en poussant des cris de joie ; la nuit il se jette sur les marches d’un temple, et dort sans souci de l’avenir
aux pieds des statues de ses dieux.
« Pourriez-vous croire, seigneurs, que nous étions assez insensés
pour envier le sort de ces hommes, et que cette vie sans prévoyance
et sans lendemain nous sembloit le comble du bonheur ! C’étoit souvent
l’objet de nos entretiens lorsque, pour éviter les ardeurs du midi,
nous nous retirions dans la partie du palais bâtie sous la mer. Couchés
sur des lits d’ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus
de nos têtes. Si quelque orage nous surprenoit au fond de ces retraites,
les esclaves allumoient des lampes pleines du nard le plus précieux
d’Arabie. Alors entroient de jeunes Napolitaines qui portoient des
roses de Pœstum dans des vases de Nola 4 ; tandis que les flots mugissoient au dehors, elles chantoient en formant devant nous des danses
tranquilles qui me rappeloient les mœurs de la Grèce : ainsi se réalisoient
pour nous les fictions des poètes ; on eût cru voir les jeux des
néréides dans la grotte de Neptune.
« Aussitôt que le soleil, se retirant vers le tombeau de la nourrice
d’Énée 5, mettoit une partie du golfe de Naples à l’ombre du mont
Pausilippe, les trois amis se séparoient. Jérôme, qu’entraînoit l’amour
de l’étude, alloit consulter le rivage où Pline fut la victime du même
amour, interroger les cendres d’Herculanum, chercher la cause des
bruits menaçants de la solfatare. Augustin, un Virgile à la main,
parcouroit les bords que chanta ce poëte immortel, le lac Averne, la
grotte de la Sibylle, l’Achéron, le Styx, l’Élysée ; il se plaisoit surtout
à relire les malheurs de Didon, au tombeau du tendre et beau génie
qui raconta la touchante histoire de cette reine infortunée.
« Plein de la noble ardeur de s’instruire, le prince Constantin
m’invitoit à le suivre aux monuments consacrés par les souvenirs de
l’histoire. Nous faisions dans un esquif le tour du golfe de Baïes :
nous retrouvions les ruines de la maison de Cicéron 6, nous reconnoissions le lieu du naufrage d’Agrippine, la plage où elle se sauva,
le palais où son fils attendoit le succès du parricide, et plus loin la
demeure où cette mère tendit aux meurtriers les flancs qui avoient
porté Néron. Nous visitions à Caprée les souterrains témoins de la
honte de Tibère. « Ah ! qu’on est malheureux, disoit Constantin, d’être le maître de l’univers et d’être forcé, par la conscience de ses crimes, à s’exiler soi-même sur ce rocher ! »
« Des sentiments si généreux dans l’héritier de Constance, et peut-être
de l’empire romain, me rendoient plus cher le prince protecteur
et compagnon de ma jeunesse. Aussi ne laissois-je échapper aucune
occasion de réveiller les idées ambitieuses au fond de son cœur, car l’ambition de Constantin me semble être l’espérance du monde.
« Un bain voluptueux nous attendoit après ces courses. Aglaé nous
offroit au milieu de ses jardins un repas long et délicat. Le banquet
du soir étoit préparé sur une terrasse au bord de la mer, parmi des
orangers en fleur. La lune nous prêtoit son flambeau ; elle paroissoit
sans voile au milieu des astres comme une reine au milieu de sa cour ;
sa vive clarté faisoit pâlir la flamme qui brille au sommet du Vésuve ;
et, peignant d’azur la fumée rougie du volcan, elle dessinoit un
arc-en-ciel dans la nuit. Le beau phénomène, la face du paisible
luminaire, les côtes de Surrentum[j], de Pompéia et d’Héraclée[k], se
réfléchissoient dans les vagues, et l’on entendoit au loin, sur la mer,
la chanson du pêcheur napolitain.
« Nous remplissions alors nos coupes d’un vin exquis trouvé dans les
celliers d’Horace, et nous buvions aux trois sœurs de l’Amour, filles
de la Puissance et de la Beauté 7. Le front couronné d’ache toujours
verte et de roses qui durent si peu 8, nous nous excitions à jouir de la vie par la considération de sa brièveté.
« Il faudra quitter cette terre, cette maison chérie, cette maîtresse adorée. De tous les arbres plantés de nos mains, nul, hormis l’odieux cyprès, ne suivra dans la tombe son maître d’un jour. »
« Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles :
« Loin d’ici, bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous,
longues robes, qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les
larcins et les heureux dons de Vénus ! Qu’un autre traverse les mers,
qu’il amasse les trésors de l’Hermus et du Gange, ou qu’il cherche
de vains honneurs dans les périls de la guerre : pour moi, je mets
toute ma renommée à vivre esclave de la beauté qui m’enchante.
Que j’aime le séjour des champs, les prés émaillés, les bords des
fleuves ! Qui me laissera passer ma vie sans gloire au fond des
forêts ? Quel plaisir de suivre Délie dans nos campagnes, de lui
porter dans mes bras l’agneau qui vient de naître ! Si pendant la
nuit les vents ébranlent ma chaumière, si la pluie tombe en torrent
sur mon toit… »
« Mais pourquoi, seigneurs, continuerois-je à vous peindre le
désordre de trois insensés ? Ah ! parlons plutôt des dégoûts attachés à
ces choses si vides de bonheur ! Ne croyez pas que nous fussions
heureux au milieu de ces voluptés trompeuses. Une inquiétude indéfinissable
nous tourmentoit. Notre bonheur eût été d’être aimés aussi
bien que d’aimer 9, car on veut trouver la vie dans ce qu’on aime. Mais, au lieu de vérité et de paix dans nos tendresses, nous ne rencontrions
qu’imposture, larmes, jalousie, indifférence. Tour à tour
infidèles ou trahis, la femme que nous devions bientôt aimer devoit
être celle que nous aimerions toujours. Il manquoit à l’autre certaine
grâce du corps ou de l’âme, qui avoit empêché notre attachement
d’être durable. Et quand nous avions trouvé l’idéal objet de nos
songes, notre cœur se lassoit de nouveau, nos yeux s’ouvroient sur
des défauts inattendus, et bientôt nous étions réduits à regretter notre
première victime. Tant de sentiments incomplets ne nous laissoient
que des images confuses, qui troubloient nos plaisirs du moment, en
ramenant au milieu de nos jouissances une foule de souvenirs qui les
combattoient. C’est ainsi qu’au milieu de nos félicités nous n’étions
que misère, parce que nous avions abandonné ces pensées vertueuses
qui sont la vraie nourriture de l’homme, et cette beauté céleste qui
peut seule combler l’immensité de nos désirs.
« La bonté de la Providence fit tout à coup briller un éclair de la
grâce au milieu des ténèbres de nos âmes : le ciel permit que la première
pensée de religion nous vînt de l’excès même de nos plaisirs,
tant les voies de Dieu sont inexplicables !
« Un jour, errant aux environs de Baïes 10, nous nous trouvâmes
auprès de Literne[l]. Le tombeau de Scipion l’Africain frappa tout à coup nos regards : nous approchâmes avec respect. Le monument s’élève au bord de la mer. Une tempête a renversé la statue qui le couronnoit.
On lit encore cette inscription sur la table du sarcophage :
« INGRATE PATRIE, TU N’AURAS PAS MES OS. »
« Nos yeux s’humectèrent de larmes au souvenir de la vertu et de
l’exil du vainqueur d’Annibal. La grossièreté même du sépulcre, si
frappante auprès des superbes mausolées de tant d’hommes inconnus
qui couvrent l’Italie, servoit à redoubler notre attendrissement. Nous
n’osâmes pas nous reposer sur le tombeau même, mais nous nous
assîmes à sa base, gardant un religieux silence, comme si nous eussions
été au pied de l’autel. Après quelques moments de méditation,
Jérôme éleva la voix et nous dit :
« Amis, les cendres du plus grand des Romains me font vivement
sentir notre petitesse et l’inutilité d’une vie dont je commence à être
accablé. Je sens qu’il me manque quelque chose. Depuis longtemps je
ne sais quel instinct voyageur me poursuit : vingt fois le jour, je suis prêt à vous dire adieu, à porter mes pas errants sur la terre. Le principe de cette inquiétude ne seroit-il point dans le vide de nos désirs ?
La vie entière de Scipion nous accuse. Ne versez-vous pas des pleurs
d’admiration, ne sentez-vous pas qu’il est un bonheur différent de
celui que nous cherchons, quand vous voyez l’Africain rendre une
épouse à son époux 11, quand Cicéron vous peint ce grand homme 12 parmi les esprits célestes, montrant à l’Émilien, dans un songe, qu’il
existe une autre vie où la vertu est couronnée ? »
« Jérôme, répondit Augustin, vous avez fait ma propre histoire :
comme vous, je suis tourmenté d’un mal dont j’ignore la cause ; je n’ai
pas toutefois, comme vous, le besoin de m’agiter : je ne soupire au
contraire qu’après le repos, et je voudrois, à l’exemple de Scipion,
placer mes jours dans la suprême région de la tranquillité. Une langueur
secrète me consume ; je ne sais de quel côté chercher le bonheur ;
plus je considère la vie, moins je m’y attache. Ah ! s’il étoit
quelque vérité cachée, s’il existoit quelque part une fontaine d’amour
inépuisable, intarissable, sans cesse renouvelée, où l’on pût se plonger
tout entier ; Scipion, si ton songe n’étoit pas une erreur divine… »
« Avec quel transport, s’écria impétueusement Jérôme, je m’élancerois
vers cette source ! Rivage du Jourdain, grotte de Bethléem, vous
me verriez bientôt au nombre de vos anachorètes ! Ô montagnes de la
Judée ! l’avenir ne pourroit plus séparer l’idée de vos déserts et de ma
pénitence ! »
« Jérôme prononça ces mots avec une véhémence qui nous surprit.
Sa poitrine se soulevoit ; il étoit comme un cerf altéré qui désire l’eau
des fontaines.
« Votre confession, ô mes amis ! dis-je alors, a cela d’étrange qu’elle
est aussi la mienne. Mais je réunis en moi seul les deux plaies qui
vous tourmentent : l’instinct voyageur et la soif du repos. Quelquefois
ce mal bizarre me fait tourner les yeux avec regret vers la religion de
mon enfance. »
« Ma mère, qui est chrétienne 13, reprit Augustin, m’a souvent entretenu de la beauté de son culte, où je trouverois, disoit-elle, le bonheur
de ma vie. Hélas ! cette tendre mère habite de l’autre côté de ces flots ;
peut-être qu’en ce moment elle les contemple du rivage opposé en
songeant à son fils ! »
« Augustin avoit à peine achevé de prononcer ces mots, qu’un
homme vêtu de la robe des philosophes d’Épictète 14 sortit du tombeau de Scipion. Il paroissoit être dans l’âge mûr, mais plus près de la jeunesse
que de la vieillesse. Un air de gaieté angélique étoit répandu sur
son visage ; on eût dit que ses lèvres ne pouvoient s’ouvrir que pour
prononcer les choses les plus aimables.
« Jeunes seigneurs, dit-il en se hâtant de nous tirer de notre surprise, me le pardonnerez-vous ? J’étois assis dans ce monument 15
lorsque vous êtes arrivés, et j’ai entendu malgré moi vos discours.
Puisque je sais maintenant votre histoire, je veux vous raconter la
mienne ; elle pourra vous être utile, peut-être y trouverez-vous un
remède aux maux dont vous vous plaignez. »
« Sans attendre notre réponse, l’étranger, avec une noble familiarité, prit place au milieu de nous et parla de la sorte :
« Je suis le solitaire chrétien du Vésuve 16, dont vous pouvez avoir
entendu parler, puisque je suis l’unique habitant du sommet de
cette montagne. Je viens quelquefois visiter le tombeau de l’Africain ; en voici la raison : lorsque ce grand homme, retiré à Literne,
se consoloit par la vertu de l’injustice de sa patrie, des pirates descendirent sur ce rivage 17 ; ils attaquèrent la maison de l’illustre
exilé, sans savoir quel en étoit le possesseur. Déjà ils avoient escaladé les murs, quand des esclaves accourus au bruit se mirent en
devoir de défendre leur maître. « Comment ! s’écrient-ils, vous osez
violer la maison de Scipion ! » À ce nom, les pirates, saisis de respect, jetèrent leurs armes, et, demandant pour toute grâce qu’il
leur fût permis de contempler le vainqueur d’Annibal, ils se retirèrent pleins d’admiration après l’avoir vu.
« Thraséas, mon aïeul, d’une noble famille de Sicyone, se trouvoit
avec ces pirates. Enlevé par eux dans son enfance, il avoit été contraint de servir sur leurs vaisseaux. Il se cacha dans la maison de
Scipion, et quand les pirates se furent éloignés, il se jeta aux pieds
de son hôte, et lui conta son aventure. L’Africain, touché de son
sort, le renvoya dans sa patrie ; mais les parents de Thraséas étoient
morts pendant sa captivité, et leur fortune avoit été dissipée. Mon
aïeul revint trouver son libérateur, qui lui donna une petite terre
auprès de sa maison de campagne et le maria à la fille d’un pauvre
chevalier romain. Je suis descendu de cette famille : vous voyez que
j’ai une raison légitime d’honorer le tombeau de Scipion.
« Ma jeunesse fut orageuse. J’essayai de tout, et je me dégoûtai de
tout. J’étois éloquent, je fus célèbre, et je me dis : Qu’est-ce que
cette gloire des lettres, disputée pendant la vie, incertaine après la
mort, et que l’on partage souvent avec la médiocrité et le vice ? Je
fus ambitieux, j’occupai un poste éminent, et je me dis : Cela valoit-il
la peine de quitter une vie paisible, et ce que je trouve remplace-t-il
ce que je perds ? Il en fut ainsi du reste. Rassasié des plaisirs de mon
âge, je ne voyois rien de mieux dans l’avenir, et mon imagination
ardente me privoit encore du peu que je possédois. Jeunes seigneurs, c’est un grand mal pour l’homme d’arriver trop tôt au bout de
ses désirs et de parcourir dans quelques années les illusions d’une
longue vie.
« Un jour, plein des plus sombres pensées, je traversois un quartier
de Rome peu fréquenté des grands, mais habité par un peuple pauvre
et nombreux. Un édifice d’un caractère grave 18 et d’une construction singulière frappa mes regards. Sous le portique, plusieurs hommes
debout et immobiles paroissoient plongés dans la méditation.
« Tandis que je cherchois à deviner quel pouvoit être ce monument,
je vis passer à mes côtés un homme originaire de la Grèce, comme
moi naturalisé Romain. C’étoit un descendant de Persée, dernier roi
de Macédoine. Ses aïeux, après avoir été traînés au char de Paul-Émile, devinrent simples greffiers à Rome. On m’avoit jadis fait
remarquer au coin de la rue Sacrée, sous un chétif abri, cette grande
dérision de la fortune : j’avois causé quelquefois avec Perséus. Je
l’arrêtai donc pour lui demander à quel usage étoit destiné le monument que je considérois. — C’est, me répondit-il, le lieu où je viens
oublier le trône d’Alexandre : je suis chrétien. Perséus franchit les
marches du portique, passa au milieu des catéchumènes, et pénétra
dans l’enceinte du temple. Je l’y suivis plein d’émotion.
« Les mêmes disproportions qui régnoient au dehors de l’édifice se
faisoient remarquer au dedans ; mais ces défauts étoient rachetés
par le style hardi des voûtes et l’effet religieux de leurs ombres. Au
lieu du sang des victimes et des orgies qui souillent l’autel des faux
dieux, la pureté et le recueillement sembloient veiller au tabernacle
des chrétiens. À peine le silence de l’assemblée étoit-il interrompu
par la voix innocente de quelques enfants que des mères portoient
dans leurs bras.
« La nuit approchoit ; la lumière des lampes luttoit avec celle du
crépuscule, répandue dans la nef et le sanctuaire. Des chrétiens
prioient de toutes parts à des autels retirés ; on respiroit encore
l’encens des cérémonies qui venoient de finir et l’odeur de la cire
parfumée des flambeaux que l’on venoit d’éteindre.
« Un prêtre, portant un livre et une lampe, sortit d’un lieu secret,
et monta dans une chaire élevée. On entendit le bruit de l’assemblée
qui se mettoit à genoux. Le prêtre lut d’abord quelques oraisons
sacrées, puis il récita une prière à laquelle les chrétiens répondoient à demi-voix de toutes les parties de l’édifice. Ces réponses
uniformes, revenant à des intervalles égaux, avoient quelque chose
de touchant, surtout lorsqu’on faisoit attention aux paroles du pasteur et à la condition du troupeau.
« Consolation des affligés, disoit le prêtre, ressource des infirmes… »
« Et tous les chrétiens persécutés, achevant le sens suspendu, ajoutoient :
« Priez pour nous ! Priez pour nous ! »
« Dans cette longue énumération des infirmités humaines, chacun,
reconnoissant sa tribulation particulière, appliquoit à ses propres
besoins quelques-uns de ces cris vers le ciel. Mon tour ne tarda
pas à venir. J’entendis le lévite prononcer distinctement ces paroles :
« Providence de Dieu, repos du cœur, calme dans la tempête… »
« Il s’arrêta : mes yeux se remplirent de larmes ; il me sembla que
les regards se fixoient sur moi et que la foule charitable s’écrioit :
« Priez pour lui ! Priez pour lui ! »
« Le prêtre descendit de la chaire, et l’assemblée se retira. Touché
jusques au fond du cœur, j’allai trouver Marcellin, pontife suprême
de cette religion qui console de tout ; je lui racontai les peines de
ma vie ; il m’instruisit des vérités de son culte : je me suis fait chrétien, et depuis ce moment mes chagrins se sont évanouis. »
« L’histoire de l’anachorète et l’aimable ingénuité de ce philosophe
chrétien nous charmèrent. Nous lui fîmes plusieurs questions auxquelles il répondit avec une parfaite sincérité. Nous ne nous lassions
point de l’entendre. Sa voix avoit une harmonie 19, qui remuoit doucement les entrailles. Une éloquence fleurie, et pourtant d’un goût
simple, découloit naturellement de ses lèvres ; il donnoit aux moindres
choses un tour antique qui nous ravissoit ; il se répétoit comme les
anciens, mais cette répétition, qui eût été un défaut chez un autre,
devenoit, je ne sais comment, la grâce même de ses discours. Vous
l’eussiez pris pour un de ces législateurs de la Grèce qui donnoient
jadis des lois aux hommes en chantant sur une lyre d’or la beauté de
la vertu et la toute-puissance des dieux.
« Son départ mit un terme à cet entretien dans lequel trois jeunes
hommes sans religion avoient conclu que la religion étoit le seul
remède à leurs maux. Ce fut sans doute la tombe de l’Africain qui
nous inspira cette pensée : les cendres d’un grand homme persécuté
élèvent les sentiments vers le ciel. Nous quittâmes à regret le village
de Literne ; nous nous embrassâmes : un secret pressentiment attristoit nos cœurs ; nous avions l’air de nous dire un dernier adieu. De
retour à Naples, nos plaisirs ne nous offrirent plus le même attrait.
Sébastien et Pacôme alloient partir pour l’armée ; Génès et Boniface
sembloient avoir perdu leur gaieté ; Aglaé paroissoit mélancolique et
comme troublée de remords. La cour quitta Baïes : Jérôme et Augustin
retournèrent à Rome, et je suivis Constantin à son palais de Tibur. Ce fut là que je reçus une lettre d’Augustin. Il me marquoit que, vaincu
par les larmes de sa mère, il l’alloit rejoindre à Carthage ; que Jérôme
se préparoit à visiter les Gaules 20, la Pannonie et les déserts habités par les solitaires chrétiens.
« Je ne sais, ajoutoit Augustin en finissant sa lettre, si nous nous
reverrons jamais 21. Hélas ! mon ami, telle est la vie : elle est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de liaisons commencées et
rompues ! Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites
à l’heure où elles pourroient devenir durables : on rencontre l’ami
avec qui l’on voudroit passer ses jours au moment où le sort va le
fixer loin de nous ; on découvre le cœur que l’on cherchoit la veille
du jour où ce cœur va cesser de battre. Mille choses, mille accidents
séparent les hommes qui s’aiment pendant la vie ; puis vient cette
séparation de la mort, qui renverse tous nos projets. Vous souvenez-vous de ce que nous disions un jour en regardant le golfe de
Naples ? Nous comparions la vie à un port de mer où l’on voit
aborder et d’où l’on voit sortir des hommes de tous les langages et
de tous les pays. Le rivage retentit des cris de ceux qui arrivent et
de ceux qui partent : les uns versent des larmes de joie en recevant
des amis ; les autres, en se quittant, se disent un éternel adieu ; car
une fois sorti du port de la vie, on n’y rentre plus. Supportons donc
sans trop nous plaindre, mon cher Eudore, une séparation que les
années auroient nécessairement produite, et à laquelle l’absence ne
nous eût pas préparés. »
Comme Eudore alloit continuer son récit 22, les serviteurs de Lasthénès revinrent avec le repas du matin : ils déposèrent sur le gazon
du blé nouveau, légèrement grillé dans l’épi, des glands de phagus 23 et des laitages qui portoient encore l’empreinte des corbeilles. Les
cœurs étoient diversement agités : Cyrille admiroit, mais sans en rien
montrer au dehors, le jeune homme qui, comme le roi-prophète,
crioit du fond de l’abîme :
« Seigneur, ayez pitié de moi, selon les grandeurs de votre miséricorde. »
Démodocus n’avoit presque rien compris au récit d’Eudore : il ne
trouvoit là ni Polyphème, ni Circé, ni enchantements, ni naufrages :
et dans cette harmonie nouvelle il avoit à peine reconnu quelques
sons de la lyre d’Homère. Cymodocée, au contraire, avoit merveilleusement entendu le fils de Lasthénès, mais elle ne savoit pourquoi
elle se sentoit si triste en pensant qu’Eudore avoit beaucoup aimé et
qu’il se repentoit d’avoir aimé. Penchée sur le sein de son père, elle
lui disoit tout bas :
« Mon père, je pleure comme si j’étois chrétienne ! »
Le repas fini, Démodocus prit la parole :
« Fils de Lasthénès, ton récit m’enchante, bien que je n’en comprenne pas toute la sagesse. Il me semble que le langage des chrétiens est une espèce de poésie de la raison, dont Minerve ne m’a donné aucune intelligence. Achève de raconter ton histoire : si quelqu’un verse ici des larmes en l’écoutant, cela ne doit pas t’arrêter,
car on a déjà vu de pareils exemples. Lorsqu’un fils d’Apollon 24
chantoit les malheurs de Troie à la table d’Alcinoüs, il y avoit un
étranger qui enveloppoit sa tête dans son manteau et qui pleuroit.
Laissons donc s’attendrir ma Cymodocée : Jupiter a confié à la pitié
le cœur de la jeunesse. Nous autres vieillards, accablés du fardeau de
Saturne, si nous avons pour nous la paix et la justice, nous sommes
privés de cette compassion et de ces sentiments délicats, ornement
des beaux jours de la vie. Les dieux ont fait la vieillesse semblable à
ces sceptres héréditaires qui, passant du père au fils chez une antique
race, paroissent tout chargés de la majesté des siècles, mais qui ne se
couvrent plus de fleurs depuis qu’ils se sont desséchés loin du tronc
maternel. »
Eudore reprit ainsi son discours :
« Privé de mes amis, Rome ne m’offrit plus qu’une vaste solitude.
L’inquiétude régnoit à la cour : Maximien avoit été obligé 25 de se
transporter de Milan en Pannonie, menacée d’une invasion des Carpiens et des Goths ; les Francs s’étoient emparés de la Batavie, défendue par Constance ; en Afrique, les Quinquégentiens, peuple nouveau, venoient tout à coup de paraître en armes ; on disoit que Dioclétien lui-même passeroit en Égypte, où la révolte du tyran
Achillée demandoit sa présence ; enfin, Galérius se disposoit à partir
pour aller combattre Narsès. Cette guerre des Parthes effrayoit surtout
le vieil empereur, qui se souvenoit du sort de Valérien. Galérius, se
prévalant du besoin que l’empire avoit de son bras, et toujours livré
aux inspirations d’Hiéroclès, cherchoit à s’emparer entièrement de
l’esprit de Dioclétien ; il ne craignoit plus de laisser éclater sa jalousie
contre Constance, dont le mérite et la belle naissance l’importunoient.
Constantin se trouvoit naturellement enveloppé dans cette jalousie ;
et moi, comme l’ami de ce jeune prince, comme le plus foible et
comme l’objet particulier de l’inimitié d’Hiéroclès, je portois tout le
poids de la haine de Galérius.
« Un jour, tandis que Constantin assistoit aux délibérations du sénat,
j’étois allé visiter la fontaine Égérie. La nuit me surprit : pour regagner la voie Appienne, je me dirigeai sur le tombeau de Cécilia Métella, chef-d’œuvre de grandeur et d’élégance. En traversant des
champs abandonnés, j’aperçus plusieurs personnes qui se glissoient
dans l’ombre, et qui toutes, s’arrêtant au même endroit, disparoissoient subitement. Poussé par la curiosité, je m’avance, et j’entre hardiment dans la caverne 26 où s’étoient plongés les mystérieux fantômes : je vis s’allonger devant moi des galeries souterraines, qu’à peine éclairoient, de loin à loin, quelques lampes suspendues. Les murs des corridors funèbres étoient bordés d’un triple rang de cercueils placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des
lampes, rampant sur les parois des voûtes et se mouvant avec lenteur
le long des sépulcres, répandoit une mobilité effrayante sur ces objets
éternellement immobiles. En vain, prêtant une oreille attentive, je
cherche à saisir quelques sons pour me diriger à travers un abîme de
silence, je n’entends que le battement de mon cœur dans le repos
absolu de ces lieux. Je voulus retourner en arrière, mais il n’étoit
plus temps : je pris une fausse route, et au lieu de sortir du dédale,
je m’y enfonçai. De nouvelles avenues, qui s’ouvrent et se croisent de
toutes parts, augmentent à chaque instant mes perplexités. Plus je
m’efforce de trouver un chemin, plus je m’égare ; tantôt je m’avance
avec lenteur, tantôt je passe avec vitesse : alors, par un effet des
échos, qui répétoient le bruit de mes pas, je crois entendre marcher
précipitamment derrière moi.
« Il y avoit déjà longtemps que j’errois ainsi ; mes forces commençoient à s’épuiser : je m’assis à un carrefour solitaire de la cité des
morts. Je regardois avec inquiétude la lumière des lampes presque
consumées qui menaçoient de s’éteindre. Tout à coup une harmonie
semblable au chœur lointain des esprits célestes sort du fond de ces
demeures sépulcrales : ces divins accents expiroient et renaissoient
tour à tour ; ils sembloient s’adoucir encore en s’égarant dans les
routes tortueuses du souterrain. Je me lève, et je m’avance vers les
lieux d’où s’échappent ces magiques concerts : je découvre une salle
illuminée. Sur un tombeau paré de fleurs, Marcellin célébroit le mystère des chrétiens ; des jeunes filles, couvertes de voiles blancs, chantoient au pied de l’autel ; une nombreuse assemblée assistoit au sacrifice. Je reconnois les catacombes[m] ! Un mélange de honte, de
repentir, de ravissement, s’empare de mon âme. Nouvelle surprise !
Je crois voir l’impératrice et sa fille, entre Dorothée et Sébastien, à
genoux au milieu de la foule. Jamais spectacle plus miraculeux n’a
frappé l’œil d’un mortel ; jamais Dieu ne fut plus dignement adoré et ne manifesta plus ouvertement sa grandeur. Ô puissance d’une religion qui contraint l’épouse d’un empereur romain de quitter furtivement la couche impériale comme une femme adultère, pour courir au rendez-vous des infortunés, pour venir chercher Jésus-Christ à l’autel d’un obscur martyr, parmi des tombeaux et des hommes proscrits ou
méprisés ! Tandis que je m’abandonne à ces réflexions, un diacre se
penche à l’oreille du pontife, dit quelques mots, fait un signe : soudain les chants cessent, les lampes s’éteignent, la brillante vision
disparoît. Emporté par les flots du peuple saint, je me trouve à l’entrée
des catacombes.
« Cette aventure fit prendre un cours nouveau à ma destinée. Sans
avoir rien à me reprocher, je fus accusé de toutes parts : ainsi nos
fautes ne sont pas toujours immédiatement punies, mais, afin de
nous rendre le châtiment plus sensible, Dieu nous fait échouer dans
quelque entreprise raisonnable ou nous livre à l’injustice des hommes.
« J’ignorois que l’impératrice Prisca et sa fille Valérie étoient chrétiennes : les fidèles m’avoient caché cette importante victoire, à cause
de mon impiété. Les deux princesses, craignant la fureur de Galérius,
n’osoient paroître à l’église : elles venoient prier la nuit aux catacombes, accompagnées du vertueux Dorothée. Le hasard me conduisit
au sanctuaire des morts : les prêtres qui m’y découvrirent crurent
qu’un sacrilège exclu des lieux saints n’y pouvoit être descendu
que dans la vue de pénétrer un secret qu’il importoit à l’Église de
cacher. Ils éteignirent les lampes, afin de me dérober la vue de l’impératrice, que j’avois eu toutefois le temps de reconnoître.
« Galérius faisoit surveiller l’impératrice, dont on soupçonnoit le
penchant à la nouvelle religion. Des émissaires envoyés par Hiéroclès avoient suivi les princesses jusqu’aux catacombes, d’où ils me virent sortir avec elles. Le sophiste n’eut pas plus tôt entendu le rapport des espions, qu’il courut en instruire Galérius : Galérius vole chez Dioclétien.
« Eh bien ! s’écria-t-il, vous n’avez jamais voulu croire ce qui se
passe sous vos yeux : l’impératrice et votre fille Valérie sont chrétiennes ! Cette nuit même elles se sont rendues à la caverne que la
secte impie souille de ses exécrables mystères. Et savez-vous quel est
le guide de ces princesses ? C’est ce Grec sorti d’une race rebelle au
peuple romain, ce traître qui, pour mieux masquer ses projets, feint
d’avoir abandonné la religion des séditieux, qu’il sert en secret, ce
perfide qui ne cesse d’empoisonner l’esprit du prince Constantin.
Reconnoissez un vaste complot dirigé contre vous par les chrétiens, et
dans lequel on cherche à faire entrer votre famille même. Ordonnez que l’on saisisse Eudore, et que la force des tourments lui arrache
l’aveu de ses crimes et le nom de ses complices,
« Il le faut avouer, les apparences me condamnoient. En horreur à
tous les partis, je passois parmi les chrétiens pour un apostat et pour
un traître. Hiéroclès, qui les voyoit dans cette erreur, disoit hautement
que j’avais dénoncé l’impératrice. Les païens, de l’autre côté, me
regardoient comme l’apôtre de ma religion et le corrupteur de la
famille impériale. Quand je passois dans les salles du palais, je voyois
les courtisans sourire d’un air de mépris ; les plus vils étoient les plus
sévères : le peuple même me poursuivoit dans les rues avec des
insultes ou des menaces. Enfin, ma position devint si pénible, que,
sans l’amitié de Constantin, je crois que j’aurois attenté à ma vie.
Mais ce généreux prince ne m’abandonna point dans mon malheur : il
se déclara hautement mon ami ; il affecta de se montrer avec moi en
public ; il me défendit courageusement contre César devant Auguste, et
publia partout que j’étois victime de la jalousie d’un sophiste attaché
à Galérius.
« Rome et la cour n’étoient occupées que de cette affaire, qui, compromettant les chrétiens et le nom de l’impératrice, sembloit de la plus haute importance. On attendoit avec anxiété la décision de l’empereur, mais il n’étoit pas dans le caractère de Dioclétien de prendre une résolution violente. Le vieil empereur eut recours à un moyen qui peint admirablement son génie politique. Il déclara tout à coup que
les bruits répandus dans Rome n’étoient qu’un mensonge ; que les
princesses n’étoient pas sorties du palais la nuit même où on prétendoit les avoir vues aux catacombes ; que Prisca et Valérie, loin d’être
chrétiennes, venoient de sacrifier aux dieux de l’empire, qu’enfin il
puniroit sévèrement les auteurs de ces faux rapports, et qu’il défendoit
de parler plus longtemps d’une histoire aussi ridicule que scandaleuse.
« Mais, comme il falloit bien qu’un seul fût sacrifié pour tous, selon
l’usage des cours, je reçus ordre de quitter Rome et de me rendre à
l’armée de Constance, campée sur les bords du Rhin.
« Je me préparai à passer dans les Gaules, content d’embrasser le
parti des armes et d’abandonner une vie incompatible avec mon caractère. Cependant, telle est la force de l’habitude 28, et peut-être le
charme attaché à des lieux célèbres, que je ne pus quitter Rome sans
quelques regrets. Je partis au milieu de la nuit, après avoir reçu les
derniers embrassements de Constantin. Je traversai des rues désertes,
je passai au pied de la maison abandonnée que j’avois naguère habitée
avec Augustin et Jérôme. Sur le Forum tout étoit silencieux et solitaire : les nombreux monuments qui le couvrent, les Rostres, le temple de la
Paix, ceux de Jupiter Stator et de la Fortune, les arcs de Titus et de
Sévère se dessinoient à demi dans les ombres, comme les ruines d’une
ville puissante dont le peuple auroit depuis longtemps disparu. Quand
je fus à quelque distance de Rome, je tournai la tête : j’aperçus, à la
clarté des étoiles, le Tibre qui s’enfonçoit parmi les monuments confus
de la cité, et j’entrevis le faîte du Capitole qui sembloit s’incliner sous
le poids des dépouilles du monde.
« La voie Cassia, qui me conduisoit vers l’Étrurie 29, perd bientôt le peu de monuments dont elle est ornée, et, passant entre une antique
forêt et le lac de Volsinium, elle pénètre dans des montagnes noires,
couvertes de nuages et toujours infestées de brigands. Un mont de qui
le sommet est planté de roches aiguës, un torrent qui se replie vingt-deux fois sur lui-même et déchire son lit en s’écoulant, forment de
ce côté la barrière de l’Étrurie. À la grandeur de la campagne romaine
succèdent ensuite des vallons étroits et des monticules tapissés de
bruyères, dont la pâle verdure se confond avec celle des oliviers.
J’abandonnai les Apennins pour descendre dans la Gaule Cisalpine. Le
ciel devint d’un bleu plus pur, et je cherchai vainement sur les montagnes cette espèce de pluie de lumière qui enveloppe les monts de la
Grèce et de la haute Italie. J’aperçus de loin la cime blanchie des Alpes ;
je gravis bientôt leurs vastes flancs. Tout ce qui vient de la nature dans
ces montagnes me parut grand et indestructible : tout ce qui appartient
à l’homme me sembla fragile et misérable : d’une part, des arbres
centenaires, des cascades qui tombent depuis des siècles, des rochers
vainqueurs du temps et d’Annibal ; de l’autre, des ponts de bois, des
parcs de brebis, des huttes de terre. Seroit-ce qu’à la vue des masses
éternelles qui l’environnent, le chevrier des Alpes, vivement frappé de
la brièveté de sa vie, ne s’est pas donné la peine d’élever des monuments plus durables que lui ?
« Je sortis des Alpes à travers une espèce de portique creusé sous
un énorme rocher. Je franchis cette partie de la Viennoise habitée par
les Voconces[n] et je descendis à la colonie de Lucius[o]. Avec quel respect ne verrois-je point aujourd’hui le siège de Pothin et d’Irénée et les eaux du Rhône teintes du sang des martyrs ! Je remontai l’Arar[p], rivière bordée de coteaux charmants ; sa fuite est si lente, que l’on ne sauroit dire de quel côté coulent ses flots 30. Elle tient son nom d’un jeune Gaulois qui s’y précipita de désespoir après avoir perdu son frère. De là je passai chez les Treveri[q], dont la cité est la plus belle et la plus grande des trois Gaules 31, et, m’abandonnant au cours de la Moselle et du Rhin, j’arrivai bientôt à Agrippina[r].
« Constance me reçut avec bonté :
« Eudore, me dit-il, dès demain les légions se mettent en marche ;
nous allons chercher les Francs. Vous servirez d’abord comme
simple archer parmi les Crétois ; ils campent à l’avant-garde de
« l’autre côté du Rhin. Allez les rejoindre ; distinguez-vous par votre
conduite et par votre courage ; si vous vous montrez digne de l’amitié
de mon fils, je ne tarderai pas à vous élever aux premières charges
de l’armée. »
« C’est ici, seigneurs, qu’il faut remarquer la seconde de ces révolutions soudaines qui ont continuellement changé la face de mes jours.
Des paisibles vallons de l’Arcadie j’avois été transporté à la cour
orageuse d’un empereur romain ; et maintenant, du sein de la mollesse
et de la société civilisée, je passois à une vie dure et périlleuse, au
milieu d’un peuple barbare. »
fin du livre cinquième.
- ↑ Devenu auguste à la mort de Sévère.
- ↑ César à l’abdication de Dioclétien, et auguste à la mort de Constance.
- ↑ César à l’abdication de Dioclétien.
- ↑ Le tyran qui prit la pourpre et que Constantin vainquit aux portes de Rome.
- ↑ Le martyr militaire, surnommé le Défenseur de l’Église romaine.
- ↑ Le solitaire de la Thébaïde, qui porta les armes sous Constantin.
- ↑ Le martyr.
- ↑ Idem.
- ↑ Ischia et Procida.
- ↑ Sorrente.
- ↑ Ou Herculanum.
- ↑ Patria.
- ↑ Les catacombes de Saint-Sébastien.
- ↑ Le Dauphiné.
- ↑ Lyon.
- ↑ La Saône.
- ↑ Le pays de Trèves.
- ↑ Cologne.