Livre Troisième.
La prière de Cyrille monte au trône du Tout-Puissant. Le ciel. Les anges, les saints. Tabernacle de la Mère du Sauveur. Sanctuaire du Fils et du Père. L’Esprit-Saint. La Trinité. La prière de Cyrille se présente devant l’Éternel : l’Éternel la reçoit, mais il déclare que l’évêque de Lacédémone n’est point la victime qui doit racheter les chrétiens. Eudore est la victime choisie. Motifs de ce choix. Les milices célestes prennent les armes. Cantique des saints et des anges.
Les dernières paroles de Cyrille montèrent au trône de l’Éternel 1.
Le Tout-Puissant agréa le sacrifice, mais l’évêque de Lacédémone
n’étoit point la victime que Dieu, dans sa colère et dans sa miséricorde,
avoit choisie pour expier les fautes des chrétiens.
Au centre des mondes créés, au milieu des astres innombrables qui
lui servent de remparts, d’avenues et de chemins, flotte cette immense
cité de Dieu, dont la langue d’un mortel ne sauroit raconter les merveilles 2. L’Éternel en posa lui-même les douze fondements, et l’environna
de cette muraille de jaspe que le disciple bien aimé vit mesurer
par l’ange avec une toise d’or 3. Revêtu de la gloire du Très-Haut, l’invisible
Jérusalem est parée comme une épouse pour son époux 4. Loin
d’ici, monuments de la terre, vous n’approchez point de ces monuments
de la cité sainte ! La richesse de la matière y dispute le prix à
la perfection des formes. Là règnent suspendues des galeries de saphirs
et de diamants, foiblement imitées par le génie de l’homme dans les
jardins de Babylone ; là s’élèvent des arcs de triomphe formés des
plus brillantes étoiles ; là s’enchaînent des portiques de soleils, prolongés
sans fin à travers les espaces du firmament, comme les colonnes
de Palmyre dans les sables du désert. Cette architecture est vivante 5.
La cité de Dieu est intelligente elle-même. Rien n’est matière dans les
demeures de l’Esprit ; rien n’est mort dans les lieux de l’éternelle
existence. Les paroles grossières que la Muse est forcée d’employer nous trompent : elles revêtent d’un corps ce qui n’existe que comme
un songe divin dans le cours d’un heureux sommeil.
Des jardins délicieux s’étendent autour de la radieuse Jérusalem.
Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant 6 ; il arrose le céleste
Éden, et roule dans ses flots l’amour pur et la sapience de Dieu.
L’onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s’enchaînent, se
divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec la
vigne immortelle, le lis semblable à l’épouse, et les fleurs qui parfument
la couche de l’époux 7. L’arbre de vie s’élève sur la colline de
l’encens 8 ; un peu plus loin, l’arbre de science étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables : il porte, cachés
sous son feuillage d’or, les secrets de la Divinité, les lois occultes de la
nature, les réalités morales et intellectuelles, les immuables principes
du bien et du mal. Ces connoissances qui nous enivrent font la nourriture
des élus ; car dans l’empire de la souveraine sagesse le fruit
de science ne donne plus la mort. Les deux grands ancêtres du genre
humain 9 viennent souvent verser des larmes (telles que les justes en peuvent répandre) à l’ombre de cet arbre merveilleux.
La lumière qui éclaire ces retraites fortunées 10 se compose des roses du matin, de la flamme du midi et de la pourpre du soir ; toutefois,
aucun astre ne paroît sur l’horizon resplendissant 11 ; aucun soleil ne se lève, aucun soleil ne se couche dans les lieux où rien ne finit, où
rien ne commence ; mais une clarté ineffable, descendant de toutes
parts comme une tendre rosée, entretient le jour éternel de la délectable
éternité.
C’est dans les parvis de la cité sainte 12 et dans les champs qui l’environnent que sont à la fois réunis ou partagés les chœurs des chérubins
et des séraphins, des anges et des archanges, des trônes et des
dominations ; tous sont les ministres des ouvrages et des volontés de
l’Éternel : à ceux-ci a été donné tout pouvoir sur le feu, l’air, la terre
et l’eau ; à ceux-là appartient la direction des saisons, des vents et des
tempêtes ; ils font mûrir les moissons, ils élèvent la jeune fleur, ils
courbent le vieil arbre vers la terre. Ce sont eux qui soupirent dans
les antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui versent
les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les vingt mille
chariots de guerre de Sabaoth et d’Élohé ; les autres veillent au carquois
du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses coursiers terribles,
qui portent la peste, la guerre, la famine et la mort. Un million de ces
génies ardents règlent les mouvements des astres, et se relèvent tour
à tour dans ces emplois magnifiques, comme les sentinelles vigilantes
d’une grande armée. Nés du souffle de Dieu 13, à différentes époques, ces anges n’ont pas même la vieillesse dans les générations de l’éternité :
un nombre infini d’entre eux fut créé avec l’homme pour soutenir
ses vertus, diriger ses passions, et le défendre contre les attaques de
l’enfer.
Là sont aussi rassemblés à jamais les mortels qui ont pratiqué la
vertu sur la terre : les patriarches, assis sous des palmiers d’or ; les
prophètes, au front étincelant de deux rayons de lumière ; les apôtres,
portant sur leur cœur les saints Évangiles ; les docteurs, tenant à la
main une plume immortelle ; les solitaires, retirés dans des grottes
célestes ; les martyrs, vêtus de robes éclatantes ; les vierges, couronnées
de roses d’Éden ; les veuves, la tête ornée de longs voiles, et toutes
ces femmes pacifiques qui, sous de simples habits de lin, se firent les
consolatrices de nos pleurs et les servantes de nos misères.
Est-ce l’homme infirme et malheureux qui pourroit parler des félicités
suprêmes ? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que
c’est que le bonheur ? Lorsque l’âme du chrétien fidèle abandonne son
corps, comme un pilote expérimenté quitte le fragile vaisseau que
l’Océan engloutit, elle seule connoît la vraie béatitude. Le souverain
bien des élus 14 est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme ; ils sont incessamment dans l’état délicieux d’un mortel qui vient de
faire une action vertueuse ou héroïque, d’un génie sublime qui enfante
une grande pensée, d’un homme qui sent les transports d’un amour
légitime ou les charmes d’une amitié longtemps éprouvée par le malheur.
Ainsi les nobles passions ne sont point éteintes dans le cœur des
justes, mais seulement purifiées : les frères, les époux, les amis, continuent
de s’aimer ; et ces attachements, qui vivent et se concentrent
dans le sein de la Divinité même, prennent quelque chose de la grandeur
et de l’éternité de Dieu.
Tantôt ces âmes satisfaites se reposent ensemble au bord du fleuve
de la Sapience et de l’Amour. La beauté et la toute-puissance du Très-Haut
sont leur perpétuel entretien.
« Ô Dieu, disent-elles, quelle est donc votre grandeur ! Tout ce que
vous avez fait naître est renfermé dans les limites du temps ; et le
temps, qui s’offre aux mortels comme une mer sans bornes, n’est
qu’une goutte imperceptible de l’océan de votre éternité ! »
Tantôt les prédestinés, pour mieux glorifier le Roi des rois, parcourent
son merveilleux ouvrage 15 : la création, qu’ils contemplent des
divers points de l’univers, leur présente des spectacles ravissants : tels,
si l’on peut comparer les grandes choses aux petits objets, tels se montrent
aux yeux du voyageur les champs superbes de l’Indus, les riches
vallées de Delhi et de Cachemire, rivages couverts de perles et parfumés d’ambre, où les flots tranquilles viennent expirer au pied des
cannelliers en fleur. La couleur des cieux, la disposition et la grandeur
des sphères, qui varient selon les mouvements et les distances,
sont pour les esprits bienheureux une source inépuisable d’admiration.
Ils aiment à connoître les lois qui font rouler avec tant de légèreté
ces corps pesants dans l’éther fluide ; ils visitent cette lune paisible
qui pendant le calme des nuits éclaira leurs prières ou leurs amitiés
ici-bas. L’astre humide et tremblant qui précède les pas du matin,
cette autre planète qui paroît comme un diamant dans la chevelure
d’or du soleil, ce globe à la longue année qui ne marche qu’à la lueur
de quatre torches pâlissantes, cette terre en deuil qui loin des rayons
du jour porte un anneau ainsi qu’une veuve inconsolable, tous ces
flambeaux errants de la maison de l’homme attirent les méditations
des élus. Enfin, les âmes prédestinées volent jusqu’à ces mondes dont
nos étoiles sont les soleils, et elles entendent les concerts inconnus de
la Lyre et du Cygne célestes. Dieu, de qui s’écoule une création non
interrompue, ne laisse point reposer leur curiosité sainte, soit qu’aux
bords les plus reculés de l’espace il brise un antique univers, soit que,
suivi de l’armée des anges, il porte l’ordre et la beauté jusque dans le
sein du chaos.
Mais l’objet le plus étonnant offert à la contemplation des saints,
c’est l’homme. Ils s’intéressent encore à nos peines et à nos plaisirs ;
ils écoutent nos vœux, ils prient pour nous ; ils sont nos patrons et
nos conseils ; ils se réjouissent sept fois lorsqu’un pécheur retourne
au bercail, ils tremblent d’une charitable frayeur lorsque l’ange de la
mort amène une âme craintive aux pieds du souverain Juge. Mais s’ils
voient nos passions à découvert, ils ignorent toutefois par quel art
tant d’éléments opposés sont confondus dans notre sein : Dieu, qui
permet aux bienheureux de pénétrer les lois de l’univers, s’est réservé
le merveilleux secret du cœur de l’homme.
C’est dans cette extase d’admiration et d’amour, dans ces transports
d’une joie sublime, ou dans ces mouvements d’une tendre tristesse,
que les élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui ravit éternellement
les cieux. Le roi-prophète règle la mélodie divine ; Asaph, qui soupira
les douleurs de David 16, conduit les instruments animés par le souffle, et les fils de Coré 17 gouvernent les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la main des anges. Les six jours de la création, le
repos du Seigneur, les fêtes de l’ancienne et de la nouvelle loi sont célébrés tour à tour 18 dans les royaumes incorruptibles. Alors les dômes
sacrés se couronnent d’une auréole plus vive ; alors du trône de Dieu,
de la lumière même répandue dans les demeures intellectuelles, s’échappent des sons si suaves et si délicats, que nous ne pourrions les
entendre sans mourir. Muse, où trouveriez-vous des images pour
peindre ces solennités angéliques ! Seroit-ce sous les pavillons des
princes de l’Orient, lorsque, assis sur un trône étincelant de pierreries,
le monarque assemble sa pompeuse cour ? Ou bien, ô Muse ! rappelleriez-vous le souvenir de la terrestre Jérusalem, quand Salomon voulut
dédier au Seigneur le sanctuaire du peuple fidèle ? Le bruit éclatant
des trompettes ébranloit les sommets de Sion ; les lévites redisoient
en chœur le cantique des degrés ; les anciens d’Israël marchoient avec
Salomon devant les tables de Moïse ; le grand sacrificateur immoloit
des victimes sans nombre ; les filles de Juda formoient des pas cadencés
autour de l’arche d’alliance ; leurs danses, aussi pieuses que leurs
hymnes, étoient des louanges au Créateur.
Les concerts de la Jérusalem céleste retentissent surtout au tabernacle très-pur qu’habite dans la cité de Dieu l’adorable Mère du Sauveur. Environnée du chœur des veuves, des femmes fortes et des vierges sans tache, Marie est assise sur un trône de candeur 19. Tous
les soupirs de la terre montent vers ce trône par des routes secrètes ;
la Consolatrice des affligés entend le cri de nos misères les plus
cachées ; elle porte aux pieds de son Fils, sur l’autel des parfums,
l’offrande de nos pleurs, et, afin de rendre l’holocauste plus efficace,
elle y mêle quelques-unes de ses larmes divines. Les esprits gardiens
des hommes viennent sans cesse implorer, pour leurs amis mortels,
la Reine des miséricordes. Les doux séraphins de la grâce et de la
charité la servent à genoux ; autour d’elle se réunissent encore les
personnages touchants de la crèche, Gabriel, Anne et Joseph ; les bergers de Bethléem et les mages de l’Orient. On voit aussi s’empresser
dans ce lieu les enfants morts en entrant à la vie, et qui, transformés
en petits anges, semblent être devenus les compagnons du Messie au
berceau. Ils balancent devant leur mère céleste des encensoirs d’or,
qui s’élèvent et retombent avec un bruit harmonieux et d’où s’échappent en vapeur légère les parfums d’amour et d’innocence.
Des tabernacles de Marie on passe au sanctuaire du Sauveur des
hommes 20 : c’est là que le Fils conserve par ses regards les mondes
que le Père a créés ; il est assis à une table mystique 21 ; vingt-quatre vieillards, vêtus de robes blanches et portant des couronnes d’or, sont
placés sur des trônes à ses côtés. Près de lui est son char vivant 22, dont les roues lancent des foudres et des éclairs. Lorsque le Désiré des nations daigne se manifester aux élus dans une vision intime et complète, les élus tombent comme morts devant sa face 23 ; mais il étend
sa droite, et leur dit :
« Relevez-vous, ne craignez rien, vous êtes les bénis de mon Père ;
regardez-moi ; je suis le Premier et le Dernier. »
Par delà le sanctuaire du Verbe s’étendent sans fin des espaces de
feu et de lumière. Le Père habite au fond de ces abîmes de vie. Principe de tout ce qui fut, est et sera, le passé, le présent et l’avenir se
confondent en lui. Là sont cachées les sources des vérités incompréhensibles 24 au ciel même : la liberté de l’homme et la prescience de
Dieu ; l’être qui peut tomber dans le néant et le néant qui peut devenir
l’être ; là surtout s’accomplit, loin de l’œil des anges, le mystère de
la Trinité. L’esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père,
et du Père au Fils, s’unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables.
Un triangle de feu paroît alors à l’entrée du Saint des saints : les
globes s’arrêtent de respect et de crainte, l’Hosanna des anges est suspendu, les milices immortelles ne savent quels seront les décrets de
l’Unité vivante ; elles ne savent si le trois fois Saint ne va point changer sur la terre et dans le ciel les formes matérielles et divines, ou si,
rappelant à lui les principes des êtres, il ne forcera point les mondes
à rentrer dans le sein de son éternité.
Les essences primitives se séparent, le triangle de feu disparoît :
l’oracle s’entr’ouvre, et l’on aperçoit les trois Puissances. Porté sur un
trône de nuées, le Père tient un compas à la main 25 ; un cercle est
sous ses pieds ; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa droite ; l’Esprit s’élève à sa gauche comme une colonne de lumière. Jéhovah fait
un signe, et les temps, rassurés, reprennent leurs cours, et les frontières du chaos se retirent, et les astres poursuivent leurs chemins
harmonieux. Les cieux prêtent alors une oreille attentive à la voix du
Tout-Puissant, qui déclare quelques-uns de ses desseins sur l’univers.
À l’instant où la prière de Cyrille parvint au trône éternel, les trois
Personnes se montroient ainsi aux yeux éblouis des anges. Dieu vouloit
couronner la vertu de Cyrille, mais le saint prélat n’étoit point la
victime de prédilection désignée pour la persécution nouvelle : il avoit
déjà souffert au nom du Sauveur, et la justice du Tout-Puissant
demandoit une hostie entière.
À la voix de son vénérable martyr, le Christ s’inclina devant l’Arbitre des humains 26, et fit trembler dans l’immensité de l’espace tout
ce qui n’étoit pas le marchepied de Dieu. Il ouvre ses lèvres, où respire
la loi de clémence, pour présenter à l’Ancien des jours le sacrifice de
l’évêque de Lacédémone. Les accents de sa voix sont plus doux que
l’huile de justice dont Salomon fut sacré, plus purs que la fontaine de
Samarie, plus aimables que le murmure des oliviers en fleur balancés au souffle du printemps, dans les jardins de Nazareth ou dans les
vallons du Thabor.
Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix en faveur de l’Église
menacée, le Dieu fort et terrible fit connoître aux cieux ses desseins sur
les fidèles. Il ne prononça qu’une parole, mais une de ces paroles qui
fécondent le néant, qui font naître la lumière ou qui renferment la
destinée des empires.
Cette parole dévoile soudain aux légions des anges, aux chœurs des
vierges, des saints, des rois, des martyrs, le secret de la sagesse. Ils
voient dans le mot du souverain Juge, ainsi que dans un rayon limpide du jour, les conceptions du passé, les préparations du présent et
les événements de l’avenir.
Le moment est arrivé où les peuples, soumis aux lois du Messie 27,
vont enfin goûter sans mélange la douceur de ces lois propices. Assez
longtemps l’idolâtrie éleva ses temples auprès des autels du Fils de
l’Homme, il faut qu’elle disparoisse du monde. Déjà est né le nouveau
Cyrus qui brisera les derniers simulacres des esprits de ténèbres et
mettra le trône des Césars à l’ombre des saints tabernacles. Mais les
chrétiens, invincibles sous le fer et dans les flammes, se sont laissé
amollir aux délices de la paix. Afin de les mieux éprouver, la Providence a permis qu’ils connussent les richesses et les honneurs : ils n’ont pu résister à la persécution de la prospérité. Il faut avant que
le monde passe sous leur puissance qu’ils soient dignes de leur gloire ;
ils ont allumé le feu de la colère du Seigneur, ils n’obtiendront point
grâce à ses yeux qu’ils n’aient été purifiés. Satan sera déchaîné sur la
terre ; une dernière épreuve va commencer pour les fidèles : les chrétiens sont tombés, ils seront punis. Celui qui doit expier leurs crimes
par un sacrifice volontaire est depuis longtemps marqué dans la pensée de l’Éternel.
Tels sont les premiers conseils que découvrent dans la parole de
Dieu les habitants des demeures célestes. Ô parole divine ! quelle
longue et foible succession de temps et d’idées la parole humaine est
obligée d’employer pour te rendre ! Tu fais tout voir, tout comprendre
aux élus dans un moment ; et moi, ton indigne interprète, je développe péniblement dans un langage de mort les mystères contenus
dans un langage de vie ! Avec quelle sainte admiration, avec quelle
piété sublime, les justes connoissent ensuite l’holocauste demandé et
les conditions qui le rendent agréable au Très-Haut 28 ! Cette victime qui doit vaincre l’enfer par la vertu des souffrances et des mérites du
sang de Jésus-Christ, cette victime qui marchera à la tête de mille
autres victimes, n’a point été choisie parmi les princes et les rois. Né dans un rang obscur, pour mieux imiter le Sauveur du monde, cet
homme aimé du ciel descend toutefois d’illustres aïeux. En lui la
religion va triompher du sang des héros païens et des sages de l’idolâtrie ; en lui seront honorés par un martyre oublié de l’histoire ces
pauvres ignorés du monde 29, qui vont souffrir pour la loi, ces humbles confesseurs qui, ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ,
laisseront leurs propres noms inconnus aux hommes. Âme de tous les
projets des fidèles, soutien du prince qui renversera les autels des
faux dieux 30, il faut encore que ce chrétien appelé ait scandalisé
l’Église 31, et qu’il ait pleuré ses erreurs ainsi que le premier apôtre, afin d’encourager au repentir ses frères coupables. Déjà, pour lui
donner les vertus nécessaires au jour du combat, l’ange du Seigneur
l’a conduit par la main 32 chez les nations de la terre ; il a vu l’Évangile s’établissant de toutes parts. Dans le cours de ses voyages, utiles
aux desseins de Dieu, les démons ont tenté le nouveau prédestiné non
encore rentré dans les voies du ciel. Une grande et dernière faute, en
le jetant dans un grand malheur, l’a fait sortir des ombres de la mort.
Les larmes de sa pénitence ont commencé à couler ; alors un solitaire,
inspiré de Dieu, lui a révélé une partie de ses fins. Bientôt il sera digne
de la palme qu’on lui prépare. Telle est la victime dont l’immolation
désarmera le courroux du Seigneur et replongera Lucifer dans l’abîme.
Tandis que les saints et les anges pénètrent les desseins annoncés
par la parole du Très-Haut, cette même parole découvre un autre
miracle de la grâce aux chœurs des femmes bienheureuses. Les païens
auront aussi leur hostie, car les chrétiens et les idolâtres vont se réunir
à jamais au pied du Calvaire. Cette victime sera dérobée au troupeau
innocent des vierges 33, afin d’expier l’impureté des mœurs païennes. Fille des beaux-arts qui séduisent les foibles mortels, elle fera passer
sous le joug de la croix les charmes et le génie de la Grèce. Elle n’est
point immédiatement demandée par un décret irrévocable ; elle n’aura
ni le mérite ni l’éclat du premier holocauste, mais, épouse désignée
du martyr et par lui arrachée aux temples des idoles, elle augmentera
l’efficacité du principal sacrifice en multipliant les épreuves. Dieu
cependant n’abandonnera pas sans secours ses serviteurs à la rage de
Satan : il veut que les légions fidèles se revêtent de leurs armes, qu’elles
soutiennent et consolent le chrétien persécuté ; il leur confie l’exercice
de sa miséricorde en se réservant celui de sa justice : le Christ lui-même soutiendra le confesseur dévoué au salut de tous, et Marie prendra sous sa protection la vierge timide qui doit accroître les douleurs, les joies et la gloire du martyr.
Ces destinées de l’Église, divulguées aux élus par un seul mot du Tout-Puissant, interrompirent les concerts et suspendirent les fonctions des anges ; il se fit dans le ciel une demi-heure de silence, comme
au moment redoutable où Jean vit briser le septième sceau du livre
mystérieux ; les milices divines, frappées du son de la parole éternelle, restoient dans un muet étonnement. Ainsi, lorsque la foudre
commence à gronder sur de nombreux bataillons, près de se livrer un
combat furieux, le signal est suspendu : moitié dans la lumière du
soleil, moitié sous l’ombre croissante, les cohortes demeurent immobiles ; aucun souffle de l’air ne fait flotter les drapeaux, qui retombent
affaissés sur la main qui les porte ; les mèches embrasées fument inutiles auprès du bronze muet, et les guerriers, sillonnés du feu de
l’éclair, écoutent en silence la voix des orages.
L’Esprit qui garde l’étendard de la croix, élevant tout à coup la bannière triomphante, fait cesser l’immobilité des armées du Seigneur.
Tout le ciel abaisse aussitôt les yeux vers la terre ; Marie, du haut du
firmament, laisse tomber un premier regard d’amour sur la tendre
victime confiée à ses soins. Les palmes des confesseurs reverdissent
dans leurs mains 34, l’escadron ardent ouvre ses rangs glorieux pour
faire place aux époux martyrs, entre Félicité et Perpétue 35, entre l’illustre Étienne et les grands Machabées. Le vainqueur de l’antique dragon, Michel, prépare sa lance redoutable ; autour de lui ses immortels
compagnons se couvrent de leurs cuirasses étincelantes. Les boucliers
de diamant et d’or, le carquois du Seigneur, les épées flamboyantes,
sont détachés des portiques éternels ; le char d’Emmanuel s’ébranle
sur son essieu de foudre et d’éclairs ; les chérubins roulent leurs ailes
impétueuses 36 et allument la fureur de leurs yeux. Le Christ redescend à la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux
robes nouvellement blanchies 37 dans le sang de l’Agneau ; le Père
tout-puissant se renferme dans les profondeurs de son éternité, et
l’Esprit-Saint verse tout à coup des flots d’une lumière si vive, que la
création semble rentrée dans la nuit. Alors les chœurs des saints et
des anges entonnent le cantique de gloire :
« Gloire à Dieu, dans les hauteurs du ciel 38 !
« Goûtez sur la terre des jours pacifiques, vous qui marchez parmi
les sentiers de la bonté et de la douceur ! Agneau de Dieu, vous effacez
les péchés du monde ! miracle de candeur et de modestie, vous permettez à des victimes sorties du néant de vous imiter, de se dévouer
pour le salut des pécheurs ! Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point à cause du bonheur des méchants : ils
n’ont point, il est vrai, de langueurs qui les traînent à la mort ; ils
semblent ignorer les tribulations humaines ; ils portent l’orgueil à leur cou comme un carcan d’or ; ils s’enivrent à des tables sacriléges ; ils
rient, ils dorment, comme s’ils n’avoient point fait de mal ; ils meurent tranquillement sur la couche qu’ils ont ravie à la veuve et à l’orphelin ; mais où vont-ils ?
« L’insensé a dit dans son cœur : « Il n’y a point de Dieu ! » Que
Dieu se lève ! que ses ennemis soient dissipés ! Il s’avance : les colonnes
du ciel sont ébranlées, le fond des eaux et les entrailles de la terre
sont mis à nu devant le Seigneur. Un feu dévorant sort de sa bouche :
il prend son vol, monté sur les chérubins ; il lance de toutes parts
ses flèches embrasées ! Où sont-ils, les enfants des impies ? Sept générations se sont écoulées depuis l’iniquité des pères, et Dieu vient visiter
les enfants dans sa fureur ; il vient au temps marqué punir un peuple
coupable ; il vient réveiller les méchants dans leurs palais de cèdre et
d’aloès, et confondre le fantôme de leur rapide félicité.
« Heureux celui qui, passant avec larmes dans les vallées, cherche
Dieu comme la source des bénédictions ! Heureux celui à qui les iniquités sont pardonnées, et qui trouve la gloire dans la pénitence !
Heureux celui qui élève en silence l’édifice de ses bonnes œuvres,
comme le temple de Salomon, où l’on n’entendoit ni les coups de la
cognée, ni le bruit du marteau, tandis que l’ouvrier respectueux bâtissoit la maison du Seigneur. Vous tous qui mangez sur la terre le pain
des larmes, répétez à la louange du Très-Haut le saint cantique :
« Gloire à Dieu, dans les hauteurs du ciel ! »
fin du livre troisième.
Livre Troisième.
La prière de Cyrille monte au trône du Tout-Puissant. Le ciel. Les anges, les saints. Tabernacle de la Mère du Sauveur. Sanctuaire du Fils et du Père. L’Esprit-Saint. La Trinité. La prière de Cyrille se présente devant l’Éternel : l’Éternel la reçoit, mais il déclare que l’évêque de Lacédémone n’est point la victime qui doit racheter les chrétiens. Eudore est la victime choisie. Motifs de ce choix. Les milices célestes prennent les armes. Cantique des saints et des anges.
Les dernières paroles de Cyrille montèrent au trône de l’Éternel 1.
Le Tout-Puissant agréa le sacrifice, mais l’évêque de Lacédémone
n’étoit point la victime que Dieu, dans sa colère et dans sa miséricorde,
avoit choisie pour expier les fautes des chrétiens.
Au centre des mondes créés, au milieu des astres innombrables qui
lui servent de remparts, d’avenues et de chemins, flotte cette immense
cité de Dieu, dont la langue d’un mortel ne sauroit raconter les merveilles 2. L’Éternel en posa lui-même les douze fondements, et l’environna
de cette muraille de jaspe que le disciple bien aimé vit mesurer
par l’ange avec une toise d’or 3. Revêtu de la gloire du Très-Haut, l’invisible
Jérusalem est parée comme une épouse pour son époux 4. Loin
d’ici, monuments de la terre, vous n’approchez point de ces monuments
de la cité sainte ! La richesse de la matière y dispute le prix à
la perfection des formes. Là règnent suspendues des galeries de saphirs
et de diamants, foiblement imitées par le génie de l’homme dans les
jardins de Babylone ; là s’élèvent des arcs de triomphe formés des
plus brillantes étoiles ; là s’enchaînent des portiques de soleils, prolongés
sans fin à travers les espaces du firmament, comme les colonnes
de Palmyre dans les sables du désert. Cette architecture est vivante 5.
La cité de Dieu est intelligente elle-même. Rien n’est matière dans les
demeures de l’Esprit ; rien n’est mort dans les lieux de l’éternelle
existence. Les paroles grossières que la Muse est forcée d’employer nous trompent : elles revêtent d’un corps ce qui n’existe que comme
un songe divin dans le cours d’un heureux sommeil.
Des jardins délicieux s’étendent autour de la radieuse Jérusalem.
Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant 6 ; il arrose le céleste
Éden, et roule dans ses flots l’amour pur et la sapience de Dieu.
L’onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s’enchaînent, se
divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec la
vigne immortelle, le lis semblable à l’épouse, et les fleurs qui parfument
la couche de l’époux 7. L’arbre de vie s’élève sur la colline de
l’encens 8 ; un peu plus loin, l’arbre de science étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables : il porte, cachés
sous son feuillage d’or, les secrets de la Divinité, les lois occultes de la
nature, les réalités morales et intellectuelles, les immuables principes
du bien et du mal. Ces connoissances qui nous enivrent font la nourriture
des élus ; car dans l’empire de la souveraine sagesse le fruit
de science ne donne plus la mort. Les deux grands ancêtres du genre
humain 9 viennent souvent verser des larmes (telles que les justes en peuvent répandre) à l’ombre de cet arbre merveilleux.
La lumière qui éclaire ces retraites fortunées 10 se compose des roses du matin, de la flamme du midi et de la pourpre du soir ; toutefois,
aucun astre ne paroît sur l’horizon resplendissant 11 ; aucun soleil ne se lève, aucun soleil ne se couche dans les lieux où rien ne finit, où
rien ne commence ; mais une clarté ineffable, descendant de toutes
parts comme une tendre rosée, entretient le jour éternel de la délectable
éternité.
C’est dans les parvis de la cité sainte 12 et dans les champs qui l’environnent que sont à la fois réunis ou partagés les chœurs des chérubins
et des séraphins, des anges et des archanges, des trônes et des
dominations ; tous sont les ministres des ouvrages et des volontés de
l’Éternel : à ceux-ci a été donné tout pouvoir sur le feu, l’air, la terre
et l’eau ; à ceux-là appartient la direction des saisons, des vents et des
tempêtes ; ils font mûrir les moissons, ils élèvent la jeune fleur, ils
courbent le vieil arbre vers la terre. Ce sont eux qui soupirent dans
les antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui versent
les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les vingt mille
chariots de guerre de Sabaoth et d’Élohé ; les autres veillent au carquois
du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses coursiers terribles,
qui portent la peste, la guerre, la famine et la mort. Un million de ces
génies ardents règlent les mouvements des astres, et se relèvent tour
à tour dans ces emplois magnifiques, comme les sentinelles vigilantes
d’une grande armée. Nés du souffle de Dieu 13, à différentes époques, ces anges n’ont pas même la vieillesse dans les générations de l’éternité :
un nombre infini d’entre eux fut créé avec l’homme pour soutenir
ses vertus, diriger ses passions, et le défendre contre les attaques de
l’enfer.
Là sont aussi rassemblés à jamais les mortels qui ont pratiqué la
vertu sur la terre : les patriarches, assis sous des palmiers d’or ; les
prophètes, au front étincelant de deux rayons de lumière ; les apôtres,
portant sur leur cœur les saints Évangiles ; les docteurs, tenant à la
main une plume immortelle ; les solitaires, retirés dans des grottes
célestes ; les martyrs, vêtus de robes éclatantes ; les vierges, couronnées
de roses d’Éden ; les veuves, la tête ornée de longs voiles, et toutes
ces femmes pacifiques qui, sous de simples habits de lin, se firent les
consolatrices de nos pleurs et les servantes de nos misères.
Est-ce l’homme infirme et malheureux qui pourroit parler des félicités
suprêmes ? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que
c’est que le bonheur ? Lorsque l’âme du chrétien fidèle abandonne son
corps, comme un pilote expérimenté quitte le fragile vaisseau que
l’Océan engloutit, elle seule connoît la vraie béatitude. Le souverain
bien des élus 14 est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme ; ils sont incessamment dans l’état délicieux d’un mortel qui vient de
faire une action vertueuse ou héroïque, d’un génie sublime qui enfante
une grande pensée, d’un homme qui sent les transports d’un amour
légitime ou les charmes d’une amitié longtemps éprouvée par le malheur.
Ainsi les nobles passions ne sont point éteintes dans le cœur des
justes, mais seulement purifiées : les frères, les époux, les amis, continuent
de s’aimer ; et ces attachements, qui vivent et se concentrent
dans le sein de la Divinité même, prennent quelque chose de la grandeur
et de l’éternité de Dieu.
Tantôt ces âmes satisfaites se reposent ensemble au bord du fleuve
de la Sapience et de l’Amour. La beauté et la toute-puissance du Très-Haut
sont leur perpétuel entretien.
« Ô Dieu, disent-elles, quelle est donc votre grandeur ! Tout ce que
vous avez fait naître est renfermé dans les limites du temps ; et le
temps, qui s’offre aux mortels comme une mer sans bornes, n’est
qu’une goutte imperceptible de l’océan de votre éternité ! »
Tantôt les prédestinés, pour mieux glorifier le Roi des rois, parcourent
son merveilleux ouvrage 15 : la création, qu’ils contemplent des
divers points de l’univers, leur présente des spectacles ravissants : tels,
si l’on peut comparer les grandes choses aux petits objets, tels se montrent
aux yeux du voyageur les champs superbes de l’Indus, les riches
vallées de Delhi et de Cachemire, rivages couverts de perles et parfumés d’ambre, où les flots tranquilles viennent expirer au pied des
cannelliers en fleur. La couleur des cieux, la disposition et la grandeur
des sphères, qui varient selon les mouvements et les distances,
sont pour les esprits bienheureux une source inépuisable d’admiration.
Ils aiment à connoître les lois qui font rouler avec tant de légèreté
ces corps pesants dans l’éther fluide ; ils visitent cette lune paisible
qui pendant le calme des nuits éclaira leurs prières ou leurs amitiés
ici-bas. L’astre humide et tremblant qui précède les pas du matin,
cette autre planète qui paroît comme un diamant dans la chevelure
d’or du soleil, ce globe à la longue année qui ne marche qu’à la lueur
de quatre torches pâlissantes, cette terre en deuil qui loin des rayons
du jour porte un anneau ainsi qu’une veuve inconsolable, tous ces
flambeaux errants de la maison de l’homme attirent les méditations
des élus. Enfin, les âmes prédestinées volent jusqu’à ces mondes dont
nos étoiles sont les soleils, et elles entendent les concerts inconnus de
la Lyre et du Cygne célestes. Dieu, de qui s’écoule une création non
interrompue, ne laisse point reposer leur curiosité sainte, soit qu’aux
bords les plus reculés de l’espace il brise un antique univers, soit que,
suivi de l’armée des anges, il porte l’ordre et la beauté jusque dans le
sein du chaos.
Mais l’objet le plus étonnant offert à la contemplation des saints,
c’est l’homme. Ils s’intéressent encore à nos peines et à nos plaisirs ;
ils écoutent nos vœux, ils prient pour nous ; ils sont nos patrons et
nos conseils ; ils se réjouissent sept fois lorsqu’un pécheur retourne
au bercail, ils tremblent d’une charitable frayeur lorsque l’ange de la
mort amène une âme craintive aux pieds du souverain Juge. Mais s’ils
voient nos passions à découvert, ils ignorent toutefois par quel art
tant d’éléments opposés sont confondus dans notre sein : Dieu, qui
permet aux bienheureux de pénétrer les lois de l’univers, s’est réservé
le merveilleux secret du cœur de l’homme.
C’est dans cette extase d’admiration et d’amour, dans ces transports
d’une joie sublime, ou dans ces mouvements d’une tendre tristesse,
que les élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui ravit éternellement
les cieux. Le roi-prophète règle la mélodie divine ; Asaph, qui soupira
les douleurs de David 16, conduit les instruments animés par le souffle, et les fils de Coré 17 gouvernent les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la main des anges. Les six jours de la création, le
repos du Seigneur, les fêtes de l’ancienne et de la nouvelle loi sont célébrés tour à tour 18 dans les royaumes incorruptibles. Alors les dômes
sacrés se couronnent d’une auréole plus vive ; alors du trône de Dieu,
de la lumière même répandue dans les demeures intellectuelles, s’échappent des sons si suaves et si délicats, que nous ne pourrions les
entendre sans mourir. Muse, où trouveriez-vous des images pour
peindre ces solennités angéliques ! Seroit-ce sous les pavillons des
princes de l’Orient, lorsque, assis sur un trône étincelant de pierreries,
le monarque assemble sa pompeuse cour ? Ou bien, ô Muse ! rappelleriez-vous le souvenir de la terrestre Jérusalem, quand Salomon voulut
dédier au Seigneur le sanctuaire du peuple fidèle ? Le bruit éclatant
des trompettes ébranloit les sommets de Sion ; les lévites redisoient
en chœur le cantique des degrés ; les anciens d’Israël marchoient avec
Salomon devant les tables de Moïse ; le grand sacrificateur immoloit
des victimes sans nombre ; les filles de Juda formoient des pas cadencés
autour de l’arche d’alliance ; leurs danses, aussi pieuses que leurs
hymnes, étoient des louanges au Créateur.
Les concerts de la Jérusalem céleste retentissent surtout au tabernacle très-pur qu’habite dans la cité de Dieu l’adorable Mère du Sauveur. Environnée du chœur des veuves, des femmes fortes et des vierges sans tache, Marie est assise sur un trône de candeur 19. Tous
les soupirs de la terre montent vers ce trône par des routes secrètes ;
la Consolatrice des affligés entend le cri de nos misères les plus
cachées ; elle porte aux pieds de son Fils, sur l’autel des parfums,
l’offrande de nos pleurs, et, afin de rendre l’holocauste plus efficace,
elle y mêle quelques-unes de ses larmes divines. Les esprits gardiens
des hommes viennent sans cesse implorer, pour leurs amis mortels,
la Reine des miséricordes. Les doux séraphins de la grâce et de la
charité la servent à genoux ; autour d’elle se réunissent encore les
personnages touchants de la crèche, Gabriel, Anne et Joseph ; les bergers de Bethléem et les mages de l’Orient. On voit aussi s’empresser
dans ce lieu les enfants morts en entrant à la vie, et qui, transformés
en petits anges, semblent être devenus les compagnons du Messie au
berceau. Ils balancent devant leur mère céleste des encensoirs d’or,
qui s’élèvent et retombent avec un bruit harmonieux et d’où s’échappent en vapeur légère les parfums d’amour et d’innocence.
Des tabernacles de Marie on passe au sanctuaire du Sauveur des
hommes 20 : c’est là que le Fils conserve par ses regards les mondes
que le Père a créés ; il est assis à une table mystique 21 ; vingt-quatre vieillards, vêtus de robes blanches et portant des couronnes d’or, sont
placés sur des trônes à ses côtés. Près de lui est son char vivant 22, dont les roues lancent des foudres et des éclairs. Lorsque le Désiré des nations daigne se manifester aux élus dans une vision intime et complète, les élus tombent comme morts devant sa face 23 ; mais il étend
sa droite, et leur dit :
« Relevez-vous, ne craignez rien, vous êtes les bénis de mon Père ;
regardez-moi ; je suis le Premier et le Dernier. »
Par delà le sanctuaire du Verbe s’étendent sans fin des espaces de
feu et de lumière. Le Père habite au fond de ces abîmes de vie. Principe de tout ce qui fut, est et sera, le passé, le présent et l’avenir se
confondent en lui. Là sont cachées les sources des vérités incompréhensibles 24 au ciel même : la liberté de l’homme et la prescience de
Dieu ; l’être qui peut tomber dans le néant et le néant qui peut devenir
l’être ; là surtout s’accomplit, loin de l’œil des anges, le mystère de
la Trinité. L’esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père,
et du Père au Fils, s’unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables.
Un triangle de feu paroît alors à l’entrée du Saint des saints : les
globes s’arrêtent de respect et de crainte, l’Hosanna des anges est suspendu, les milices immortelles ne savent quels seront les décrets de
l’Unité vivante ; elles ne savent si le trois fois Saint ne va point changer sur la terre et dans le ciel les formes matérielles et divines, ou si,
rappelant à lui les principes des êtres, il ne forcera point les mondes
à rentrer dans le sein de son éternité.
Les essences primitives se séparent, le triangle de feu disparoît :
l’oracle s’entr’ouvre, et l’on aperçoit les trois Puissances. Porté sur un
trône de nuées, le Père tient un compas à la main 25 ; un cercle est
sous ses pieds ; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa droite ; l’Esprit s’élève à sa gauche comme une colonne de lumière. Jéhovah fait
un signe, et les temps, rassurés, reprennent leurs cours, et les frontières du chaos se retirent, et les astres poursuivent leurs chemins
harmonieux. Les cieux prêtent alors une oreille attentive à la voix du
Tout-Puissant, qui déclare quelques-uns de ses desseins sur l’univers.
À l’instant où la prière de Cyrille parvint au trône éternel, les trois
Personnes se montroient ainsi aux yeux éblouis des anges. Dieu vouloit
couronner la vertu de Cyrille, mais le saint prélat n’étoit point la
victime de prédilection désignée pour la persécution nouvelle : il avoit
déjà souffert au nom du Sauveur, et la justice du Tout-Puissant
demandoit une hostie entière.
À la voix de son vénérable martyr, le Christ s’inclina devant l’Arbitre des humains 26, et fit trembler dans l’immensité de l’espace tout
ce qui n’étoit pas le marchepied de Dieu. Il ouvre ses lèvres, où respire
la loi de clémence, pour présenter à l’Ancien des jours le sacrifice de
l’évêque de Lacédémone. Les accents de sa voix sont plus doux que
l’huile de justice dont Salomon fut sacré, plus purs que la fontaine de
Samarie, plus aimables que le murmure des oliviers en fleur balancés au souffle du printemps, dans les jardins de Nazareth ou dans les
vallons du Thabor.
Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix en faveur de l’Église
menacée, le Dieu fort et terrible fit connoître aux cieux ses desseins sur
les fidèles. Il ne prononça qu’une parole, mais une de ces paroles qui
fécondent le néant, qui font naître la lumière ou qui renferment la
destinée des empires.
Cette parole dévoile soudain aux légions des anges, aux chœurs des
vierges, des saints, des rois, des martyrs, le secret de la sagesse. Ils
voient dans le mot du souverain Juge, ainsi que dans un rayon limpide du jour, les conceptions du passé, les préparations du présent et
les événements de l’avenir.
Le moment est arrivé où les peuples, soumis aux lois du Messie 27,
vont enfin goûter sans mélange la douceur de ces lois propices. Assez
longtemps l’idolâtrie éleva ses temples auprès des autels du Fils de
l’Homme, il faut qu’elle disparoisse du monde. Déjà est né le nouveau
Cyrus qui brisera les derniers simulacres des esprits de ténèbres et
mettra le trône des Césars à l’ombre des saints tabernacles. Mais les
chrétiens, invincibles sous le fer et dans les flammes, se sont laissé
amollir aux délices de la paix. Afin de les mieux éprouver, la Providence a permis qu’ils connussent les richesses et les honneurs : ils n’ont pu résister à la persécution de la prospérité. Il faut avant que
le monde passe sous leur puissance qu’ils soient dignes de leur gloire ;
ils ont allumé le feu de la colère du Seigneur, ils n’obtiendront point
grâce à ses yeux qu’ils n’aient été purifiés. Satan sera déchaîné sur la
terre ; une dernière épreuve va commencer pour les fidèles : les chrétiens sont tombés, ils seront punis. Celui qui doit expier leurs crimes
par un sacrifice volontaire est depuis longtemps marqué dans la pensée de l’Éternel.
Tels sont les premiers conseils que découvrent dans la parole de
Dieu les habitants des demeures célestes. Ô parole divine ! quelle
longue et foible succession de temps et d’idées la parole humaine est
obligée d’employer pour te rendre ! Tu fais tout voir, tout comprendre
aux élus dans un moment ; et moi, ton indigne interprète, je développe péniblement dans un langage de mort les mystères contenus
dans un langage de vie ! Avec quelle sainte admiration, avec quelle
piété sublime, les justes connoissent ensuite l’holocauste demandé et
les conditions qui le rendent agréable au Très-Haut 28 ! Cette victime qui doit vaincre l’enfer par la vertu des souffrances et des mérites du
sang de Jésus-Christ, cette victime qui marchera à la tête de mille
autres victimes, n’a point été choisie parmi les princes et les rois. Né dans un rang obscur, pour mieux imiter le Sauveur du monde, cet
homme aimé du ciel descend toutefois d’illustres aïeux. En lui la
religion va triompher du sang des héros païens et des sages de l’idolâtrie ; en lui seront honorés par un martyre oublié de l’histoire ces
pauvres ignorés du monde 29, qui vont souffrir pour la loi, ces humbles confesseurs qui, ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ,
laisseront leurs propres noms inconnus aux hommes. Âme de tous les
projets des fidèles, soutien du prince qui renversera les autels des
faux dieux 30, il faut encore que ce chrétien appelé ait scandalisé
l’Église 31, et qu’il ait pleuré ses erreurs ainsi que le premier apôtre, afin d’encourager au repentir ses frères coupables. Déjà, pour lui
donner les vertus nécessaires au jour du combat, l’ange du Seigneur
l’a conduit par la main 32 chez les nations de la terre ; il a vu l’Évangile s’établissant de toutes parts. Dans le cours de ses voyages, utiles
aux desseins de Dieu, les démons ont tenté le nouveau prédestiné non
encore rentré dans les voies du ciel. Une grande et dernière faute, en
le jetant dans un grand malheur, l’a fait sortir des ombres de la mort.
Les larmes de sa pénitence ont commencé à couler ; alors un solitaire,
inspiré de Dieu, lui a révélé une partie de ses fins. Bientôt il sera digne
de la palme qu’on lui prépare. Telle est la victime dont l’immolation
désarmera le courroux du Seigneur et replongera Lucifer dans l’abîme.
Tandis que les saints et les anges pénètrent les desseins annoncés
par la parole du Très-Haut, cette même parole découvre un autre
miracle de la grâce aux chœurs des femmes bienheureuses. Les païens
auront aussi leur hostie, car les chrétiens et les idolâtres vont se réunir
à jamais au pied du Calvaire. Cette victime sera dérobée au troupeau
innocent des vierges 33, afin d’expier l’impureté des mœurs païennes. Fille des beaux-arts qui séduisent les foibles mortels, elle fera passer
sous le joug de la croix les charmes et le génie de la Grèce. Elle n’est
point immédiatement demandée par un décret irrévocable ; elle n’aura
ni le mérite ni l’éclat du premier holocauste, mais, épouse désignée
du martyr et par lui arrachée aux temples des idoles, elle augmentera
l’efficacité du principal sacrifice en multipliant les épreuves. Dieu
cependant n’abandonnera pas sans secours ses serviteurs à la rage de
Satan : il veut que les légions fidèles se revêtent de leurs armes, qu’elles
soutiennent et consolent le chrétien persécuté ; il leur confie l’exercice
de sa miséricorde en se réservant celui de sa justice : le Christ lui-même soutiendra le confesseur dévoué au salut de tous, et Marie prendra sous sa protection la vierge timide qui doit accroître les douleurs, les joies et la gloire du martyr.
Ces destinées de l’Église, divulguées aux élus par un seul mot du Tout-Puissant, interrompirent les concerts et suspendirent les fonctions des anges ; il se fit dans le ciel une demi-heure de silence, comme
au moment redoutable où Jean vit briser le septième sceau du livre
mystérieux ; les milices divines, frappées du son de la parole éternelle, restoient dans un muet étonnement. Ainsi, lorsque la foudre
commence à gronder sur de nombreux bataillons, près de se livrer un
combat furieux, le signal est suspendu : moitié dans la lumière du
soleil, moitié sous l’ombre croissante, les cohortes demeurent immobiles ; aucun souffle de l’air ne fait flotter les drapeaux, qui retombent
affaissés sur la main qui les porte ; les mèches embrasées fument inutiles auprès du bronze muet, et les guerriers, sillonnés du feu de
l’éclair, écoutent en silence la voix des orages.
L’Esprit qui garde l’étendard de la croix, élevant tout à coup la bannière triomphante, fait cesser l’immobilité des armées du Seigneur.
Tout le ciel abaisse aussitôt les yeux vers la terre ; Marie, du haut du
firmament, laisse tomber un premier regard d’amour sur la tendre
victime confiée à ses soins. Les palmes des confesseurs reverdissent
dans leurs mains 34, l’escadron ardent ouvre ses rangs glorieux pour
faire place aux époux martyrs, entre Félicité et Perpétue 35, entre l’illustre Étienne et les grands Machabées. Le vainqueur de l’antique dragon, Michel, prépare sa lance redoutable ; autour de lui ses immortels
compagnons se couvrent de leurs cuirasses étincelantes. Les boucliers
de diamant et d’or, le carquois du Seigneur, les épées flamboyantes,
sont détachés des portiques éternels ; le char d’Emmanuel s’ébranle
sur son essieu de foudre et d’éclairs ; les chérubins roulent leurs ailes
impétueuses 36 et allument la fureur de leurs yeux. Le Christ redescend à la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux
robes nouvellement blanchies 37 dans le sang de l’Agneau ; le Père
tout-puissant se renferme dans les profondeurs de son éternité, et
l’Esprit-Saint verse tout à coup des flots d’une lumière si vive, que la
création semble rentrée dans la nuit. Alors les chœurs des saints et
des anges entonnent le cantique de gloire :
« Gloire à Dieu, dans les hauteurs du ciel 38 !
« Goûtez sur la terre des jours pacifiques, vous qui marchez parmi
les sentiers de la bonté et de la douceur ! Agneau de Dieu, vous effacez
les péchés du monde ! miracle de candeur et de modestie, vous permettez à des victimes sorties du néant de vous imiter, de se dévouer
pour le salut des pécheurs ! Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point à cause du bonheur des méchants : ils
n’ont point, il est vrai, de langueurs qui les traînent à la mort ; ils
semblent ignorer les tribulations humaines ; ils portent l’orgueil à leur cou comme un carcan d’or ; ils s’enivrent à des tables sacriléges ; ils
rient, ils dorment, comme s’ils n’avoient point fait de mal ; ils meurent tranquillement sur la couche qu’ils ont ravie à la veuve et à l’orphelin ; mais où vont-ils ?
« L’insensé a dit dans son cœur : « Il n’y a point de Dieu ! » Que
Dieu se lève ! que ses ennemis soient dissipés ! Il s’avance : les colonnes
du ciel sont ébranlées, le fond des eaux et les entrailles de la terre
sont mis à nu devant le Seigneur. Un feu dévorant sort de sa bouche :
il prend son vol, monté sur les chérubins ; il lance de toutes parts
ses flèches embrasées ! Où sont-ils, les enfants des impies ? Sept générations se sont écoulées depuis l’iniquité des pères, et Dieu vient visiter
les enfants dans sa fureur ; il vient au temps marqué punir un peuple
coupable ; il vient réveiller les méchants dans leurs palais de cèdre et
d’aloès, et confondre le fantôme de leur rapide félicité.
« Heureux celui qui, passant avec larmes dans les vallées, cherche
Dieu comme la source des bénédictions ! Heureux celui à qui les iniquités sont pardonnées, et qui trouve la gloire dans la pénitence !
Heureux celui qui élève en silence l’édifice de ses bonnes œuvres,
comme le temple de Salomon, où l’on n’entendoit ni les coups de la
cognée, ni le bruit du marteau, tandis que l’ouvrier respectueux bâtissoit la maison du Seigneur. Vous tous qui mangez sur la terre le pain
des larmes, répétez à la louange du Très-Haut le saint cantique :
« Gloire à Dieu, dans les hauteurs du ciel ! »
fin du livre troisième.