Livre Deuxième.
Arrivée de Démodocus et de Cymodocée en Arcadie. Rencontre d’un vieillard au tombeau d’Aglaüs de Psophis ; ce vieillard conduit Démodocus au champ où la famille de Lasthénès fait la moisson. Cymodocée reconnoît Eudore. Démodocus découvre que la famille de Lasthénès est chrétienne. On retourne chez Lasthénès. Mœurs chrétiennes. Prière du soir. Arrivée de Cyrille, confesseur et martyr, évêque de Lacédémone. Il vient prier Eudore de lui raconter ses aventures. Repas du soir. La famille et les étrangers vont, après le repas, s’asseoir dans le verger au bord de l’Alphée. Démodocus invite Cymodocée à chanter sur la lyre. Chant de Cymodocée. Eudore chante à son tour. Les deux familles vont goûter le repos. Songe de Cyrille. Prière du saint évêque.
Tant que le soleil monta dans les cieux, les mules emportèrent le
char d’une course ardente. À l’heure où le magistrat fatigué quitte
avec joie son tribunal pour aller prendre son repas 1, le prêtre d’Homère arriva sur les confins de l’Arcadie, et vint se reposer à Phigalée,
célèbre par le dévouement des Oresthasiens 2. Ce noble Ancée, descendant d’Agapénor, qui commandoit les Arcadiens au siège de Troie,
donna l’hospitalité à Démodocus. Les fils d’Ancée détachent du joug
les mules fumantes, lavent leurs flancs poudreux dans une eau pure,
et mettent devant elles une herbe tendre coupée sur le bord de la
Néda. Cymodocée est conduite au bain par de jeunes Phrygiennes qui
ont perdu leur douce liberté ; l’hôte de Démodocus le revêt d’une
fine tunique et d’un manteau précieux ; le prince de la jeunesse, l’aîné
des fils d’Ancée 3, couronné d’une branche de peuplier blanc, immole
à Hercule un sanglier nourri dans les bois d’Érymanthe ; les parties
de la victime destinées à l’offrande sont recouvertes de graisse et consumées
avec des libations sur des charbons embrasés. Un long fer à
cinq rangs présente à la flamme bruyante le reste des viandes sacrées ;
le dos succulent de la victime et les morceaux les plus délicats sont
servis aux voyageurs ; Démodocus reçoit une part trois fois plus
grande que celle des autres convives. Un vin odorant gardé pendant dix années coule en flots de pourpre dans une coupe d’or, et les dons
de Cérès, que Triptolème fit connoître aux pieux Arcas, remplacent le
gland dont se nourrissoient jadis les Pélasges, premiers habitants de
l’Arcadie 4.
Cependant Démodocus ne peut goûter avec joie les honneurs de
l’hospitalité ; il brûle d’arriver chez Lasthénès. Déjà la nuit couvroit
les chemins de son ombre : on sépare la langue de la victime 5, on
fait les dernières libations à la mère des songes, ensuite on conduit
le prêtre d’Homère et la prêtresse des Muses sous un portique sonore,
où des esclaves avoient préparé de molles toisons.
Démodocus attend avec impatience le retour de la lumière.
« Ma fille, disoit-il à Cymodocée, qu’une puissance inconnue privoit
aussi du sommeil, malheur à ceux que la pitié ou une vive reconnoissance
n’arracha jamais au pouvoir de Morphée. Il n’est pas permis
d’entrer dans les temples des dieux avec du fer 6 ; on n’entrera point dans l’Élysée avec un cœur d’airain. »
Aussitôt que l’aurore eut éclairé de ses premiers rayons l’autel de
Jupiter qui couronne le mont Lycée 7, Démodocus fit attacher les mules à son char. En vain le généreux Ancée veut retenir son hôte ; le prêtre
d’Homère part avec sa fille. Le char roule à grand bruit hors des portiques ;
il prend sa course vers le temple d’Eurynome, caché dans un
bois de cyprès 8 ; il franchit le mont Élaïus ; il dépasse la grotte où Pan retrouva Cérès 9, qui refusoit ses bienfaits aux laboureurs, et qui pourtant se laissa fléchir par les Parques, une seule fois favorables aux
mortels.
Les voyageurs traversent l’Alphée au-dessous du confluent du Gorthynius,
et descendent jusqu’aux eaux limpides du Ladon 10. Là se
présente une tombe antique, que les nymphes des montagnes avoient
environnée d’ormeaux 11 : c’étoit celle de cet Arcadien pauvre et vertueux, d’Aglaüs de Psophis 12, que l’oracle de Delphes déclara plus heureux que le roi de Lydie. Deux chemins partoient de cette tombe :
l’un serpentoit le long de l’Alphée, l’autre s’élevoit dans la montagne.
Tandis qu’Évémon délibéroit en lui-même s’il suivroit l’une ou
l’autre route, il aperçut un homme déjà sur l’âge, assis auprès du
tombeau d’Aglaüs. La robe dont cet homme étoit vêtu ne différoit de
celle des philosophes grecs 13 que parce qu’elle étoit d’une étoffe
blanche commune : il avoit l’air d’attendre les voyageurs dans ce lieu,
mais il ne paraissoit ni curieux ni empressé.
Lorsqu’il vit le char s’arrêter, il se leva, et s’adressant à Démodocus :
« Voyageur, dit-il, demandez-vous votre chemin, ou venez-vous visiter Lasthénès ? Si vous voulez vous reposer chez lui, il en éprouvera
beaucoup de joie. »
« Étranger, répondit Démodocus, Mercure ne vint pas plus heureusement
à la rencontre de Priam 14, lorsque le père d’Hector se rendoit
au camp des Grecs. Ta robe annonce un sage, et tes propos sont courts, mais pleins de sens. Je te dirai la vérité : nous cherchons le
riche Lasthénès, que ses grands biens font passer pour un homme
très-heureux. Il habite sans doute ce palais que j’aperçois au bord du
Ladon, et qu’on prendroit pour le temple du dieu de Cyllène ?
« Ce palais, répondit l’inconnu, appartient à Hiéroclès 15, proconsul d’Achaïe. Vous êtes arrivés à l’enclos de l’hôte que vous cherchez, et
le toit de chaume que vous entrevoyez sur la croupe de la montagne
est la demeure de Lasthénès. »
En achevant ces mots, l’étranger ouvrit une barrière, prit les mules
par le frein, et fit entrer le char dans l’enclos.
« Seigneur, dit-il alors à Démodocus, on fait aujourd’hui la moisson :
si votre serviteur veut conduire vos mules à l’habitation prochaine,
je vous montrerai le champ où vous trouverez la famille de
Lasthénès. »
Démodocus et Cymodocée descendirent du char, et marchèrent avec
l’étranger. Ils suivirent quelque temps un sentier tracé au milieu des
vignes, sur un terrain penchant où croissoient çà et là quelques hêtres
d’une grosseur démesurée. Ils aperçurent bientôt un champ hérissé de
faisceaux de gerbes, et couvert d’hommes et de femmes qui s’empressoient,
les uns à charger des chariots, les autres à couper et
à lier des épis. En arrivant au milieu des moissonneurs, l’inconnu
s’écria :
« Le Seigneur soit avec vous 16 ! »
Et les moissonneurs répondirent :
« Dieu vous donne sa bénédiction ! »
Et ils chantoient, en travaillant, un cantique sur un air grave. Des
glaneuses les suivoient en cueillant les nombreux épis 17 qu’ils laissoient exprès derrière eux : leur maître l’avoit ordonné ainsi, afin que ces
pauvres femmes pussent ramasser un peu de blé sans honte. Cymodocée
reconnut de loin le jeune homme de la forêt ; il étoit assis avec
sa mère et ses sœurs, sur des gerbes, à l’ombre d’un andrachné. La
famille se leva, et s’avança vers les étrangers.
« Séphora, dit le guide de Démodocus, ma chère épouse, remercions
la Providence qui nous envoie des voyageurs. »
« Comment ! s’écria le père de Cymodocée, c’étoit là le riche Lasthénès, et je ne l’ai pas reconnu ! Ah ! combien les dieux se jouent du discernement des hommes ! Je t’ai pris pour l’esclave chargé par son
maître d’exercer les devoirs de l’hospitalité. »
Lasthénès s’inclina.
Eudore, les yeux baissés, et donnant sa main à la plus jeune de ses
sœurs, se tenoit respectueusement derrière sa mère.
« Mon hôte, dit Démodocus, et vous, sage épouse de Lasthénès,
semblable à la mère de Télémaque, votre fils vous a sans doute appris
ce qu’il a fait pour ma fille, que les faunes avoient égarée dans les
bois. Montrez-moi le noble Eudore, que je l’embrasse comme mon
fils ! »
« Voilà Eudore, derrière sa mère, répondit Lasthénès. J’ignore ce
qu’il a fait pour vous : il ne nous en a pas parlé. »
Démodocus resta confondu.
« Quoi ! pensoit-il en lui-même, ce simple pasteur est le guerrier qui
triompha de Carrausius 18, le tribun de la légion britannique, l’ami du prince Constantin ! »
Revenu enfin de son premier étonnement, le prêtre d’Homère
s’écria :
« J’aurois dû reconnoître Eudore à sa taille de héros, moins haute
cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n’ont plus la force
de leurs pères. Ô toi qui pourrois être le plus jeune de mes fils, que
les dieux t’accordent ce que tu désires ! Je t’apporte une coupe d’un
prix inestimable : mon esclave l’ôtera de mon char, et tu la recevras
de mes mains. Jeune et vaillant guerrier, Méléagre étoit moins beau
que toi lorsqu’il charma les yeux d’Atalante 19 ! Heureux ton père, heureuse ta mère 20, mais plus heureuse encore celle qui doit partager ta couche ! Si la vierge qu’on a retrouvée n’étoit pas consacrée aux
chastes Muses… »
Les deux jeunes gens se sentirent troublés par les paroles de Démodocus.
Eudore se hâta de répondre :
« J’accepterai le présent que vous m’offrez s’il n’a pas servi à vos
sacrifices 21. »
Le jour n’étant pas encore à sa fin, la famille invita les deux étrangers
à se reposer avec elle au bord d’une source. Les sœurs d’Eudore,
assises aux pieds de leurs parents, tressoient des couronnes de fleurs
rouges et bleues pour une fête prochaine. On voyoit un peu plus loin
les urnes et les coupes des moissonneurs, et, à l’ombre de quelques
gerbes plantées debout, un enfant étoit endormi dans un berceau.
« Mon hôte, dit Démodocus à Lasthénès, tu me sembles mener ici
la vie du divin Nestor. Je ne me souviens pas d’avoir vu la peinture
d’une scène pareille, si ce n’est sur le bouclier d’Achille 22. Vulcain y avoit gravé un roi au milieu des moissonneurs ; ce pasteur des peuples,
plein de joie, tenoit en silence son sceptre levé au milieu des
sillons. Il ne manque ici que le sacrifice du taureau sous le chêne
de Jupiter. Quelle abondante moisson ! Que d’esclaves laborieux et
fidèles ! »
« Ces moissonneurs ne sont plus mes esclaves 23, répliqua Lasthénès,
ma religion me défend d’en avoir ; je leur ai donné la liberté. »
« Lasthénès, dit alors Démodocus, je commence à comprendre que
la renommée, cette voix de Jupiter, m’avoit appris la vérité : tu auras
sans doute embrassé cette secte nouvelle qui adore un Dieu inconnu
à nos ancêtres. »
Lasthénès répondit :
« Je suis chrétien. »
Le descendant d’Homère demeura quelque temps interdit : puis,
reprenant la parole :
« Mon hôte, dit-il, pardonne à ma franchise : j’ai toujours obéi à la
vérité, fille de Saturne et mère de la vertu 24. Les dieux sont justes : comment pourrois-je concilier la prospérité qui t’environne et les
impiétés dont on accuse les chrétiens ? »
Lasthénès répondit :
« Voyageur, les chrétiens 25 ne sont point des impies, et vos dieux
ne sont ni justes ni injustes : ils ne sont rien. Si mes champs et mes
troupeaux prospèrent entre les mains de ma famille, c’est qu’elle est
simple de cœur et soumise à la volonté de celui qui est le seul et véritable
Dieu. Le ciel m’a donné la chaste épouse que vous me voyez ;
je ne lui ai demandé qu’une constante amitié, l’humilité et la chasteté
d’une femme. Dieu a béni mes intentions ; il m’a donné des enfants
soumis, qui sont la couronne des vieillards. Ils aiment leurs parents,
et ils sont heureux parce qu’ils sont attachés au toit de leur père. Mon
épouse et moi nous avons vieilli ensemble, et, quoique mes jours
n’aient pas toujours été bons, elle a dormi trente ans à mes côtés sans
révéler les soucis de ma couche et les tribulations cachées de mon
cœur. Que Dieu lui rende sept fois la paix 26 qu’elle m’a donnée ! Elle ne sera jamais aussi heureuse que je le désire ! »
Ainsi le cœur de ce chrétien des anciens jours s’épanouissoit en
parlant de son épouse. Cymodocée l’écoutoit avec amour : la beauté de
ces mœurs pénétroit l’âme de cette jeune infidèle, et Démodocus lui-même
avoit besoin de se rappeler Homère et tous ses dieux pour n’être
pas entraîné par la force de la vérité.
Après quelques moments, le père de Cymodocée dit à Lasthénès :
« Tu me sembles tout à fait des temps antiques, et cependant je n’ai point vu tes paroles dans Homère ! Ton silence a la dignité du silence
des sages. Tu t’élèves à des sentiments pleins de majesté, non sur les
ailes d’or d’Euripide, mais sur les ailes célestes de Platon 27. Au milieu d’une douce abondance, tu jouis des grâces de l’amitié ; rien n’est
forcé autour de toi : tout est contentement, persuasion, amour. Puisses-tu
conserver longtemps ton bonheur et tes richesses ! »
« Je n’ai jamais cru, répondit Lasthénès, que ces richesses fussent
à moi : je les recueille pour mes frères les chrétiens, pour les gentils,
pour les voyageurs, pour tous les infortunés. Dieu m’en a donné la
direction ; Dieu me l’ôtera peut-être : que son saint nom soit béni 28 ! »
Comme Lasthénès achevoit de prononcer ces paroles, le soleil descendit
sur les sommets du Pholoé 29, vers l’horizon éclatant d’Olympie ;
l’astre agrandi parut un moment immobile, suspendu au-dessus de la
montagne, comme un large bouclier d’or. Les bois de l’Alphée et du
Ladon, les neiges lointaines du Telphusse et du Lycée, se couvrirent
de roses ; les vents tombèrent, et les vallées de l’Arcadie demeurèrent
dans un repos universel. Les moissonneurs quittèrent alors leur
ouvrage : la famille, accompagnée des étrangers, reprit le chemin de
la maison. Les maîtres et les serviteurs marchoient pêle-mêle, portant
les divers instruments du labourage ; ils étoient suivis de mulets au
pied sûr, chargés de bois coupé sur les hauteurs, et de bœufs traînant
lentement les équipages champêtres renversés, ou les chariots tremblant
sous le poids des gerbes.
En arrivant à la maison, on entendit le son d’une cloche 30.
« Nous allons faire la prière du soir, dit Lasthénès à Démodocus :
nous permettrez-vous de vous quitter un moment, ou préférez-vous
nous suivre ? »
« Me préservent les dieux de mépriser les prières 31, s’écria Démodocus, ces filles boiteuses de Jupiter, qui peuvent seules apaiser la
colère d’Até ! »
On s’assemble aussitôt dans une cour entourée de granges et des
étables des troupeaux. Quelques ruches d’abeilles y répandoient une
agréable odeur mêlée au parfum du lait des génisses qui revenoient
des pâturages. Au milieu de cette cour on voyoit un puits dont les
deux poteaux, couverts de lierre, étoient surmontés de deux aloès qui
croissoient dans des corbeilles. Un noyer, planté par l’aïeule de Lasthénès,
couvroit le puits de son ombre. Lasthénès, la tête nue et le
visage tourné vers l’orient, se plaça debout sous l’arbre domestique.
Les bergers et les moissonneurs se mirent à genoux sur du chaume
nouveau, autour de leur maître. Le père de famille prononça à haute
voix cette prière, qui fut répétée par ses enfants et par ses serviteurs :
« Seigneur, daignez visiter cette demeure 32 pendant la nuit et en
écarter les vains songes. Nous allons quitter les vêtements du jour :
couvrez-nous de la robe d’innocence et d’immortalité que nous
avons perdue par la désobéissance de nos premiers pères. Lorsque
nous serons endormis dans le sépulcre, ô Seigneur, faites que nos
âmes reposent avec vous dans le ciel ! »
Quand cela fut fait, on entra dans la maison où se préparoit le repas
de l’hospitalité. Un homme et une femme parurent, portant deux grands
vases d’airain pleins d’une eau échauffée par la flamme. Le serviteur
lava les pieds de Démodocus 33 ; la servante, ceux de la fille de Démodocus ; et après les avoir oints d’une huile de parfums d’un grand
prix, elle les essuya avec un lin blanc. La fille aînée de Lasthénès, du
même âge que Cymodocée, descendit dans un souterrain frais et voûté.
On conservoit dans ce lieu toutes sortes de choses pour la vie de
l’homme. Sur des planches de chêne attachées aux parois du mur, on
voyoit des outres remplies d’une huile aussi douce que celle de l’Attique ;
des mesures de pierre en forme d’autel, ornées de têtes de lion 34,
et qui contenoient la fine fleur du froment ; des vases de miel de Crète,
moins blanc, mais plus parfumé que celui d’Hybla, et des amphores
pleines d’un vin de Chio devenu comme un baume par le long travail
des ans. La fille de Lasthénès remplit une urne de cette liqueur bienfaisante
propre à réjouir le cœur de l’homme dans l’aimable familiarité
d’un repas.
Cependant les serviteurs ne savoient s’ils dévoient apprêter le festin
sous la vigne ou sous le figuier comme dans un jour de réjouissance.
Ils vont consulter leur maître. Lasthénès leur ordonne de dresser dans
la salle des Agapes 35 une table d’un buis éclatant. Ils la lavent avec une éponge et la couvrent de corbeilles d’osier, pleines d’un pain sans
levain, cuit sous la cendre. Ils apportent ensuite, dans des plats d’une
simple argile, des racines, quelques volatiles et des poissons du lac
Stymphale, nourriture destinée à la famille 36 ; mais on servit pour
les étrangers un chevreau qui avoit à peine goûté l’arbousier du mont
Aliphère et le cytise du vallon de Ménélée.
Au moment où les convives alloient s’approcher de la mense hospitalière,
une servante vint dire à Lasthénès qu’un vieillard, monté sur
un âne, et tout semblable à l’époux de Marie, s’avançoit par l’avenue
des cèdres. On vit bientôt entrer un homme d’un visage vénérable,
portant sous un manteau blanc un habit de pasteur 37. Il n’étoit pas
naturellement chauve, mais sa tête avoit été jadis dépouillée par la
flamme, et son front montroit encore les cicatrices du martyre qu’il
avoit éprouvé sous Valérien. Une barbe blanche lui descendoit jusqu’à la ceinture. Il s’appuyoit sur un bâton en forme de houlette, que lui
avoit envoyé l’évêque de Jérusalem : simple présent que se faisoient
les premiers Pères de l’Église, comme l’emblème de leur fonction pastorale
et du pèlerinage de l’homme ici-bas.
C’étoit Cyrille, évêque de Lacédémone 38 : laissé pour mort par les
bourreaux dans une persécution contre les chrétiens, il avoit été élevé
malgré lui au sacerdoce. Il se cacha longtemps pour se dérober à la
dignité épiscopale, mais son humilité lui fut inutile : Dieu révéla aux
fidèles la retraite de son serviteur. Lasthénès et sa famille le reçurent
avec les marques du plus profond respect. Ils se prosternèrent devant
lui, baisèrent ses pieds sacrés, chantèrent Hosanna, et le saluèrent du
nom de très-saint, de très-cher à Dieu.
« Par Apollon, s’écria Démodocus agitant sa branche de laurier
entourée de bandelettes, voilà le plus auguste vieillard qui se soit
jamais offert à mes yeux ! Ô toi qui es chargé de jours ! quel est ce
sceptre que tu portes ? Es-tu un roi ou un prêtre consacré aux autels
des dieux ? Apprends-moi le nom de la divinité que tu sers, afin que je
lui immole des victimes. »
Cyrille regarda quelque temps avec surprise Démodocus ; puis, laissant
échapper un aimable sourire :
« Seigneur, répondit-il, ce sceptre est la houlette qui me sert à
conduire mon troupeau : car je ne suis point un roi, mais un pasteur.
Le Dieu qui reçoit mon sacrifice est né parmi les bergers, dans une
crèche. Si vous voulez, je vous apprendrai à le connoître : pour toute
victime, il ne vous demandera que l’offrande de votre cœur. »
Cyrille, se tournant alors vers Lasthénès :
« Vous savez le sujet qui m’amène. La pénitence publique de notre
Eudore remplit nos frères d’admiration ; chacun en veut pénétrer la
cause. Il m’a promis de me raconter son histoire 39 ; et dans les deux journées que je viens passer avec vous j’espère qu’il voudra me satisfaire. »
Les serviteurs approchèrent alors les siéges de la table. Le prêtre
d’Homère prit sa place à côté du prêtre du Dieu de Jacob. La famille
se rangea autour du festin. Démodocus, saisissant une coupe, alloit
faire une libation aux pénates de Lasthénès ; l’évêque de Lacédémone,
l’arrêtant avec bénignité :
« Notre religion nous défend ces signes d’idolâtrie : vous ne voudriez
pas nous affliger. »
La conversation fut tranquille et pleine de cordialité. Eudore lut
pendant une partie du repas 40 quelques instructions tirées de l’Évangile et des Épîtres des Apôtres ; Cyrille commenta de la manière la plus affectueuse ce que dit saint Paul sur les devoirs des époux.
Cymodocée trembloit 41 ; des larmes rouloient, comme des perles, le
long de ses joues virginales ; Eudore éprouvoit le même charme ; les
maîtres et les serviteurs étoient attendris. Ceci, avec l’action de grâces
fut le repas du soir chez les chrétiens.
Le repas fini, on alla s’asseoir à la porte du verger 42, sur un banc de pierre qui servoit de tribunal à Lasthénès lorsqu’il rendoit la justice
à ses serviteurs.
Ainsi qu’un simple pasteur que le sort destine à la gloire, l’Alphée
rouloit au bas de ce verger, sous une ombre champêtre, des flots que
les palmes de Pise alloient bientôt couronner 43. Descendu du bois de Vénus et du tombeau de la nourrice d’Esculape, le Ladon serpentoit
dans les riantes prairies, et venoit mêler son cristal pur au cours de
l’Alphée. Les profondes vallées, arrosées par les deux fleuves, étoient
plantées de myrtes, d’aunes et de sycomores. Un amphithéâtre de
montagnes terminoit le cercle entier de l’horizon. La cime de ces
montagnes étoit couverte d’épaisses forêts peuplées d’ours, de cerfs,
d’ânes sauvages et de monstrueuses tortues, dont l’écaille servoit à
faire des lyres. Vêtus d’une peau de sanglier, des pasteurs conduisoient
parmi les roches et les pins de grands troupeaux de chèvres.
Ces légers animaux étoient consacrés au dieu d’Épidaure, parce
que leur toison étoit chargée de gomme qui s’attachoit à leur barbe
et à leur soie lorsqu’ils broutoient le ciste sur des hauteurs inaccessibles.
Tout étoit grave et riant, simple et sublime dans ce tableau. La
lune décroissante paroissoit au milieu du ciel, comme les lampes
demi-circulaires que les premiers fidèles allumoient aux tombeaux
des martyrs. La famille de Lasthénès, qui contemploit cette scène
solitaire, n’étoit point alors occupée des vaines curiosités de la Grèce.
Cyrille s’humilioit devant la puissance 44 qui cache des sources dans le sein des rochers et dont les pas font tressaillir les montagnes comme
l’agneau timide ou le bélier bondissant. Il admiroit cette sagesse qui
s’élève comme un cèdre sur le Liban, comme un plane aux bords des
eaux. Mais Démodocus, qui désiroit faire éclater les talents de sa fille,
interrompit ces méditations :
« Jeune élève des Muses, dit-il à Cymodocée, charme tes vénérables
hôtes. Une douce complaisance fait toute la grâce de la vie, et Apollon
retire ses dons aux esprits orgueilleux. Montre-nous que tu descends
d’Homère. Les poëtes sont les législateurs des hommes et les précepteurs
de la sagesse. Lorsque Agamemnon partit pour les rivages de
Troie, il laissa un chantre divin auprès de Clytemnestre 45, afin de lui rappeler la vertu. Cette reine perdit l’idée de ses devoirs ; mais ce fut
après qu’Égisthe eut transporté le nourrisson des Muses dans une île
déserte. »
Ainsi parla Démodocus. Eudore va chercher une lyre, et la présente
à la jeune Grecque, qui prononça quelques mots confus, mais d’une
merveilleuse douceur. Elle se leva ensuite, et après avoir préludé sur
des tons divers, elle fit entendre sa voix mélodieuse.
Elle commença par l’éloge des Muses 46.
« C’est vous, dit-elle, qui avez tout enseigné aux hommes, vous êtes
l’unique consolation de la vie ; vous prêtez des soupirs à nos douleurs
et des harmonies à nos joies. L’homme n’a reçu du ciel qu’un talent,
la divine poésie, et c’est vous qui lui avez fait ce présent inestimable.
Ô filles de Mnémosyne ! qui chérissez les bois de l’Olympe, les vallons
de Tempé et les eaux de Castalie, soutenez la voix d’une vierge consacrée
à vos autels ! »
Après cette invocation, Cymodocée chanta la naissance des dieux :
Jupiter sauvé de la fureur de son père, Minerve sortie du cerveau de
Jupiter, Hébé fille de Junon, Vénus née de l’écume des flots, et les
Grâces, dont elle fut la mère. Elle dit aussi la naissance de l’homme
animé par le feu de Prométhée, Pandore et sa boîte fatale, le genre
humain reproduit par Deucalion et Pyrrha. Elle raconta les métamorphoses
des dieux et des hommes, les Héliades changées en peupliers,
et l’ambre de leurs pleurs roulé par les flots de l’Éridan. Elle dit
Daphné, Baucis, Clytie, Philomèle, Atalante, les larmes de l’Aurore
devenues la rosée, la couronne d’Ariadne attachée au firmament. Elle
ne vous oublia point, fontaines, et vous, fleuves nourriciers des beaux
ombrages. Elle nomma avec honneur le vieux Pénée, l’Ismène et
l’Érymanthe, le Méandre qui fait tant de détours, le Scamandre si
fameux, le Sperchius aimé des poëtes, l’Eurotas chéri de l’épouse de
Tyndare, et le fleuve que les cygnes de Méonie ont tant de fois charmé
par la douceur de leurs chants.
Mais comment auroit-elle passé sous silence les héros célébrés par
Homère ! S’animant d’un feu nouveau, elle chanta la colère d’Achille,
qui fut si pernicieuse aux Grecs, Ulysse, Ajax et Phœnix dans la tente
de l’ami de Patrocle, Andromaque aux portes Scées, Priam aux genoux
du meurtrier d’Hector. Elle dit les chagrins de Pénélope, la reconnoissance
de Télémaque et d’Ulysse chez Eumée, la mort du chien fidèle,
le vieux Laerte sarclant son jardin des champs et pleurant à l’aspect
des treize poiriers qu’il avoit donnés à son fils.
Cymodocée ne put chanter les vers de son immortel aïeul sans consacrer
quelques accents à sa mémoire. Elle représenta la pauvre et vertueuse mère de Mélésigène rallumant sa lampe et prenant ses
fuseaux au milieu de la nuit, afin d’acheter du prix de ses laines un
peu de blé pour nourrir son fils. Elle dit comment Mélésigène devint
aveugle et reçut le nom d’Homère, comment il alloit de ville en ville
demandant l’hospitalité, comment il chantoit ses vers sous le peuplier
d’Hylé. Elle raconta ses longs voyages, sa nuit passée sur le rivage de
l’île de Chio, son aventure avec les chiens de Glaucus. Enfin, elle
parla des jeux funèbres du roi d’Eubée, où Hésiode osa disputer à
Homère le prix de la poésie ; mais elle supprima le jugement des
vieillards, qui couronnèrent le chantre des Travaux et des Jours parce
que ses leçons étoient plus utiles aux hommes.
Cymodocée se tut : sa lyre, appuyée sur son sein, demeura muette
entre ses beaux bras. La prêtresse des Muses étoit debout ; ses pieds
nus fouloient le gazon, et les zéphyrs du Ladon et de l’Alphée faisoient
voltiger ses cheveux noirs autour des cordes de sa lyre. Enveloppée
dans ses voiles blancs, éclairée par les rayons de la lune, cette jeune
fille sembloit une apparition céleste. Démodocus, ravi, demandoit en
vain une coupe pour faire une libation au dieu des vers. Voyant que
les chrétiens gardoient le silence et ne donnoient pas à sa Cymodocée
les éloges qu’elle sembloit mériter :
« Mes hôtes, s’écria-t-il, ces chants vous seroient-ils désagréables ?
Les mortels et les dieux se laissent pourtant toucher à l’harmonie.
Orphée charma l’inexorable Pluton ; les Parques mêmes, vêtues de
blanc 47 et assises sur l’essieu d’or du monde, écoutent la mélodie des sphères : ainsi le raconte Pythagore, qui commerçoit avec l’Olympe.
Les hommes des anciens temps, renommés par leur sagesse, trouvoient
la musique si belle qu’ils lui donnèrent le nom de Loi. Pour
moi, une divinité me contraint de l’avouer, si cette prêtresse des
Muses n’étoit pas ma fille, j’aurois pris sa voix pour celle de la colombe
qui portoit, dans les forêts de la Crète, l’ambroisie à Jupiter 48. »
« Ce ne sont pas les chants mêmes, mais le sujet des chants de
cette jeune femme qui cause notre silence, répondit Cyrille. Un jour
viendra peut-être que les mensonges de la naïve antiquité ne seront
plus que des fables ingénieuses, objets des chansons du poëte. Mais
aujourd’hui ils offusquent votre esprit, ils vous tiennent pendant la
vie sous un joug indigne de la raison de l’homme, et perdent votre
âme après la mort. Ne croyez pas toutefois que nous soyons insensibles
au charme d’une douce musique : notre religion n’est-elle pas
harmonie et amour ? Combien votre aimable fille, que vous comparez
si justement à une colombe, trouveroit des soupirs plus touchants
encore si la pudeur du sujet répondoit à l’innocence de la voix ! Pauvre tourterelle délaissée, allez sur la montagne où l’épouse attendoit
l’époux ; envolez-vous vers ces bois mystiques où les filles de
Jérusalem prêteront l’oreille à vos plaintes. »
Cyrille, s’adressant alors au fils de Lasthénès :
« Mon fils, montrez à Démodocus que nous ne méritons pas le
reproche qu’il nous fait. Chantez-nous ces fragments des livres saints
que nos frères les Apollinaires 49 ont arrangés pour la lyre, afin de prouver que nous ne sommes point ennemis de la belle poésie et d’une
joie innocente. Dieu s’est souvent servi de nos cantiques pour toucher
les cœurs infidèles. »
Aux branches d’un saule voisin étoit suspendue une lyre plus forte
et plus grande que la lyre de Cymodocée : c’étoit un cinnor hébreu.
Les cordes en étoient détendues par la rosée de la nuit. Eudore détacha
l’instrument, et, après l’avoir accordé, il parut au milieu de
l’assemblée, comme le jeune David, prêt à chasser par les sons de sa
harpe l’esprit qui s’étoit emparé du roi Saül. Cymodocée alla s’asseoir
auprès de Démodocus. Alors Eudore, levant les yeux vers le
firmament chargé d’étoiles, entonna son noble cantique.
Il chanta la naissance du chaos 50, la lumière qu’une parole a faite, la terre produisant les arbres et les animaux, l’homme créé à l’image
de Dieu et animé d’un souffle de vie, Ève tirée du côté d’Adam, la joie
et la douleur de la femme à son premier enfantement, les holocaustes
de Caïn et d’Abel, le meurtre d’un frère et le sang de l’homme criant
pour la première fois vers le ciel.
Passant aux jours d’Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il
dit le palmier, le puits, le chameau, l’onagre du désert, le patriarche
voyageur assis devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallées du
Liban, les sommets d’Hermon, d’Oreb et de Sinaï, les rosiers de Jéricho,
les cyprès de Cadès, les palmes de l’Idumée, Éphraïm et Sichem,
Sion et Solyme, le torrent des Cèdres et les eaux sacrées du Jourdain.
Il dit les juges assemblés aux portes de la ville, Booz au milieu des
moissonneurs, Gédéon battant son blé et recevant la visite d’un ange,
le vieux Tobie allant au-devant de son fils annoncé par le chien fidèle,
Agar détournant la tête pour ne pas voir mourir Ismael. Mais avant
de chanter Moïse chez les pasteurs de Madian, il raconta l’aventure de
Joseph reconnu par ses frères, ses larmes, celles de Benjamin, Jacob
présenté à Pharaon, et le patriarche porté après sa mort à la cave de
Membré pour y dormir avec ses pères.
Changeant encore le mode de sa lyre, Eudore répéta le cantique du
saint roi Ézéchias et celui des Israélites exilés au bord des fleuves de
Babylone, il fit gémir la voix de Rama et soupirer le fils d’Amos :
« Pleurez, portes de Jérusalem ! Ô Sion ! les prêtres et tes enfants
sont emmenés en esclavage ! »
Il chanta les nombreuses vanités de l’homme : vanité des richesses,
vanité de la science, vanité de la gloire, vanité de l’amitié, vanité de
la vie, vanité de la postérité ! Il signala la fausse prospérité de l’impie,
et préféra le juste mort au méchant qui lui survit. Il fit l’éloge du
pauvre vertueux et de la femme forte.
« Elle a cherché la laine et le lin, elle a travaillé avec des mains
sages et ingénieuses ; elle se lève pendant la nuit pour distribuer l’ouvrage
à ses domestiques, et le pain à ses servantes ; elle est revêtue
de beauté. Ses fils se sont levés, et ont publié qu’elle étoit heureuse ;
son mari s’est levé, et l’a louée. »
« Ô Seigneur ! s’écria le jeune chrétien enflammé par ces images,
c’est vous qui êtes le véritable souverain du ciel ; vous avez marqué
son lieu à l’aurore. À votre voix le soleil s’est levé dans l’orient ; il
s’est avancé comme un géant superbe ou comme l’époux radieux qui
sort de la couche nuptiale. Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre,
tremblant, vous répond : « Me voici. » Vous abaissez la hauteur des
cieux ; votre esprit vole dans les tourbillons ; la terre tremble au
souffle de votre colère ; les morts, épouvantés, fuient de leurs tombeaux !
Ô Dieu, que vous êtes grand dans vos œuvres ! et qu’est-ce
que l’homme, pour que vous y attachiez votre cœur ? Et pourtant il
est l’objet éternel de votre complaisance inépuisable ! Dieu fort. Dieu
clément, Essence incréée, Ancien des jours, gloire à votre puissance,
amour à votre miséricorde ! »
Ainsi chante le fils de Lasthénès. Cet hymne de Sion retentit au
loin dans les antres de l’Arcadie, surpris de répéter, au lieu des sons
efféminés de la flûte de Pan, les mâles accords de la harpe de David.
Démodocus et sa fille étoient trop étonnés pour donner des marques
de leur émotion. Les vives clartés de l’Écriture avoient comme ébloui
leurs cœurs, accoutumés à ne recevoir qu’une lumière mêlée d’ombres ;
ils ne savoient quelles divinités Eudore avoit célébrées, mais ils le
prirent lui-même pour Apollon, et ils lui vouloient consacrer un trépied
d’or que la flamme n’avoit point touché. Cymodocée se souvenoit
surtout de l’éloge de la femme forte, et elle se promettoit d’essayer ce
chant sur la lyre. D’une autre part, la famille chrétienne étoit plongée
dans les pensées les plus sérieuses ; ce qui n’étoit pour les étrangers
qu’une poésie sublime étoit pour elle de profonds mystères et
d’éternelles vérités. Le silence de l’assemblée auroit duré longtemps
s’il n’avoit été interrompu tout à coup par les applaudissements des
bergers. Le vent avoit porté à ces pasteurs la voix de Cymodocée et d’Eudore : ils étoient descendus en foule de leurs montagnes pour
écouter ces concerts ; ils crurent que les Muses et les Sirènes 51 avoient renouvelé au bord de l’Alphée le combat qu’elles s’étoient livré jadis
quand les filles de l’Achéloüs, vaincues par les doctes sœurs, furent
contraintes de se dépouiller de leurs ailes.
La nuit avoit passé le milieu de son cours. L’évêque de Lacédémone
invite ses hôtes à la retraite. Comme le vigneron fatigué au
bout de sa journée, il appelle trois fois le Seigneur, et adore. Alors
les chrétiens, après s’être donné le baiser de paix, rentrent sous leur
toit chastement recueillis.
Démodocus fut conduit par un serviteur au lieu qu’on avoit préparé
pour lui, non loin de l’appartement de Cymodocée. Cyrille, après
avoir médité la parole de vie, se jeta sur une couche de roseaux. Mais
à peine avoit-il fermé les yeux qu’il eut un songe 52 : il lui sembla que les blessures de son ancien martyre se rouvroient, et qu’avec un
plaisir ineffable il sentoit de nouveau son sang couler pour Jésus-Christ.
En même temps il vit une jeune femme et un jeune homme
resplendissants de lumière monter de la terre aux cieux : avec la
palme qu’ils tenoient à la main ils lui faisoient signe de les suivre ;
mais il ne put distinguer leur visage, parce que leur tête étoit voilée.
Il se réveilla plein d’une sainte agitation ; il crut reconnoître dans ce
songe quelque avertissement pour les chrétiens. Il se mit à prier avec
abondance de larmes, et on l’entendit plusieurs fois s’écrier dans le
silence de la nuit :
« Ô mon Dieu ! s’il faut encore des victimes, prenez-moi pour le salut de votre peuple ! »
fin du livre deuxième.
Livre Deuxième.
Arrivée de Démodocus et de Cymodocée en Arcadie. Rencontre d’un vieillard au tombeau d’Aglaüs de Psophis ; ce vieillard conduit Démodocus au champ où la famille de Lasthénès fait la moisson. Cymodocée reconnoît Eudore. Démodocus découvre que la famille de Lasthénès est chrétienne. On retourne chez Lasthénès. Mœurs chrétiennes. Prière du soir. Arrivée de Cyrille, confesseur et martyr, évêque de Lacédémone. Il vient prier Eudore de lui raconter ses aventures. Repas du soir. La famille et les étrangers vont, après le repas, s’asseoir dans le verger au bord de l’Alphée. Démodocus invite Cymodocée à chanter sur la lyre. Chant de Cymodocée. Eudore chante à son tour. Les deux familles vont goûter le repos. Songe de Cyrille. Prière du saint évêque.
Tant que le soleil monta dans les cieux, les mules emportèrent le
char d’une course ardente. À l’heure où le magistrat fatigué quitte
avec joie son tribunal pour aller prendre son repas 1, le prêtre d’Homère arriva sur les confins de l’Arcadie, et vint se reposer à Phigalée,
célèbre par le dévouement des Oresthasiens 2. Ce noble Ancée, descendant d’Agapénor, qui commandoit les Arcadiens au siège de Troie,
donna l’hospitalité à Démodocus. Les fils d’Ancée détachent du joug
les mules fumantes, lavent leurs flancs poudreux dans une eau pure,
et mettent devant elles une herbe tendre coupée sur le bord de la
Néda. Cymodocée est conduite au bain par de jeunes Phrygiennes qui
ont perdu leur douce liberté ; l’hôte de Démodocus le revêt d’une
fine tunique et d’un manteau précieux ; le prince de la jeunesse, l’aîné
des fils d’Ancée 3, couronné d’une branche de peuplier blanc, immole
à Hercule un sanglier nourri dans les bois d’Érymanthe ; les parties
de la victime destinées à l’offrande sont recouvertes de graisse et consumées
avec des libations sur des charbons embrasés. Un long fer à
cinq rangs présente à la flamme bruyante le reste des viandes sacrées ;
le dos succulent de la victime et les morceaux les plus délicats sont
servis aux voyageurs ; Démodocus reçoit une part trois fois plus
grande que celle des autres convives. Un vin odorant gardé pendant dix années coule en flots de pourpre dans une coupe d’or, et les dons
de Cérès, que Triptolème fit connoître aux pieux Arcas, remplacent le
gland dont se nourrissoient jadis les Pélasges, premiers habitants de
l’Arcadie 4.
Cependant Démodocus ne peut goûter avec joie les honneurs de
l’hospitalité ; il brûle d’arriver chez Lasthénès. Déjà la nuit couvroit
les chemins de son ombre : on sépare la langue de la victime 5, on
fait les dernières libations à la mère des songes, ensuite on conduit
le prêtre d’Homère et la prêtresse des Muses sous un portique sonore,
où des esclaves avoient préparé de molles toisons.
Démodocus attend avec impatience le retour de la lumière.
« Ma fille, disoit-il à Cymodocée, qu’une puissance inconnue privoit
aussi du sommeil, malheur à ceux que la pitié ou une vive reconnoissance
n’arracha jamais au pouvoir de Morphée. Il n’est pas permis
d’entrer dans les temples des dieux avec du fer 6 ; on n’entrera point dans l’Élysée avec un cœur d’airain. »
Aussitôt que l’aurore eut éclairé de ses premiers rayons l’autel de
Jupiter qui couronne le mont Lycée 7, Démodocus fit attacher les mules à son char. En vain le généreux Ancée veut retenir son hôte ; le prêtre
d’Homère part avec sa fille. Le char roule à grand bruit hors des portiques ;
il prend sa course vers le temple d’Eurynome, caché dans un
bois de cyprès 8 ; il franchit le mont Élaïus ; il dépasse la grotte où Pan retrouva Cérès 9, qui refusoit ses bienfaits aux laboureurs, et qui pourtant se laissa fléchir par les Parques, une seule fois favorables aux
mortels.
Les voyageurs traversent l’Alphée au-dessous du confluent du Gorthynius,
et descendent jusqu’aux eaux limpides du Ladon 10. Là se
présente une tombe antique, que les nymphes des montagnes avoient
environnée d’ormeaux 11 : c’étoit celle de cet Arcadien pauvre et vertueux, d’Aglaüs de Psophis 12, que l’oracle de Delphes déclara plus heureux que le roi de Lydie. Deux chemins partoient de cette tombe :
l’un serpentoit le long de l’Alphée, l’autre s’élevoit dans la montagne.
Tandis qu’Évémon délibéroit en lui-même s’il suivroit l’une ou
l’autre route, il aperçut un homme déjà sur l’âge, assis auprès du
tombeau d’Aglaüs. La robe dont cet homme étoit vêtu ne différoit de
celle des philosophes grecs 13 que parce qu’elle étoit d’une étoffe
blanche commune : il avoit l’air d’attendre les voyageurs dans ce lieu,
mais il ne paraissoit ni curieux ni empressé.
Lorsqu’il vit le char s’arrêter, il se leva, et s’adressant à Démodocus :
« Voyageur, dit-il, demandez-vous votre chemin, ou venez-vous visiter Lasthénès ? Si vous voulez vous reposer chez lui, il en éprouvera
beaucoup de joie. »
« Étranger, répondit Démodocus, Mercure ne vint pas plus heureusement
à la rencontre de Priam 14, lorsque le père d’Hector se rendoit
au camp des Grecs. Ta robe annonce un sage, et tes propos sont courts, mais pleins de sens. Je te dirai la vérité : nous cherchons le
riche Lasthénès, que ses grands biens font passer pour un homme
très-heureux. Il habite sans doute ce palais que j’aperçois au bord du
Ladon, et qu’on prendroit pour le temple du dieu de Cyllène ?
« Ce palais, répondit l’inconnu, appartient à Hiéroclès 15, proconsul d’Achaïe. Vous êtes arrivés à l’enclos de l’hôte que vous cherchez, et
le toit de chaume que vous entrevoyez sur la croupe de la montagne
est la demeure de Lasthénès. »
En achevant ces mots, l’étranger ouvrit une barrière, prit les mules
par le frein, et fit entrer le char dans l’enclos.
« Seigneur, dit-il alors à Démodocus, on fait aujourd’hui la moisson :
si votre serviteur veut conduire vos mules à l’habitation prochaine,
je vous montrerai le champ où vous trouverez la famille de
Lasthénès. »
Démodocus et Cymodocée descendirent du char, et marchèrent avec
l’étranger. Ils suivirent quelque temps un sentier tracé au milieu des
vignes, sur un terrain penchant où croissoient çà et là quelques hêtres
d’une grosseur démesurée. Ils aperçurent bientôt un champ hérissé de
faisceaux de gerbes, et couvert d’hommes et de femmes qui s’empressoient,
les uns à charger des chariots, les autres à couper et
à lier des épis. En arrivant au milieu des moissonneurs, l’inconnu
s’écria :
« Le Seigneur soit avec vous 16 ! »
Et les moissonneurs répondirent :
« Dieu vous donne sa bénédiction ! »
Et ils chantoient, en travaillant, un cantique sur un air grave. Des
glaneuses les suivoient en cueillant les nombreux épis 17 qu’ils laissoient exprès derrière eux : leur maître l’avoit ordonné ainsi, afin que ces
pauvres femmes pussent ramasser un peu de blé sans honte. Cymodocée
reconnut de loin le jeune homme de la forêt ; il étoit assis avec
sa mère et ses sœurs, sur des gerbes, à l’ombre d’un andrachné. La
famille se leva, et s’avança vers les étrangers.
« Séphora, dit le guide de Démodocus, ma chère épouse, remercions
la Providence qui nous envoie des voyageurs. »
« Comment ! s’écria le père de Cymodocée, c’étoit là le riche Lasthénès, et je ne l’ai pas reconnu ! Ah ! combien les dieux se jouent du discernement des hommes ! Je t’ai pris pour l’esclave chargé par son
maître d’exercer les devoirs de l’hospitalité. »
Lasthénès s’inclina.
Eudore, les yeux baissés, et donnant sa main à la plus jeune de ses
sœurs, se tenoit respectueusement derrière sa mère.
« Mon hôte, dit Démodocus, et vous, sage épouse de Lasthénès,
semblable à la mère de Télémaque, votre fils vous a sans doute appris
ce qu’il a fait pour ma fille, que les faunes avoient égarée dans les
bois. Montrez-moi le noble Eudore, que je l’embrasse comme mon
fils ! »
« Voilà Eudore, derrière sa mère, répondit Lasthénès. J’ignore ce
qu’il a fait pour vous : il ne nous en a pas parlé. »
Démodocus resta confondu.
« Quoi ! pensoit-il en lui-même, ce simple pasteur est le guerrier qui
triompha de Carrausius 18, le tribun de la légion britannique, l’ami du prince Constantin ! »
Revenu enfin de son premier étonnement, le prêtre d’Homère
s’écria :
« J’aurois dû reconnoître Eudore à sa taille de héros, moins haute
cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n’ont plus la force
de leurs pères. Ô toi qui pourrois être le plus jeune de mes fils, que
les dieux t’accordent ce que tu désires ! Je t’apporte une coupe d’un
prix inestimable : mon esclave l’ôtera de mon char, et tu la recevras
de mes mains. Jeune et vaillant guerrier, Méléagre étoit moins beau
que toi lorsqu’il charma les yeux d’Atalante 19 ! Heureux ton père, heureuse ta mère 20, mais plus heureuse encore celle qui doit partager ta couche ! Si la vierge qu’on a retrouvée n’étoit pas consacrée aux
chastes Muses… »
Les deux jeunes gens se sentirent troublés par les paroles de Démodocus.
Eudore se hâta de répondre :
« J’accepterai le présent que vous m’offrez s’il n’a pas servi à vos
sacrifices 21. »
Le jour n’étant pas encore à sa fin, la famille invita les deux étrangers
à se reposer avec elle au bord d’une source. Les sœurs d’Eudore,
assises aux pieds de leurs parents, tressoient des couronnes de fleurs
rouges et bleues pour une fête prochaine. On voyoit un peu plus loin
les urnes et les coupes des moissonneurs, et, à l’ombre de quelques
gerbes plantées debout, un enfant étoit endormi dans un berceau.
« Mon hôte, dit Démodocus à Lasthénès, tu me sembles mener ici
la vie du divin Nestor. Je ne me souviens pas d’avoir vu la peinture
d’une scène pareille, si ce n’est sur le bouclier d’Achille 22. Vulcain y avoit gravé un roi au milieu des moissonneurs ; ce pasteur des peuples,
plein de joie, tenoit en silence son sceptre levé au milieu des
sillons. Il ne manque ici que le sacrifice du taureau sous le chêne
de Jupiter. Quelle abondante moisson ! Que d’esclaves laborieux et
fidèles ! »
« Ces moissonneurs ne sont plus mes esclaves 23, répliqua Lasthénès,
ma religion me défend d’en avoir ; je leur ai donné la liberté. »
« Lasthénès, dit alors Démodocus, je commence à comprendre que
la renommée, cette voix de Jupiter, m’avoit appris la vérité : tu auras
sans doute embrassé cette secte nouvelle qui adore un Dieu inconnu
à nos ancêtres. »
Lasthénès répondit :
« Je suis chrétien. »
Le descendant d’Homère demeura quelque temps interdit : puis,
reprenant la parole :
« Mon hôte, dit-il, pardonne à ma franchise : j’ai toujours obéi à la
vérité, fille de Saturne et mère de la vertu 24. Les dieux sont justes : comment pourrois-je concilier la prospérité qui t’environne et les
impiétés dont on accuse les chrétiens ? »
Lasthénès répondit :
« Voyageur, les chrétiens 25 ne sont point des impies, et vos dieux
ne sont ni justes ni injustes : ils ne sont rien. Si mes champs et mes
troupeaux prospèrent entre les mains de ma famille, c’est qu’elle est
simple de cœur et soumise à la volonté de celui qui est le seul et véritable
Dieu. Le ciel m’a donné la chaste épouse que vous me voyez ;
je ne lui ai demandé qu’une constante amitié, l’humilité et la chasteté
d’une femme. Dieu a béni mes intentions ; il m’a donné des enfants
soumis, qui sont la couronne des vieillards. Ils aiment leurs parents,
et ils sont heureux parce qu’ils sont attachés au toit de leur père. Mon
épouse et moi nous avons vieilli ensemble, et, quoique mes jours
n’aient pas toujours été bons, elle a dormi trente ans à mes côtés sans
révéler les soucis de ma couche et les tribulations cachées de mon
cœur. Que Dieu lui rende sept fois la paix 26 qu’elle m’a donnée ! Elle ne sera jamais aussi heureuse que je le désire ! »
Ainsi le cœur de ce chrétien des anciens jours s’épanouissoit en
parlant de son épouse. Cymodocée l’écoutoit avec amour : la beauté de
ces mœurs pénétroit l’âme de cette jeune infidèle, et Démodocus lui-même
avoit besoin de se rappeler Homère et tous ses dieux pour n’être
pas entraîné par la force de la vérité.
Après quelques moments, le père de Cymodocée dit à Lasthénès :
« Tu me sembles tout à fait des temps antiques, et cependant je n’ai point vu tes paroles dans Homère ! Ton silence a la dignité du silence
des sages. Tu t’élèves à des sentiments pleins de majesté, non sur les
ailes d’or d’Euripide, mais sur les ailes célestes de Platon 27. Au milieu d’une douce abondance, tu jouis des grâces de l’amitié ; rien n’est
forcé autour de toi : tout est contentement, persuasion, amour. Puisses-tu
conserver longtemps ton bonheur et tes richesses ! »
« Je n’ai jamais cru, répondit Lasthénès, que ces richesses fussent
à moi : je les recueille pour mes frères les chrétiens, pour les gentils,
pour les voyageurs, pour tous les infortunés. Dieu m’en a donné la
direction ; Dieu me l’ôtera peut-être : que son saint nom soit béni 28 ! »
Comme Lasthénès achevoit de prononcer ces paroles, le soleil descendit
sur les sommets du Pholoé 29, vers l’horizon éclatant d’Olympie ;
l’astre agrandi parut un moment immobile, suspendu au-dessus de la
montagne, comme un large bouclier d’or. Les bois de l’Alphée et du
Ladon, les neiges lointaines du Telphusse et du Lycée, se couvrirent
de roses ; les vents tombèrent, et les vallées de l’Arcadie demeurèrent
dans un repos universel. Les moissonneurs quittèrent alors leur
ouvrage : la famille, accompagnée des étrangers, reprit le chemin de
la maison. Les maîtres et les serviteurs marchoient pêle-mêle, portant
les divers instruments du labourage ; ils étoient suivis de mulets au
pied sûr, chargés de bois coupé sur les hauteurs, et de bœufs traînant
lentement les équipages champêtres renversés, ou les chariots tremblant
sous le poids des gerbes.
En arrivant à la maison, on entendit le son d’une cloche 30.
« Nous allons faire la prière du soir, dit Lasthénès à Démodocus :
nous permettrez-vous de vous quitter un moment, ou préférez-vous
nous suivre ? »
« Me préservent les dieux de mépriser les prières 31, s’écria Démodocus, ces filles boiteuses de Jupiter, qui peuvent seules apaiser la
colère d’Até ! »
On s’assemble aussitôt dans une cour entourée de granges et des
étables des troupeaux. Quelques ruches d’abeilles y répandoient une
agréable odeur mêlée au parfum du lait des génisses qui revenoient
des pâturages. Au milieu de cette cour on voyoit un puits dont les
deux poteaux, couverts de lierre, étoient surmontés de deux aloès qui
croissoient dans des corbeilles. Un noyer, planté par l’aïeule de Lasthénès,
couvroit le puits de son ombre. Lasthénès, la tête nue et le
visage tourné vers l’orient, se plaça debout sous l’arbre domestique.
Les bergers et les moissonneurs se mirent à genoux sur du chaume
nouveau, autour de leur maître. Le père de famille prononça à haute
voix cette prière, qui fut répétée par ses enfants et par ses serviteurs :
« Seigneur, daignez visiter cette demeure 32 pendant la nuit et en
écarter les vains songes. Nous allons quitter les vêtements du jour :
couvrez-nous de la robe d’innocence et d’immortalité que nous
avons perdue par la désobéissance de nos premiers pères. Lorsque
nous serons endormis dans le sépulcre, ô Seigneur, faites que nos
âmes reposent avec vous dans le ciel ! »
Quand cela fut fait, on entra dans la maison où se préparoit le repas
de l’hospitalité. Un homme et une femme parurent, portant deux grands
vases d’airain pleins d’une eau échauffée par la flamme. Le serviteur
lava les pieds de Démodocus 33 ; la servante, ceux de la fille de Démodocus ; et après les avoir oints d’une huile de parfums d’un grand
prix, elle les essuya avec un lin blanc. La fille aînée de Lasthénès, du
même âge que Cymodocée, descendit dans un souterrain frais et voûté.
On conservoit dans ce lieu toutes sortes de choses pour la vie de
l’homme. Sur des planches de chêne attachées aux parois du mur, on
voyoit des outres remplies d’une huile aussi douce que celle de l’Attique ;
des mesures de pierre en forme d’autel, ornées de têtes de lion 34,
et qui contenoient la fine fleur du froment ; des vases de miel de Crète,
moins blanc, mais plus parfumé que celui d’Hybla, et des amphores
pleines d’un vin de Chio devenu comme un baume par le long travail
des ans. La fille de Lasthénès remplit une urne de cette liqueur bienfaisante
propre à réjouir le cœur de l’homme dans l’aimable familiarité
d’un repas.
Cependant les serviteurs ne savoient s’ils dévoient apprêter le festin
sous la vigne ou sous le figuier comme dans un jour de réjouissance.
Ils vont consulter leur maître. Lasthénès leur ordonne de dresser dans
la salle des Agapes 35 une table d’un buis éclatant. Ils la lavent avec une éponge et la couvrent de corbeilles d’osier, pleines d’un pain sans
levain, cuit sous la cendre. Ils apportent ensuite, dans des plats d’une
simple argile, des racines, quelques volatiles et des poissons du lac
Stymphale, nourriture destinée à la famille 36 ; mais on servit pour
les étrangers un chevreau qui avoit à peine goûté l’arbousier du mont
Aliphère et le cytise du vallon de Ménélée.
Au moment où les convives alloient s’approcher de la mense hospitalière,
une servante vint dire à Lasthénès qu’un vieillard, monté sur
un âne, et tout semblable à l’époux de Marie, s’avançoit par l’avenue
des cèdres. On vit bientôt entrer un homme d’un visage vénérable,
portant sous un manteau blanc un habit de pasteur 37. Il n’étoit pas
naturellement chauve, mais sa tête avoit été jadis dépouillée par la
flamme, et son front montroit encore les cicatrices du martyre qu’il
avoit éprouvé sous Valérien. Une barbe blanche lui descendoit jusqu’à la ceinture. Il s’appuyoit sur un bâton en forme de houlette, que lui
avoit envoyé l’évêque de Jérusalem : simple présent que se faisoient
les premiers Pères de l’Église, comme l’emblème de leur fonction pastorale
et du pèlerinage de l’homme ici-bas.
C’étoit Cyrille, évêque de Lacédémone 38 : laissé pour mort par les
bourreaux dans une persécution contre les chrétiens, il avoit été élevé
malgré lui au sacerdoce. Il se cacha longtemps pour se dérober à la
dignité épiscopale, mais son humilité lui fut inutile : Dieu révéla aux
fidèles la retraite de son serviteur. Lasthénès et sa famille le reçurent
avec les marques du plus profond respect. Ils se prosternèrent devant
lui, baisèrent ses pieds sacrés, chantèrent Hosanna, et le saluèrent du
nom de très-saint, de très-cher à Dieu.
« Par Apollon, s’écria Démodocus agitant sa branche de laurier
entourée de bandelettes, voilà le plus auguste vieillard qui se soit
jamais offert à mes yeux ! Ô toi qui es chargé de jours ! quel est ce
sceptre que tu portes ? Es-tu un roi ou un prêtre consacré aux autels
des dieux ? Apprends-moi le nom de la divinité que tu sers, afin que je
lui immole des victimes. »
Cyrille regarda quelque temps avec surprise Démodocus ; puis, laissant
échapper un aimable sourire :
« Seigneur, répondit-il, ce sceptre est la houlette qui me sert à
conduire mon troupeau : car je ne suis point un roi, mais un pasteur.
Le Dieu qui reçoit mon sacrifice est né parmi les bergers, dans une
crèche. Si vous voulez, je vous apprendrai à le connoître : pour toute
victime, il ne vous demandera que l’offrande de votre cœur. »
Cyrille, se tournant alors vers Lasthénès :
« Vous savez le sujet qui m’amène. La pénitence publique de notre
Eudore remplit nos frères d’admiration ; chacun en veut pénétrer la
cause. Il m’a promis de me raconter son histoire 39 ; et dans les deux journées que je viens passer avec vous j’espère qu’il voudra me satisfaire. »
Les serviteurs approchèrent alors les siéges de la table. Le prêtre
d’Homère prit sa place à côté du prêtre du Dieu de Jacob. La famille
se rangea autour du festin. Démodocus, saisissant une coupe, alloit
faire une libation aux pénates de Lasthénès ; l’évêque de Lacédémone,
l’arrêtant avec bénignité :
« Notre religion nous défend ces signes d’idolâtrie : vous ne voudriez
pas nous affliger. »
La conversation fut tranquille et pleine de cordialité. Eudore lut
pendant une partie du repas 40 quelques instructions tirées de l’Évangile et des Épîtres des Apôtres ; Cyrille commenta de la manière la plus affectueuse ce que dit saint Paul sur les devoirs des époux.
Cymodocée trembloit 41 ; des larmes rouloient, comme des perles, le
long de ses joues virginales ; Eudore éprouvoit le même charme ; les
maîtres et les serviteurs étoient attendris. Ceci, avec l’action de grâces
fut le repas du soir chez les chrétiens.
Le repas fini, on alla s’asseoir à la porte du verger 42, sur un banc de pierre qui servoit de tribunal à Lasthénès lorsqu’il rendoit la justice
à ses serviteurs.
Ainsi qu’un simple pasteur que le sort destine à la gloire, l’Alphée
rouloit au bas de ce verger, sous une ombre champêtre, des flots que
les palmes de Pise alloient bientôt couronner 43. Descendu du bois de Vénus et du tombeau de la nourrice d’Esculape, le Ladon serpentoit
dans les riantes prairies, et venoit mêler son cristal pur au cours de
l’Alphée. Les profondes vallées, arrosées par les deux fleuves, étoient
plantées de myrtes, d’aunes et de sycomores. Un amphithéâtre de
montagnes terminoit le cercle entier de l’horizon. La cime de ces
montagnes étoit couverte d’épaisses forêts peuplées d’ours, de cerfs,
d’ânes sauvages et de monstrueuses tortues, dont l’écaille servoit à
faire des lyres. Vêtus d’une peau de sanglier, des pasteurs conduisoient
parmi les roches et les pins de grands troupeaux de chèvres.
Ces légers animaux étoient consacrés au dieu d’Épidaure, parce
que leur toison étoit chargée de gomme qui s’attachoit à leur barbe
et à leur soie lorsqu’ils broutoient le ciste sur des hauteurs inaccessibles.
Tout étoit grave et riant, simple et sublime dans ce tableau. La
lune décroissante paroissoit au milieu du ciel, comme les lampes
demi-circulaires que les premiers fidèles allumoient aux tombeaux
des martyrs. La famille de Lasthénès, qui contemploit cette scène
solitaire, n’étoit point alors occupée des vaines curiosités de la Grèce.
Cyrille s’humilioit devant la puissance 44 qui cache des sources dans le sein des rochers et dont les pas font tressaillir les montagnes comme
l’agneau timide ou le bélier bondissant. Il admiroit cette sagesse qui
s’élève comme un cèdre sur le Liban, comme un plane aux bords des
eaux. Mais Démodocus, qui désiroit faire éclater les talents de sa fille,
interrompit ces méditations :
« Jeune élève des Muses, dit-il à Cymodocée, charme tes vénérables
hôtes. Une douce complaisance fait toute la grâce de la vie, et Apollon
retire ses dons aux esprits orgueilleux. Montre-nous que tu descends
d’Homère. Les poëtes sont les législateurs des hommes et les précepteurs
de la sagesse. Lorsque Agamemnon partit pour les rivages de
Troie, il laissa un chantre divin auprès de Clytemnestre 45, afin de lui rappeler la vertu. Cette reine perdit l’idée de ses devoirs ; mais ce fut
après qu’Égisthe eut transporté le nourrisson des Muses dans une île
déserte. »
Ainsi parla Démodocus. Eudore va chercher une lyre, et la présente
à la jeune Grecque, qui prononça quelques mots confus, mais d’une
merveilleuse douceur. Elle se leva ensuite, et après avoir préludé sur
des tons divers, elle fit entendre sa voix mélodieuse.
Elle commença par l’éloge des Muses 46.
« C’est vous, dit-elle, qui avez tout enseigné aux hommes, vous êtes
l’unique consolation de la vie ; vous prêtez des soupirs à nos douleurs
et des harmonies à nos joies. L’homme n’a reçu du ciel qu’un talent,
la divine poésie, et c’est vous qui lui avez fait ce présent inestimable.
Ô filles de Mnémosyne ! qui chérissez les bois de l’Olympe, les vallons
de Tempé et les eaux de Castalie, soutenez la voix d’une vierge consacrée
à vos autels ! »
Après cette invocation, Cymodocée chanta la naissance des dieux :
Jupiter sauvé de la fureur de son père, Minerve sortie du cerveau de
Jupiter, Hébé fille de Junon, Vénus née de l’écume des flots, et les
Grâces, dont elle fut la mère. Elle dit aussi la naissance de l’homme
animé par le feu de Prométhée, Pandore et sa boîte fatale, le genre
humain reproduit par Deucalion et Pyrrha. Elle raconta les métamorphoses
des dieux et des hommes, les Héliades changées en peupliers,
et l’ambre de leurs pleurs roulé par les flots de l’Éridan. Elle dit
Daphné, Baucis, Clytie, Philomèle, Atalante, les larmes de l’Aurore
devenues la rosée, la couronne d’Ariadne attachée au firmament. Elle
ne vous oublia point, fontaines, et vous, fleuves nourriciers des beaux
ombrages. Elle nomma avec honneur le vieux Pénée, l’Ismène et
l’Érymanthe, le Méandre qui fait tant de détours, le Scamandre si
fameux, le Sperchius aimé des poëtes, l’Eurotas chéri de l’épouse de
Tyndare, et le fleuve que les cygnes de Méonie ont tant de fois charmé
par la douceur de leurs chants.
Mais comment auroit-elle passé sous silence les héros célébrés par
Homère ! S’animant d’un feu nouveau, elle chanta la colère d’Achille,
qui fut si pernicieuse aux Grecs, Ulysse, Ajax et Phœnix dans la tente
de l’ami de Patrocle, Andromaque aux portes Scées, Priam aux genoux
du meurtrier d’Hector. Elle dit les chagrins de Pénélope, la reconnoissance
de Télémaque et d’Ulysse chez Eumée, la mort du chien fidèle,
le vieux Laerte sarclant son jardin des champs et pleurant à l’aspect
des treize poiriers qu’il avoit donnés à son fils.
Cymodocée ne put chanter les vers de son immortel aïeul sans consacrer
quelques accents à sa mémoire. Elle représenta la pauvre et vertueuse mère de Mélésigène rallumant sa lampe et prenant ses
fuseaux au milieu de la nuit, afin d’acheter du prix de ses laines un
peu de blé pour nourrir son fils. Elle dit comment Mélésigène devint
aveugle et reçut le nom d’Homère, comment il alloit de ville en ville
demandant l’hospitalité, comment il chantoit ses vers sous le peuplier
d’Hylé. Elle raconta ses longs voyages, sa nuit passée sur le rivage de
l’île de Chio, son aventure avec les chiens de Glaucus. Enfin, elle
parla des jeux funèbres du roi d’Eubée, où Hésiode osa disputer à
Homère le prix de la poésie ; mais elle supprima le jugement des
vieillards, qui couronnèrent le chantre des Travaux et des Jours parce
que ses leçons étoient plus utiles aux hommes.
Cymodocée se tut : sa lyre, appuyée sur son sein, demeura muette
entre ses beaux bras. La prêtresse des Muses étoit debout ; ses pieds
nus fouloient le gazon, et les zéphyrs du Ladon et de l’Alphée faisoient
voltiger ses cheveux noirs autour des cordes de sa lyre. Enveloppée
dans ses voiles blancs, éclairée par les rayons de la lune, cette jeune
fille sembloit une apparition céleste. Démodocus, ravi, demandoit en
vain une coupe pour faire une libation au dieu des vers. Voyant que
les chrétiens gardoient le silence et ne donnoient pas à sa Cymodocée
les éloges qu’elle sembloit mériter :
« Mes hôtes, s’écria-t-il, ces chants vous seroient-ils désagréables ?
Les mortels et les dieux se laissent pourtant toucher à l’harmonie.
Orphée charma l’inexorable Pluton ; les Parques mêmes, vêtues de
blanc 47 et assises sur l’essieu d’or du monde, écoutent la mélodie des sphères : ainsi le raconte Pythagore, qui commerçoit avec l’Olympe.
Les hommes des anciens temps, renommés par leur sagesse, trouvoient
la musique si belle qu’ils lui donnèrent le nom de Loi. Pour
moi, une divinité me contraint de l’avouer, si cette prêtresse des
Muses n’étoit pas ma fille, j’aurois pris sa voix pour celle de la colombe
qui portoit, dans les forêts de la Crète, l’ambroisie à Jupiter 48. »
« Ce ne sont pas les chants mêmes, mais le sujet des chants de
cette jeune femme qui cause notre silence, répondit Cyrille. Un jour
viendra peut-être que les mensonges de la naïve antiquité ne seront
plus que des fables ingénieuses, objets des chansons du poëte. Mais
aujourd’hui ils offusquent votre esprit, ils vous tiennent pendant la
vie sous un joug indigne de la raison de l’homme, et perdent votre
âme après la mort. Ne croyez pas toutefois que nous soyons insensibles
au charme d’une douce musique : notre religion n’est-elle pas
harmonie et amour ? Combien votre aimable fille, que vous comparez
si justement à une colombe, trouveroit des soupirs plus touchants
encore si la pudeur du sujet répondoit à l’innocence de la voix ! Pauvre tourterelle délaissée, allez sur la montagne où l’épouse attendoit
l’époux ; envolez-vous vers ces bois mystiques où les filles de
Jérusalem prêteront l’oreille à vos plaintes. »
Cyrille, s’adressant alors au fils de Lasthénès :
« Mon fils, montrez à Démodocus que nous ne méritons pas le
reproche qu’il nous fait. Chantez-nous ces fragments des livres saints
que nos frères les Apollinaires 49 ont arrangés pour la lyre, afin de prouver que nous ne sommes point ennemis de la belle poésie et d’une
joie innocente. Dieu s’est souvent servi de nos cantiques pour toucher
les cœurs infidèles. »
Aux branches d’un saule voisin étoit suspendue une lyre plus forte
et plus grande que la lyre de Cymodocée : c’étoit un cinnor hébreu.
Les cordes en étoient détendues par la rosée de la nuit. Eudore détacha
l’instrument, et, après l’avoir accordé, il parut au milieu de
l’assemblée, comme le jeune David, prêt à chasser par les sons de sa
harpe l’esprit qui s’étoit emparé du roi Saül. Cymodocée alla s’asseoir
auprès de Démodocus. Alors Eudore, levant les yeux vers le
firmament chargé d’étoiles, entonna son noble cantique.
Il chanta la naissance du chaos 50, la lumière qu’une parole a faite, la terre produisant les arbres et les animaux, l’homme créé à l’image
de Dieu et animé d’un souffle de vie, Ève tirée du côté d’Adam, la joie
et la douleur de la femme à son premier enfantement, les holocaustes
de Caïn et d’Abel, le meurtre d’un frère et le sang de l’homme criant
pour la première fois vers le ciel.
Passant aux jours d’Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il
dit le palmier, le puits, le chameau, l’onagre du désert, le patriarche
voyageur assis devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallées du
Liban, les sommets d’Hermon, d’Oreb et de Sinaï, les rosiers de Jéricho,
les cyprès de Cadès, les palmes de l’Idumée, Éphraïm et Sichem,
Sion et Solyme, le torrent des Cèdres et les eaux sacrées du Jourdain.
Il dit les juges assemblés aux portes de la ville, Booz au milieu des
moissonneurs, Gédéon battant son blé et recevant la visite d’un ange,
le vieux Tobie allant au-devant de son fils annoncé par le chien fidèle,
Agar détournant la tête pour ne pas voir mourir Ismael. Mais avant
de chanter Moïse chez les pasteurs de Madian, il raconta l’aventure de
Joseph reconnu par ses frères, ses larmes, celles de Benjamin, Jacob
présenté à Pharaon, et le patriarche porté après sa mort à la cave de
Membré pour y dormir avec ses pères.
Changeant encore le mode de sa lyre, Eudore répéta le cantique du
saint roi Ézéchias et celui des Israélites exilés au bord des fleuves de
Babylone, il fit gémir la voix de Rama et soupirer le fils d’Amos :
« Pleurez, portes de Jérusalem ! Ô Sion ! les prêtres et tes enfants
sont emmenés en esclavage ! »
Il chanta les nombreuses vanités de l’homme : vanité des richesses,
vanité de la science, vanité de la gloire, vanité de l’amitié, vanité de
la vie, vanité de la postérité ! Il signala la fausse prospérité de l’impie,
et préféra le juste mort au méchant qui lui survit. Il fit l’éloge du
pauvre vertueux et de la femme forte.
« Elle a cherché la laine et le lin, elle a travaillé avec des mains
sages et ingénieuses ; elle se lève pendant la nuit pour distribuer l’ouvrage
à ses domestiques, et le pain à ses servantes ; elle est revêtue
de beauté. Ses fils se sont levés, et ont publié qu’elle étoit heureuse ;
son mari s’est levé, et l’a louée. »
« Ô Seigneur ! s’écria le jeune chrétien enflammé par ces images,
c’est vous qui êtes le véritable souverain du ciel ; vous avez marqué
son lieu à l’aurore. À votre voix le soleil s’est levé dans l’orient ; il
s’est avancé comme un géant superbe ou comme l’époux radieux qui
sort de la couche nuptiale. Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre,
tremblant, vous répond : « Me voici. » Vous abaissez la hauteur des
cieux ; votre esprit vole dans les tourbillons ; la terre tremble au
souffle de votre colère ; les morts, épouvantés, fuient de leurs tombeaux !
Ô Dieu, que vous êtes grand dans vos œuvres ! et qu’est-ce
que l’homme, pour que vous y attachiez votre cœur ? Et pourtant il
est l’objet éternel de votre complaisance inépuisable ! Dieu fort. Dieu
clément, Essence incréée, Ancien des jours, gloire à votre puissance,
amour à votre miséricorde ! »
Ainsi chante le fils de Lasthénès. Cet hymne de Sion retentit au
loin dans les antres de l’Arcadie, surpris de répéter, au lieu des sons
efféminés de la flûte de Pan, les mâles accords de la harpe de David.
Démodocus et sa fille étoient trop étonnés pour donner des marques
de leur émotion. Les vives clartés de l’Écriture avoient comme ébloui
leurs cœurs, accoutumés à ne recevoir qu’une lumière mêlée d’ombres ;
ils ne savoient quelles divinités Eudore avoit célébrées, mais ils le
prirent lui-même pour Apollon, et ils lui vouloient consacrer un trépied
d’or que la flamme n’avoit point touché. Cymodocée se souvenoit
surtout de l’éloge de la femme forte, et elle se promettoit d’essayer ce
chant sur la lyre. D’une autre part, la famille chrétienne étoit plongée
dans les pensées les plus sérieuses ; ce qui n’étoit pour les étrangers
qu’une poésie sublime étoit pour elle de profonds mystères et
d’éternelles vérités. Le silence de l’assemblée auroit duré longtemps
s’il n’avoit été interrompu tout à coup par les applaudissements des
bergers. Le vent avoit porté à ces pasteurs la voix de Cymodocée et d’Eudore : ils étoient descendus en foule de leurs montagnes pour
écouter ces concerts ; ils crurent que les Muses et les Sirènes 51 avoient renouvelé au bord de l’Alphée le combat qu’elles s’étoient livré jadis
quand les filles de l’Achéloüs, vaincues par les doctes sœurs, furent
contraintes de se dépouiller de leurs ailes.
La nuit avoit passé le milieu de son cours. L’évêque de Lacédémone
invite ses hôtes à la retraite. Comme le vigneron fatigué au
bout de sa journée, il appelle trois fois le Seigneur, et adore. Alors
les chrétiens, après s’être donné le baiser de paix, rentrent sous leur
toit chastement recueillis.
Démodocus fut conduit par un serviteur au lieu qu’on avoit préparé
pour lui, non loin de l’appartement de Cymodocée. Cyrille, après
avoir médité la parole de vie, se jeta sur une couche de roseaux. Mais
à peine avoit-il fermé les yeux qu’il eut un songe 52 : il lui sembla que les blessures de son ancien martyre se rouvroient, et qu’avec un
plaisir ineffable il sentoit de nouveau son sang couler pour Jésus-Christ.
En même temps il vit une jeune femme et un jeune homme
resplendissants de lumière monter de la terre aux cieux : avec la
palme qu’ils tenoient à la main ils lui faisoient signe de les suivre ;
mais il ne put distinguer leur visage, parce que leur tête étoit voilée.
Il se réveilla plein d’une sainte agitation ; il crut reconnoître dans ce
songe quelque avertissement pour les chrétiens. Il se mit à prier avec
abondance de larmes, et on l’entendit plusieurs fois s’écrier dans le
silence de la nuit :
« Ô mon Dieu ! s’il faut encore des victimes, prenez-moi pour le salut de votre peuple ! »
fin du livre deuxième.