Invocation. Exposition. Dioclétien tient les rênes de l’empire romain. Sous le gouvernement de ce prince, les temples du vrai Dieu commencent à disputer l’encens aux temples des idoles. L’enfer se prépare à livrer un dernier combat pour renverser les autels du Fils de l’Homme. L’Éternel permet aux démons de persécuter l’Église, afin d’éprouver les fidèles; mais les fidèles sortiront triomphants de cette épreuve; l’étendard du salut sera placé sur le trône de l’univers; le monde devra cette victoire à deux victimes que Dieu a choisies. Quelles sont ces victimes? Apostrophe à la Muse qui les va faire connoître. Famille d’Homère. Démodocus, dernier descendant des Homérides, prêtre d’Homère au temple de ce poëte, sur le mont Ithome, en Messénie. Description de la Messénie. Démodocus consacre au culte des Muses sa fille unique Cymodocée, afin de la dérober aux poursuites d’Hiéroclès, proconsul d’Achaïe, et favori de Galérius. Cymodocée va seule avec sa nourrice à la fête de Diane-Limmatide: elle s’égare; elle rencontre un jeune homme endormi au bord d’une fontaine. Eudore reconduit Cymodocée chez Démodocus. Démodocus part avec sa fille pour aller offrir des présents à Eudore et remercier la famille Lasthénès.
Je veux raconter les combats des chrétiens et la victoire que les
fidèles remportèrent sur les esprits de l’abîme par les efforts glorieux de deux époux martyrs.
Muse céleste1, vous qui inspirâtes le poëte de Sorrente et l’aveugle
d’Albion, vous qui placez votre trône solitaire sur le Thabor, vous qui
vous plaisez aux pensées sévères, aux méditations graves et sublimes,
j’implore à présent votre secours. Enseignez-moi sur la harpe de David
les chants que je dois faire entendre; donnez surtout à mes yeux quelques-unes de ces larmes que Jérémie versoit sur les malheurs de
Sion: je vais dire les douleurs de l’Église persécutée!
Et toi, vierge du Pinde, fille ingénieuse de la Grèce, descends à ton
tour du sommet de l’Hélicon: je ne rejetterai point les guirlandes de
fleurs dont tu couvres les tombeaux, ô riante divinité de la Fable, toi
qui n’as pu faire de la mort et du malheur même une chose sérieuse!
Viens, Muse des mensonges, viens lutter avec la Muse des vérités.
Jadis on lui fit souffrir en ton nom des maux cruels; orne aujourd’hui
son triomphe par ta défaite, et confesse qu’elle étoit plus digne que
toi de régner sur la lyre.
Neuf fois l’Église de Jésus-Christ avoit vu les esprits de l’abîme conjurés
contre elle; neuf fois ce vaisseau, qui ne doit point périr, étoit
échappé au naufrage. La terre reposoit en paix. Dioclétien tenoit dans
ses mains habiles le sceptre du monde. Sous la protection de ce grand
prince, les chrétiens jouissoient d’une tranquillité qu’ils n’avoient
point connue jusque alors. Les autels du vrai Dieu commençoient à
disputer l’encens aux autels des idoles; le troupeau des fidèles augmentoit
chaque jour; les honneurs, les richesses et la gloire n’étoient plus
le seul partage des adorateurs de Jupiter: l’enfer, menacé de perdre
son empire, voulut interrompre le cours des victoires célestes. L’Éternel2, qui voyoit les vertus des chrétiens s’affoiblir dans la prospérité,
permit aux démons de susciter une persécution nouvelle; mais par
cette dernière et terrible épreuve la croix devoit être enfin placée sur
le trône de l’univers, et les temples des faux dieux devoient rentrer
dans la poudre.
Comment l’antique ennemi du genre humain fit-il servir à ses
projets les passions des hommes et surtout l’ambition et l’amour?
Muse, daignez m’en instruire. Mais auparavant faites-moi connoître
la vierge innocente et le pénitent illustre qui brillèrent dans ce jour de
triomphe et de deuil: l’une fut choisie du ciel chez les idolâtres,
l’autre parmi le peuple fidèle, pour être les victimes expiatoires des
chrétiens et des gentils.
Démodocus étoit le dernier descendant d’une de ces familles Homérides3 qui habitoient autrefois l’île de Chio, et qui prétendoient tirer
leur origine d’Homère. Ses parents l’avoient uni dans sa jeunesse à
la fille de Cléobule de Crète, Épicharis, la plus belle des vierges qui
dansoient sur les gazons fleuris, au pied du mont Talée, chéri de
Mercure4. Il avoit suivi son épouse à Gortynes, ville bâtie par le fils de Rhadamante, au bord du Léthé, non loin du platane qui couvrit les
amours d’Europe et de Jupiter5. Après que la lune eut éclairé neuf
fois les antres des Dactyles6, Épicharis alla visiter ses troupeaux sur le mont Ida7. Saisie tout à coup des douleurs maternelles, elle mit au jour Cymodocée, dans le bois sacré où les trois vieillards de Platon
s’étoient assis pour discourir sur les lois8: les augures déclarèrent que la fille de Démodocus deviendroit célèbre par sa sagesse.
Bientôt après, Épicharis perdit la douce lumière des cieux. Alors
Démodocus ne vit plus les eaux du Léthé qu’avec douleur; toute sa
consolation étoit de prendre sur ses genoux le fruit unique de son
hymen, et de regarder, avec un sourire mêlé de larmes9, cet astre
charmant qui lui rappeloit la beauté d’Épicharis.
Or, dans ce temps-là les habitants de la Messénie faisoient élever un
temple à Homère10; ils proposèrent à Démodocus d’en être le grand-prêtre. Démodocus accepta leur offre avec joie, content d’abandonner
un séjour que la colère céleste lui avoit rendu insupportable. Il fit un
sacrifice aux mânes de son épouse, aux fleuves nés de Jupiter, aux nymphes
hospitalières de l’Ida, aux divinités protectrices de Gortynes, et il
partit avec sa fille, emportant ses pénates et une petite statue d’Homère.
Poussé par un vent favorable, son vaisseau découvre bientôt le
promontoire du Ténare, et suivant les côtes d’Œtylos, de Thalames et
de Leuctres, il vient jeter l’ancre à l’ombre du bois de Chœrius11. Les Messéniens, peuple instruit par le malheur, reçurent Démodocus
comme le descendant d’un dieu. Ils le conduisirent en triomphe au
sanctuaire consacré à son divin aïeul.
On y voyoit le poëte représenté sous la figure d’un grand fleuve,
où d’autres fleuves venoient remplir leurs urnes12. Le temple dominoit la ville d’Épaminondas13; il étoit bâti dans un vieux bois d’oliviers, sur le mont Ithome, qui s’élève isolé, comme un vase d’azur, au
milieu des champs de la Messénie. L’oracle avoit ordonné de creuser
les fondements de l’édifice au même lieu qu’Aristomène avoit choisi
pour enterrer l’urne d’airain à laquelle le sort de sa patrie étoit attaché14. La vue s’étendoit au loin sur des campagnes plantées de hauts
cyprès, entrecoupées de collines et arrosées par les flots de l’Amphise,
du Pamysus et du Balyra, où l’aveugle Tamyris laissa tomber sa lyre15.
Le laurier-rose et l’arbuste aimé de Junon16 bordoient de toutes parts le lit des torrents et le cours des sources et des fontaines: souvent, au
défaut de l’onde épuisée, ces buissons parfumés dessinoient dans les
vallons comme des ruisseaux de fleurs, et remplaçoient la fraîcheur
des eaux par celle de l’ombre. Des cités, des monuments des arts, des
ruines, se montroient dispersés çà et là sur le tableau champêtre:
Andanies témoin des pleurs de Mérope, Tricca qui vit naître Esculape,
Gérénie qui conserve le tombeau de Machaon, Phères où le prudent
Ulysse reçut d’Iphitus l’arc fatal aux amants de Pénélope, et Stényclare retentissant des chants de Tyrtée17. Ce beau pays, jadis soumis au
sceptre de l’antique Nélée18, présentoit ainsi, du haut de l’Ithome et du péristyle du temple d’Homère, une corbeille de verdure de plus de
huit cents stades de tour. Entre le couchant et le midi, la mer de
Messénie formoit une brillante barrière; à l’orient et au septentrion, la
chaîne du Taygète, les sommets du Lycée et les montagnes de l’Élide
arrêtoient les regards. Cet horizon, unique sur la terre, rappeloit le
triple souvenir de la vie guerrière19, des mœurs pastorales et des fêtes d’un peuple qui comptoit les malheurs de son histoire par les époques
de ses plaisirs.
Quinze ans s’étoient écoulés depuis la dédicace du temple. Démodocus
vivoit paisiblement retiré à l’autel d’Homère. Sa fille Cymodocée
croissoit sous ses yeux, comme un jeune olivier qu’un jardinier élève
avec soin20 au bord d’une fontaine, et qui est l’amour de la terre et du ciel. Rien n’auroit troublé la joie de Démodocus s’il avoit pu trouver
pour sa fille un époux qui l’eût traitée avec toutes sortes d’égards, après
l’avoir emmenée dans une maison pleine de richesses; mais aucun
gendre n’osoit se présenter, parce que Cymodocée avoit eu le malheur
d’inspirer de l’amour à Hiéroclès, proconsul d’Achaïe et favori de Galérius; Hiéroclès avoit demandé Cymodocée pour épouse21; la jeune
Messénienne avoit supplié son père de ne point la livrer à ce Romain
impie, dont le seul regard la faisoit frémir. Démodocus avoit aisément
cédé aux prières de sa fille: il ne pouvoit confier le sort de Cymodocée
à un barbare soupçonné de plusieurs crimes, et qui par des traitements
inhumains avoit précipité une première épouse au tombeau.
Ce refus, en blessant l’orgueil du proconsul, n’avoit fait qu’irriter
sa passion: il avoit résolu d’employer pour saisir sa proie tous les
moyens que donne la puissance unie à la perversité. Démodocus, afin
de dérober sa fille à l’amour d’Hiéroclès, l’avoit consacrée aux Muses.
Il l’instruisoit de tous les usages des sacrifices: il lui montroit à choisir
la génisse sans tache, à couper le poil sur le front des taureaux, à le
jeter dans le feu, à répandre l’orge sacrée; il lui apprenoit surtout à
toucher la lyre, charme des infortunés mortels. Souvent assis avec
cette fille chérie sur un rocher élevé, au bord de la mer, ils chantoient
quelques morceaux choisis de l’Iliade et de l’Odyssée: la tendresse
d’Andromaque, la sagesse de Pénélope, la modestie de Nausicaa; ils
disoient les maux qui sont le partage des enfants de la terre22: Agamemnon sacrifié par son épouse; Ulysse demandant l’aumône à la porte
de son palais; ils s’attendrissoient sur le sort de celui qui meurt loin
de sa patrie, sans avoir revu la fumée de ses foyers paternels; et vous
aussi, jeunes hommes, ils vous plaignoient, vous qui gardiez les troupeaux des rois vos pères, et qu’une occupation si innocente ne put
sauver des terribles mains d’Achille!
Nourrie des plus beaux souvenirs de l’antiquité dans la docte familiarité
des Muses, Cymodocée développoit chaque jour de nouveaux
charmes. Démodocus, consommé dans la sagesse, cherchoit à tempérer
cette éducation toute divine en inspirant à sa fille le goût d’une
aimable simplicité. Il aimoit à la voir quitter son luth pour aller remplir
une urne à la fontaine, ou laver les voiles du temple au courant
d’un fleuve. Pendant les jours de l’hiver, lorsque, adossée contre une
colonne, elle tournoit ses fuseaux à la lueur d’une flamme éclatante23,
il lui disoit:
«Cymodocée, j’ai cherché dès ton enfance à t’enrichir de vertus et
de tous les dons des Muses, car il faut traiter notre âme, à son arrivée
dans notre corps, comme un céleste étranger que l’on reçoit avec des
parfums et des couronnes. Mais, ô fille d’Épicharis, craignons l’exagération,
qui détruit le bon sens; prions Minerve de nous accorder la
raison, qui produira dans notre naturel cette modération, sœur de la
vérité, sans laquelle tout est mensonge24.»
Ainsi de belles images et de sages propos charmoient et instruisoient
Cymodocée. Quelque chose des Muses auxquelles elle étoit consacrée
avoit passé sur son visage, dans sa voix et dans son cœur. Quand elle
baissoit ses longues paupières, dont l’ombre se dessinoit sur la blancheur
de ses joues, on eût cru voir la sérieuse Melpomène; mais quand
elle levoit les yeux, vous l’eussiez prise pour la riante Thalie. Ses cheveux
noirs ressembloient à la fleur d’hyacinthe, et sa taille au palmier
de Délos. Un jour elle étoit allée au loin cueillir le dictame avec son
père25. Pour découvrir cette plante précieuse, ils avoient suivi une biche blessée par un archer d’Œchalie26; on les aperçut sur le sommet des montagnes: le bruit se répandit aussitôt que Nestor et la plus
jeune de ses filles27, la belle Polycaste, étoient apparus à des chasseurs dans les bois d’Ira.
La fête de Diane Limnatide approchoit28, et l’on se préparoit à
conduire la pompe accoutumée sur les confins de la Messénie et de la
Laconie. Cette pompe, cause funeste des guerres antiques de Lacédémone
et de Messène, n’attiroit plus que de paisibles spectateurs. Cymodocée
fut choisie des vieillards pour conduire le chœur des jeunes
filles qui devoient présenter les offrandes à la chaste sœur d’Apollon.
Dans la naïveté de sa joie, elle s’applaudissoit de ces honneurs, parce
qu’ils rejaillissoient sur son père: pourvu qu’il entendît les louanges
qu’on donnoit à sa fille, qu’il touchât les couronnes qu’elle avoit
gagnées, il ne demandoit pas d’autre gloire ni d’autre bonheur.
Démodocus, retenu par un sacrifice qu’un étranger étoit venu offrir
à Homère, ne put accompagner sa fille à Limné. Elle se rendit seule à
la fête avec sa nourrice Euryméduse, fille d’Alcimédon de Naxos. Le
vieillard étoit sans inquiétude, parce que le proconsul d’Achaïe se
trouvoit alors à Rome auprès de César Galérius. Le temple de Diane
s’élevoit à la vue du golfe de Messénie, sur une croupe du Taygète, au
milieu d’un bois de pins, aux branches desquels les chasseurs avoient
suspendu la dépouille des bêtes sauvages. Les murs de l’édifice avoient
reçu du temps cette couleur de feuilles séchées que le voyageur observe
encore aujourd’hui dans les ruines de Rome et d’Athènes. La statue de
Diane, placée sur un autel au milieu du temple29, étoit le chef-d’œuvre d’un sculpteur célèbre. Il avoit représenté la fille de Latone debout,
un pied en avant, saisissant de la main droite une flèche dans son
carquois suspendu à ses épaules, tandis que la biche Cérynide, aux
cornes d’or et aux pieds d’airain, se réfugioit sous l’arc que la déesse
tenoit dans sa main gauche abaissée.
Au moment où la lune, au milieu de sa course, laissa tomber ses
rayons sur le temple, Cymodocée, à la tête de ses compagnes, égales
en nombre aux nymphes Océanies, entonna l’hymne à la Vierge
Blanche30. Une troupe de chasseurs répondoit à la voix des jeunes
filles:
«Formez, formez la danse légère! Doublez, ramenez le chœur, le
chœur sacré!
«Diane, souveraine des forêts31, recevez les vœux que vous offrent
des vierges choisies, des enfants chastes, instruits par les vers de la
Sibylle. Vous naquîtes sous un palmier, dans la flottante Délos. Pour
charmer les douleurs de Latone, des cygnes firent sept fois en chantant
le tour de l’île harmonieuse. Ce fut en mémoire de leurs chants
que votre divin frère inventa les sept cordes de la lyre.
«Formez, formez la danse légère! Doublez, ramenez le chœur, le
chœur sacré.
«Vous aimez les rives des fleuves, l’ombrage des bois, les forêts du
Cragus verdoyant, du frais Algide et du sombre Érymanthe. Diane, qui
portez l’arc redoutable; Lune, dont la tête est ornée du croissant; Hécate, armée du serpent et du glaive, faites que la jeunesse ait des
mœurs pures, la vieillesse, du repos, et la race de Nestor, des fils, des
richesses et de la gloire!
«Formez, formez la danse légère! Doublez, ramenez le chœur, le
chœur sacré!»
En achevant cet hymne, les jeunes filles ôtèrent leurs couronnes de laurier, et les suspendirent à l’autel de Diane, avec les arcs des chasseurs. Un cerf blanc fut immolé à la reine du silence32. La foule se sépara, et Cymodocée, suivie de sa nourrice, prit un sentier qui la devoit conduire chez son père.
C’étoit une de ces nuits dont les ombres transparentes33 semblent
craindre de cacher le beau ciel de la Grèce: ce n’étoient point des
ténèbres, c’étoit seulement l’absence du jour. L’air étoit doux comme
le lait et le miel, et l’on sentoit à le respirer un charme inexprimable.
Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Colonides et
d’Acritas, la mer de Messénie, brilloient de la plus tendre lumière;
une flotte ionienne baissoit ses voiles pour entrer au port de Coronée,
comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se
reposer sur un rivage hospitalier; Alcyon gémissoit doucement sur
son nid, et le vent de la nuit apportoit à Cymodocée les parfums du
dictame et la voix lointaine de Neptune; assis dans la vallée, le berger
contemploit la lune au milieu du brillant cortège des étoiles, et il se
réjouissoit dans son cœur.
La jeune prêtresse des Muses marchoit en silence le long des montagnes.
Ses yeux erroient avec ravissement sur ces retraites enchantées34, où les anciens avoient placé le berceau de Lycurgue et celui de
Jupiter pour enseigner que la religion et les lois doivent marcher
ensemble et n’ont qu’une même origine. Remplie d’une frayeur religieuse,
chaque mouvement, chaque bruit devenoit pour elle un prodige;
le vague murmure des mers étoit le sourd rugissement des lions
de Cybèle descendue dans le bois d’Œchalie35, et les rares gémissements du ramier étoient les sons du cor de Diane chassant sur les
hauteurs de Thuria36.
Elle avance, et d’aimables souvenirs, en remplaçant ses craintes,
viennent occuper sa mémoire: elle se rappelle les antiques traditions
de l’île fameuse où elle reçut la lumière, le Labyrinthe, dont la danse
des jeunes Crétoises imitoit encore les détours37, l’ingénieux Dédale, l’imprudent Icare, Idoménée et son fils, et surtout les deux sœurs
infortunées, Phèdre et Ariadne. Tout à coup elle s’aperçoit qu’elle a
perdu le sentier de la montagne et qu’elle n’est plus suivie de sa nourrice:
elle pousse un cri qui se perd dans les airs; elle implore les
dieux des forêts, les napées, les dryades: ils ne répondent point à sa
voix, et elle croit que ces divinités absentes sont rassemblées dans les
vallons du Ménale, où les Arcadiens leur offrent des sacrifices solennels.
Cymodocée entendit de loin le bruit des eaux: aussitôt elle court se
mettre sous la protection de la naïade jusqu’au retour de l’aurore.
Une source d’eau vive38, environnée de hauts peupliers, tomboit à
grands flots d’une roche élevée; au-dessus de cette roche on voyoit un autel dédié aux nymphes, où les voyageurs offroient des vœux et
des sacrifices. Cymodocée alloit embrasser l’autel et supplier la divinité
de ce lieu de calmer les inquiétudes de son père, lorsqu’elle aperçut
un jeune homme qui dormoit appuyé contre un rocher. Sa tête inclinée sur sa poitrine et penchée sur son épaule gauche étoit un peu soutenue par le bois d’une lance; sa main, jetée négligemment sur cette
lance, tenoit à peine la laisse d’un chien qui sembloit prêter l’oreille
à quelque bruit; la lumière de l’astre de la nuit, passant entre les
branches de deux cyprès, éclairoit le visage du chasseur: tel un successeur
d’Apelles a représenté le sommeil d’Endymion39. La fille de
Démodocus crut en effet que ce jeune homme étoit l’amant de la
reine des forêts: une plainte du zéphyr lui parut être un soupir de la
déesse, et elle prit un rayon fugitif de la lune dans le bocage pour le
bord de la tunique blanche de Diane qui se retiroit. Épouvantée, craignant
d’avoir troublé les mystères, Cymodocée tombe à genoux, et
s’écrie:
«Redoutable sœur d’Apollon, épargnez une vierge imprudente; ne
la percez pas de vos flèches! Mon père n’a qu’une fille, et jamais
ma mère, déjà tombée sous vos coups, ne fut orgueilleuse de ma naissance40!»
À ces cris le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de voir cette
jeune fille à genoux, il se lève précipitamment:
«Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce
que tu n’es pas le chasseur Endymion41?»
«Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous
n’êtes pas un ange?»
«Un ange!» reprit la fille de Démodocus.
Alors l’étranger, plein de trouble:
«Femme, levez-vous: on ne doit se prosterner que devant Dieu.»
Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au chasseur:
«Si tu n’es pas un dieu caché sous la forme d’un mortel, tu es sans
doute un étranger que les satyres ont égaré comme moi dans les bois.
Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr, si célèbre par
la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante Corinthe, où
tes hôtes t’auront fait de riches présents? Es-tu de ceux qui trafiquent
sur les mers jusqu’aux colonnes d’Hercule? Suis-tu le cruel Mars dans
les combats, ou plutôt n’es-tu pas le fils d’un de ces mortels, jadis
décorés du sceptre, qui régnoient sur un pays fertile en troupeaux et
chéri des dieux?»
Entrevue d’Eudore et de Cymodocée.
L’étranger répondit:
«Il n’y a qu’un Dieu, maître de l’univers, et je ne suis qu’un homme
plein de trouble et de foiblesse. Je m’appelle Eudore: je suis fils de
Lasthénès. Je revenois de Thalames, je retournois chez mon père; la
nuit m’a surpris: je me suis endormi au bord de cette fontaine. Mais
vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous conserve la pudeur,
la plus belle des craintes après celle de Dieu!»
Le langage de cet homme confondoit Cymodocée. Elle sentoit devant
lui un mélange d’amour et de respect, de confiance et de frayeur. La
gravité de sa parole et la grâce de sa personne formoient à ses yeux
un contraste extraordinaire. Elle entrevoyoit comme une nouvelle
espèce d’hommes plus noble et plus sérieuse que celle qu’elle avoit
connue jusque alors. Croyant augmenter l’intérêt qu’Eudore paroissoit
prendre à son malheur, elle lui dit:
Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en elle-même:
«Ce jeune homme est de Sparte.»
Puis elle raconta son histoire. Le fils de Lasthénès dit:
«Je vais vous reconduire chez votre père.»
Et il se mit à marcher devant elle.
La fille de Démodocus le suivoit: on entendoit le frémissement de
son haleine, car elle trembloit. Pour se rassurer un peu, elle essaya de
parler: elle hasarda quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée,
épouse de l’Érèbe et mère des Hespérides et de l’Amour43. Mais son guide l’interrompant:
«Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du Très-Haut44.»
Ces paroles jetèrent de nouveau la confusion dans le cœur de la
prêtresse des Muses. Elle ne savoit plus que penser de cet inconnu
qu’elle avoit pris d’abord pour un immortel. Étoit-ce un impie qui
erroit la nuit sur la terre, haï des hommes et poursuivi par les dieux?
Étoit-ce un pirate descendu de quelque vaisseau pour ravir les enfants
à leurs pères? Cymodocée commençoit à sentir une vive frayeur qu’elle
n’osoit toutefois laisser paroître. Son étonnement n’eut plus de bornes
lorsqu’elle vit son guide s’incliner devant un esclave délaissé qu’ils
trouvèrent au bord d’un chemin, l’appeler son frère et lui donner son
manteau pour couvrir sa nudité.
«Étranger, dit la fille de Démodocus, tu as cru sans doute que cet
esclave étoit quelque dieu caché sous la figure d’un mendiant pour
éprouver le cœur des mortels?»
«Non, répondit Eudore, j’ai cru que c’étoit un homme.»
Cependant un vent frais se leva du côté de l’orient. L’aurore ne
tarda pas à paroître. Bientôt sortant des montagnes de la Laconie,
sans nuage et dans une simplicité magnifique, le soleil, agile et rayonnant,
monta dans les cieux. À l’instant même, s’élançant d’un bois
voisin, Euryméduse, les bras ouverts, se précipite vers Cymodocée.
«Ô ma fille! s’écrie-t-elle, quelle douleur tu m’as causée! J’ai rempli
l’air de mes sanglots. J’ai cru que Pan t’avoit enlevée. Ce dieu dangereux
est toujours errant dans les forêts; et quand il a dansé avec le
vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment aurois-je pu
reparoître sans toi devant mon cher maître? Hélas! j’étois encore dans
ma première jeunesse lorsque, me jouant sur le rivage de Naxos, ma
patrie, je fus tout à coup enlevée par une troupe de ces hommes qui
parcourent l’empire de Thétis à main armée et qui font un riche butin!
Ils me vendirent à un port de Crète, éloigné de Gortynes45 de tout
l’espace qu’un homme en marchant avec vitesse peut parcourir entre
la troisième veille et le milieu du jour. Ton père étoit venu à Lébène
pour échanger des blés de Théodosie contre les tapis de Milet. Il
m’acheta des mains des pirates: le prix fut deux taureaux qui n’avoient
pas encore tracé les sillons de Cérès. Dans la nuit, ayant reconnu ma
fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque les
cruelles Ilithyes46 eurent fermé les yeux d’Épicharis, Démodocus te
remit entre mes bras afin que je te servisse de mère. Que de peines ne
m’as-tu point causées dans ton enfance! Je passois les nuits auprès de
ton berceau, je te balançois sur mes genoux; tu ne voulois prendre de
nourriture que de ma main47, et quand je te quittois un instant, tu
poussois des cris.»
En prononçant ces mots, Euryméduse serroit Cymodocée dans ses
bras, et ses larmes mouilloient la terre. Cymodocée, attendrie par les
caresses de sa nourrice, l’embrassoit aussi en pleurant; et elle disoit:
«Ma mère, c’est Eudore, le fils de Lasthénès.»
Le jeune homme, appuyé sur sa lance, regardoit cette scène avec un
sourire; le sérieux naturel de son visage avoit fait place à un doux
attendrissement. Mais tout à coup, rappelant sa gravité:
«Fille de Démodocus, dit-il, voilà votre nourrice; l’habitation
de votre père n’est pas éloignée. Que Dieu ait pitié de votre âme!»
Sans attendre la réponse de Cymodocée, il part comme un aigle48.
La prêtresse des Muses, instruite dans l’art des augures, ne douta plus
que le chasseur ne fût un des immortels: elle détourna la tête, dans
la crainte de voir le dieu et de mourir49. Ensuite elle se hâta de gravir le mont Ithome, et passant les fontaines d’Arsinoé et de Clepsydra50, elle frappe au temple d’Homère. Le vieux pontife avoit erré toute la nuit dans les bois; il avoit envoyé des esclaves à Leuctres, à Phères, à
Limné. L’absence du proconsul d’Achaïe ne suffisoit plus pour rassurer
la tendresse paternelle: Démodocus craignoit à présent les violences
d’Hiéroclès, bien que cet impie fût à Rome, et il n’entrevoyoit que des
maux pour sa chère Cymodocée. Lorsqu’elle arriva avec sa nourrice,
ce père malheureux étoit assis à terre près du foyer; la tête couverte
d’un pan de sa robe, il arrosoit les cendres de ses pleurs51. À l’apparition subite de sa fille, il est prêt de mourir de joie. Cymodocée se
jette dans ses bras; et pendant quelques moments on n’entendit que
des sanglots entrecoupés: tels sont les cris dont retentit le nid des
oiseaux lorsque la mère apporte la nourriture à ses petits52. Enfin, suspendant ses larmes:
«Ô mon enfant! dit Démodocus, quel dieu t’a rendue à ton père?
Comment t’avois-je laissée aller seule au temple? J’ai craint nos ennemis;
j’ai craint les satellites d’Hiéroclès, qui méprise les dieux et se
rit des larmes des pères. Mais j’aurois traversé la mer; je serois allé
me jeter aux pieds de César; je lui aurois dit: «Rends-moi ma Cymodocée
ou ôte-moi la vie.» On auroit vu ton père racontant sa douleur
au soleil53, et te cherchant par toute la terre, comme Cérès lorsqu’elle redemandoit sa fille, que Pluton lui avoit ravie. La destinée d’un vieillard
qui meurt sans enfants est digne de pitié54. On s’éloigne de son
corps, objet de la dérision de la jeunesse: «Ce vieillard, dit-on, étoit
un impie, les dieux ont retranché sa race; il n’a pas laissé de fils pour
l’ensevelir.»
Alors Cymodocée, flattant son vieux père de ses belles mains et
caressant sa barbe argentée:
«Mon père, chantre divin des immortels, nous nous sommes
égarées dans les bois; un jeune homme, ou plutôt un dieu, nous a
ramenées ici.»
À ces mots, Démodocus se levant, et écartant sa fille de son sein:
«Quoi! s’écria-t-il, un étranger t’a rendue à ton père, et tu ne l’as
pas présenté à nos foyers, toi, prêtresse des Muses et fille d’Homère!
Que fût devenu ton divin aïeul si l’on n’eût pas mieux exercé envers
lui les devoirs de l’hospitalité? Que dira-t-on dans toute la Grèce?
Démodocus l’Homéride a fermé sa porte à un suppliant! Ah! je ne
sentirois pas un chagrin plus mortel quand on cesseroit de m’appeler
le père de Cymodocée55!»
Euryméduse voyant le courroux de Démodocus, et voulant excuser
Cymodocée:
«Démodocus, dit-elle, mon cher maître, garde-toi de condamner ta
fille. Je te parlerai dans toute la sincérité de mon cœur. Si nous n’avons pas invité l’étranger à suivre nos pas, c’est qu’il étoit jeune et
beau comme un immortel, et nous avons craint les soupçons qui s’élèvent
trop souvent dans le cœur des enfants de la terre56.»
«Euryméduse, repartit Démodocus, quelles paroles sont échappées
à tes lèvres57! Jusqu’à présent tu n’avois pas paru manquer de
sagesse, mais je vois qu’un dieu a troublé ta raison. Sache que je
n’ouvre point mon cœur aux défiances injustes, et je ne hais rien tant
que l’homme qui soupçonne toujours le cœur de l’homme.»
Cymodocée conçut alors le dessein d’apaiser Démodocus.
«Pontife sacré, lui dit-elle, calme, je t’en supplie, les transports de
ta colère: la colère, comme la faim, est mère des mauvais conseils58. Nous pouvons encore réparer ma faute. Le jeune homme m’a dit son
nom. Tu connoîtras peut-être son antique race: il se nomme Eudore,
il est fils de Lasthénès.»
La douce persuasion porta ces paroles adroites au fond du cœur de
Démodocus: il embrassa tendrement Cymodocée.
«Ma fille, lui dit-il, ce n’est pas en vain que j’ai pris soin d’instruire
ta jeunesse: il n’y a point de vierge de ton âge que tu ne surpasses par
la solidité de ton esprit, et les Grâces seules sont plus habiles que toi
à broder des voiles. Mais qui pourroit égaler les Grâces59, surtout la plus jeune, la divine Pasithée? Il est vrai, ma fille, je connois la race
antique d’Eudore, fils de Lasthénès. Je ne le cède à personne dans la
science de la généalogie des dieux et des hommes; jadis même je
n’aurois été vaincu que par Orphée, Linus, Homère, ou le vieillard
d’Ascrée60, car les hommes d’autrefois étoient très-supérieurs à ceux d’aujourd’hui. Lasthénès est un des principaux habitants de l’Arcadie.
Il est issu du sang des dieux et des héros, puisqu’il descend du fleuve
Alphée, et qu’il compte parmi ses aïeux le grand Philopœmen et Polybe
aimé de Calliope, fille de Saturne et d’Astrée61. Il a lui-même triomphé dans les jeux sanglants du dieu de la guerre; il est chéri de nos princes;
on l’a vu revêtu des plus grandes charges de l’État et de l’armée.
Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie62, aimables Heures,
auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un char, et nous
irons offrir des présents à Eudore, dont la renommée publie la sagesse
et la valeur.»
En achevant ces mots, Démodocus, suivi de sa fille et d’Euryméduse,
entra dans les bâtiments du temple, où brilloient l’ambre,
l’airain et l’écaille de tortue. Un esclave, tenant une aiguière d’or et
un bassin d’argent, verse une eau pure sur les mains du prêtre
d’Homère63. Démodocus prend une coupe, la purifie par la flamme,
y mêle l’eau et le vin, et répand à terre la libation sacrée, afin d’apaiser les dieux lares. Cymodocée se retire dans son appartement,
et après avoir joui des délices du bain, elle se couche sur des tapis de
Lydie, recouverts du fin lin de l’Égypte; mais elle ne put goûter les
dons du sommeil, et ce fut en vain qu’elle pria la Nuit de lui verser la
douceur de ses ombres64.
L’aube avoit à peine blanchi l’orient, qu’on entendit retentir
la voix de Démodocus: il appeloit ses intelligents esclaves. Aussitôt
Évemon, fils de Boétoüs, ouvre le lieu qui renfermoit l’appareil des
chars. Il emboîte l’essieu dans des roues bruyantes65 à huit rayons
fortifiés par des bandes d’airain; il suspend un char orné d’ivoire sur
des courroies flexibles; il joint le timon au char, et attache à son
extrémité le joug éclatant. Hestionée d’Épire, habile à élever les
coursiers, amène deux fortes mules d’une blancheur éblouissante;
il les conduit bondissantes sous le joug, et achève de les couvrir de
leurs harnois étincelants d’or. Euryméduse, pleine de jours et d’expérience,
apporte le pain et le vin, la force de l’homme; elle place aussi
sur le char le présent destiné au fils de Lasthénès: c’étoit une coupe
de bronze à double fond66, merveilleux ouvrage où Vulcain avoit gravé le nom d’Hercule délivrant Alceste pour prix de l’hospitalité qu’il
avoit reçue de son époux. Ajax avoit donné cette coupe à Tychius
d’Hylé, armurier célèbre, en échange du bouclier recouvert de sept
peaux de taureaux que le fils de Télamon portoit au siège de Troie.
Un descendant de Tychius recueillit chez lui le chantre d’Ilion, et lui
fit présent de la superbe coupe. Homère, étant allé dans l’île de
Samos, fut admis aux foyers de Créophyle, et il lui laissa en mourant
sa coupe et ses poëmes. Dans la suite, le roi Lycurgue de Sparte,
cherchant partout la sagesse, visita les fils de Créophyle: ceux-ci lui
offrirent, avec la coupe d’Homère, les vers qu’Apollon avoit dictés à
ce poëte immortel. À la mort de Lycurgue, le monde hérita des chants
d’Homère, mais la coupe fut rendue aux Homérides: elle parvint ainsi
à Démodocus, dernier descendant de cette race sacrée, qui la destine
aujourd’hui au fils de Lasthénès.
Cependant Cymodocée, dans un chaste asile, laisse couler à ses
pieds son vêtement de nuit, mystérieux ouvrage de la pudeur. Elle
revêt une robe semblable à la fleur du lis, que les Grâces décentes67 attachent elles-mêmes autour de son sein. Elle croise sur ses pieds
nus des bandelettes légères, et rassemble sur sa tête, avec une aiguille
d’or, les tresses parfumées de ses cheveux. Sa nourrice lui apporte le
voile blanc des Muses, qui brilloit comme le soleil, et qui étoit placé
sous tous les autres dans une cassette odorante68. Cymodocée couvre
sa tête de ce tissu virginal, et sort pour aller trouver son père. Dans ce moment même le vieillard s’avançoit, vêtu d’une longue robe que
rattachoit une ceinture ornée de franges de pourpre, de la valeur
d’une hécatombe. Il portoit sur sa tête une couronne de papyrus69, et tenoit à la main le rameau sacré d’Apollon. Il monte sur le char, et
Cymodocée s’assied à ses côtés. Évemon saisit les rênes, et presse du
fouet retentissant le flanc des mules sans tache. Les mules s’élancent,
et les roues rapides marquent à peine sur la poussière la trace qu’un
léger vaisseau laisse en fuyant sur les mers.
«Ô ma fille! dit le pieux Démodocus, tandis que le char vole, nous
préserve le ciel de manquer de reconnoissance! Les portes des enfers
sont moins odieuses à Jupiter que les ingrats: ils vivent peu, et sont
toujours livrés à une furie; mais une divinité favorable se tient
toujours auprès de ceux qui ne perdent point la mémoire des bienfaits:
les dieux voulurent naître parmi les Égyptiens, parce qu’ils sont les
plus reconnoissants des hommes70.»
fin du livre premier.
Livre Premier.
Invocation. Exposition. Dioclétien tient les rênes de l’empire romain. Sous le gouvernement de ce prince, les temples du vrai Dieu commencent à disputer l’encens aux temples des idoles. L’enfer se prépare à livrer un dernier combat pour renverser les autels du Fils de l’Homme. L’Éternel permet aux démons de persécuter l’Église, afin d’éprouver les fidèles; mais les fidèles sortiront triomphants de cette épreuve; l’étendard du salut sera placé sur le trône de l’univers; le monde devra cette victoire à deux victimes que Dieu a choisies. Quelles sont ces victimes? Apostrophe à la Muse qui les va faire connoître. Famille d’Homère. Démodocus, dernier descendant des Homérides, prêtre d’Homère au temple de ce poëte, sur le mont Ithome, en Messénie. Description de la Messénie. Démodocus consacre au culte des Muses sa fille unique Cymodocée, afin de la dérober aux poursuites d’Hiéroclès, proconsul d’Achaïe, et favori de Galérius. Cymodocée va seule avec sa nourrice à la fête de Diane-Limmatide: elle s’égare; elle rencontre un jeune homme endormi au bord d’une fontaine. Eudore reconduit Cymodocée chez Démodocus. Démodocus part avec sa fille pour aller offrir des présents à Eudore et remercier la famille Lasthénès.
Je veux raconter les combats des chrétiens et la victoire que les
fidèles remportèrent sur les esprits de l’abîme par les efforts glorieux de deux époux martyrs.
Muse céleste1, vous qui inspirâtes le poëte de Sorrente et l’aveugle
d’Albion, vous qui placez votre trône solitaire sur le Thabor, vous qui
vous plaisez aux pensées sévères, aux méditations graves et sublimes,
j’implore à présent votre secours. Enseignez-moi sur la harpe de David
les chants que je dois faire entendre; donnez surtout à mes yeux quelques-unes de ces larmes que Jérémie versoit sur les malheurs de
Sion: je vais dire les douleurs de l’Église persécutée!
Et toi, vierge du Pinde, fille ingénieuse de la Grèce, descends à ton
tour du sommet de l’Hélicon: je ne rejetterai point les guirlandes de
fleurs dont tu couvres les tombeaux, ô riante divinité de la Fable, toi
qui n’as pu faire de la mort et du malheur même une chose sérieuse!
Viens, Muse des mensonges, viens lutter avec la Muse des vérités.
Jadis on lui fit souffrir en ton nom des maux cruels; orne aujourd’hui
son triomphe par ta défaite, et confesse qu’elle étoit plus digne que
toi de régner sur la lyre.
Neuf fois l’Église de Jésus-Christ avoit vu les esprits de l’abîme conjurés
contre elle; neuf fois ce vaisseau, qui ne doit point périr, étoit
échappé au naufrage. La terre reposoit en paix. Dioclétien tenoit dans
ses mains habiles le sceptre du monde. Sous la protection de ce grand
prince, les chrétiens jouissoient d’une tranquillité qu’ils n’avoient
point connue jusque alors. Les autels du vrai Dieu commençoient à
disputer l’encens aux autels des idoles; le troupeau des fidèles augmentoit
chaque jour; les honneurs, les richesses et la gloire n’étoient plus
le seul partage des adorateurs de Jupiter: l’enfer, menacé de perdre
son empire, voulut interrompre le cours des victoires célestes. L’Éternel2, qui voyoit les vertus des chrétiens s’affoiblir dans la prospérité,
permit aux démons de susciter une persécution nouvelle; mais par
cette dernière et terrible épreuve la croix devoit être enfin placée sur
le trône de l’univers, et les temples des faux dieux devoient rentrer
dans la poudre.
Comment l’antique ennemi du genre humain fit-il servir à ses
projets les passions des hommes et surtout l’ambition et l’amour?
Muse, daignez m’en instruire. Mais auparavant faites-moi connoître
la vierge innocente et le pénitent illustre qui brillèrent dans ce jour de
triomphe et de deuil: l’une fut choisie du ciel chez les idolâtres,
l’autre parmi le peuple fidèle, pour être les victimes expiatoires des
chrétiens et des gentils.
Démodocus étoit le dernier descendant d’une de ces familles Homérides3 qui habitoient autrefois l’île de Chio, et qui prétendoient tirer
leur origine d’Homère. Ses parents l’avoient uni dans sa jeunesse à
la fille de Cléobule de Crète, Épicharis, la plus belle des vierges qui
dansoient sur les gazons fleuris, au pied du mont Talée, chéri de
Mercure4. Il avoit suivi son épouse à Gortynes, ville bâtie par le fils de Rhadamante, au bord du Léthé, non loin du platane qui couvrit les
amours d’Europe et de Jupiter5. Après que la lune eut éclairé neuf
fois les antres des Dactyles6, Épicharis alla visiter ses troupeaux sur le mont Ida7. Saisie tout à coup des douleurs maternelles, elle mit au jour Cymodocée, dans le bois sacré où les trois vieillards de Platon
s’étoient assis pour discourir sur les lois8: les augures déclarèrent que la fille de Démodocus deviendroit célèbre par sa sagesse.
Bientôt après, Épicharis perdit la douce lumière des cieux. Alors
Démodocus ne vit plus les eaux du Léthé qu’avec douleur; toute sa
consolation étoit de prendre sur ses genoux le fruit unique de son
hymen, et de regarder, avec un sourire mêlé de larmes9, cet astre
charmant qui lui rappeloit la beauté d’Épicharis.
Or, dans ce temps-là les habitants de la Messénie faisoient élever un
temple à Homère10; ils proposèrent à Démodocus d’en être le grand-prêtre. Démodocus accepta leur offre avec joie, content d’abandonner
un séjour que la colère céleste lui avoit rendu insupportable. Il fit un
sacrifice aux mânes de son épouse, aux fleuves nés de Jupiter, aux nymphes
hospitalières de l’Ida, aux divinités protectrices de Gortynes, et il
partit avec sa fille, emportant ses pénates et une petite statue d’Homère.
Poussé par un vent favorable, son vaisseau découvre bientôt le
promontoire du Ténare, et suivant les côtes d’Œtylos, de Thalames et
de Leuctres, il vient jeter l’ancre à l’ombre du bois de Chœrius11. Les Messéniens, peuple instruit par le malheur, reçurent Démodocus
comme le descendant d’un dieu. Ils le conduisirent en triomphe au
sanctuaire consacré à son divin aïeul.
On y voyoit le poëte représenté sous la figure d’un grand fleuve,
où d’autres fleuves venoient remplir leurs urnes12. Le temple dominoit la ville d’Épaminondas13; il étoit bâti dans un vieux bois d’oliviers, sur le mont Ithome, qui s’élève isolé, comme un vase d’azur, au
milieu des champs de la Messénie. L’oracle avoit ordonné de creuser
les fondements de l’édifice au même lieu qu’Aristomène avoit choisi
pour enterrer l’urne d’airain à laquelle le sort de sa patrie étoit attaché14. La vue s’étendoit au loin sur des campagnes plantées de hauts
cyprès, entrecoupées de collines et arrosées par les flots de l’Amphise,
du Pamysus et du Balyra, où l’aveugle Tamyris laissa tomber sa lyre15.
Le laurier-rose et l’arbuste aimé de Junon16 bordoient de toutes parts le lit des torrents et le cours des sources et des fontaines: souvent, au
défaut de l’onde épuisée, ces buissons parfumés dessinoient dans les
vallons comme des ruisseaux de fleurs, et remplaçoient la fraîcheur
des eaux par celle de l’ombre. Des cités, des monuments des arts, des
ruines, se montroient dispersés çà et là sur le tableau champêtre:
Andanies témoin des pleurs de Mérope, Tricca qui vit naître Esculape,
Gérénie qui conserve le tombeau de Machaon, Phères où le prudent
Ulysse reçut d’Iphitus l’arc fatal aux amants de Pénélope, et Stényclare retentissant des chants de Tyrtée17. Ce beau pays, jadis soumis au
sceptre de l’antique Nélée18, présentoit ainsi, du haut de l’Ithome et du péristyle du temple d’Homère, une corbeille de verdure de plus de
huit cents stades de tour. Entre le couchant et le midi, la mer de
Messénie formoit une brillante barrière; à l’orient et au septentrion, la
chaîne du Taygète, les sommets du Lycée et les montagnes de l’Élide
arrêtoient les regards. Cet horizon, unique sur la terre, rappeloit le
triple souvenir de la vie guerrière19, des mœurs pastorales et des fêtes d’un peuple qui comptoit les malheurs de son histoire par les époques
de ses plaisirs.
Quinze ans s’étoient écoulés depuis la dédicace du temple. Démodocus
vivoit paisiblement retiré à l’autel d’Homère. Sa fille Cymodocée
croissoit sous ses yeux, comme un jeune olivier qu’un jardinier élève
avec soin20 au bord d’une fontaine, et qui est l’amour de la terre et du ciel. Rien n’auroit troublé la joie de Démodocus s’il avoit pu trouver
pour sa fille un époux qui l’eût traitée avec toutes sortes d’égards, après
l’avoir emmenée dans une maison pleine de richesses; mais aucun
gendre n’osoit se présenter, parce que Cymodocée avoit eu le malheur
d’inspirer de l’amour à Hiéroclès, proconsul d’Achaïe et favori de Galérius; Hiéroclès avoit demandé Cymodocée pour épouse21; la jeune
Messénienne avoit supplié son père de ne point la livrer à ce Romain
impie, dont le seul regard la faisoit frémir. Démodocus avoit aisément
cédé aux prières de sa fille: il ne pouvoit confier le sort de Cymodocée
à un barbare soupçonné de plusieurs crimes, et qui par des traitements
inhumains avoit précipité une première épouse au tombeau.
Ce refus, en blessant l’orgueil du proconsul, n’avoit fait qu’irriter
sa passion: il avoit résolu d’employer pour saisir sa proie tous les
moyens que donne la puissance unie à la perversité. Démodocus, afin
de dérober sa fille à l’amour d’Hiéroclès, l’avoit consacrée aux Muses.
Il l’instruisoit de tous les usages des sacrifices: il lui montroit à choisir
la génisse sans tache, à couper le poil sur le front des taureaux, à le
jeter dans le feu, à répandre l’orge sacrée; il lui apprenoit surtout à
toucher la lyre, charme des infortunés mortels. Souvent assis avec
cette fille chérie sur un rocher élevé, au bord de la mer, ils chantoient
quelques morceaux choisis de l’Iliade et de l’Odyssée: la tendresse
d’Andromaque, la sagesse de Pénélope, la modestie de Nausicaa; ils
disoient les maux qui sont le partage des enfants de la terre22: Agamemnon sacrifié par son épouse; Ulysse demandant l’aumône à la porte
de son palais; ils s’attendrissoient sur le sort de celui qui meurt loin
de sa patrie, sans avoir revu la fumée de ses foyers paternels; et vous
aussi, jeunes hommes, ils vous plaignoient, vous qui gardiez les troupeaux des rois vos pères, et qu’une occupation si innocente ne put
sauver des terribles mains d’Achille!
Nourrie des plus beaux souvenirs de l’antiquité dans la docte familiarité
des Muses, Cymodocée développoit chaque jour de nouveaux
charmes. Démodocus, consommé dans la sagesse, cherchoit à tempérer
cette éducation toute divine en inspirant à sa fille le goût d’une
aimable simplicité. Il aimoit à la voir quitter son luth pour aller remplir
une urne à la fontaine, ou laver les voiles du temple au courant
d’un fleuve. Pendant les jours de l’hiver, lorsque, adossée contre une
colonne, elle tournoit ses fuseaux à la lueur d’une flamme éclatante23,
il lui disoit:
«Cymodocée, j’ai cherché dès ton enfance à t’enrichir de vertus et
de tous les dons des Muses, car il faut traiter notre âme, à son arrivée
dans notre corps, comme un céleste étranger que l’on reçoit avec des
parfums et des couronnes. Mais, ô fille d’Épicharis, craignons l’exagération,
qui détruit le bon sens; prions Minerve de nous accorder la
raison, qui produira dans notre naturel cette modération, sœur de la
vérité, sans laquelle tout est mensonge24.»
Ainsi de belles images et de sages propos charmoient et instruisoient
Cymodocée. Quelque chose des Muses auxquelles elle étoit consacrée
avoit passé sur son visage, dans sa voix et dans son cœur. Quand elle
baissoit ses longues paupières, dont l’ombre se dessinoit sur la blancheur
de ses joues, on eût cru voir la sérieuse Melpomène; mais quand
elle levoit les yeux, vous l’eussiez prise pour la riante Thalie. Ses cheveux
noirs ressembloient à la fleur d’hyacinthe, et sa taille au palmier
de Délos. Un jour elle étoit allée au loin cueillir le dictame avec son
père25. Pour découvrir cette plante précieuse, ils avoient suivi une biche blessée par un archer d’Œchalie26; on les aperçut sur le sommet des montagnes: le bruit se répandit aussitôt que Nestor et la plus
jeune de ses filles27, la belle Polycaste, étoient apparus à des chasseurs dans les bois d’Ira.
La fête de Diane Limnatide approchoit28, et l’on se préparoit à
conduire la pompe accoutumée sur les confins de la Messénie et de la
Laconie. Cette pompe, cause funeste des guerres antiques de Lacédémone
et de Messène, n’attiroit plus que de paisibles spectateurs. Cymodocée
fut choisie des vieillards pour conduire le chœur des jeunes
filles qui devoient présenter les offrandes à la chaste sœur d’Apollon.
Dans la naïveté de sa joie, elle s’applaudissoit de ces honneurs, parce
qu’ils rejaillissoient sur son père: pourvu qu’il entendît les louanges
qu’on donnoit à sa fille, qu’il touchât les couronnes qu’elle avoit
gagnées, il ne demandoit pas d’autre gloire ni d’autre bonheur.
Démodocus, retenu par un sacrifice qu’un étranger étoit venu offrir
à Homère, ne put accompagner sa fille à Limné. Elle se rendit seule à
la fête avec sa nourrice Euryméduse, fille d’Alcimédon de Naxos. Le
vieillard étoit sans inquiétude, parce que le proconsul d’Achaïe se
trouvoit alors à Rome auprès de César Galérius. Le temple de Diane
s’élevoit à la vue du golfe de Messénie, sur une croupe du Taygète, au
milieu d’un bois de pins, aux branches desquels les chasseurs avoient
suspendu la dépouille des bêtes sauvages. Les murs de l’édifice avoient
reçu du temps cette couleur de feuilles séchées que le voyageur observe
encore aujourd’hui dans les ruines de Rome et d’Athènes. La statue de
Diane, placée sur un autel au milieu du temple29, étoit le chef-d’œuvre d’un sculpteur célèbre. Il avoit représenté la fille de Latone debout,
un pied en avant, saisissant de la main droite une flèche dans son
carquois suspendu à ses épaules, tandis que la biche Cérynide, aux
cornes d’or et aux pieds d’airain, se réfugioit sous l’arc que la déesse
tenoit dans sa main gauche abaissée.
Au moment où la lune, au milieu de sa course, laissa tomber ses
rayons sur le temple, Cymodocée, à la tête de ses compagnes, égales
en nombre aux nymphes Océanies, entonna l’hymne à la Vierge
Blanche30. Une troupe de chasseurs répondoit à la voix des jeunes
filles:
«Formez, formez la danse légère! Doublez, ramenez le chœur, le
chœur sacré!
«Diane, souveraine des forêts31, recevez les vœux que vous offrent
des vierges choisies, des enfants chastes, instruits par les vers de la
Sibylle. Vous naquîtes sous un palmier, dans la flottante Délos. Pour
charmer les douleurs de Latone, des cygnes firent sept fois en chantant
le tour de l’île harmonieuse. Ce fut en mémoire de leurs chants
que votre divin frère inventa les sept cordes de la lyre.
«Formez, formez la danse légère! Doublez, ramenez le chœur, le
chœur sacré.
«Vous aimez les rives des fleuves, l’ombrage des bois, les forêts du
Cragus verdoyant, du frais Algide et du sombre Érymanthe. Diane, qui
portez l’arc redoutable; Lune, dont la tête est ornée du croissant; Hécate, armée du serpent et du glaive, faites que la jeunesse ait des
mœurs pures, la vieillesse, du repos, et la race de Nestor, des fils, des
richesses et de la gloire!
«Formez, formez la danse légère! Doublez, ramenez le chœur, le
chœur sacré!»
En achevant cet hymne, les jeunes filles ôtèrent leurs couronnes de laurier, et les suspendirent à l’autel de Diane, avec les arcs des chasseurs. Un cerf blanc fut immolé à la reine du silence32. La foule se sépara, et Cymodocée, suivie de sa nourrice, prit un sentier qui la devoit conduire chez son père.
C’étoit une de ces nuits dont les ombres transparentes33 semblent
craindre de cacher le beau ciel de la Grèce: ce n’étoient point des
ténèbres, c’étoit seulement l’absence du jour. L’air étoit doux comme
le lait et le miel, et l’on sentoit à le respirer un charme inexprimable.
Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Colonides et
d’Acritas, la mer de Messénie, brilloient de la plus tendre lumière;
une flotte ionienne baissoit ses voiles pour entrer au port de Coronée,
comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se
reposer sur un rivage hospitalier; Alcyon gémissoit doucement sur
son nid, et le vent de la nuit apportoit à Cymodocée les parfums du
dictame et la voix lointaine de Neptune; assis dans la vallée, le berger
contemploit la lune au milieu du brillant cortège des étoiles, et il se
réjouissoit dans son cœur.
La jeune prêtresse des Muses marchoit en silence le long des montagnes.
Ses yeux erroient avec ravissement sur ces retraites enchantées34, où les anciens avoient placé le berceau de Lycurgue et celui de
Jupiter pour enseigner que la religion et les lois doivent marcher
ensemble et n’ont qu’une même origine. Remplie d’une frayeur religieuse,
chaque mouvement, chaque bruit devenoit pour elle un prodige;
le vague murmure des mers étoit le sourd rugissement des lions
de Cybèle descendue dans le bois d’Œchalie35, et les rares gémissements du ramier étoient les sons du cor de Diane chassant sur les
hauteurs de Thuria36.
Elle avance, et d’aimables souvenirs, en remplaçant ses craintes,
viennent occuper sa mémoire: elle se rappelle les antiques traditions
de l’île fameuse où elle reçut la lumière, le Labyrinthe, dont la danse
des jeunes Crétoises imitoit encore les détours37, l’ingénieux Dédale, l’imprudent Icare, Idoménée et son fils, et surtout les deux sœurs
infortunées, Phèdre et Ariadne. Tout à coup elle s’aperçoit qu’elle a
perdu le sentier de la montagne et qu’elle n’est plus suivie de sa nourrice:
elle pousse un cri qui se perd dans les airs; elle implore les
dieux des forêts, les napées, les dryades: ils ne répondent point à sa
voix, et elle croit que ces divinités absentes sont rassemblées dans les
vallons du Ménale, où les Arcadiens leur offrent des sacrifices solennels.
Cymodocée entendit de loin le bruit des eaux: aussitôt elle court se
mettre sous la protection de la naïade jusqu’au retour de l’aurore.
Une source d’eau vive38, environnée de hauts peupliers, tomboit à
grands flots d’une roche élevée; au-dessus de cette roche on voyoit un autel dédié aux nymphes, où les voyageurs offroient des vœux et
des sacrifices. Cymodocée alloit embrasser l’autel et supplier la divinité
de ce lieu de calmer les inquiétudes de son père, lorsqu’elle aperçut
un jeune homme qui dormoit appuyé contre un rocher. Sa tête inclinée sur sa poitrine et penchée sur son épaule gauche étoit un peu soutenue par le bois d’une lance; sa main, jetée négligemment sur cette
lance, tenoit à peine la laisse d’un chien qui sembloit prêter l’oreille
à quelque bruit; la lumière de l’astre de la nuit, passant entre les
branches de deux cyprès, éclairoit le visage du chasseur: tel un successeur
d’Apelles a représenté le sommeil d’Endymion39. La fille de
Démodocus crut en effet que ce jeune homme étoit l’amant de la
reine des forêts: une plainte du zéphyr lui parut être un soupir de la
déesse, et elle prit un rayon fugitif de la lune dans le bocage pour le
bord de la tunique blanche de Diane qui se retiroit. Épouvantée, craignant
d’avoir troublé les mystères, Cymodocée tombe à genoux, et
s’écrie:
«Redoutable sœur d’Apollon, épargnez une vierge imprudente; ne
la percez pas de vos flèches! Mon père n’a qu’une fille, et jamais
ma mère, déjà tombée sous vos coups, ne fut orgueilleuse de ma naissance40!»
À ces cris le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de voir cette
jeune fille à genoux, il se lève précipitamment:
«Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce
que tu n’es pas le chasseur Endymion41?»
«Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous
n’êtes pas un ange?»
«Un ange!» reprit la fille de Démodocus.
Alors l’étranger, plein de trouble:
«Femme, levez-vous: on ne doit se prosterner que devant Dieu.»
Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au chasseur:
«Si tu n’es pas un dieu caché sous la forme d’un mortel, tu es sans
doute un étranger que les satyres ont égaré comme moi dans les bois.
Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr, si célèbre par
la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante Corinthe, où
tes hôtes t’auront fait de riches présents? Es-tu de ceux qui trafiquent
sur les mers jusqu’aux colonnes d’Hercule? Suis-tu le cruel Mars dans
les combats, ou plutôt n’es-tu pas le fils d’un de ces mortels, jadis
décorés du sceptre, qui régnoient sur un pays fertile en troupeaux et
chéri des dieux?»
Entrevue d’Eudore et de Cymodocée.
L’étranger répondit:
«Il n’y a qu’un Dieu, maître de l’univers, et je ne suis qu’un homme
plein de trouble et de foiblesse. Je m’appelle Eudore: je suis fils de
Lasthénès. Je revenois de Thalames, je retournois chez mon père; la
nuit m’a surpris: je me suis endormi au bord de cette fontaine. Mais
vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous conserve la pudeur,
la plus belle des craintes après celle de Dieu!»
Le langage de cet homme confondoit Cymodocée. Elle sentoit devant
lui un mélange d’amour et de respect, de confiance et de frayeur. La
gravité de sa parole et la grâce de sa personne formoient à ses yeux
un contraste extraordinaire. Elle entrevoyoit comme une nouvelle
espèce d’hommes plus noble et plus sérieuse que celle qu’elle avoit
connue jusque alors. Croyant augmenter l’intérêt qu’Eudore paroissoit
prendre à son malheur, elle lui dit:
Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en elle-même:
«Ce jeune homme est de Sparte.»
Puis elle raconta son histoire. Le fils de Lasthénès dit:
«Je vais vous reconduire chez votre père.»
Et il se mit à marcher devant elle.
La fille de Démodocus le suivoit: on entendoit le frémissement de
son haleine, car elle trembloit. Pour se rassurer un peu, elle essaya de
parler: elle hasarda quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée,
épouse de l’Érèbe et mère des Hespérides et de l’Amour43. Mais son guide l’interrompant:
«Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du Très-Haut44.»
Ces paroles jetèrent de nouveau la confusion dans le cœur de la
prêtresse des Muses. Elle ne savoit plus que penser de cet inconnu
qu’elle avoit pris d’abord pour un immortel. Étoit-ce un impie qui
erroit la nuit sur la terre, haï des hommes et poursuivi par les dieux?
Étoit-ce un pirate descendu de quelque vaisseau pour ravir les enfants
à leurs pères? Cymodocée commençoit à sentir une vive frayeur qu’elle
n’osoit toutefois laisser paroître. Son étonnement n’eut plus de bornes
lorsqu’elle vit son guide s’incliner devant un esclave délaissé qu’ils
trouvèrent au bord d’un chemin, l’appeler son frère et lui donner son
manteau pour couvrir sa nudité.
«Étranger, dit la fille de Démodocus, tu as cru sans doute que cet
esclave étoit quelque dieu caché sous la figure d’un mendiant pour
éprouver le cœur des mortels?»
«Non, répondit Eudore, j’ai cru que c’étoit un homme.»
Cependant un vent frais se leva du côté de l’orient. L’aurore ne
tarda pas à paroître. Bientôt sortant des montagnes de la Laconie,
sans nuage et dans une simplicité magnifique, le soleil, agile et rayonnant,
monta dans les cieux. À l’instant même, s’élançant d’un bois
voisin, Euryméduse, les bras ouverts, se précipite vers Cymodocée.
«Ô ma fille! s’écrie-t-elle, quelle douleur tu m’as causée! J’ai rempli
l’air de mes sanglots. J’ai cru que Pan t’avoit enlevée. Ce dieu dangereux
est toujours errant dans les forêts; et quand il a dansé avec le
vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment aurois-je pu
reparoître sans toi devant mon cher maître? Hélas! j’étois encore dans
ma première jeunesse lorsque, me jouant sur le rivage de Naxos, ma
patrie, je fus tout à coup enlevée par une troupe de ces hommes qui
parcourent l’empire de Thétis à main armée et qui font un riche butin!
Ils me vendirent à un port de Crète, éloigné de Gortynes45 de tout
l’espace qu’un homme en marchant avec vitesse peut parcourir entre
la troisième veille et le milieu du jour. Ton père étoit venu à Lébène
pour échanger des blés de Théodosie contre les tapis de Milet. Il
m’acheta des mains des pirates: le prix fut deux taureaux qui n’avoient
pas encore tracé les sillons de Cérès. Dans la nuit, ayant reconnu ma
fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque les
cruelles Ilithyes46 eurent fermé les yeux d’Épicharis, Démodocus te
remit entre mes bras afin que je te servisse de mère. Que de peines ne
m’as-tu point causées dans ton enfance! Je passois les nuits auprès de
ton berceau, je te balançois sur mes genoux; tu ne voulois prendre de
nourriture que de ma main47, et quand je te quittois un instant, tu
poussois des cris.»
En prononçant ces mots, Euryméduse serroit Cymodocée dans ses
bras, et ses larmes mouilloient la terre. Cymodocée, attendrie par les
caresses de sa nourrice, l’embrassoit aussi en pleurant; et elle disoit:
«Ma mère, c’est Eudore, le fils de Lasthénès.»
Le jeune homme, appuyé sur sa lance, regardoit cette scène avec un
sourire; le sérieux naturel de son visage avoit fait place à un doux
attendrissement. Mais tout à coup, rappelant sa gravité:
«Fille de Démodocus, dit-il, voilà votre nourrice; l’habitation
de votre père n’est pas éloignée. Que Dieu ait pitié de votre âme!»
Sans attendre la réponse de Cymodocée, il part comme un aigle48.
La prêtresse des Muses, instruite dans l’art des augures, ne douta plus
que le chasseur ne fût un des immortels: elle détourna la tête, dans
la crainte de voir le dieu et de mourir49. Ensuite elle se hâta de gravir le mont Ithome, et passant les fontaines d’Arsinoé et de Clepsydra50, elle frappe au temple d’Homère. Le vieux pontife avoit erré toute la nuit dans les bois; il avoit envoyé des esclaves à Leuctres, à Phères, à
Limné. L’absence du proconsul d’Achaïe ne suffisoit plus pour rassurer
la tendresse paternelle: Démodocus craignoit à présent les violences
d’Hiéroclès, bien que cet impie fût à Rome, et il n’entrevoyoit que des
maux pour sa chère Cymodocée. Lorsqu’elle arriva avec sa nourrice,
ce père malheureux étoit assis à terre près du foyer; la tête couverte
d’un pan de sa robe, il arrosoit les cendres de ses pleurs51. À l’apparition subite de sa fille, il est prêt de mourir de joie. Cymodocée se
jette dans ses bras; et pendant quelques moments on n’entendit que
des sanglots entrecoupés: tels sont les cris dont retentit le nid des
oiseaux lorsque la mère apporte la nourriture à ses petits52. Enfin, suspendant ses larmes:
«Ô mon enfant! dit Démodocus, quel dieu t’a rendue à ton père?
Comment t’avois-je laissée aller seule au temple? J’ai craint nos ennemis;
j’ai craint les satellites d’Hiéroclès, qui méprise les dieux et se
rit des larmes des pères. Mais j’aurois traversé la mer; je serois allé
me jeter aux pieds de César; je lui aurois dit: «Rends-moi ma Cymodocée
ou ôte-moi la vie.» On auroit vu ton père racontant sa douleur
au soleil53, et te cherchant par toute la terre, comme Cérès lorsqu’elle redemandoit sa fille, que Pluton lui avoit ravie. La destinée d’un vieillard
qui meurt sans enfants est digne de pitié54. On s’éloigne de son
corps, objet de la dérision de la jeunesse: «Ce vieillard, dit-on, étoit
un impie, les dieux ont retranché sa race; il n’a pas laissé de fils pour
l’ensevelir.»
Alors Cymodocée, flattant son vieux père de ses belles mains et
caressant sa barbe argentée:
«Mon père, chantre divin des immortels, nous nous sommes
égarées dans les bois; un jeune homme, ou plutôt un dieu, nous a
ramenées ici.»
À ces mots, Démodocus se levant, et écartant sa fille de son sein:
«Quoi! s’écria-t-il, un étranger t’a rendue à ton père, et tu ne l’as
pas présenté à nos foyers, toi, prêtresse des Muses et fille d’Homère!
Que fût devenu ton divin aïeul si l’on n’eût pas mieux exercé envers
lui les devoirs de l’hospitalité? Que dira-t-on dans toute la Grèce?
Démodocus l’Homéride a fermé sa porte à un suppliant! Ah! je ne
sentirois pas un chagrin plus mortel quand on cesseroit de m’appeler
le père de Cymodocée55!»
Euryméduse voyant le courroux de Démodocus, et voulant excuser
Cymodocée:
«Démodocus, dit-elle, mon cher maître, garde-toi de condamner ta
fille. Je te parlerai dans toute la sincérité de mon cœur. Si nous n’avons pas invité l’étranger à suivre nos pas, c’est qu’il étoit jeune et
beau comme un immortel, et nous avons craint les soupçons qui s’élèvent
trop souvent dans le cœur des enfants de la terre56.»
«Euryméduse, repartit Démodocus, quelles paroles sont échappées
à tes lèvres57! Jusqu’à présent tu n’avois pas paru manquer de
sagesse, mais je vois qu’un dieu a troublé ta raison. Sache que je
n’ouvre point mon cœur aux défiances injustes, et je ne hais rien tant
que l’homme qui soupçonne toujours le cœur de l’homme.»
Cymodocée conçut alors le dessein d’apaiser Démodocus.
«Pontife sacré, lui dit-elle, calme, je t’en supplie, les transports de
ta colère: la colère, comme la faim, est mère des mauvais conseils58. Nous pouvons encore réparer ma faute. Le jeune homme m’a dit son
nom. Tu connoîtras peut-être son antique race: il se nomme Eudore,
il est fils de Lasthénès.»
La douce persuasion porta ces paroles adroites au fond du cœur de
Démodocus: il embrassa tendrement Cymodocée.
«Ma fille, lui dit-il, ce n’est pas en vain que j’ai pris soin d’instruire
ta jeunesse: il n’y a point de vierge de ton âge que tu ne surpasses par
la solidité de ton esprit, et les Grâces seules sont plus habiles que toi
à broder des voiles. Mais qui pourroit égaler les Grâces59, surtout la plus jeune, la divine Pasithée? Il est vrai, ma fille, je connois la race
antique d’Eudore, fils de Lasthénès. Je ne le cède à personne dans la
science de la généalogie des dieux et des hommes; jadis même je
n’aurois été vaincu que par Orphée, Linus, Homère, ou le vieillard
d’Ascrée60, car les hommes d’autrefois étoient très-supérieurs à ceux d’aujourd’hui. Lasthénès est un des principaux habitants de l’Arcadie.
Il est issu du sang des dieux et des héros, puisqu’il descend du fleuve
Alphée, et qu’il compte parmi ses aïeux le grand Philopœmen et Polybe
aimé de Calliope, fille de Saturne et d’Astrée61. Il a lui-même triomphé dans les jeux sanglants du dieu de la guerre; il est chéri de nos princes;
on l’a vu revêtu des plus grandes charges de l’État et de l’armée.
Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie62, aimables Heures,
auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un char, et nous
irons offrir des présents à Eudore, dont la renommée publie la sagesse
et la valeur.»
En achevant ces mots, Démodocus, suivi de sa fille et d’Euryméduse,
entra dans les bâtiments du temple, où brilloient l’ambre,
l’airain et l’écaille de tortue. Un esclave, tenant une aiguière d’or et
un bassin d’argent, verse une eau pure sur les mains du prêtre
d’Homère63. Démodocus prend une coupe, la purifie par la flamme,
y mêle l’eau et le vin, et répand à terre la libation sacrée, afin d’apaiser les dieux lares. Cymodocée se retire dans son appartement,
et après avoir joui des délices du bain, elle se couche sur des tapis de
Lydie, recouverts du fin lin de l’Égypte; mais elle ne put goûter les
dons du sommeil, et ce fut en vain qu’elle pria la Nuit de lui verser la
douceur de ses ombres64.
L’aube avoit à peine blanchi l’orient, qu’on entendit retentir
la voix de Démodocus: il appeloit ses intelligents esclaves. Aussitôt
Évemon, fils de Boétoüs, ouvre le lieu qui renfermoit l’appareil des
chars. Il emboîte l’essieu dans des roues bruyantes65 à huit rayons
fortifiés par des bandes d’airain; il suspend un char orné d’ivoire sur
des courroies flexibles; il joint le timon au char, et attache à son
extrémité le joug éclatant. Hestionée d’Épire, habile à élever les
coursiers, amène deux fortes mules d’une blancheur éblouissante;
il les conduit bondissantes sous le joug, et achève de les couvrir de
leurs harnois étincelants d’or. Euryméduse, pleine de jours et d’expérience,
apporte le pain et le vin, la force de l’homme; elle place aussi
sur le char le présent destiné au fils de Lasthénès: c’étoit une coupe
de bronze à double fond66, merveilleux ouvrage où Vulcain avoit gravé le nom d’Hercule délivrant Alceste pour prix de l’hospitalité qu’il
avoit reçue de son époux. Ajax avoit donné cette coupe à Tychius
d’Hylé, armurier célèbre, en échange du bouclier recouvert de sept
peaux de taureaux que le fils de Télamon portoit au siège de Troie.
Un descendant de Tychius recueillit chez lui le chantre d’Ilion, et lui
fit présent de la superbe coupe. Homère, étant allé dans l’île de
Samos, fut admis aux foyers de Créophyle, et il lui laissa en mourant
sa coupe et ses poëmes. Dans la suite, le roi Lycurgue de Sparte,
cherchant partout la sagesse, visita les fils de Créophyle: ceux-ci lui
offrirent, avec la coupe d’Homère, les vers qu’Apollon avoit dictés à
ce poëte immortel. À la mort de Lycurgue, le monde hérita des chants
d’Homère, mais la coupe fut rendue aux Homérides: elle parvint ainsi
à Démodocus, dernier descendant de cette race sacrée, qui la destine
aujourd’hui au fils de Lasthénès.
Cependant Cymodocée, dans un chaste asile, laisse couler à ses
pieds son vêtement de nuit, mystérieux ouvrage de la pudeur. Elle
revêt une robe semblable à la fleur du lis, que les Grâces décentes67 attachent elles-mêmes autour de son sein. Elle croise sur ses pieds
nus des bandelettes légères, et rassemble sur sa tête, avec une aiguille
d’or, les tresses parfumées de ses cheveux. Sa nourrice lui apporte le
voile blanc des Muses, qui brilloit comme le soleil, et qui étoit placé
sous tous les autres dans une cassette odorante68. Cymodocée couvre
sa tête de ce tissu virginal, et sort pour aller trouver son père. Dans ce moment même le vieillard s’avançoit, vêtu d’une longue robe que
rattachoit une ceinture ornée de franges de pourpre, de la valeur
d’une hécatombe. Il portoit sur sa tête une couronne de papyrus69, et tenoit à la main le rameau sacré d’Apollon. Il monte sur le char, et
Cymodocée s’assied à ses côtés. Évemon saisit les rênes, et presse du
fouet retentissant le flanc des mules sans tache. Les mules s’élancent,
et les roues rapides marquent à peine sur la poussière la trace qu’un
léger vaisseau laisse en fuyant sur les mers.
«Ô ma fille! dit le pieux Démodocus, tandis que le char vole, nous
préserve le ciel de manquer de reconnoissance! Les portes des enfers
sont moins odieuses à Jupiter que les ingrats: ils vivent peu, et sont
toujours livrés à une furie; mais une divinité favorable se tient
toujours auprès de ceux qui ne perdent point la mémoire des bienfaits:
les dieux voulurent naître parmi les Égyptiens, parce qu’ils sont les
plus reconnoissants des hommes70.»