Livre Dix-Huitième.
Joie de l’enfer. Galérius, conseillé par Hiéroclès, force Dioclétien à abdiquer. Préparation des chrétiens au martyre. Constantin, aidé par Eudore, échappe de Rome, et fuit vers Constance. Eudore est jeté dans les cachots. Hiéroclès, premier ministre de Galérius. Persécution générale. Le démon de la tyrannie porte à Jérusalem la nouvelle de la persécution. Le centurion envoyé par Hiéroclès met le feu aux lieux saints. Dorothée sauve Cymodocée. Rencontre de Jérôme dans la grotte de Bethléem.
Depuis le jour où Satan vit la première femme porter à sa bouche le
fruit de mort, il n’avoit pas ressenti une telle joie. « Enfer, s’écrioit-il,
ouvrez vos abîmes pour recevoir les âmes que le Christ vous avoit arrachées ! Le Christ est vaincu, son empire est détruit, l’homme m’appartient sans retour. »
Ainsi parloit le prince des ténèbres : sa voix pénètre dans le gouffre
des douleurs. Les réprouvés crurent entendre de nouveau la sentence
fatale, et poussèrent des cris affreux aux milieu des flammes. Tout ce
qui restoit de démons au fond de la nuit éternelle accourut sur la terre.
L’air fut obscurci de cet essaim d’esprits immondes. Le Chérubin qui
dirige la course du soleil recula d’horreur et couvrit son front d’un
nuage sanglant ; des voix lamentables sortirent du sein des forêts ; sur
les autels des faux dieux, les idoles laissèrent échapper un effroyable
sourire : les méchants de toutes les parties du globe sentirent au même
moment un nouvel attrait vers le mal, et enfantèrent des projets de
révolutions.
Hiéroclès surtout est emporté par une ardeur irrésistible ; il veut
mettre la dernière main à son ouvrage. Tandis que Dioclétien règne
encore, l’apostat ne peut jouir d’une autorité absolue. Le sophiste
saisit donc le moment favorable, et s’adressant à Galérius, dont il
connoît les passions :
« Prince, voulez-vous régner, vous n’avez pas un instant à perdre. Auguste vient de se priver 1 de l’appui des chrétiens. En exterminant ces factieux, vous serez à couvert de la haine qu’entraîne quelquefois
une mesure sévère, puisque l’édit est donné sous le nom de l’empereur. Dioclétien est effrayé de la résolution qu’il a prise, profitez de ce
moment de crainte ; représentez au vieillard 2 qu’il est temps pour lui de goûter le repos et de laisser à un héros plus jeune le soin d’exécuter des ordres d’où dépend le salut de l’empire. Vous nommerez des
césars de votre choix ; vous ferez régner la sagesse : le présent vous
devra son bonheur, et les siècles futurs retentiront de vos vertus.
Galérius approuva le zèle d’Hiéroclès ; il appela le lâche conseiller
son digne ami, son fidèle ministre. Tous les favoris de César applaudirent, même Publius, qui, rival de la faveur de l’apostat 3, ne cherchoit que le moyen de le perdre ; mais, en habile courtisan, il se
garda bien de s’opposer à un crime qui flattoit l’ambition de Galérius.
Préfet de Rome, il se chargea de gagner les prétoriens et les légions
campées au Champ de Mars.
Galérius se rend au palais des Thermes. Dioclétien étoit enfermé
seul dans le lieu le plus reculé de sa vaste demeure. À l’instant où
l’empereur avoit prononcé l’arrêt des chrétiens, Dieu avoit prononcé
l’arrêt de l’empereur : le règne avoit fini avec la justice. Rongé de
remords et d’inquiétudes, Auguste se sentoit abandonné du ciel, et
des pensées amères occupoient son âme : tout à coup on annonce Galérius 4. Dioclétien le salue du nom de césar.
« Toujours césar 5 ! s’écrie le prince avec violence. Ne serai-je jamais que césar ? »
En même temps il ferme les portes, et s’adressant à l’empereur :
« Auguste, on vient d’afficher votre édit dans Rome, et les chrétiens
ont eu l’insolence de le déchirer 6. Je prévois que cette race impie
causera bien des maux à votre vieillesse ; souffrez que je punisse vos
ennemis, et déchargez-vous sur moi du fardeau de l’empire : votre
âge, vos longs travaux, votre santé chancelante, tout vous fait une loi
de chercher le repos. »
Dioclétien, sans paroître surpris, répliqua :
« C’est vous qui plongez ma vieillesse dans ces malheurs ; sans vous
j’aurois laissé après moi l’empire tranquille. Irai-je, après vingt années
de gloire, languir dans l’obscurité ? »
« Eh bien ! dit Galérius en fureur, si vous ne voulez renoncer à
l’empire, c’est à moi de me consulter. Depuis quinze ans je combats
les barbares sur des frontières sauvages, tandis que les autres césars
règnent en paix sur des provinces fertiles : je suis las du dernier
rang. »
« Songez-vous, répondit le vieillard, que vous êtes dans mon palais ?
Gardien de troupeaux ! tout foible que je suis, je puis encore vous faire
rentrer dans votre néant ; mais j’ai trop d’expérience pour être étonné
de l’ingratitude, et je suis trop las de gouverner les hommes pour vous
disputer ce triste honneur. Infortuné Galérius, savez-vous ce que vous
demandez ? Depuis vingt ans que je tiens les rênes de l’empire, un sommeil paisible n’a point encore fermé mes yeux ; je n’ai vu autour de
moi que bassesses, intrigues, mensonges, trahisons ; je n’emporterai
du trône que le vide des grandeurs et un profond mépris pour la race
humaine. »
« Je saurai bien, dit Galérius, me mettre à couvert de l’intrigue,
de la bassesse, du mensonge et de la trahison : je rétablirai les Frumentaires 7, que vous avez si imprudemment supprimés ; je donnerai
des fêtes à la foule, et, maître du monde, je laisserai par des choses
éclatantes une longue opinion de ma grandeur. »
« Ainsi, repartit Dioclétien 8 avec mépris, vous ferez bien rire le peuple romain. »
« Eh bien ! dit le farouche césar, si le peuple romain ne veut pas
rire, je le ferai pleurer ! Il faudra ou servir ma gloire ou mourir. J’inspirerai la terreur pour me sauver du mépris. »
« Le moyen n’est pas aussi sûr que vous le pensez, répliqua Dioclétien. Si l’humanité ne vous arrête pas, que votre propre sûreté vous
touche : un règne violent ne sauroit être long. Je ne prétends pas que
vous soyez exposé à une chute soudaine, mais il y a dans les principes
des choses un certain degré de mal que la nature ne peut passer. On
voit bientôt, quelle qu’en soit la cause, disparoître les éléments de ce
mal. De tous les mauvais princes, Tibère seul a paru longtemps au
timon de l’État ; mais Tibère ne fut violent que dans les dernières
années de sa vie. »
« Tous ces discours sont inutiles, s’écria Galérius, fatigué : je ne
demande pas des leçons, mais l’empire. Vous dites que le pouvoir
souverain n’a plus d’attraits à vos yeux, laissez-le donc passer aux
mains de votre gendre. »
« Ce titre, repartit Dioclétien, ne peut vous servir auprès de moi.
Avez-vous fait le bonheur de ma fille ? Infidèle à son amour, persécuteur de la religion qu’elle aime, vous n’attendez peut-être que ma
retraite pour exiler Valérie sur quelque rivage désert. Et voilà comme
vous m’avez payé de mes bienfaits ! Mais je serai vengé : je vous laisse
ce pouvoir que vous voulez m’arracher au bord de ma tombe. Je ne
cède point à vos menaces, mais j’obéis à une voix du ciel qui me dit
que le temps des grandeurs est passé. Je vous le donne, ce lambeau de pourpre qui n’est plus pour moi qu’un linceul funèbre : avec lui je
vous fais le présent de tous les soucis du trône. Gouvernez un monde
qui se dissout, où mille principes de mort germent de tous les côtés ;
guérissez des mœurs corrompues ; accordez des religions qui se combattent ; faites disparoître un esprit de sophisme qui ronge jusqu’aux
entrailles de la société ; repoussez dans leurs forêts des barbares qui
tôt ou tard dévoreront l’empire romain. Je pars : je vous verrai, de
mon jardin de Salone, devenir l’exécration de l’univers. Vous-même,
fils ingrat, vous ne mourrez point sans être la victime 9 de l’ingratitude de vos fils. Régnez donc ; hâtez la fin de cet État dont j’ai retardé la
chute de quelques instants. Vous êtes de la race de ces princes qui
paroissent sur la terre à l’époque des grandes révolutions, lorsque les
familles et les royaumes se perdent par la volonté des dieux. »
Ainsi le sort de l’empire se décidoit dans le palais de Dioclétien : les
chrétiens délibéroient entre eux sur les tribulations de l’Église. Eudore
étoit l’âme de tous leurs conseils. L’édit, publié 10 au son des trompettes, ordonnoit de brûler les livres saints et d’abattre les églises ; il
déclaroit les chrétiens infâmes ; il les privoit des droits de citoyen ; il
défendoit aux magistrats de recevoir leurs plaintes pour cause de
mauvais traitements, de vol, de rapt et d’adultère ; il autorisoit toutes
sortes de personnes à les dénoncer, soumettoit aux tortures et condamnoit à la mort quiconque refusoit de sacrifier aux dieux.
Cet édit sanguinaire, dicté par Hiéroclès, laissoit un libre cours aux
crimes du disciple des sages, et menaçoit les fidèles d’une entière destruction. Chacun, selon son caractère, se préparoit à fuir ou à combattre.
Ceux qui craignoient de succomber dans les tourments s’exiloient
chez les barbares ; plusieurs se retiroiont dans les bois et les lieux
déserts ; on voyoit les fidèles s’embrasser dans les rues, et se dire un
tendre adieu en se félicitant de souffrir pour Jésus-Christ. De vénérables confesseurs, échappés aux persécutions précédentes, se mêloient
à la foule pour encourager la foiblesse ou modérer l’ardeur du zèle.
Les femmes, les enfants et les jeunes hommes entouroient les vieillards qui rappeloient les exemples donnés par les plus fameux martyrs :
Laurent de l’Église romaine 11, exposé sur des charbons ardents ; Vincent de Saragosse, s’entretenant dans la prison avec les anges ; Eulalie de Mérida, Pélagie d’Antioche, dont la mère et les sœurs se noyèrent
en se tenant embrassées ; Félicité et Perpétue combattant dans l’amphithéâtre de Carthage ; Théodote et les sept vierges d’Ancyre ; les deux
jeunes époux ensevelis dans des tombes différentes, et qui se trouvèrent réunis dans le même cercueil. Ainsi parloient les vieillards ; et les évêques cachoient les livres saints ; et les prêtres renfermoient le
viatique 12 dans des boîtes à double fond ; on rouvroit les catacombes les plus solitaires et les plus ignorées, afin de remplacer les églises
dont on alloit être privé ; on nommoit les diacres 13 qui devoient se déguiser pour porter des secours aux martyrs au fond des mines, dans
les prisons et sur le chevalet ; on apprêtoit le lin et le baume comme
à la veille d’un grand combat ; on payoit ses dettes, on se réconcilioit
avec ses ennemis. Toutes ces choses se faisoient sans bruit, sans ostentation, sans tumulte ; l’Église se préparoit à souffrir avec simplicité ;
comme la fille de Jephté, elle ne demandoit à son père qu’un moment
pour pleurer son sacrifice sur la montagne.
Les soldats chrétiens répandus dans les légions viennent avertir
Eudore qu’un nouveau complot est près d’éclater, que l’on fait au nom
de Galérius des largesses à l’armée, que les troupes doivent s’assembler le lendemain au Champ de Mars, et que l’on parle de l’abdication de l’empereur.
Le fils de Lasthénès se fait mieux instruire : ensuite il vole à Tibur,
demeure accoutumée de Constantin. Ce prince habitoit 14, loin des
pièges de la cour, une petite retraite au-dessus de la cascade de l’Anio,
tout auprès des temples de Vesta et de la Sibylle. Les maisons d’Horace
et de Properce se montroient abandonnées sur les bords du fleuve,
parmi des bois d’oliviers devenus sauvages. Le riant Tibur, qui tant
de fois inspira la muse latine, n’offroit plus que des monuments de
plaisirs détruits et des tombeaux de tous les siècles. En vain l’on cherchoit sur les coteaux de Lucrétile le souvenir du poëte voluptueux qui
renfermoit dans un espace étroit ses longues espérances, et consacroit
du vin et des fleurs au génie qui nous rappelle la brièveté de nos
jours.
Tout à coup, au milieu de la nuit, on annonce à Constantin l’arrivée d’Eudore ; le prince se lève, prend son ami par la main et le conduit sur une terrasse qui, circulant au pied du temple de Vesta, dominoit la chute de l’Anio. Le ciel étoit couvert de nuages, l’obscurité profonde ; le vent gémissoit dans les colonnes du temple, une voix
triste s’élevoit dans l’air ; on croyoit entendre par intervalles le mugissement de l’antre de la sibylle, ou ces paroles funèbres que les chrétiens psalmodient pour les morts.
« Fils de César, dit Eudore, non-seulement on va massacrer les chrétiens, mais Dioclétien remet le sceptre à Galérius. C’est demain, au
Champ de Mars, en présence des légions, que se passera cette grande
scène. Vous ne serez point appelé au partage 15 de la puissance ; vos crimes sont votre gloire, celle de votre père, et votre penchant pour une religion divine. Daïa, ce pâtre, fils de la sœur de Galérius, et
Sévère le soldat, tels sont les césars que l’on réserve au peuple
romain. Dioclétien désiroit vous nommer, mais vous avez été rejeté
avec menace. Prince, cher espoir de l’Église et du monde, il faut céder
à l’orage. Galérius vous craint, et il en veut à vos jours. Demain, aussitôt que votre sort sera connu, vous fuirez vers votre père, tout sera
préparé pour votre départ. Vous aurez soin, à chaque mansion, de
faire mutiler 16 les chevaux derrière vous, afin qu’on ne puisse vous poursuivre. Vous attendrez auprès de Constance le moment de sauver
les chrétiens et l’empire ; et quand il en sera temps, ces Gaulois
qui ont déjà vu de près le Capitole vous en ouvriront le chemin. »
Constantin reste un moment en silence : mille pensées violentes
s’élèvent dans son cœur. Indigné des outrages qu’on lui prépare,
animé de l’espoir de venger le sang des justes, peut-être touché de
l’éclat d’un trône, qui tente toujours les grandes âmes, il ne se peut
résoudre à la fuite ; son respect, sa reconnoissance pour Dioclétien,
arrêtoient seuls son ardeur ; la nouvelle de l’abdication de ce prince a
brisé tous les liens qui retenoient le fils de Constance : il veut aller
soulever les légions au Champ de Mars ; il ne respire que la vengeance
et les combats. Tel, dans les déserts de l’Arabie 17, on voit un coursier attaché au milieu d’un sable brûlant ; pour trouver un peu d’ombre
contre les ardeurs du soleil, il baisse et cache sa tête entre ses jambes
rapides ; ses crins descendent épars ; il laisse tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître. Mais ses pieds sont-il dégagés
des entraves, il frémit, il dévore la terre ; la trompette sonne, il dit :
« Allons ! »
Eudore calme les transports guerriers de Constantin.
« Les légions sont vendues, lui dit-il, tous vos pas sont surveillés, et
vous tenteriez une entreprise qui précipiteroit l’empire dans des maux
incalculables. Fils de Constance, vous régnerez un jour sur le monde
et les hommes vous devront leur bonheur ; mais Dieu retient encore
entre ses mains votre couronne, et il vient éprouver son Église. »
« Eh bien ! dit le jeune prince avec une touchante vivacité, vous
m’accompagnerez dans les Gaules, et nous marcherons ensemble à
Rome, à la tête de ces soldats tant de fois témoins de votre valeur. »
« Prince, répond Eudore d’une voix émue, nos obligations ne sont
pas les mêmes : vous vous devez à la terre pour le ciel, je me dois au
ciel pour la terre ; votre devoir est de partir, le mien de rester. La
jalousie que j’ai inspirée à Hiéroclès a sans doute précipité le sort des
chrétiens : ma fortune, mes conseils, ma vie leur appartiennent ; je ne
puis quitter un champ de bataille où j’ai appelé l’ennemi ; mon épouse et son père réclament aussi ma présence en Orient. Enfin, s’il faut des
exemples de fermeté à mes frères, Dieu m’accordera peut-être les
vertus qui me manquent. »
Dans ce moment une flamme surnaturelle vient éclairer au bord
de l’Anio les tombes de Symphorose 18 et de ses sent enfants martyrs.
« Voyez, s’écrie Eudore en montrant à Constantin le monument
sacré, voyez quelle force Dieu peut inspirer, quand il lui plaît, à des
femmes et à des enfants ! Combien ces cendres me paroissent plus
illustres que la dépouille des Romains fameux qui reposent ici ! Prince,
ne me ravissez point la gloire d’une semblable destinée ; permettez-moi
seulement de nous jurer par le tombeau de ces saints une fidélité qui
n’aura de terme que mes jours. »
À ces mots, le fils de Lasthénès voulut s’incliner avec respect sur la
main qui devoit porter le sceptre du monde, mais Constantin se jette
au cou d’Eudore, et presse longtemps dans ses bras un ami si noble et
si magnanime.
Le prince demande son char : il y monte avec Eudore ; ils roulent,
à travers les ombres, le long des portiques déserts du temple d’Hercule. L’Anio retentissoit dans les débris du palais de Mécène. Le descendant de Philopœmen et l’héritier de César réfléchissoient en silence
sur le destin des hommes et des empires. Là s’étendoit cette forêt
d’Albunée où les rois du Latium consultoient des dieux champêtres ;
là vivoient les peuples agrestes du mont Socrate et des vallons d’Utique ; là fut le berceau de ces Sabines qui, courant échevelées entre les
armées de Tatius et de Romulus, disoient aux uns : « Vous êtes nos
fils et nos époux, » et aux autres : « Vous êtes nos frères et nos pères. »
Le chantre de Lalagé et le ministre d’Auguste les remplacèrent sur
ces bords que devoit venir fouler à son tour la reine descendue du
trône de Palmyre. Le char passe rapidement la villa de Brutus, les
jardins d’Adrien, et s’arrête à la tombe de la famille Plotia. Eudore se
sépara de Constantin au pied de cette tour funèbre, et rentra dans
Rome par un sentier désert, afin de préparer la fuite du prince. Constantin, dévorant mal ses soucis et cachant à peine sa colère, prit le chemin du palais des Thermes.
L’attaque de Galérius avoit été si brusque et la résolution de Dioclétien si prompte, que le fils de Constance, occupé tout entier du sort
des chrétiens, s’étoit laissé surprendre par son ennemi. Il savoit bien
que depuis longtemps César cherchoit à forcer Auguste à quitter l’empire ; mais, ou trompé ou trahi, il avoit cru cette catastrophe encore
assez éloignée. Il voulut pénétrer chez Dioclétien ; déjà tout étoit changé avec la fortune. Un officier de Galérius refusa l’entrée du
palais au jeune prince, en lui disant d’une voix menaçante :
« L’empereur vous ordonne de vous rendre au camp des légions. »
À l’extrémité du Champ de Mars, au pied du tombeau d’Octave,
s’élevoit un tribunal de gazon 19 surmonté d’une colonne qui portoit
une statue de Jupiter. C’étoit à ce tribunal que Dioclétien devoit
paroître au lever de l’aurore, pour abdiquer la pourpre au milieu des
soldats sous les armes. Depuis le jour où Sylla se dépouilla de la dictature, jamais plus grand spectacle n’avoit frappé les regards des
Romains. La curiosité, la crainte, l’espoir, avoient conduit au Champ
de Mars une foule immense. Toutes les passions, émues à l’approche
du règne nouveau, attendoient l’issue de cette scène extraordinaire.
Quels seront les augustes ? quels seront les césars ? Les courtisans
dressoient au hasard des autels aux dieux inconnus ; ils auroient craint
de blesser, même en pensée, le pouvoir qui n’existoit pas encore. Ils
adoroient le néant d’où la servitude alloit sortir ; ils s’épuisoient à
deviner quelle seroit la passion du prince à venir, afin de se pourvoir
promptement de la bassesse qui seroit le plus en faveur sous ce règne.
Tandis que les méchants pensoient à montrer leurs vices, les bons songeoient à cacher leurs vertus. Le peuple seul, avec une indifférence
stupide, venoit voir les soldats étrangers lui nommer des maîtres, aux
mêmes lieux où ce peuple libre donnoit jadis son suffrage pour l’élection de ses magistrats.
Dioclétien parut bientôt au tribunal. Les légions firent silence, et
l’empereur prenant la parole :
« Soldats, mon âge m’oblige de remettre le pouvoir souverain à
Galérius et de créer de nouveaux césars. »
À ces mots tous les yeux se tournent vers Constantin, qui venoit
d’arriver. Mais tout à coup Dioclétien proclame césars Daïa et Sévère.
On demeure interdit ; on se demande quel est ce Daïa et si Constantin
a changé de nom. Alors Galérius, repoussant de la main le fils de
Constance, saisit Daïa par le bras, et le présente aux légions. L’empereur se dépouille de son manteau de pourpre, et le jette sur les
épaules du jeune pâtre. Il donne en même temps à Galérius son poignard, symbole de la puissance absolue sur la vie des citoyens.
Dioclétien, redevenu Dioclès, descend de son tribunal, monte sur
son char, traverse Rome sans proférer un mot, sans regarder son
palais, sans tourner la tête ; et, prenant le chemin de Salone sa patrie,
il laisse l’univers entre l’admiration du règne qui finit et la terreur
qui commence.
Tandis que les soldats saluoient le nouvel auguste et le nouveau césar, Eudore se glisse dans la foule, et parvient jusqu’à Constantin.
Ce prince flottoit encore indécis entre l’étonnement, l’indignation et
la douleur.
« Fils de Constance, lui dit Eudore à voix basse, que faites-vous ?
Vous connoissez votre sort ; le tribun des prétoriens a déjà l’ordre de
vous arrêter : suivez-moi, ou vous êtes perdu. »
Il entraîne l’héritier de l’empire ; ils arrivent hors des portes de
Rome, en un lieu désert, où Constantin bâtit depuis la basilique de
Sainte-Croix.
Là, quelques serviteurs attendoient le prince fugitif ; il veut encore,
en fondant en larmes, engager Eudore à se sauver avec lui, mais le
martyr en espérance demeure inflexible, et supplie le fils d’Hélène de
s’éloigner. Déjà l’on entendoit le bruit des soldats qui cherchoient
Constantin. Eudore adresse cette prière à l’Éternel :
« Grand Dieu, si tu réserves ce prince pour régner sur ton peuple,
force ce nouveau David 20 à se cacher devant Saül, et daigne lui montrer le chemin du désert de Zéila ! »
Aussitôt le tonnerre gronde sous un ciel serein, la foudre frappe les
remparts de Rome, un ange trace une voie lumineuse dans l’occident.
Constantin obéit aux ordres du ciel : il embrasse son ami, et s’élance
sur son coursier. Il fuit ; Eudore lui crie :
« Souvenez-vous de moi quand je ne serai plus ! Prince, servez de
protecteur et de père à Cymodocée ! »
Vœux inutiles ! Constantin disparoît 21. Eudore, abandonné, sans
protecteur, reste seul chargé de la colère de l’empereur, de la haine
d’un rival, devenu premier ministre, de la destinée des fidèles, et pour
ainsi dire de tout le poids de la persécution. Dès le soir même,
dénoncé comme chrétien par un esclave d’Hiéroclès, il est plongé dans
les cachots.
Satan, Astarté, l’esprit de la fausse sagesse, poussent tous trois un cri
de triomphe dans les airs, et livrent le monde au démon de l’homicide.
Lorsque cet ange furieux, quittant le séjour des douleurs, contriste
la terre par sa présence, il fait sa résidence ordinaire non loin de Carthage, dans les ruines d’un temple où l’on brûloit jadis en son honneur
des victimes humaines. Des hydres aux regards funestes, des dragons
semblables 22 à celui qui combattit l’armée entière de Caton, des
monstres inconnus 23 tels que l’Afrique en engendre chaque année,
les fléaux de l’Égypte, les vents empoisonnés, les maladies, les guerres
civiles, les lois injustes qui dépeuplent la terre, la tyrannie qui la
ravage, rampent aux pieds du démon de l’homicide. Il se réveille au
cri de Satan ; il s’envole du milieu des débris, en hissant après lui un long tourbillon de poussière ; il franchit la mer : il arrive en Italie.
Enveloppé dans un nuage ardent, il s’arrête au-dessus de Rome. D’une
main il élève une torche et de l’autre un glaive : tel autrefois il donna
le signal du carnage, lorsque le premier Hérode fit massacrer les
enfants d’Israel.
Ah ! si la Muse sainte soutenoit mon génie, si elle m’accordoit un
moment le chant du cygne ou la langue dorée du poëte, qu’il me seroit
aisé de redire dans un touchant langage les malheurs de la persécution ! Je me souviendrois de ma patrie : en peignant les maux des
Romains, je peindrois les maux des François. Salut, épouse de Jésus-Christ, Église affligée, mais triomphante ! Et nous aussi, nous vous
avons vue sur l’échafaud et dans les catacombes. Mais c’est en vain
qu’on vous tourmente, les portes de l’enfer ne prévaudront point contre vous ; dans vos plus grandes douleurs, vous apercevez toujours sur
la montagne les pieds de celui qui vient vous annoncer la paix ; vous
n’avez pas besoin de la lumière du soleil, parce que c’est la lumière
de Dieu qui vous éclaire : c’est pourquoi vous brillez dans les cachots.
La beauté du Basan et du Carmel s’efface, les fleurs du Liban se flétrissent ; vous seule restez toujours belle !
La persécution s’étend dans un moment 24 des bords du Tibre aux
extrémités de l’empire. De toutes parts on entend les églises s’écrouler
sous les mains des soldats ; les magistrats, dispersés dans les temples
et dans les tribunaux, forcent la multitude à sacrifier ; quiconque
refuse d’adorer les dieux est jugé et livré aux bourreaux ; les prisons
regorgent de victimes ; les chemins sont couverts de troupeaux
d’hommes mutilés, qu’on envoie mourir au fond des mines ou des
travaux publics. Les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix,
les bêtes féroces, déchirent les tendres enfants avec leur mère ; ici l’on
suspend par le pied des femmes nues à des poteaux, et on les laisse
expirer dans ce supplice honteux et cruel ; là on attache les membres
du martyr à deux arbres rapprochés de force : les arbres en se redressant emportent les lambeaux de la victime. Chaque province a son
supplice particulier ; le feu lent en Mésopotamie, la roue dans le Pont,
la hache en Arabie, le plomb fondu en Cappadoce. Souvent au milieu
des tourments on apaise la soif du confesseur, et on lui jette de l’eau
au visage, dans la crainte que l’ardeur de la fièvre ne hâte sa mort.
Quelquefois, fatigué de brûler séparément les fidèles, on les précipite
en foule dans le bûcher : leurs os sont réduits en poudre et jetés au
vent avec leurs cendres.
Galérius trouvoit ses délices dans ces tourments ; il fait venir à
grands frais des ours d’une taille prodigieuse et aussi féroces que lui. Ces bêtes ont chacune un nom terrible. Pendant ses repas, le successeur du sage Dioclétien leur fait jeter des hommes à dévorer. Le gouvernement de ce monstre avare et débauché, en répandant le trouble
dans les provinces, augmente encore l’activité de la persécution. Les
villes sont soumises à des juges militaires, sans connoissances et sans
lettres, qui ne savent que donner la mort. Des commissaires font les
recherches les plus rigoureuses sur les biens et les propriétés des
sujets : on mesure les terres, on compte les vignes et les arbres, on
tient registre des troupeaux. Tous les citoyens de l’empire sont obligés
de s’inscrire dans le livre du cens, devenu un livre de proscription. De
crainte qu’on ne dérobe quelque partie de sa fortune à l’avidité de
l’empereur, on force, par la violence des supplices, les enfants à
déposer contre leurs pères, les esclaves contre leurs maîtres, les
femmes contre leurs maris. Souvent les bourreaux contraignent des
malheureux à s’accuser eux-mêmes et à s’attribuer des richesses qu’ils
n’ont pas. Ni la caducité ni la maladie ne sont une excuse pour se
dispenser de se rendre aux ordres de l’exacteur ; on fait comparoître
la douleur même et l’infirmité ; afin d’envelopper tout le monde dans
des lois tyranniques, on ajoute des années à l’enfance, on en retranche
à la vieillesse : la mort d’un homme n’ôte rien au trésor de Galérius,
et l’empereur partage la proie avec le tombeau : cet homme rayé du
nombre des humains n’est point effacé du rôle du cens, et il continue
de payer pour avoir eu le malheur de vivre. Les pauvres, de qui l’on
ne pouvoit rien exiger, sembloient seuls à l’abri des violences par leur
propre misère ; mais ils ne sont point à l’abri de la pitié dérisoire du
tyran : Galérius les fait entasser dans des barques, et jeter ensuite au
fond de la mer, afin de les guérir de leurs maux.
Il ne manquoit aux chrétiens qu’un genre d’outrages, et Hiéroclès
ne voulut pas le leur épargner. Au milieu des prêtres égorgés sur le
corps de Jésus-Christ percé de coups, le disciple des sages publia 25 généreusement deux livres de blasphèmes contre le Dieu qu’il avoit
lui-même adoré, et qui fut le Dieu de sa mère : tant l’orgueil de l’impie
est à la fois lâche et féroce ! Infatigable dans sa haine et dans son
amour, l’apostat attendoit avec impatience le moment où la fille d’Homère viendroit orner son triomphe. Il suspendoit exprès le supplice de
son rival, afin que l’espoir de sauver la vie de ce rival aimé fût une
tentation pour la vierge de Messénie.
« J’emploierai, disoit-il en lui-même 26 avec un mélange de honte,
de désespoir et de joie, j’emploierai ce dernier moyen de vaincre la
résistance d’une insolente beauté ; je la verrai tomber dans mes bras
pour racheter les jours d’Eudore ; comblant ensuite ma double vengeance, je lui montrerai mon rival entre les mains des bourreaux, et
ce chrétien apprendra en mourant que son épouse est déshonorée. »
Enivré de son pouvoir, Hiéroclès ne peut gouverner ses passions.
Cet impie qui renioit l’Éternel 27, par une contradiction déplorable, croyoit au génie du mal et à tous les secrets de la magie.
Il y avoit à Rome un Hébreu 28 déserteur de la foi de ses pères : il
vivoit parmi les sépulcres, et la voix du peuple l’accusoit d’entretenir
un commerce secret avec l’enfer. Cet homme faisoit sa demeure accoutumée dans les souterrains du palais en ruine de Néron. Hiéroclès
charge un de ses confidents d’aller trouver au milieu de la nuit l’infâme Israélite. L’esclave, instruit de ce qu’il doit demander, part, et à
travers des décombres descend au fond du souterrain. Il aperçoit un
vieillard couvert de lambeaux, réchauffant ses mains à un feu d’ossements humains.
« Vieillard, dit l’esclave tremblant d’épouvante, peux-tu transporter
dans un moment de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée au
pouvoir d’Hiéroclès ? Reçois cet or, et parle sans crainte. »
L’éclat de l’or et le nom de Jérusalem arrachent un sourire affreux
à l’Israélite.
« Mon fils, dit-il, je connois ton maître : il n’y a rien que je ne
tente pour le satisfaire ; je vais interroger l’abîme. »
Il dit, et creuse la terre, il découvre l’urne sanglante 29 qui renfermoit les restes de Néron ; des plaintes s’échappoient de cette urne. Le
magicien répand sur un autel de fer les cendres du premier persécuteur des chrétiens. Trois fois il se tourne vers l’Orient, trois fois il
frappe dans ses mains, trois fois il ouvre la Bible profanée. Il prononce
des mots mystérieux, et du sein des ombres il évoque le démon des
tyrans. Dieu permet à l’enfer de répondre ; le feu qui brûloit la dépouille
des morts s’éteint ; la terre tremble ; la frayeur pénètre jusqu’aux os 30 de l’esclave ; le poil de sa chair se hérisse : un esprit se présente devant lui ; il voit quelqu’un dont il ne connoît pas le visage ; il entend une
voix foible comme un petit souffle.
« Pourquoi, dit l’Hébreu, as-tu tardé si longtemps à venir ? Dis-moi,
peux-tu transporter de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée à
son maître ? »
« Je ne le puis, répondit l’esprit de ténèbres : Marie défend cette
chrétienne contre ma puissance ; mais, si tu le veux, je porterai dans
un instant en Syrie l’édit de la persécution et les ordres d’Hiéroclès. »
L’esclave accepte la proposition de l’enfer, et se hâte d’aller rendre
compte de son message à l’impatient Hiéroclès. Transformé en messager rapide, l’esprit de ténèbres descend à Jérusalem, chez le centurion qui devoit réclamer Cymodocée. Il le presse, au nom du ministre
de Galérius, de remplir promptement sa mission, et il remet l’édit
fatal au gouverneur de la cité de David : aussitôt les portes des saints
lieux sont fermées, et les soldats dispersent les fidèles. En vain l’épouse
de Constance veut protéger les chrétiens ; Constantin fugitif, Galérius
triomphant, changent en un moment la fortune d’Hélène : pour les
souverains, la prospérité est mère de l’obéissance ; le malheur des rois
délie les sujets du serment de fidélité.
C’étoit l’heure où le sommeil fermoit les yeux 31 des mortels ; l’oiseau reposoit dans son nid, et le troupeau dans la vallée ; les travaux étoient
suspendus ; à peine la mère de famille tournoit encore ses fuseaux
près des feux assoupis de son humble foyer : Cymodocée, après avoir
longtemps prié pour son époux et pour son père, s’étoit endormie.
Démodocus lui apparoît au milieu d’un songe. Sa barbe étoit négligée 32 ; de larges pleurs tomboient de ses yeux ; il agitoit lentement son sceptre augural, et de profonds soupirs échappoient de sa poitrine. Cymodocée
croyoit lui adresser ces paroles :
« Ô mon père, comment as-tu si longtemps abandonné ta fille ! Où
est Eudore ? Vient-il réclamer la foi jurée ? Pourquoi ces pleurs qui baignent ton visage ? Ne veux-tu pas presser ta Cymodocée sur ton cœur ? »
Le fantôme :
« Fuis, ma fille 33, fuis ! Les flammes t’environnent ; Hiéroclès te
poursuit. Les dieux que tu as abandonnés te livrent à sa puissance.
Ton nouveau Dieu triomphera ; mais que de larmes il fera verser à ton
père ! »
Le spectre s’évanouit, et emporte le flambeau que Cymodocée reçut
à l’autel le jour de son union avec Eudore : Cymodocée se réveille. La
lueur d’un incendie rougissoit les murs de son appartement et les
voiles de son lit. Elle se lève ; elle aperçoit l’église du Saint-Sépulcre
embrasée. Les flammes, parmi des tourbillons de fumée, montoient
jusqu’au ciel, et réfléchissoient une lumière sanglante sur les ruines
de Jérusalem et les montagnes de la Judée.
Depuis que la nouvelle de la persécution s’étoit répandue en Syrie,
Cymodocée n’avoit plus quitté la princesse Hélène ; renfermée dans un
oratoire, avec les autres femmes chrétiennes, elle soupiroit les malheurs
de la nouvelle Sion. Le ministre d’Hiéroclès, désespérant de rencontrer la jeune catéchumène, et n’osant, par un reste de respect, violer
l’asile de l’épouse d’un césar, avoit mis le feu au Saint-Sépulcre. Le
palais d’Hélène touchoit à l’édifice sacré ; le centurion espéroit forcer
ainsi Cymodocée à sortir de son inviolable asile, et il l’attendoit avec
des soldats pour la saisir au milieu du tumulte.
Dorothée voit démêlé ces complots ; il s’ouvre un passage à travers
les murs croulants et les poutres embrasées qui tombent de toutes
parts, il pénètre dans le palais d’Hélène. Déjà les galeries étoient
désertes 34, seulement quelques femmes éperdues étoient rassemblées
dans une cour intérieure, autour d’un autel des rois de Juda. Il rencontre Cymodocée, qui cherchoit vainement sa nourrice : elle ne devoit
plus la revoir. Euryméduse, votre sort 35 est resté inconnu.
« Fuyons, dit Dorothée à la fille de Démodocus, Hélène même ne
vous pourroit sauver ; vos ennemis vous arracheroient de ses bras ; je
connois une porte secrète, et un souterrain qui nous conduira hors
des murs de Jérusalem : la Providence fera le reste. »
À l’extrémité du palais, du côté de la montagne de Sion, s’ouvroit
une porte cachée qui conduisoit au Calvaire : c’étoit par là qu’Hélène
se déroboit aux hommages des peuples lorsqu’elle alloit prier aux pieds
de la croix. Dorothée, suivi de Cymodocée, entr’ouvre doucement cette
porte ; il avance la tête, et n’aperçoit rien au dehors. Il prend la main
de Cymodocée : ils sortent du palais. Tantôt ils se glissent lentement
au travers des ruines, tantôt ils précipitent leurs pas dans des lieux
moins embarrassés ; quelquefois ils entendent marcher sur leurs
traces, et ils se cachent parmi des débris, quelquefois ils sont arrêtés
par l’éclat des armes d’un soldat qui rôde au milieu des ténèbres. Le
bruit de l’incendie et les clameurs confuses de la foule s’élèvent au
loin derrière eux ; ils franchissent la vallée déserte qui sépare la colline du Calvaire de la montagne de Sion.
Dans les flancs de cette montagne s’ouvroit une route inconnue :
l’entrée en étoit fermée par des buissons d’aloès et des racines d’oliviers sauvages. Dorothée écarte ces obstacles, et pénètre dans le souterrain : il frappe les veines d’un caillou, allume une branche de cyprès, et à la clarté de cette torche il s’enfonce sous des voûtes ténébreuses avec Cymodocée. David avoit jadis pleuré son péché dans ces
lieux : de toutes parts on voyoit sur les murs des vers écrits de la main
du monarque pénitent, lorsqu’il versa ses larmes immortelles. Sa
tombe occupoit le milieu du souterrain, et portoit encore gravées sur
sa base une houlette, une harpe et une couronne. La terreur du présent, les souvenirs du passé, cette montagne dont le sommet vit le sacrifice d’Abraham et dont les flancs gardent le cercueil du roi-prophète, tout agitoit le cœur des deux chrétiens ; ils sortent bientôt de ces détours, et se trouvent au milieu des montagnes, dans le chemin
de Bethléem ; ils traversent les champs silencieux de Rama, où Rachel
ne voulut point être consolée, et viennent se reposer au berceau du
Messie.
Bethléem étoit entièrement désert : les chrétiens avoient été dispersés. Cymodocée et son guide entrent dans la Crèche : ils admirent cette
grotte où le Roi des cieux voulut naître, où les anges, les bergers et les
mages le vinrent adorer, où toute la terre doit un jour apporter ses
hommages. Des offrandes, laissées dans ce lieu par les pasteurs de la
Judée, nourrirent abondamment les deux infortunés. Cymodocée versoit des larmes de tendresse. Les miracles du berceau de Jésus parloient
à son cœur.
« C’est donc là, disoit-elle, que l’Enfant divin a souri à sa divine Mère !
Ô Marie, protégez Cymodocée ! Comme vous, elle est fugitive à Bethléem ! »
La fille de Démodocus remercioit ensuite le généreux Dorothée, qui
s’exposoit pour elle à tant de fatigues et de périls.
« Je suis un vieux chrétien, répondit l’homme éprouvé : les tribulations font ma joie. »
Dorothée se prosternoit devant la crèche.
« Père des miséricordes, disoit-il, prenez pitié de nous, et souvenez-vous que votre Fils offrit en ces lieux ses premiers pleurs pour le salut
des hommes ! »
Le soleil approche de la fin de son cours. Dorothée sort avec la fille
de Démodocus, dans l’espoir de rencontrer quelque berger ; il aperçoit
un homme 36 qui descendoit de la montagne d’Engaddi : une ceinture
de joncs étoit nouée autour de ses reins ; sa barbe et ses cheveux croissoient en désordre ; ses épaules étoient chargées d’une corbeille pleine
de sable qu’il portoit péniblement à l’entrée d’une grotte. Aussitôt
qu’il découvre les voyageurs, il jette son fardeau, et fixant sur eux des
regards indignés :
« Délices de Rome, s’écrie-t-il, venez-vous me troubler jusque dans
le désert ? Évanouissez-vous ! Armé de la pénitence, je découvre vos
piéges et je me ris de vos efforts. »
Il dit, et, comme l’aigle marin qui plonge au fond des eaux, il
s’élance dans la grotte. Dorothée reconnoît un chrétien ; il s’avance et
parle à travers l’ouverture du rocher :
« Nous sommes des chrétiens fugitifs : daignez nous donner l’hospitalité. »
« Non, non, s’écrie le solitaire, cette femme est trop belle pour être
une simple fille des hommes. »
« Cette femme, reprit Dorothée, est une catéchumène qui fait l’apprentissage des pleurs que Jésus-Christ demande à ses servantes. Elle
est Grecque, elle se nomme Cymodocée : elle est fiancée à Eudore,
défenseur des chrétiens, dont le nom sera peut-être parvenu jusqu’à
vous ; je suis Dorothée, premier officier de Dioclétien. »
Le solitaire s’élance hors de la grotte comme un athlète qui, le front
ceint d’une couronne d’olivier, paroît tout à coup aux jeux d’Olympie.
« Entrez dans ma grotte, s’écrie-t-il, épouse de mon ami ! »
Le solitaire se nomme. Cymodocée reconnoît cet ami d’Eudore qui
s’entretenoit avec lui au tombeau de Scipion. Dorothée, qui avoit connu
Jérôme à la cour, contemple avec étonnement cet anachorète, exténué
de veilles et d’austérités, jadis brillant disciple d’Épicure. Il le suit au
fond de son antre ; on n’y voyoit que la Bible, une tête de mort et
quelques feuilles éparses de la tradition des Livres saints. Bientôt tout
est éclairci entre les deux chrétiens et la jeune pèlerine. Mille souvenirs les attendrissent, mille histoires touchantes font couler leurs
pleurs : ainsi des ruisseaux, descendus de diverses montagnes, mêlent
leurs eaux dans une même vallée.
« Mes erreurs, dit Jérôme, ont amené ma pénitence, et désormais
je ne sortirai plus de Bethléem. Le berceau du Sauveur sera ma
tombe. »
L’anachorète demande ensuite à Dorothée ce qu’il veut faire.
« J’irai, répond Dorothée, chercher quelques amis à Joppé… »
« Quoi ! dit Jérôme en l’interrompant, vous êtes malheureux, et
vous comptez sur des amis ! Un Moabite descend de ses rochers pour
aller à Jéricho. C’étoit au printemps ; l’air étoit frais et serein. Le
Moabite n’étoit point altéré : il trouve des torrents pleins d’eau à
chaque pas. Il revient chez lui dans la saison des orages, sous les
feux dévorants de l’été : la soif consume le Moabite ; il cherche quelques gouttes de cette eau qu’il avoit vue dans les montagnes : tous
les torrents sont desséchés ! »
Jérôme demeure quelque temps en silence, ensuite il s’écrie :
« Ô grande destinée ! Eudore, tu es donc le défenseur des chrétiens ! Ô mon ami ! que pourrois-je faire pour toi ? »
Tout à coup le solitaire se lève, frappé d’une lumière surnaturelle :
« Qu’est-ce que ces craintes ? s’écrie-t-il. Femme, tu aimes et tu
fuis ! Ton époux peut-être dans ce moment confesse la foi, et tu n’es
pas là pour lui disputer la gloire du bûcher ! Crois-tu que quand il
sera monté au rang des martyrs, il te veuille recevoir sans couronne ?
Roi, il ne pourra prendre qu’une reine à ses côtés ! Fais ton devoir,
marche à Rome, va réclamer ton époux, va cueillir la palme qui doit
orner ta pompe nuptiale… Mais, que dis-je ! tu n’es pas encore au
nombre des brebis choisies. »
Le solitaire s’interrompt de nouveau ; il hésite, et bientôt il s’écrie :
« Tu seras chrétienne : ma main versera sur ton front l’eau salutaire. Le Jourdain est près d’ici : viens recevoir dans ses eaux la force qui te manque : tes jours sont exposés, il te faut mettre à l’abri de la
mort. Oui, tu es assez instruite. La persécution est la doctrine : quiconque pleure pour Jésus-Christ n’a plus rien à savoir. »
Ainsi parle Jérôme avec l’autorité d’un docteur et d’un prêtre. La
douce et timide Cymodocée répond :
« Seigneur, qu’il soit fait selon votre parole : donnez-moi le baptême. Je ne serai point une reine auprès de mon époux, je ne serai
que sa servante. Si je regrette quelque chose dans la vie, ce sera de
ne plus aller sur le mont Ithome voir les troupeaux avec mon père, de
ne pouvoir nourrir l’auteur de mes jours dans sa vieillesse, comme il
me nourrit dans mon enfance. »
Cymodocée rougit et pleura en parlant de la sorte. On reconnoissoit dans son langage les accents confus de son ancienne religion et
de sa religion nouvelle : ainsi, dans le calme d’une nuit pure, deux
harpes, suspendues au souffle d’Éole, mêlent leurs plaintes fugitives : ainsi frémissent ensemble deux lyres dont l’une laisse échapper
les tons graves du mode dorien, et l’autre les accords voluptueux de
la molle Ionie ; ainsi, dans les savanes de la Floride, deux cigognes
argentées, agitant de concert leurs ailes sonores, font entendre un
doux bruit au haut du ciel ; assis au bord de la forêt, l’Indien prête
l’oreille aux sons répandus dans les airs et croit reconnoître dans
cette harmonie la voix des âmes de ses pères.
fin du livre dix-huitième.
Livre Dix-Huitième.
Joie de l’enfer. Galérius, conseillé par Hiéroclès, force Dioclétien à abdiquer. Préparation des chrétiens au martyre. Constantin, aidé par Eudore, échappe de Rome, et fuit vers Constance. Eudore est jeté dans les cachots. Hiéroclès, premier ministre de Galérius. Persécution générale. Le démon de la tyrannie porte à Jérusalem la nouvelle de la persécution. Le centurion envoyé par Hiéroclès met le feu aux lieux saints. Dorothée sauve Cymodocée. Rencontre de Jérôme dans la grotte de Bethléem.
Depuis le jour où Satan vit la première femme porter à sa bouche le
fruit de mort, il n’avoit pas ressenti une telle joie. « Enfer, s’écrioit-il,
ouvrez vos abîmes pour recevoir les âmes que le Christ vous avoit arrachées ! Le Christ est vaincu, son empire est détruit, l’homme m’appartient sans retour. »
Ainsi parloit le prince des ténèbres : sa voix pénètre dans le gouffre
des douleurs. Les réprouvés crurent entendre de nouveau la sentence
fatale, et poussèrent des cris affreux aux milieu des flammes. Tout ce
qui restoit de démons au fond de la nuit éternelle accourut sur la terre.
L’air fut obscurci de cet essaim d’esprits immondes. Le Chérubin qui
dirige la course du soleil recula d’horreur et couvrit son front d’un
nuage sanglant ; des voix lamentables sortirent du sein des forêts ; sur
les autels des faux dieux, les idoles laissèrent échapper un effroyable
sourire : les méchants de toutes les parties du globe sentirent au même
moment un nouvel attrait vers le mal, et enfantèrent des projets de
révolutions.
Hiéroclès surtout est emporté par une ardeur irrésistible ; il veut
mettre la dernière main à son ouvrage. Tandis que Dioclétien règne
encore, l’apostat ne peut jouir d’une autorité absolue. Le sophiste
saisit donc le moment favorable, et s’adressant à Galérius, dont il
connoît les passions :
« Prince, voulez-vous régner, vous n’avez pas un instant à perdre. Auguste vient de se priver 1 de l’appui des chrétiens. En exterminant ces factieux, vous serez à couvert de la haine qu’entraîne quelquefois
une mesure sévère, puisque l’édit est donné sous le nom de l’empereur. Dioclétien est effrayé de la résolution qu’il a prise, profitez de ce
moment de crainte ; représentez au vieillard 2 qu’il est temps pour lui de goûter le repos et de laisser à un héros plus jeune le soin d’exécuter des ordres d’où dépend le salut de l’empire. Vous nommerez des
césars de votre choix ; vous ferez régner la sagesse : le présent vous
devra son bonheur, et les siècles futurs retentiront de vos vertus.
Galérius approuva le zèle d’Hiéroclès ; il appela le lâche conseiller
son digne ami, son fidèle ministre. Tous les favoris de César applaudirent, même Publius, qui, rival de la faveur de l’apostat 3, ne cherchoit que le moyen de le perdre ; mais, en habile courtisan, il se
garda bien de s’opposer à un crime qui flattoit l’ambition de Galérius.
Préfet de Rome, il se chargea de gagner les prétoriens et les légions
campées au Champ de Mars.
Galérius se rend au palais des Thermes. Dioclétien étoit enfermé
seul dans le lieu le plus reculé de sa vaste demeure. À l’instant où
l’empereur avoit prononcé l’arrêt des chrétiens, Dieu avoit prononcé
l’arrêt de l’empereur : le règne avoit fini avec la justice. Rongé de
remords et d’inquiétudes, Auguste se sentoit abandonné du ciel, et
des pensées amères occupoient son âme : tout à coup on annonce Galérius 4. Dioclétien le salue du nom de césar.
« Toujours césar 5 ! s’écrie le prince avec violence. Ne serai-je jamais que césar ? »
En même temps il ferme les portes, et s’adressant à l’empereur :
« Auguste, on vient d’afficher votre édit dans Rome, et les chrétiens
ont eu l’insolence de le déchirer 6. Je prévois que cette race impie
causera bien des maux à votre vieillesse ; souffrez que je punisse vos
ennemis, et déchargez-vous sur moi du fardeau de l’empire : votre
âge, vos longs travaux, votre santé chancelante, tout vous fait une loi
de chercher le repos. »
Dioclétien, sans paroître surpris, répliqua :
« C’est vous qui plongez ma vieillesse dans ces malheurs ; sans vous
j’aurois laissé après moi l’empire tranquille. Irai-je, après vingt années
de gloire, languir dans l’obscurité ? »
« Eh bien ! dit Galérius en fureur, si vous ne voulez renoncer à
l’empire, c’est à moi de me consulter. Depuis quinze ans je combats
les barbares sur des frontières sauvages, tandis que les autres césars
règnent en paix sur des provinces fertiles : je suis las du dernier
rang. »
« Songez-vous, répondit le vieillard, que vous êtes dans mon palais ?
Gardien de troupeaux ! tout foible que je suis, je puis encore vous faire
rentrer dans votre néant ; mais j’ai trop d’expérience pour être étonné
de l’ingratitude, et je suis trop las de gouverner les hommes pour vous
disputer ce triste honneur. Infortuné Galérius, savez-vous ce que vous
demandez ? Depuis vingt ans que je tiens les rênes de l’empire, un sommeil paisible n’a point encore fermé mes yeux ; je n’ai vu autour de
moi que bassesses, intrigues, mensonges, trahisons ; je n’emporterai
du trône que le vide des grandeurs et un profond mépris pour la race
humaine. »
« Je saurai bien, dit Galérius, me mettre à couvert de l’intrigue,
de la bassesse, du mensonge et de la trahison : je rétablirai les Frumentaires 7, que vous avez si imprudemment supprimés ; je donnerai
des fêtes à la foule, et, maître du monde, je laisserai par des choses
éclatantes une longue opinion de ma grandeur. »
« Ainsi, repartit Dioclétien 8 avec mépris, vous ferez bien rire le peuple romain. »
« Eh bien ! dit le farouche césar, si le peuple romain ne veut pas
rire, je le ferai pleurer ! Il faudra ou servir ma gloire ou mourir. J’inspirerai la terreur pour me sauver du mépris. »
« Le moyen n’est pas aussi sûr que vous le pensez, répliqua Dioclétien. Si l’humanité ne vous arrête pas, que votre propre sûreté vous
touche : un règne violent ne sauroit être long. Je ne prétends pas que
vous soyez exposé à une chute soudaine, mais il y a dans les principes
des choses un certain degré de mal que la nature ne peut passer. On
voit bientôt, quelle qu’en soit la cause, disparoître les éléments de ce
mal. De tous les mauvais princes, Tibère seul a paru longtemps au
timon de l’État ; mais Tibère ne fut violent que dans les dernières
années de sa vie. »
« Tous ces discours sont inutiles, s’écria Galérius, fatigué : je ne
demande pas des leçons, mais l’empire. Vous dites que le pouvoir
souverain n’a plus d’attraits à vos yeux, laissez-le donc passer aux
mains de votre gendre. »
« Ce titre, repartit Dioclétien, ne peut vous servir auprès de moi.
Avez-vous fait le bonheur de ma fille ? Infidèle à son amour, persécuteur de la religion qu’elle aime, vous n’attendez peut-être que ma
retraite pour exiler Valérie sur quelque rivage désert. Et voilà comme
vous m’avez payé de mes bienfaits ! Mais je serai vengé : je vous laisse
ce pouvoir que vous voulez m’arracher au bord de ma tombe. Je ne
cède point à vos menaces, mais j’obéis à une voix du ciel qui me dit
que le temps des grandeurs est passé. Je vous le donne, ce lambeau de pourpre qui n’est plus pour moi qu’un linceul funèbre : avec lui je
vous fais le présent de tous les soucis du trône. Gouvernez un monde
qui se dissout, où mille principes de mort germent de tous les côtés ;
guérissez des mœurs corrompues ; accordez des religions qui se combattent ; faites disparoître un esprit de sophisme qui ronge jusqu’aux
entrailles de la société ; repoussez dans leurs forêts des barbares qui
tôt ou tard dévoreront l’empire romain. Je pars : je vous verrai, de
mon jardin de Salone, devenir l’exécration de l’univers. Vous-même,
fils ingrat, vous ne mourrez point sans être la victime 9 de l’ingratitude de vos fils. Régnez donc ; hâtez la fin de cet État dont j’ai retardé la
chute de quelques instants. Vous êtes de la race de ces princes qui
paroissent sur la terre à l’époque des grandes révolutions, lorsque les
familles et les royaumes se perdent par la volonté des dieux. »
Ainsi le sort de l’empire se décidoit dans le palais de Dioclétien : les
chrétiens délibéroient entre eux sur les tribulations de l’Église. Eudore
étoit l’âme de tous leurs conseils. L’édit, publié 10 au son des trompettes, ordonnoit de brûler les livres saints et d’abattre les églises ; il
déclaroit les chrétiens infâmes ; il les privoit des droits de citoyen ; il
défendoit aux magistrats de recevoir leurs plaintes pour cause de
mauvais traitements, de vol, de rapt et d’adultère ; il autorisoit toutes
sortes de personnes à les dénoncer, soumettoit aux tortures et condamnoit à la mort quiconque refusoit de sacrifier aux dieux.
Cet édit sanguinaire, dicté par Hiéroclès, laissoit un libre cours aux
crimes du disciple des sages, et menaçoit les fidèles d’une entière destruction. Chacun, selon son caractère, se préparoit à fuir ou à combattre.
Ceux qui craignoient de succomber dans les tourments s’exiloient
chez les barbares ; plusieurs se retiroiont dans les bois et les lieux
déserts ; on voyoit les fidèles s’embrasser dans les rues, et se dire un
tendre adieu en se félicitant de souffrir pour Jésus-Christ. De vénérables confesseurs, échappés aux persécutions précédentes, se mêloient
à la foule pour encourager la foiblesse ou modérer l’ardeur du zèle.
Les femmes, les enfants et les jeunes hommes entouroient les vieillards qui rappeloient les exemples donnés par les plus fameux martyrs :
Laurent de l’Église romaine 11, exposé sur des charbons ardents ; Vincent de Saragosse, s’entretenant dans la prison avec les anges ; Eulalie de Mérida, Pélagie d’Antioche, dont la mère et les sœurs se noyèrent
en se tenant embrassées ; Félicité et Perpétue combattant dans l’amphithéâtre de Carthage ; Théodote et les sept vierges d’Ancyre ; les deux
jeunes époux ensevelis dans des tombes différentes, et qui se trouvèrent réunis dans le même cercueil. Ainsi parloient les vieillards ; et les évêques cachoient les livres saints ; et les prêtres renfermoient le
viatique 12 dans des boîtes à double fond ; on rouvroit les catacombes les plus solitaires et les plus ignorées, afin de remplacer les églises
dont on alloit être privé ; on nommoit les diacres 13 qui devoient se déguiser pour porter des secours aux martyrs au fond des mines, dans
les prisons et sur le chevalet ; on apprêtoit le lin et le baume comme
à la veille d’un grand combat ; on payoit ses dettes, on se réconcilioit
avec ses ennemis. Toutes ces choses se faisoient sans bruit, sans ostentation, sans tumulte ; l’Église se préparoit à souffrir avec simplicité ;
comme la fille de Jephté, elle ne demandoit à son père qu’un moment
pour pleurer son sacrifice sur la montagne.
Les soldats chrétiens répandus dans les légions viennent avertir
Eudore qu’un nouveau complot est près d’éclater, que l’on fait au nom
de Galérius des largesses à l’armée, que les troupes doivent s’assembler le lendemain au Champ de Mars, et que l’on parle de l’abdication de l’empereur.
Le fils de Lasthénès se fait mieux instruire : ensuite il vole à Tibur,
demeure accoutumée de Constantin. Ce prince habitoit 14, loin des
pièges de la cour, une petite retraite au-dessus de la cascade de l’Anio,
tout auprès des temples de Vesta et de la Sibylle. Les maisons d’Horace
et de Properce se montroient abandonnées sur les bords du fleuve,
parmi des bois d’oliviers devenus sauvages. Le riant Tibur, qui tant
de fois inspira la muse latine, n’offroit plus que des monuments de
plaisirs détruits et des tombeaux de tous les siècles. En vain l’on cherchoit sur les coteaux de Lucrétile le souvenir du poëte voluptueux qui
renfermoit dans un espace étroit ses longues espérances, et consacroit
du vin et des fleurs au génie qui nous rappelle la brièveté de nos
jours.
Tout à coup, au milieu de la nuit, on annonce à Constantin l’arrivée d’Eudore ; le prince se lève, prend son ami par la main et le conduit sur une terrasse qui, circulant au pied du temple de Vesta, dominoit la chute de l’Anio. Le ciel étoit couvert de nuages, l’obscurité profonde ; le vent gémissoit dans les colonnes du temple, une voix
triste s’élevoit dans l’air ; on croyoit entendre par intervalles le mugissement de l’antre de la sibylle, ou ces paroles funèbres que les chrétiens psalmodient pour les morts.
« Fils de César, dit Eudore, non-seulement on va massacrer les chrétiens, mais Dioclétien remet le sceptre à Galérius. C’est demain, au
Champ de Mars, en présence des légions, que se passera cette grande
scène. Vous ne serez point appelé au partage 15 de la puissance ; vos crimes sont votre gloire, celle de votre père, et votre penchant pour une religion divine. Daïa, ce pâtre, fils de la sœur de Galérius, et
Sévère le soldat, tels sont les césars que l’on réserve au peuple
romain. Dioclétien désiroit vous nommer, mais vous avez été rejeté
avec menace. Prince, cher espoir de l’Église et du monde, il faut céder
à l’orage. Galérius vous craint, et il en veut à vos jours. Demain, aussitôt que votre sort sera connu, vous fuirez vers votre père, tout sera
préparé pour votre départ. Vous aurez soin, à chaque mansion, de
faire mutiler 16 les chevaux derrière vous, afin qu’on ne puisse vous poursuivre. Vous attendrez auprès de Constance le moment de sauver
les chrétiens et l’empire ; et quand il en sera temps, ces Gaulois
qui ont déjà vu de près le Capitole vous en ouvriront le chemin. »
Constantin reste un moment en silence : mille pensées violentes
s’élèvent dans son cœur. Indigné des outrages qu’on lui prépare,
animé de l’espoir de venger le sang des justes, peut-être touché de
l’éclat d’un trône, qui tente toujours les grandes âmes, il ne se peut
résoudre à la fuite ; son respect, sa reconnoissance pour Dioclétien,
arrêtoient seuls son ardeur ; la nouvelle de l’abdication de ce prince a
brisé tous les liens qui retenoient le fils de Constance : il veut aller
soulever les légions au Champ de Mars ; il ne respire que la vengeance
et les combats. Tel, dans les déserts de l’Arabie 17, on voit un coursier attaché au milieu d’un sable brûlant ; pour trouver un peu d’ombre
contre les ardeurs du soleil, il baisse et cache sa tête entre ses jambes
rapides ; ses crins descendent épars ; il laisse tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître. Mais ses pieds sont-il dégagés
des entraves, il frémit, il dévore la terre ; la trompette sonne, il dit :
« Allons ! »
Eudore calme les transports guerriers de Constantin.
« Les légions sont vendues, lui dit-il, tous vos pas sont surveillés, et
vous tenteriez une entreprise qui précipiteroit l’empire dans des maux
incalculables. Fils de Constance, vous régnerez un jour sur le monde
et les hommes vous devront leur bonheur ; mais Dieu retient encore
entre ses mains votre couronne, et il vient éprouver son Église. »
« Eh bien ! dit le jeune prince avec une touchante vivacité, vous
m’accompagnerez dans les Gaules, et nous marcherons ensemble à
Rome, à la tête de ces soldats tant de fois témoins de votre valeur. »
« Prince, répond Eudore d’une voix émue, nos obligations ne sont
pas les mêmes : vous vous devez à la terre pour le ciel, je me dois au
ciel pour la terre ; votre devoir est de partir, le mien de rester. La
jalousie que j’ai inspirée à Hiéroclès a sans doute précipité le sort des
chrétiens : ma fortune, mes conseils, ma vie leur appartiennent ; je ne
puis quitter un champ de bataille où j’ai appelé l’ennemi ; mon épouse et son père réclament aussi ma présence en Orient. Enfin, s’il faut des
exemples de fermeté à mes frères, Dieu m’accordera peut-être les
vertus qui me manquent. »
Dans ce moment une flamme surnaturelle vient éclairer au bord
de l’Anio les tombes de Symphorose 18 et de ses sent enfants martyrs.
« Voyez, s’écrie Eudore en montrant à Constantin le monument
sacré, voyez quelle force Dieu peut inspirer, quand il lui plaît, à des
femmes et à des enfants ! Combien ces cendres me paroissent plus
illustres que la dépouille des Romains fameux qui reposent ici ! Prince,
ne me ravissez point la gloire d’une semblable destinée ; permettez-moi
seulement de nous jurer par le tombeau de ces saints une fidélité qui
n’aura de terme que mes jours. »
À ces mots, le fils de Lasthénès voulut s’incliner avec respect sur la
main qui devoit porter le sceptre du monde, mais Constantin se jette
au cou d’Eudore, et presse longtemps dans ses bras un ami si noble et
si magnanime.
Le prince demande son char : il y monte avec Eudore ; ils roulent,
à travers les ombres, le long des portiques déserts du temple d’Hercule. L’Anio retentissoit dans les débris du palais de Mécène. Le descendant de Philopœmen et l’héritier de César réfléchissoient en silence
sur le destin des hommes et des empires. Là s’étendoit cette forêt
d’Albunée où les rois du Latium consultoient des dieux champêtres ;
là vivoient les peuples agrestes du mont Socrate et des vallons d’Utique ; là fut le berceau de ces Sabines qui, courant échevelées entre les
armées de Tatius et de Romulus, disoient aux uns : « Vous êtes nos
fils et nos époux, » et aux autres : « Vous êtes nos frères et nos pères. »
Le chantre de Lalagé et le ministre d’Auguste les remplacèrent sur
ces bords que devoit venir fouler à son tour la reine descendue du
trône de Palmyre. Le char passe rapidement la villa de Brutus, les
jardins d’Adrien, et s’arrête à la tombe de la famille Plotia. Eudore se
sépara de Constantin au pied de cette tour funèbre, et rentra dans
Rome par un sentier désert, afin de préparer la fuite du prince. Constantin, dévorant mal ses soucis et cachant à peine sa colère, prit le chemin du palais des Thermes.
L’attaque de Galérius avoit été si brusque et la résolution de Dioclétien si prompte, que le fils de Constance, occupé tout entier du sort
des chrétiens, s’étoit laissé surprendre par son ennemi. Il savoit bien
que depuis longtemps César cherchoit à forcer Auguste à quitter l’empire ; mais, ou trompé ou trahi, il avoit cru cette catastrophe encore
assez éloignée. Il voulut pénétrer chez Dioclétien ; déjà tout étoit changé avec la fortune. Un officier de Galérius refusa l’entrée du
palais au jeune prince, en lui disant d’une voix menaçante :
« L’empereur vous ordonne de vous rendre au camp des légions. »
À l’extrémité du Champ de Mars, au pied du tombeau d’Octave,
s’élevoit un tribunal de gazon 19 surmonté d’une colonne qui portoit
une statue de Jupiter. C’étoit à ce tribunal que Dioclétien devoit
paroître au lever de l’aurore, pour abdiquer la pourpre au milieu des
soldats sous les armes. Depuis le jour où Sylla se dépouilla de la dictature, jamais plus grand spectacle n’avoit frappé les regards des
Romains. La curiosité, la crainte, l’espoir, avoient conduit au Champ
de Mars une foule immense. Toutes les passions, émues à l’approche
du règne nouveau, attendoient l’issue de cette scène extraordinaire.
Quels seront les augustes ? quels seront les césars ? Les courtisans
dressoient au hasard des autels aux dieux inconnus ; ils auroient craint
de blesser, même en pensée, le pouvoir qui n’existoit pas encore. Ils
adoroient le néant d’où la servitude alloit sortir ; ils s’épuisoient à
deviner quelle seroit la passion du prince à venir, afin de se pourvoir
promptement de la bassesse qui seroit le plus en faveur sous ce règne.
Tandis que les méchants pensoient à montrer leurs vices, les bons songeoient à cacher leurs vertus. Le peuple seul, avec une indifférence
stupide, venoit voir les soldats étrangers lui nommer des maîtres, aux
mêmes lieux où ce peuple libre donnoit jadis son suffrage pour l’élection de ses magistrats.
Dioclétien parut bientôt au tribunal. Les légions firent silence, et
l’empereur prenant la parole :
« Soldats, mon âge m’oblige de remettre le pouvoir souverain à
Galérius et de créer de nouveaux césars. »
À ces mots tous les yeux se tournent vers Constantin, qui venoit
d’arriver. Mais tout à coup Dioclétien proclame césars Daïa et Sévère.
On demeure interdit ; on se demande quel est ce Daïa et si Constantin
a changé de nom. Alors Galérius, repoussant de la main le fils de
Constance, saisit Daïa par le bras, et le présente aux légions. L’empereur se dépouille de son manteau de pourpre, et le jette sur les
épaules du jeune pâtre. Il donne en même temps à Galérius son poignard, symbole de la puissance absolue sur la vie des citoyens.
Dioclétien, redevenu Dioclès, descend de son tribunal, monte sur
son char, traverse Rome sans proférer un mot, sans regarder son
palais, sans tourner la tête ; et, prenant le chemin de Salone sa patrie,
il laisse l’univers entre l’admiration du règne qui finit et la terreur
qui commence.
Tandis que les soldats saluoient le nouvel auguste et le nouveau césar, Eudore se glisse dans la foule, et parvient jusqu’à Constantin.
Ce prince flottoit encore indécis entre l’étonnement, l’indignation et
la douleur.
« Fils de Constance, lui dit Eudore à voix basse, que faites-vous ?
Vous connoissez votre sort ; le tribun des prétoriens a déjà l’ordre de
vous arrêter : suivez-moi, ou vous êtes perdu. »
Il entraîne l’héritier de l’empire ; ils arrivent hors des portes de
Rome, en un lieu désert, où Constantin bâtit depuis la basilique de
Sainte-Croix.
Là, quelques serviteurs attendoient le prince fugitif ; il veut encore,
en fondant en larmes, engager Eudore à se sauver avec lui, mais le
martyr en espérance demeure inflexible, et supplie le fils d’Hélène de
s’éloigner. Déjà l’on entendoit le bruit des soldats qui cherchoient
Constantin. Eudore adresse cette prière à l’Éternel :
« Grand Dieu, si tu réserves ce prince pour régner sur ton peuple,
force ce nouveau David 20 à se cacher devant Saül, et daigne lui montrer le chemin du désert de Zéila ! »
Aussitôt le tonnerre gronde sous un ciel serein, la foudre frappe les
remparts de Rome, un ange trace une voie lumineuse dans l’occident.
Constantin obéit aux ordres du ciel : il embrasse son ami, et s’élance
sur son coursier. Il fuit ; Eudore lui crie :
« Souvenez-vous de moi quand je ne serai plus ! Prince, servez de
protecteur et de père à Cymodocée ! »
Vœux inutiles ! Constantin disparoît 21. Eudore, abandonné, sans
protecteur, reste seul chargé de la colère de l’empereur, de la haine
d’un rival, devenu premier ministre, de la destinée des fidèles, et pour
ainsi dire de tout le poids de la persécution. Dès le soir même,
dénoncé comme chrétien par un esclave d’Hiéroclès, il est plongé dans
les cachots.
Satan, Astarté, l’esprit de la fausse sagesse, poussent tous trois un cri
de triomphe dans les airs, et livrent le monde au démon de l’homicide.
Lorsque cet ange furieux, quittant le séjour des douleurs, contriste
la terre par sa présence, il fait sa résidence ordinaire non loin de Carthage, dans les ruines d’un temple où l’on brûloit jadis en son honneur
des victimes humaines. Des hydres aux regards funestes, des dragons
semblables 22 à celui qui combattit l’armée entière de Caton, des
monstres inconnus 23 tels que l’Afrique en engendre chaque année,
les fléaux de l’Égypte, les vents empoisonnés, les maladies, les guerres
civiles, les lois injustes qui dépeuplent la terre, la tyrannie qui la
ravage, rampent aux pieds du démon de l’homicide. Il se réveille au
cri de Satan ; il s’envole du milieu des débris, en hissant après lui un long tourbillon de poussière ; il franchit la mer : il arrive en Italie.
Enveloppé dans un nuage ardent, il s’arrête au-dessus de Rome. D’une
main il élève une torche et de l’autre un glaive : tel autrefois il donna
le signal du carnage, lorsque le premier Hérode fit massacrer les
enfants d’Israel.
Ah ! si la Muse sainte soutenoit mon génie, si elle m’accordoit un
moment le chant du cygne ou la langue dorée du poëte, qu’il me seroit
aisé de redire dans un touchant langage les malheurs de la persécution ! Je me souviendrois de ma patrie : en peignant les maux des
Romains, je peindrois les maux des François. Salut, épouse de Jésus-Christ, Église affligée, mais triomphante ! Et nous aussi, nous vous
avons vue sur l’échafaud et dans les catacombes. Mais c’est en vain
qu’on vous tourmente, les portes de l’enfer ne prévaudront point contre vous ; dans vos plus grandes douleurs, vous apercevez toujours sur
la montagne les pieds de celui qui vient vous annoncer la paix ; vous
n’avez pas besoin de la lumière du soleil, parce que c’est la lumière
de Dieu qui vous éclaire : c’est pourquoi vous brillez dans les cachots.
La beauté du Basan et du Carmel s’efface, les fleurs du Liban se flétrissent ; vous seule restez toujours belle !
La persécution s’étend dans un moment 24 des bords du Tibre aux
extrémités de l’empire. De toutes parts on entend les églises s’écrouler
sous les mains des soldats ; les magistrats, dispersés dans les temples
et dans les tribunaux, forcent la multitude à sacrifier ; quiconque
refuse d’adorer les dieux est jugé et livré aux bourreaux ; les prisons
regorgent de victimes ; les chemins sont couverts de troupeaux
d’hommes mutilés, qu’on envoie mourir au fond des mines ou des
travaux publics. Les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix,
les bêtes féroces, déchirent les tendres enfants avec leur mère ; ici l’on
suspend par le pied des femmes nues à des poteaux, et on les laisse
expirer dans ce supplice honteux et cruel ; là on attache les membres
du martyr à deux arbres rapprochés de force : les arbres en se redressant emportent les lambeaux de la victime. Chaque province a son
supplice particulier ; le feu lent en Mésopotamie, la roue dans le Pont,
la hache en Arabie, le plomb fondu en Cappadoce. Souvent au milieu
des tourments on apaise la soif du confesseur, et on lui jette de l’eau
au visage, dans la crainte que l’ardeur de la fièvre ne hâte sa mort.
Quelquefois, fatigué de brûler séparément les fidèles, on les précipite
en foule dans le bûcher : leurs os sont réduits en poudre et jetés au
vent avec leurs cendres.
Galérius trouvoit ses délices dans ces tourments ; il fait venir à
grands frais des ours d’une taille prodigieuse et aussi féroces que lui. Ces bêtes ont chacune un nom terrible. Pendant ses repas, le successeur du sage Dioclétien leur fait jeter des hommes à dévorer. Le gouvernement de ce monstre avare et débauché, en répandant le trouble
dans les provinces, augmente encore l’activité de la persécution. Les
villes sont soumises à des juges militaires, sans connoissances et sans
lettres, qui ne savent que donner la mort. Des commissaires font les
recherches les plus rigoureuses sur les biens et les propriétés des
sujets : on mesure les terres, on compte les vignes et les arbres, on
tient registre des troupeaux. Tous les citoyens de l’empire sont obligés
de s’inscrire dans le livre du cens, devenu un livre de proscription. De
crainte qu’on ne dérobe quelque partie de sa fortune à l’avidité de
l’empereur, on force, par la violence des supplices, les enfants à
déposer contre leurs pères, les esclaves contre leurs maîtres, les
femmes contre leurs maris. Souvent les bourreaux contraignent des
malheureux à s’accuser eux-mêmes et à s’attribuer des richesses qu’ils
n’ont pas. Ni la caducité ni la maladie ne sont une excuse pour se
dispenser de se rendre aux ordres de l’exacteur ; on fait comparoître
la douleur même et l’infirmité ; afin d’envelopper tout le monde dans
des lois tyranniques, on ajoute des années à l’enfance, on en retranche
à la vieillesse : la mort d’un homme n’ôte rien au trésor de Galérius,
et l’empereur partage la proie avec le tombeau : cet homme rayé du
nombre des humains n’est point effacé du rôle du cens, et il continue
de payer pour avoir eu le malheur de vivre. Les pauvres, de qui l’on
ne pouvoit rien exiger, sembloient seuls à l’abri des violences par leur
propre misère ; mais ils ne sont point à l’abri de la pitié dérisoire du
tyran : Galérius les fait entasser dans des barques, et jeter ensuite au
fond de la mer, afin de les guérir de leurs maux.
Il ne manquoit aux chrétiens qu’un genre d’outrages, et Hiéroclès
ne voulut pas le leur épargner. Au milieu des prêtres égorgés sur le
corps de Jésus-Christ percé de coups, le disciple des sages publia 25 généreusement deux livres de blasphèmes contre le Dieu qu’il avoit
lui-même adoré, et qui fut le Dieu de sa mère : tant l’orgueil de l’impie
est à la fois lâche et féroce ! Infatigable dans sa haine et dans son
amour, l’apostat attendoit avec impatience le moment où la fille d’Homère viendroit orner son triomphe. Il suspendoit exprès le supplice de
son rival, afin que l’espoir de sauver la vie de ce rival aimé fût une
tentation pour la vierge de Messénie.
« J’emploierai, disoit-il en lui-même 26 avec un mélange de honte,
de désespoir et de joie, j’emploierai ce dernier moyen de vaincre la
résistance d’une insolente beauté ; je la verrai tomber dans mes bras
pour racheter les jours d’Eudore ; comblant ensuite ma double vengeance, je lui montrerai mon rival entre les mains des bourreaux, et
ce chrétien apprendra en mourant que son épouse est déshonorée. »
Enivré de son pouvoir, Hiéroclès ne peut gouverner ses passions.
Cet impie qui renioit l’Éternel 27, par une contradiction déplorable, croyoit au génie du mal et à tous les secrets de la magie.
Il y avoit à Rome un Hébreu 28 déserteur de la foi de ses pères : il
vivoit parmi les sépulcres, et la voix du peuple l’accusoit d’entretenir
un commerce secret avec l’enfer. Cet homme faisoit sa demeure accoutumée dans les souterrains du palais en ruine de Néron. Hiéroclès
charge un de ses confidents d’aller trouver au milieu de la nuit l’infâme Israélite. L’esclave, instruit de ce qu’il doit demander, part, et à
travers des décombres descend au fond du souterrain. Il aperçoit un
vieillard couvert de lambeaux, réchauffant ses mains à un feu d’ossements humains.
« Vieillard, dit l’esclave tremblant d’épouvante, peux-tu transporter
dans un moment de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée au
pouvoir d’Hiéroclès ? Reçois cet or, et parle sans crainte. »
L’éclat de l’or et le nom de Jérusalem arrachent un sourire affreux
à l’Israélite.
« Mon fils, dit-il, je connois ton maître : il n’y a rien que je ne
tente pour le satisfaire ; je vais interroger l’abîme. »
Il dit, et creuse la terre, il découvre l’urne sanglante 29 qui renfermoit les restes de Néron ; des plaintes s’échappoient de cette urne. Le
magicien répand sur un autel de fer les cendres du premier persécuteur des chrétiens. Trois fois il se tourne vers l’Orient, trois fois il
frappe dans ses mains, trois fois il ouvre la Bible profanée. Il prononce
des mots mystérieux, et du sein des ombres il évoque le démon des
tyrans. Dieu permet à l’enfer de répondre ; le feu qui brûloit la dépouille
des morts s’éteint ; la terre tremble ; la frayeur pénètre jusqu’aux os 30 de l’esclave ; le poil de sa chair se hérisse : un esprit se présente devant lui ; il voit quelqu’un dont il ne connoît pas le visage ; il entend une
voix foible comme un petit souffle.
« Pourquoi, dit l’Hébreu, as-tu tardé si longtemps à venir ? Dis-moi,
peux-tu transporter de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée à
son maître ? »
« Je ne le puis, répondit l’esprit de ténèbres : Marie défend cette
chrétienne contre ma puissance ; mais, si tu le veux, je porterai dans
un instant en Syrie l’édit de la persécution et les ordres d’Hiéroclès. »
L’esclave accepte la proposition de l’enfer, et se hâte d’aller rendre
compte de son message à l’impatient Hiéroclès. Transformé en messager rapide, l’esprit de ténèbres descend à Jérusalem, chez le centurion qui devoit réclamer Cymodocée. Il le presse, au nom du ministre
de Galérius, de remplir promptement sa mission, et il remet l’édit
fatal au gouverneur de la cité de David : aussitôt les portes des saints
lieux sont fermées, et les soldats dispersent les fidèles. En vain l’épouse
de Constance veut protéger les chrétiens ; Constantin fugitif, Galérius
triomphant, changent en un moment la fortune d’Hélène : pour les
souverains, la prospérité est mère de l’obéissance ; le malheur des rois
délie les sujets du serment de fidélité.
C’étoit l’heure où le sommeil fermoit les yeux 31 des mortels ; l’oiseau reposoit dans son nid, et le troupeau dans la vallée ; les travaux étoient
suspendus ; à peine la mère de famille tournoit encore ses fuseaux
près des feux assoupis de son humble foyer : Cymodocée, après avoir
longtemps prié pour son époux et pour son père, s’étoit endormie.
Démodocus lui apparoît au milieu d’un songe. Sa barbe étoit négligée 32 ; de larges pleurs tomboient de ses yeux ; il agitoit lentement son sceptre augural, et de profonds soupirs échappoient de sa poitrine. Cymodocée
croyoit lui adresser ces paroles :
« Ô mon père, comment as-tu si longtemps abandonné ta fille ! Où
est Eudore ? Vient-il réclamer la foi jurée ? Pourquoi ces pleurs qui baignent ton visage ? Ne veux-tu pas presser ta Cymodocée sur ton cœur ? »
Le fantôme :
« Fuis, ma fille 33, fuis ! Les flammes t’environnent ; Hiéroclès te
poursuit. Les dieux que tu as abandonnés te livrent à sa puissance.
Ton nouveau Dieu triomphera ; mais que de larmes il fera verser à ton
père ! »
Le spectre s’évanouit, et emporte le flambeau que Cymodocée reçut
à l’autel le jour de son union avec Eudore : Cymodocée se réveille. La
lueur d’un incendie rougissoit les murs de son appartement et les
voiles de son lit. Elle se lève ; elle aperçoit l’église du Saint-Sépulcre
embrasée. Les flammes, parmi des tourbillons de fumée, montoient
jusqu’au ciel, et réfléchissoient une lumière sanglante sur les ruines
de Jérusalem et les montagnes de la Judée.
Depuis que la nouvelle de la persécution s’étoit répandue en Syrie,
Cymodocée n’avoit plus quitté la princesse Hélène ; renfermée dans un
oratoire, avec les autres femmes chrétiennes, elle soupiroit les malheurs
de la nouvelle Sion. Le ministre d’Hiéroclès, désespérant de rencontrer la jeune catéchumène, et n’osant, par un reste de respect, violer
l’asile de l’épouse d’un césar, avoit mis le feu au Saint-Sépulcre. Le
palais d’Hélène touchoit à l’édifice sacré ; le centurion espéroit forcer
ainsi Cymodocée à sortir de son inviolable asile, et il l’attendoit avec
des soldats pour la saisir au milieu du tumulte.
Dorothée voit démêlé ces complots ; il s’ouvre un passage à travers
les murs croulants et les poutres embrasées qui tombent de toutes
parts, il pénètre dans le palais d’Hélène. Déjà les galeries étoient
désertes 34, seulement quelques femmes éperdues étoient rassemblées
dans une cour intérieure, autour d’un autel des rois de Juda. Il rencontre Cymodocée, qui cherchoit vainement sa nourrice : elle ne devoit
plus la revoir. Euryméduse, votre sort 35 est resté inconnu.
« Fuyons, dit Dorothée à la fille de Démodocus, Hélène même ne
vous pourroit sauver ; vos ennemis vous arracheroient de ses bras ; je
connois une porte secrète, et un souterrain qui nous conduira hors
des murs de Jérusalem : la Providence fera le reste. »
À l’extrémité du palais, du côté de la montagne de Sion, s’ouvroit
une porte cachée qui conduisoit au Calvaire : c’étoit par là qu’Hélène
se déroboit aux hommages des peuples lorsqu’elle alloit prier aux pieds
de la croix. Dorothée, suivi de Cymodocée, entr’ouvre doucement cette
porte ; il avance la tête, et n’aperçoit rien au dehors. Il prend la main
de Cymodocée : ils sortent du palais. Tantôt ils se glissent lentement
au travers des ruines, tantôt ils précipitent leurs pas dans des lieux
moins embarrassés ; quelquefois ils entendent marcher sur leurs
traces, et ils se cachent parmi des débris, quelquefois ils sont arrêtés
par l’éclat des armes d’un soldat qui rôde au milieu des ténèbres. Le
bruit de l’incendie et les clameurs confuses de la foule s’élèvent au
loin derrière eux ; ils franchissent la vallée déserte qui sépare la colline du Calvaire de la montagne de Sion.
Dans les flancs de cette montagne s’ouvroit une route inconnue :
l’entrée en étoit fermée par des buissons d’aloès et des racines d’oliviers sauvages. Dorothée écarte ces obstacles, et pénètre dans le souterrain : il frappe les veines d’un caillou, allume une branche de cyprès, et à la clarté de cette torche il s’enfonce sous des voûtes ténébreuses avec Cymodocée. David avoit jadis pleuré son péché dans ces
lieux : de toutes parts on voyoit sur les murs des vers écrits de la main
du monarque pénitent, lorsqu’il versa ses larmes immortelles. Sa
tombe occupoit le milieu du souterrain, et portoit encore gravées sur
sa base une houlette, une harpe et une couronne. La terreur du présent, les souvenirs du passé, cette montagne dont le sommet vit le sacrifice d’Abraham et dont les flancs gardent le cercueil du roi-prophète, tout agitoit le cœur des deux chrétiens ; ils sortent bientôt de ces détours, et se trouvent au milieu des montagnes, dans le chemin
de Bethléem ; ils traversent les champs silencieux de Rama, où Rachel
ne voulut point être consolée, et viennent se reposer au berceau du
Messie.
Bethléem étoit entièrement désert : les chrétiens avoient été dispersés. Cymodocée et son guide entrent dans la Crèche : ils admirent cette
grotte où le Roi des cieux voulut naître, où les anges, les bergers et les
mages le vinrent adorer, où toute la terre doit un jour apporter ses
hommages. Des offrandes, laissées dans ce lieu par les pasteurs de la
Judée, nourrirent abondamment les deux infortunés. Cymodocée versoit des larmes de tendresse. Les miracles du berceau de Jésus parloient
à son cœur.
« C’est donc là, disoit-elle, que l’Enfant divin a souri à sa divine Mère !
Ô Marie, protégez Cymodocée ! Comme vous, elle est fugitive à Bethléem ! »
La fille de Démodocus remercioit ensuite le généreux Dorothée, qui
s’exposoit pour elle à tant de fatigues et de périls.
« Je suis un vieux chrétien, répondit l’homme éprouvé : les tribulations font ma joie. »
Dorothée se prosternoit devant la crèche.
« Père des miséricordes, disoit-il, prenez pitié de nous, et souvenez-vous que votre Fils offrit en ces lieux ses premiers pleurs pour le salut
des hommes ! »
Le soleil approche de la fin de son cours. Dorothée sort avec la fille
de Démodocus, dans l’espoir de rencontrer quelque berger ; il aperçoit
un homme 36 qui descendoit de la montagne d’Engaddi : une ceinture
de joncs étoit nouée autour de ses reins ; sa barbe et ses cheveux croissoient en désordre ; ses épaules étoient chargées d’une corbeille pleine
de sable qu’il portoit péniblement à l’entrée d’une grotte. Aussitôt
qu’il découvre les voyageurs, il jette son fardeau, et fixant sur eux des
regards indignés :
« Délices de Rome, s’écrie-t-il, venez-vous me troubler jusque dans
le désert ? Évanouissez-vous ! Armé de la pénitence, je découvre vos
piéges et je me ris de vos efforts. »
Il dit, et, comme l’aigle marin qui plonge au fond des eaux, il
s’élance dans la grotte. Dorothée reconnoît un chrétien ; il s’avance et
parle à travers l’ouverture du rocher :
« Nous sommes des chrétiens fugitifs : daignez nous donner l’hospitalité. »
« Non, non, s’écrie le solitaire, cette femme est trop belle pour être
une simple fille des hommes. »
« Cette femme, reprit Dorothée, est une catéchumène qui fait l’apprentissage des pleurs que Jésus-Christ demande à ses servantes. Elle
est Grecque, elle se nomme Cymodocée : elle est fiancée à Eudore,
défenseur des chrétiens, dont le nom sera peut-être parvenu jusqu’à
vous ; je suis Dorothée, premier officier de Dioclétien. »
Le solitaire s’élance hors de la grotte comme un athlète qui, le front
ceint d’une couronne d’olivier, paroît tout à coup aux jeux d’Olympie.
« Entrez dans ma grotte, s’écrie-t-il, épouse de mon ami ! »
Le solitaire se nomme. Cymodocée reconnoît cet ami d’Eudore qui
s’entretenoit avec lui au tombeau de Scipion. Dorothée, qui avoit connu
Jérôme à la cour, contemple avec étonnement cet anachorète, exténué
de veilles et d’austérités, jadis brillant disciple d’Épicure. Il le suit au
fond de son antre ; on n’y voyoit que la Bible, une tête de mort et
quelques feuilles éparses de la tradition des Livres saints. Bientôt tout
est éclairci entre les deux chrétiens et la jeune pèlerine. Mille souvenirs les attendrissent, mille histoires touchantes font couler leurs
pleurs : ainsi des ruisseaux, descendus de diverses montagnes, mêlent
leurs eaux dans une même vallée.
« Mes erreurs, dit Jérôme, ont amené ma pénitence, et désormais
je ne sortirai plus de Bethléem. Le berceau du Sauveur sera ma
tombe. »
L’anachorète demande ensuite à Dorothée ce qu’il veut faire.
« J’irai, répond Dorothée, chercher quelques amis à Joppé… »
« Quoi ! dit Jérôme en l’interrompant, vous êtes malheureux, et
vous comptez sur des amis ! Un Moabite descend de ses rochers pour
aller à Jéricho. C’étoit au printemps ; l’air étoit frais et serein. Le
Moabite n’étoit point altéré : il trouve des torrents pleins d’eau à
chaque pas. Il revient chez lui dans la saison des orages, sous les
feux dévorants de l’été : la soif consume le Moabite ; il cherche quelques gouttes de cette eau qu’il avoit vue dans les montagnes : tous
les torrents sont desséchés ! »
Jérôme demeure quelque temps en silence, ensuite il s’écrie :
« Ô grande destinée ! Eudore, tu es donc le défenseur des chrétiens ! Ô mon ami ! que pourrois-je faire pour toi ? »
Tout à coup le solitaire se lève, frappé d’une lumière surnaturelle :
« Qu’est-ce que ces craintes ? s’écrie-t-il. Femme, tu aimes et tu
fuis ! Ton époux peut-être dans ce moment confesse la foi, et tu n’es
pas là pour lui disputer la gloire du bûcher ! Crois-tu que quand il
sera monté au rang des martyrs, il te veuille recevoir sans couronne ?
Roi, il ne pourra prendre qu’une reine à ses côtés ! Fais ton devoir,
marche à Rome, va réclamer ton époux, va cueillir la palme qui doit
orner ta pompe nuptiale… Mais, que dis-je ! tu n’es pas encore au
nombre des brebis choisies. »
Le solitaire s’interrompt de nouveau ; il hésite, et bientôt il s’écrie :
« Tu seras chrétienne : ma main versera sur ton front l’eau salutaire. Le Jourdain est près d’ici : viens recevoir dans ses eaux la force qui te manque : tes jours sont exposés, il te faut mettre à l’abri de la
mort. Oui, tu es assez instruite. La persécution est la doctrine : quiconque pleure pour Jésus-Christ n’a plus rien à savoir. »
Ainsi parle Jérôme avec l’autorité d’un docteur et d’un prêtre. La
douce et timide Cymodocée répond :
« Seigneur, qu’il soit fait selon votre parole : donnez-moi le baptême. Je ne serai point une reine auprès de mon époux, je ne serai
que sa servante. Si je regrette quelque chose dans la vie, ce sera de
ne plus aller sur le mont Ithome voir les troupeaux avec mon père, de
ne pouvoir nourrir l’auteur de mes jours dans sa vieillesse, comme il
me nourrit dans mon enfance. »
Cymodocée rougit et pleura en parlant de la sorte. On reconnoissoit dans son langage les accents confus de son ancienne religion et
de sa religion nouvelle : ainsi, dans le calme d’une nuit pure, deux
harpes, suspendues au souffle d’Éole, mêlent leurs plaintes fugitives : ainsi frémissent ensemble deux lyres dont l’une laisse échapper
les tons graves du mode dorien, et l’autre les accords voluptueux de
la molle Ionie ; ainsi, dans les savanes de la Floride, deux cigognes
argentées, agitant de concert leurs ailes sonores, font entendre un
doux bruit au haut du ciel ; assis au bord de la forêt, l’Indien prête
l’oreille aux sons répandus dans les airs et croit reconnoître dans
cette harmonie la voix des âmes de ses pères.
fin du livre dix-huitième.