Un des spectres rouges de ce temps-là
Quelqu'un qui aurait passé à cette époque dans la petite ville de Vernon
et qui s'y serait promené sur ce beau pont monumental auquel succédera
bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
d'une cinquantaine d'années coiffé d'une casquette de cuir, vêtu d'un
pantalon et d'une veste de gros drap gris, à laquelle était cousu
quelque chose de jaune qui avait été un ruban rouge, chaussé de sabots,
hâlé par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courbé,
voûté, vieilli avant l'âge, se promenant à peu près tous les jours, une
bêche et une serpe à la main, dans un de ces compartiments entourés de
murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chaîne de terrasses
la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
on dirait, s'ils étaient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
s'ils étaient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
aboutissent par un bout à la rivière et par l'autre à une maison.
L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
1817 le plus étroit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
vivait là seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
bourgeoise, qui le servait. Le carré de terre qu'il appelait son jardin
était célèbre dans la ville pour la beauté des fleurs qu'il y cultivait.
Les fleurs étaient son occupation.
À force de travail, de persévérance, d'attention et de seaux d'eau, il
avait réussi à créer après le créateur, et il avait inventé de certaines
tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir été oubliés par la
nature. Il était ingénieux; il avait devancé Soulange Bodin dans la
formation des petits massifs de terre de bruyère pour la culture des
rares et précieux arbustes d'Amérique et de Chine. Dès le point du jour,
en été, il était dans ses allées, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bonté, de tristesse et
de douceur, quelquefois rêveur et immobile des heures entières, écoutant
le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
une maison, ou bien les yeux fixés au bout d'un brin d'herbe sur quelque
goutte de rosée dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
faisait céder, sa servante le grondait. Il était timide jusqu'à sembler
farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
frappaient à sa porte et son curé, l'abbé Mabeuf, bon vieux homme.
Pourtant si des habitants de la ville ou des étrangers, les premiers
venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner à sa
petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'était le brigand de la
Loire.
Quelqu'un qui, dans le même temps, aurait lu les mémoires militaires,
les biographies, le Moniteur et les bulletins de la grande Armée,
aurait pu être frappé d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy était soldat au
régiment de Saintonge. La Révolution éclata. Le régiment de Saintonge
fit partie de l'armée du Rhin. Car les anciens régiments de la monarchie
gardèrent leurs noms de province, même après la chute de la monarchie,
et ne furent embrigadés qu'en 1794. Pontmercy se battit à Spire, à
Worms, à Neustadt, à Turkheim, à Alzey, à Mayence où il était des deux
cents qui formaient l'arrière-garde de Houchard. Il tint, lui douzième,
contre le corps du prince de Hesse, derrière le vieux rempart
d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'armée que lorsque le canon
ennemi eut ouvert la brèche depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
de plongée. Il était sous Kléber à Marchiennes et au combat du
Mont-Palissel où il eut le bras cassé d'un biscaïen. Puis il passa à la
frontière d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui défendirent
le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nommé adjudant-général et
Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy était à côté de Berthier au milieu
de la mitraille dans cette journée de Lodi qui fit dire à Bonaparte:
Berthier a été canonnier, cavalier et grenadier. Il vit son ancien
général Joubert tomber à Novi, au moment où, le sabre levé, il criait:
«En avant!» Ayant été embarqué avec sa compagnie pour les besoins de la
campagne dans une péniche qui allait de Gênes à je ne sais plus quel
petit port de la côte, il tomba dans un guêpier de sept ou huit voiles
anglaises. Le commandant génois voulait jeter les canons à la mer,
cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs à la drisse du mât
de pavillon, et passa fièrement sous le canon des frégates britanniques.
À vingt lieues de là, son audace croissant, avec sa péniche il attaqua
et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
si chargé d'hommes et de chevaux que le bâtiment était bondé jusqu'aux
hiloires. En 1805, il était de cette division Malher qui enleva
Günzbourg à l'archiduc Ferdinand. À Weltingen, il reçut dans ses bras,
sous une grêle de balles, le colonel Maupetit blessé mortellement à la
tête du 9ème dragons. Il se distingua à Austerlitz dans cette admirable
marche en échelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
de la garde impériale russe écrasa un bataillon du 4ème de ligne,
Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutèrent cette
garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mélas dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
Il fit partie du huitième corps de la grande Armée que Mortier
commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55ème de
ligne qui était l'ancien régiment de Flandre. À Eylau, il était dans le
cimetière où l'héroïque capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
pendant deux heures, tout l'effort de l'armée ennemie. Pontmercy fut un
des trois qui sortirent de ce cimetière vivants. Il fut de Friedland.
Puis il vit Moscou, puis la Bérésina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
Wachau, Leipsick, et les défilés de Gelenhausen; puis Montmirail,
Château-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
la redoutable position de Laon. À Arnay-le-Duc, étant capitaine, il
sabra dix cosaques, et sauva, non son général, mais son caporal. Il fut
haché à cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
qu'on appelait dans l'ancien régime la double-main, c'est-à-dire une
aptitude égale à manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionnée par
l'éducation militaire, que sont nées certaines armes spéciales, les
dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. À Waterloo, il était chef d'escadron
de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
l'empereur. Il était couvert de sang. Il avait reçu, en arrachant le
drapeau, un coup de sabre à travers le visage. L'empereur, content, lui
cria: Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la légion
d'honneur! Pontmercy répondit: Sire, je vous remercie pour ma veuve.
Une heure après, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
qu'était-ce que ce Georges Pontmercy? C'était ce même brigand de la
Loire.
On a déjà vu quelque chose de son histoire. Après Waterloo, Pontmercy,
tiré, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait réussi à regagner
l'armée, et s'était traîné d'ambulance en ambulance jusqu'aux
cantonnements de la Loire.
La Restauration l'avait mis à la demi-solde, puis l'avait envoyé en
résidence, c'est-à-dire en surveillance, à Vernon. Le roi Louis XVIII,
considérant comme non avenu tout ce qui s'était fait dans les
Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualité d'officier de la légion
d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
côté ne négligeait aucune occasion de signer le colonel baron
Pontmercy. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
sans y attacher la rosette d'officier de la légion d'honneur. Le
procureur du roi le fit prévenir que le parquet le poursuivrait pour
«port illégal de cette décoration». Quand cet avis lui fut donné par un
intermédiaire officieux, Pontmercy répondit avec un amer sourire: Je ne
sais point si c'est moi qui n'entends plus le français, ou si c'est vous
qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.—Puis
il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
l'inquiéter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le général
commandant le département lui écrivirent avec cette suscription: À
monsieur le commandant Pontmercy. Il renvoya les lettres non
décachetées. En ce même moment, Napoléon à Sainte-Hélène traitait de la
même façon les missives de sir Hudson Lowe adressées au général
Bonaparte. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
dans la bouche la même salive que son empereur.
Il y avait ainsi à Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'âme d'Annibal.
Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
à lui, et lui dit:—Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
porter ma balafre?
Il n'avait rien, que sa très chétive demi-solde de chef d'escadron. Il
avait loué à Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
guerres, il avait trouvé le temps d'épouser mademoiselle Gillenormand.
Le vieux bourgeois, indigné au fond, avait consenti en soupirant et en
disant: Les plus grandes familles y sont forcées. En 1815, madame
Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, élevée et rare et
digne de son mari, était morte, laissant un enfant. Cet enfant eût été
la joie du colonel dans sa solitude; mais l'aïeul avait impérieusement
réclamé son petit-fils, déclarant que, si on ne le lui donnait pas, il
le déshériterait. Le père avait cédé dans l'intérêt du petit, et, ne
pouvant avoir son enfant, il s'était mis à aimer les fleurs.
Il avait du reste renoncé à tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
partageait sa pensée entre les choses innocentes qu'il faisait et les
choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps à espérer un
œillet ou à se souvenir d'Austerlitz.
M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
était pour lui «un bandit», et il était pour le colonel «une ganache».
M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
pour faire des allusions moqueuses à «sa baronnie». Il était
expressément convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rendît chassé et déshérité.
Pour les Gillenormand, Pontmercy était un pestiféré. Ils entendaient
élever l'enfant à leur guise. Le colonel eut tort peut-être d'accepter
ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
que lui. L'héritage du père Gillenormand était peu de chose, mais
l'héritage de Mlle Gillenormand aînée était considérable. Cette tante,
restée fille, était fort riche du côté maternel, et le fils de sa sœur
était son héritier naturel.
L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un père, mais rien
de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
où son grand-père le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
d'yeux, s'étaient fait jour à la longue jusque dans l'esprit du petit,
il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
naturellement, par une sorte d'infiltration et de pénétration lente, les
idées et les opinions qui étaient, pour ainsi dire, son milieu
respirable, il en vint peu à peu à ne songer à son père qu'avec honte et
le cœur serré.
Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
s'échappait, venait furtivement à Paris comme un repris de justice qui
rompt son ban, et allait se poster à Saint-Sulpice, à l'heure où la
tante Gillenormand menait Marius à la messe. Là, tremblant que la tante
ne se retournât, caché derrière un pilier, immobile, n'osant respirer,
il regardait son enfant. Ce balafré avait peur de cette vieille fille.
De là même était venue sa liaison avec le curé de Vernon, M. l'abbé
Mabeuf.
Ce digne prêtre était frère d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
avait plusieurs fois remarqué cet homme contemplant cet enfant, et la
cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
comme une femme avait frappé le marguillier. Cette figure lui était
restée dans l'esprit. Un jour, étant allé à Vernon voir son frère, il
rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au curé, et tous deux sous un
prétexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
d'autres. Le colonel d'abord très fermé finit par s'ouvrir, et le curé
et le marguillier arrivèrent à savoir toute l'histoire, et comment
Pontmercy sacrifiait son bonheur à l'avenir de son enfant. Cela fit que
le curé le prit en vénération et en tendresse, et le colonel de son côté
prit en affection le curé. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
sincères et bons tous les deux, rien ne se pénètre et ne s'amalgame plus
aisément qu'un vieux prêtre et un vieux soldat. Au fond, c'est le même
homme. L'un s'est dévoué pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
d'en haut; pas d'autre différence.
Deux fois par an, au 1er janvier et à la Saint-Georges, Marius écrivait
à son père des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on eût dit
copiées dans quelque formulaire; c'était tout ce que tolérait M.
Gillenormand; et le père répondait des lettres fort tendres que l'aïeul
fourrait dans sa poche sans les lire.
Un des spectres rouges de ce temps-là
Quelqu'un qui aurait passé à cette époque dans la petite ville de Vernon
et qui s'y serait promené sur ce beau pont monumental auquel succédera
bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
d'une cinquantaine d'années coiffé d'une casquette de cuir, vêtu d'un
pantalon et d'une veste de gros drap gris, à laquelle était cousu
quelque chose de jaune qui avait été un ruban rouge, chaussé de sabots,
hâlé par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courbé,
voûté, vieilli avant l'âge, se promenant à peu près tous les jours, une
bêche et une serpe à la main, dans un de ces compartiments entourés de
murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chaîne de terrasses
la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
on dirait, s'ils étaient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
s'ils étaient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
aboutissent par un bout à la rivière et par l'autre à une maison.
L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
1817 le plus étroit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
vivait là seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
bourgeoise, qui le servait. Le carré de terre qu'il appelait son jardin
était célèbre dans la ville pour la beauté des fleurs qu'il y cultivait.
Les fleurs étaient son occupation.
À force de travail, de persévérance, d'attention et de seaux d'eau, il
avait réussi à créer après le créateur, et il avait inventé de certaines
tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir été oubliés par la
nature. Il était ingénieux; il avait devancé Soulange Bodin dans la
formation des petits massifs de terre de bruyère pour la culture des
rares et précieux arbustes d'Amérique et de Chine. Dès le point du jour,
en été, il était dans ses allées, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bonté, de tristesse et
de douceur, quelquefois rêveur et immobile des heures entières, écoutant
le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
une maison, ou bien les yeux fixés au bout d'un brin d'herbe sur quelque
goutte de rosée dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
faisait céder, sa servante le grondait. Il était timide jusqu'à sembler
farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
frappaient à sa porte et son curé, l'abbé Mabeuf, bon vieux homme.
Pourtant si des habitants de la ville ou des étrangers, les premiers
venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner à sa
petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'était le brigand de la
Loire.
Quelqu'un qui, dans le même temps, aurait lu les mémoires militaires,
les biographies, le Moniteur et les bulletins de la grande Armée,
aurait pu être frappé d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy était soldat au
régiment de Saintonge. La Révolution éclata. Le régiment de Saintonge
fit partie de l'armée du Rhin. Car les anciens régiments de la monarchie
gardèrent leurs noms de province, même après la chute de la monarchie,
et ne furent embrigadés qu'en 1794. Pontmercy se battit à Spire, à
Worms, à Neustadt, à Turkheim, à Alzey, à Mayence où il était des deux
cents qui formaient l'arrière-garde de Houchard. Il tint, lui douzième,
contre le corps du prince de Hesse, derrière le vieux rempart
d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'armée que lorsque le canon
ennemi eut ouvert la brèche depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
de plongée. Il était sous Kléber à Marchiennes et au combat du
Mont-Palissel où il eut le bras cassé d'un biscaïen. Puis il passa à la
frontière d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui défendirent
le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nommé adjudant-général et
Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy était à côté de Berthier au milieu
de la mitraille dans cette journée de Lodi qui fit dire à Bonaparte:
Berthier a été canonnier, cavalier et grenadier. Il vit son ancien
général Joubert tomber à Novi, au moment où, le sabre levé, il criait:
«En avant!» Ayant été embarqué avec sa compagnie pour les besoins de la
campagne dans une péniche qui allait de Gênes à je ne sais plus quel
petit port de la côte, il tomba dans un guêpier de sept ou huit voiles
anglaises. Le commandant génois voulait jeter les canons à la mer,
cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs à la drisse du mât
de pavillon, et passa fièrement sous le canon des frégates britanniques.
À vingt lieues de là, son audace croissant, avec sa péniche il attaqua
et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
si chargé d'hommes et de chevaux que le bâtiment était bondé jusqu'aux
hiloires. En 1805, il était de cette division Malher qui enleva
Günzbourg à l'archiduc Ferdinand. À Weltingen, il reçut dans ses bras,
sous une grêle de balles, le colonel Maupetit blessé mortellement à la
tête du 9ème dragons. Il se distingua à Austerlitz dans cette admirable
marche en échelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
de la garde impériale russe écrasa un bataillon du 4ème de ligne,
Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutèrent cette
garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mélas dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
Il fit partie du huitième corps de la grande Armée que Mortier
commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55ème de
ligne qui était l'ancien régiment de Flandre. À Eylau, il était dans le
cimetière où l'héroïque capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
pendant deux heures, tout l'effort de l'armée ennemie. Pontmercy fut un
des trois qui sortirent de ce cimetière vivants. Il fut de Friedland.
Puis il vit Moscou, puis la Bérésina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
Wachau, Leipsick, et les défilés de Gelenhausen; puis Montmirail,
Château-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
la redoutable position de Laon. À Arnay-le-Duc, étant capitaine, il
sabra dix cosaques, et sauva, non son général, mais son caporal. Il fut
haché à cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
qu'on appelait dans l'ancien régime la double-main, c'est-à-dire une
aptitude égale à manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionnée par
l'éducation militaire, que sont nées certaines armes spéciales, les
dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. À Waterloo, il était chef d'escadron
de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
l'empereur. Il était couvert de sang. Il avait reçu, en arrachant le
drapeau, un coup de sabre à travers le visage. L'empereur, content, lui
cria: Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la légion
d'honneur! Pontmercy répondit: Sire, je vous remercie pour ma veuve.
Une heure après, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
qu'était-ce que ce Georges Pontmercy? C'était ce même brigand de la
Loire.
On a déjà vu quelque chose de son histoire. Après Waterloo, Pontmercy,
tiré, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait réussi à regagner
l'armée, et s'était traîné d'ambulance en ambulance jusqu'aux
cantonnements de la Loire.
La Restauration l'avait mis à la demi-solde, puis l'avait envoyé en
résidence, c'est-à-dire en surveillance, à Vernon. Le roi Louis XVIII,
considérant comme non avenu tout ce qui s'était fait dans les
Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualité d'officier de la légion
d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
côté ne négligeait aucune occasion de signer le colonel baron
Pontmercy. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
sans y attacher la rosette d'officier de la légion d'honneur. Le
procureur du roi le fit prévenir que le parquet le poursuivrait pour
«port illégal de cette décoration». Quand cet avis lui fut donné par un
intermédiaire officieux, Pontmercy répondit avec un amer sourire: Je ne
sais point si c'est moi qui n'entends plus le français, ou si c'est vous
qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.—Puis
il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
l'inquiéter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le général
commandant le département lui écrivirent avec cette suscription: À
monsieur le commandant Pontmercy. Il renvoya les lettres non
décachetées. En ce même moment, Napoléon à Sainte-Hélène traitait de la
même façon les missives de sir Hudson Lowe adressées au général
Bonaparte. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
dans la bouche la même salive que son empereur.
Il y avait ainsi à Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'âme d'Annibal.
Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
à lui, et lui dit:—Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
porter ma balafre?
Il n'avait rien, que sa très chétive demi-solde de chef d'escadron. Il
avait loué à Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
guerres, il avait trouvé le temps d'épouser mademoiselle Gillenormand.
Le vieux bourgeois, indigné au fond, avait consenti en soupirant et en
disant: Les plus grandes familles y sont forcées. En 1815, madame
Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, élevée et rare et
digne de son mari, était morte, laissant un enfant. Cet enfant eût été
la joie du colonel dans sa solitude; mais l'aïeul avait impérieusement
réclamé son petit-fils, déclarant que, si on ne le lui donnait pas, il
le déshériterait. Le père avait cédé dans l'intérêt du petit, et, ne
pouvant avoir son enfant, il s'était mis à aimer les fleurs.
Il avait du reste renoncé à tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
partageait sa pensée entre les choses innocentes qu'il faisait et les
choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps à espérer un
œillet ou à se souvenir d'Austerlitz.
M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
était pour lui «un bandit», et il était pour le colonel «une ganache».
M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
pour faire des allusions moqueuses à «sa baronnie». Il était
expressément convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rendît chassé et déshérité.
Pour les Gillenormand, Pontmercy était un pestiféré. Ils entendaient
élever l'enfant à leur guise. Le colonel eut tort peut-être d'accepter
ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
que lui. L'héritage du père Gillenormand était peu de chose, mais
l'héritage de Mlle Gillenormand aînée était considérable. Cette tante,
restée fille, était fort riche du côté maternel, et le fils de sa sœur
était son héritier naturel.
L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un père, mais rien
de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
où son grand-père le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
d'yeux, s'étaient fait jour à la longue jusque dans l'esprit du petit,
il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
naturellement, par une sorte d'infiltration et de pénétration lente, les
idées et les opinions qui étaient, pour ainsi dire, son milieu
respirable, il en vint peu à peu à ne songer à son père qu'avec honte et
le cœur serré.
Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
s'échappait, venait furtivement à Paris comme un repris de justice qui
rompt son ban, et allait se poster à Saint-Sulpice, à l'heure où la
tante Gillenormand menait Marius à la messe. Là, tremblant que la tante
ne se retournât, caché derrière un pilier, immobile, n'osant respirer,
il regardait son enfant. Ce balafré avait peur de cette vieille fille.
De là même était venue sa liaison avec le curé de Vernon, M. l'abbé
Mabeuf.
Ce digne prêtre était frère d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
avait plusieurs fois remarqué cet homme contemplant cet enfant, et la
cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
comme une femme avait frappé le marguillier. Cette figure lui était
restée dans l'esprit. Un jour, étant allé à Vernon voir son frère, il
rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au curé, et tous deux sous un
prétexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
d'autres. Le colonel d'abord très fermé finit par s'ouvrir, et le curé
et le marguillier arrivèrent à savoir toute l'histoire, et comment
Pontmercy sacrifiait son bonheur à l'avenir de son enfant. Cela fit que
le curé le prit en vénération et en tendresse, et le colonel de son côté
prit en affection le curé. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
sincères et bons tous les deux, rien ne se pénètre et ne s'amalgame plus
aisément qu'un vieux prêtre et un vieux soldat. Au fond, c'est le même
homme. L'un s'est dévoué pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
d'en haut; pas d'autre différence.
Deux fois par an, au 1er janvier et à la Saint-Georges, Marius écrivait
à son père des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on eût dit
copiées dans quelque formulaire; c'était tout ce que tolérait M.
Gillenormand; et le père répondait des lettres fort tendres que l'aïeul
fourrait dans sa poche sans les lire.