Requiescant
Le salon de madame de T. était tout ce que Marius Pontmercy connaissait
du monde. C'était la seule ouverture par laquelle il pût regarder dans
la vie. Cette ouverture était sombre, et il lui venait par cette lucarne
plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
n'était que joie et lumière en entrant dans ce monde étrange, y devint
en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore à cet âge,
grave. Entouré de toutes ces personnes imposantes et singulières, il
regardait autour de lui avec un étonnement sérieux. Tout se réunissait
pour accroître en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
de T. de vieilles nobles dames très vénérables qui s'appelaient Mathan,
Noé, Lévis qu'on prononçait Lévi, Cambis qu'on prononçait Cambyse. Ces
antiques visages et ces noms bibliques se mêlaient dans l'esprit de
l'enfant à son ancien testament qu'il apprenait par cœur, et quand
elles étaient là toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, à
peine éclairées par une lampe voilée de vert, avec leurs profils
sévères, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
âge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber à
de rares intervalles des paroles à la fois majestueuses et farouches, le
petit Marius les considérait avec des yeux effarés, croyant voir, non
des femmes, mais des patriarches et des mages, non des êtres réels, mais
des fantômes.
À ces fantômes se mêlaient plusieurs prêtres, habitués de ce salon
vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secrétaire
des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
sous le pseudonyme de Charles-Antoine des odes monorimes, le prince de
Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
spirituelle femme dont les toilettes de velours écarlate à torsades
d'or, fort décolletées, effarouchaient ces ténèbres, le marquis de
Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux «la
politesse proportionnée», le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothèque
du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutôt
vieilli que vieux, contait qu'en 1793, âgé de seize ans, on l'avait mis
au bagne comme réfractaire, et ferré avec un octogénaire, l'évêque de
Mirepoix, réfractaire aussi, mais comme prêtre, tandis que lui l'était
comme soldat. C'était à Toulon. Leur fonction était d'aller la nuit
ramasser sur l'échafaud les têtes et les corps des guillotinés du jour;
ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
rouges de galériens avaient derrière leur nuque une croûte de sang,
sèche le matin, humide le soir. Ces récits tragiques abondaient dans le
salon de madame de T.; et à force d'y maudire Marat, on y applaudissait
Trestaillon. Quelques députés du genre introuvable y faisaient leur
whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le célèbre
railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait été le camarade de
plaisir de M. le comte d'Artois, et, à l'inverse d'Aristote accroupi
sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et de
la sorte montré aux siècles un philosophe vengé par un bailli.
Quant aux prêtres, c'étaient l'abbé Halma, le même à qui M. Larose, son
collaborateur à la Foudre, disait: Bah! qui est-ce qui n'a pas
cinquante ans? quelques blancs-becs peut-être! l'abbé Letourneur,
prédicateur du roi, l'abbé Frayssinous, qui n'était encore ni comte, ni
évêque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane où il
manquait des boutons, et l'abbé Keravenant, curé de Saint-Germain des
Prés; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevêque de
Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
autre monsignor ainsi intitulé: abbate Palmieri, prélat domestique, un
des sept protonotaires participants du saint-siège, chanoine de
l'insigne basilique libérienne, avocat des saints, postulatore di
santi, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie à
peu près maître des requêtes de la section du paradis; enfin deux
cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
de la Luzerne était un écrivain et devait avoir, quelques années plus
tard, l'honneur de signer dans le Conservateur des articles côte à
côte avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre était archevêque de
Toulouse, et venait souvent en villégiature à Paris chez son neveu le
marquis de Tonnerre, qui a été ministre de la marine et de la guerre. Le
cardinal de Clermont-Tonnerre était un petit vieillard gai montrant ses
bas rouges sous sa soutane troussée; il avait pour spécialité de haïr
l'encyclopédie et de jouer éperdument au billard, et les gens qui, à
cette époque, passaient dans les soirs d'été rue Madame, où était alors
l'hôtel de Clermont-Tonnerre, s'arrêtaient pour entendre le choc des
billes, et la voix aiguë du cardinal criant à son conclaviste,
monseigneur Cottret, évêque in partibus de Caryste: Marque, l'abbé,
je carambole. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait été amené chez
madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien évêque
de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure était considérable par
sa haute taille et par son assiduité à l'académie; à travers la porte
vitrée de la salle voisine de la bibliothèque où l'académie française
tenait alors ses séances, les curieux pouvaient tous les jeudis
contempler l'ancien évêque de Senlis, habituellement debout, poudré à
frais, en bas violets, et tournant le dos à la porte, apparemment pour
mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclésiastiques, quoique la
plupart hommes de cour autant qu'hommes d'église, s'ajoutaient à la
gravité du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est-à-dire prince
souverain étranger, avait une si haute idée de la France et de la pairie
qu'il voyait tout à travers elles. C'était lui qui disait: Les
cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
France d'Angleterre. Au reste, car il faut en ce siècle que la
révolution soit partout, ce salon féodal était, comme nous l'avons dit,
dominé par un bourgeois. M. Gillenormand y régnait.
C'était là l'essence et la quintessence de la société parisienne
blanche. On y tenait en quarantaine les renommées, même royalistes. Il y
a toujours de l'anarchie dans la renommée. Chateaubriand, entrant là,
eût fait l'effet du père Duchêne. Quelques ralliés pourtant pénétraient,
par tolérance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y était reçu à
correction.
Les salons «nobles» d'aujourd'hui ne ressemblent plus à ces salons-là.
Le faubourg Saint-Germain d'à présent sent le fagot. Les royalistes de
maintenant sont des démagogues, disons-le à leur louange.
Chez madame de T., le monde étant supérieur, le goût était exquis et
hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui étaient
l'ancien régime même, enterré, mais vivant. Quelques-unes de ces
habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'était que
vétusté. On appelait une femme madame la générale. Madame la colonelle
n'était pas absolument inusité. La charmante madame de Léon, en souvenir
sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, préférait cette
appellation à son titre de princesse. La marquise de Créquy, elle aussi,
s'était appelée madame la colonelle.
Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
dire toujours en parlant au roi dans l'intimité le roi à la troisième
personne et jamais votre majesté, la qualification votre majesté
ayant été «souillée par l'usurpateur».
On jugeait là les faits et les hommes. On raillait le siècle, ce qui
dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'étonnement. On se
communiquait la quantité de clarté qu'on avait. Mathusalem renseignait
Épiménide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On déclarait non avenu
le temps écoulé depuis Coblentz. De même que Louis XVIII était, par la
grâce de Dieu, à la vingt-cinquième année de son règne, les émigrés
étaient, de droit, à la vingt-cinquième année de leur adolescence.
Tout était harmonieux; rien ne vivait trop; la parole était à peine un
souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
avait des jeunes gens, mais ils étaient un peu morts. Dans
l'antichambre, les livrées étaient vieillottes. Ces personnages,
complètement passés, étaient servis par des domestiques du même genre.
Tout cela avait l'air d'avoir vécu il y a longtemps, et de s'obstiner
contre le sépulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'était là à
peu près tout le dictionnaire. Être en bonne odeur, était la question.
Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
vénérables, et leurs idées sentaient le vétyver. C'était un monde momie.
Les maîtres étaient embaumés, les valets étaient empaillés.
Une digne vieille marquise émigrée et ruinée, n'ayant plus qu'une bonne,
continuait de dire: Mes gens.
Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On était ultra.
Être ultra; ce mot, quoique ce qu'il représente n'ait peut-être pas
disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.
Être ultra, c'est aller au delà. C'est attaquer le sceptre au nom du
trône et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
traîne; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le bûcher sur le
degré de cuisson des hérétiques; c'est reprocher à l'idole son peu
d'idolâtrie; c'est insulter par excès de respect; c'est trouver dans le
pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royauté, et trop de
lumière à la nuit; c'est être mécontent de l'albâtre, de la neige, du
cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est être partisan des choses
au point d'en devenir l'ennemi; c'est être si fort pour, qu'on est
contre.
L'esprit ultra caractérise spécialement la première phase de la
Restauration.
Rien dans l'histoire n'a ressemblé à ce quart d'heure qui commence à
1814 et qui se termine vers 1820 à l'avènement de M. de Villèle, l'homme
pratique de la droite. Ces six années furent un moment extraordinaire, à
la fois brillant et morne, riant et sombre, éclairé comme par le
rayonnement de l'aube et tout couvert en même temps des ténèbres des
grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfonçaient
lentement dans le passé. Il y eut là, dans cette lumière et dans cette
ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvénile
et sénile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au réveil comme le
retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
revenus et les revenants, des «ci-devant» stupéfaits de tout, de braves
et nobles gentilshommes souriant d'être en France et en pleurant aussi,
ravis de revoir leur patrie, désespérés de ne plus retrouver leur
monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
c'est-à-dire la noblesse de l'épée; les races historiques ayant perdu le
sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne dédaignant
les compagnons de Napoléon. Les épées, comme nous venons de le dire, se
renvoyaient l'insulte; l'épée de Fontenoy était risible et n'était
qu'une rouillarde; l'épée de Marengo était odieuse et n'était qu'un
sabre. Jadis méconnaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
était grand, ni le sentiment de ce qui était ridicule. Il y eut
quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
répétons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pensée,
il nous semble étrange comme un monde antédiluvien. C'est qu'en effet il
a été lui aussi englouti par un déluge. Il a disparu sous deux
révolutions. Quels flots que les idées! Comme elles couvrent vite tout
ce qu'elles ont mission de détruire et d'ensevelir, et comme elles font
promptement d'effrayantes profondeurs!
Telle était la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
où M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.
Ces salons avaient une littérature et une politique à eux. On y croyait
en Fiévée. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napoléon y était pleinement
Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
marquis de Buonaparte, lieutenant général des armées du roi, fut une
concession à l'esprit du siècle.
Ces salons ne furent pas longtemps purs. Dès 1818, quelques doctrinaires
commencèrent à y poindre, nuance inquiétante. La manière de ceux-là
était d'être royalistes et de s'en excuser. Là où les ultras étaient
très fiers, les doctrinaires étaient un peu honteux. Ils avaient de
l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique était
convenablement empesé de morgue; ils devaient réussir. Ils faisaient,
utilement d'ailleurs, des excès de cravate blanche et d'habit boutonné.
Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a été de créer la jeunesse
vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rêvaient de greffer sur
le principe absolu et excessif un pouvoir tempéré. Ils opposaient, et
parfois avec une rare intelligence, au libéralisme démolisseur un
libéralisme conservateur. On les entendait dire: «Grâce pour le
royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapporté la tradition, le
culte, la religion, le respect. Il est fidèle, brave, chevaleresque,
aimant, dévoué. Il vient mêler, quoique à regret, aux grandeurs
nouvelles de la nation les grandeurs séculaires de la monarchie. Il a le
tort de ne pas comprendre la Révolution, l'Empire, la gloire, la
liberté, les jeunes idées, les jeunes générations, le siècle. Mais ce
tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
Révolution, dont nous sommes les héritiers, doit avoir l'intelligence de
tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du libéralisme. Quelle
faute! et quel aveuglement! La France révolutionnaire manque de respect
à la France historique, c'est-à-dire à sa mère, c'est-à-dire à
elle-même. Après le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
comme après le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
été injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
veut donc toujours avoir quelque chose à proscrire! Dédorer la couronne
de Louis XIV, gratter l'écusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
raillons M. de Vaublanc qui effaçait les N du pont d'Iéna! Que
faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
Marengo. Les fleurs de lys sont à nous comme les N. C'est notre
patrimoine. À quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
dans le passé que dans le présent. Pourquoi ne pas vouloir toute
l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?»
C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protégeaient le
royalisme, mécontent d'être critiqué et furieux d'être protégé.
Les ultras marquèrent la première époque du royalisme; la congrégation
caractérisa la seconde. À la fougue succéda l'habileté. Bornons ici
cette esquisse.
Dans le cours de ce récit, l'auteur de ce livre a trouvé sur son chemin
ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a dû y jeter en
passant un coup d'œil et retracer quelques-uns des linéaments
singuliers de cette société aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
rapidement et sans aucune idée amère ou dérisoire. Des souvenirs,
affectueux et respectueux, car ils touchent à sa mère, l'attachent à ce
passé. D'ailleurs, disons-le, ce même petit monde avait sa grandeur. On
en peut sourire, mais on ne peut ni le mépriser ni le haïr. C'était la
France d'autrefois.
Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des études quelconques.
Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-père le
confia à un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
jeune âme qui s'ouvrait passa d'une prude à un cuistre. Marius eut ses
années de collège, puis il entra à l'école de droit. Il était royaliste,
fanatique et austère. Il aimait peu son grand-père dont la gaîté et le
cynisme le froissaient, et il était sombre à l'endroit de son père.
C'était du reste un garçon ardent et froid, noble, généreux, fier,
religieux, exalté; digne jusqu'à la dureté, pur jusqu'à la sauvagerie.
Requiescant
Le salon de madame de T. était tout ce que Marius Pontmercy connaissait
du monde. C'était la seule ouverture par laquelle il pût regarder dans
la vie. Cette ouverture était sombre, et il lui venait par cette lucarne
plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
n'était que joie et lumière en entrant dans ce monde étrange, y devint
en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore à cet âge,
grave. Entouré de toutes ces personnes imposantes et singulières, il
regardait autour de lui avec un étonnement sérieux. Tout se réunissait
pour accroître en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
de T. de vieilles nobles dames très vénérables qui s'appelaient Mathan,
Noé, Lévis qu'on prononçait Lévi, Cambis qu'on prononçait Cambyse. Ces
antiques visages et ces noms bibliques se mêlaient dans l'esprit de
l'enfant à son ancien testament qu'il apprenait par cœur, et quand
elles étaient là toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, à
peine éclairées par une lampe voilée de vert, avec leurs profils
sévères, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
âge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber à
de rares intervalles des paroles à la fois majestueuses et farouches, le
petit Marius les considérait avec des yeux effarés, croyant voir, non
des femmes, mais des patriarches et des mages, non des êtres réels, mais
des fantômes.
À ces fantômes se mêlaient plusieurs prêtres, habitués de ce salon
vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secrétaire
des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
sous le pseudonyme de Charles-Antoine des odes monorimes, le prince de
Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
spirituelle femme dont les toilettes de velours écarlate à torsades
d'or, fort décolletées, effarouchaient ces ténèbres, le marquis de
Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux «la
politesse proportionnée», le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothèque
du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutôt
vieilli que vieux, contait qu'en 1793, âgé de seize ans, on l'avait mis
au bagne comme réfractaire, et ferré avec un octogénaire, l'évêque de
Mirepoix, réfractaire aussi, mais comme prêtre, tandis que lui l'était
comme soldat. C'était à Toulon. Leur fonction était d'aller la nuit
ramasser sur l'échafaud les têtes et les corps des guillotinés du jour;
ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
rouges de galériens avaient derrière leur nuque une croûte de sang,
sèche le matin, humide le soir. Ces récits tragiques abondaient dans le
salon de madame de T.; et à force d'y maudire Marat, on y applaudissait
Trestaillon. Quelques députés du genre introuvable y faisaient leur
whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le célèbre
railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait été le camarade de
plaisir de M. le comte d'Artois, et, à l'inverse d'Aristote accroupi
sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et de
la sorte montré aux siècles un philosophe vengé par un bailli.
Quant aux prêtres, c'étaient l'abbé Halma, le même à qui M. Larose, son
collaborateur à la Foudre, disait: Bah! qui est-ce qui n'a pas
cinquante ans? quelques blancs-becs peut-être! l'abbé Letourneur,
prédicateur du roi, l'abbé Frayssinous, qui n'était encore ni comte, ni
évêque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane où il
manquait des boutons, et l'abbé Keravenant, curé de Saint-Germain des
Prés; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevêque de
Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
autre monsignor ainsi intitulé: abbate Palmieri, prélat domestique, un
des sept protonotaires participants du saint-siège, chanoine de
l'insigne basilique libérienne, avocat des saints, postulatore di
santi, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie à
peu près maître des requêtes de la section du paradis; enfin deux
cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
de la Luzerne était un écrivain et devait avoir, quelques années plus
tard, l'honneur de signer dans le Conservateur des articles côte à
côte avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre était archevêque de
Toulouse, et venait souvent en villégiature à Paris chez son neveu le
marquis de Tonnerre, qui a été ministre de la marine et de la guerre. Le
cardinal de Clermont-Tonnerre était un petit vieillard gai montrant ses
bas rouges sous sa soutane troussée; il avait pour spécialité de haïr
l'encyclopédie et de jouer éperdument au billard, et les gens qui, à
cette époque, passaient dans les soirs d'été rue Madame, où était alors
l'hôtel de Clermont-Tonnerre, s'arrêtaient pour entendre le choc des
billes, et la voix aiguë du cardinal criant à son conclaviste,
monseigneur Cottret, évêque in partibus de Caryste: Marque, l'abbé,
je carambole. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait été amené chez
madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien évêque
de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure était considérable par
sa haute taille et par son assiduité à l'académie; à travers la porte
vitrée de la salle voisine de la bibliothèque où l'académie française
tenait alors ses séances, les curieux pouvaient tous les jeudis
contempler l'ancien évêque de Senlis, habituellement debout, poudré à
frais, en bas violets, et tournant le dos à la porte, apparemment pour
mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclésiastiques, quoique la
plupart hommes de cour autant qu'hommes d'église, s'ajoutaient à la
gravité du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est-à-dire prince
souverain étranger, avait une si haute idée de la France et de la pairie
qu'il voyait tout à travers elles. C'était lui qui disait: Les
cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
France d'Angleterre. Au reste, car il faut en ce siècle que la
révolution soit partout, ce salon féodal était, comme nous l'avons dit,
dominé par un bourgeois. M. Gillenormand y régnait.
C'était là l'essence et la quintessence de la société parisienne
blanche. On y tenait en quarantaine les renommées, même royalistes. Il y
a toujours de l'anarchie dans la renommée. Chateaubriand, entrant là,
eût fait l'effet du père Duchêne. Quelques ralliés pourtant pénétraient,
par tolérance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y était reçu à
correction.
Les salons «nobles» d'aujourd'hui ne ressemblent plus à ces salons-là.
Le faubourg Saint-Germain d'à présent sent le fagot. Les royalistes de
maintenant sont des démagogues, disons-le à leur louange.
Chez madame de T., le monde étant supérieur, le goût était exquis et
hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui étaient
l'ancien régime même, enterré, mais vivant. Quelques-unes de ces
habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'était que
vétusté. On appelait une femme madame la générale. Madame la colonelle
n'était pas absolument inusité. La charmante madame de Léon, en souvenir
sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, préférait cette
appellation à son titre de princesse. La marquise de Créquy, elle aussi,
s'était appelée madame la colonelle.
Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
dire toujours en parlant au roi dans l'intimité le roi à la troisième
personne et jamais votre majesté, la qualification votre majesté
ayant été «souillée par l'usurpateur».
On jugeait là les faits et les hommes. On raillait le siècle, ce qui
dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'étonnement. On se
communiquait la quantité de clarté qu'on avait. Mathusalem renseignait
Épiménide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On déclarait non avenu
le temps écoulé depuis Coblentz. De même que Louis XVIII était, par la
grâce de Dieu, à la vingt-cinquième année de son règne, les émigrés
étaient, de droit, à la vingt-cinquième année de leur adolescence.
Tout était harmonieux; rien ne vivait trop; la parole était à peine un
souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
avait des jeunes gens, mais ils étaient un peu morts. Dans
l'antichambre, les livrées étaient vieillottes. Ces personnages,
complètement passés, étaient servis par des domestiques du même genre.
Tout cela avait l'air d'avoir vécu il y a longtemps, et de s'obstiner
contre le sépulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'était là à
peu près tout le dictionnaire. Être en bonne odeur, était la question.
Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
vénérables, et leurs idées sentaient le vétyver. C'était un monde momie.
Les maîtres étaient embaumés, les valets étaient empaillés.
Une digne vieille marquise émigrée et ruinée, n'ayant plus qu'une bonne,
continuait de dire: Mes gens.
Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On était ultra.
Être ultra; ce mot, quoique ce qu'il représente n'ait peut-être pas
disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.
Être ultra, c'est aller au delà. C'est attaquer le sceptre au nom du
trône et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
traîne; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le bûcher sur le
degré de cuisson des hérétiques; c'est reprocher à l'idole son peu
d'idolâtrie; c'est insulter par excès de respect; c'est trouver dans le
pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royauté, et trop de
lumière à la nuit; c'est être mécontent de l'albâtre, de la neige, du
cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est être partisan des choses
au point d'en devenir l'ennemi; c'est être si fort pour, qu'on est
contre.
L'esprit ultra caractérise spécialement la première phase de la
Restauration.
Rien dans l'histoire n'a ressemblé à ce quart d'heure qui commence à
1814 et qui se termine vers 1820 à l'avènement de M. de Villèle, l'homme
pratique de la droite. Ces six années furent un moment extraordinaire, à
la fois brillant et morne, riant et sombre, éclairé comme par le
rayonnement de l'aube et tout couvert en même temps des ténèbres des
grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfonçaient
lentement dans le passé. Il y eut là, dans cette lumière et dans cette
ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvénile
et sénile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au réveil comme le
retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
revenus et les revenants, des «ci-devant» stupéfaits de tout, de braves
et nobles gentilshommes souriant d'être en France et en pleurant aussi,
ravis de revoir leur patrie, désespérés de ne plus retrouver leur
monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
c'est-à-dire la noblesse de l'épée; les races historiques ayant perdu le
sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne dédaignant
les compagnons de Napoléon. Les épées, comme nous venons de le dire, se
renvoyaient l'insulte; l'épée de Fontenoy était risible et n'était
qu'une rouillarde; l'épée de Marengo était odieuse et n'était qu'un
sabre. Jadis méconnaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
était grand, ni le sentiment de ce qui était ridicule. Il y eut
quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
répétons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pensée,
il nous semble étrange comme un monde antédiluvien. C'est qu'en effet il
a été lui aussi englouti par un déluge. Il a disparu sous deux
révolutions. Quels flots que les idées! Comme elles couvrent vite tout
ce qu'elles ont mission de détruire et d'ensevelir, et comme elles font
promptement d'effrayantes profondeurs!
Telle était la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
où M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.
Ces salons avaient une littérature et une politique à eux. On y croyait
en Fiévée. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napoléon y était pleinement
Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
marquis de Buonaparte, lieutenant général des armées du roi, fut une
concession à l'esprit du siècle.
Ces salons ne furent pas longtemps purs. Dès 1818, quelques doctrinaires
commencèrent à y poindre, nuance inquiétante. La manière de ceux-là
était d'être royalistes et de s'en excuser. Là où les ultras étaient
très fiers, les doctrinaires étaient un peu honteux. Ils avaient de
l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique était
convenablement empesé de morgue; ils devaient réussir. Ils faisaient,
utilement d'ailleurs, des excès de cravate blanche et d'habit boutonné.
Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a été de créer la jeunesse
vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rêvaient de greffer sur
le principe absolu et excessif un pouvoir tempéré. Ils opposaient, et
parfois avec une rare intelligence, au libéralisme démolisseur un
libéralisme conservateur. On les entendait dire: «Grâce pour le
royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapporté la tradition, le
culte, la religion, le respect. Il est fidèle, brave, chevaleresque,
aimant, dévoué. Il vient mêler, quoique à regret, aux grandeurs
nouvelles de la nation les grandeurs séculaires de la monarchie. Il a le
tort de ne pas comprendre la Révolution, l'Empire, la gloire, la
liberté, les jeunes idées, les jeunes générations, le siècle. Mais ce
tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
Révolution, dont nous sommes les héritiers, doit avoir l'intelligence de
tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du libéralisme. Quelle
faute! et quel aveuglement! La France révolutionnaire manque de respect
à la France historique, c'est-à-dire à sa mère, c'est-à-dire à
elle-même. Après le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
comme après le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
été injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
veut donc toujours avoir quelque chose à proscrire! Dédorer la couronne
de Louis XIV, gratter l'écusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
raillons M. de Vaublanc qui effaçait les N du pont d'Iéna! Que
faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
Marengo. Les fleurs de lys sont à nous comme les N. C'est notre
patrimoine. À quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
dans le passé que dans le présent. Pourquoi ne pas vouloir toute
l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?»
C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protégeaient le
royalisme, mécontent d'être critiqué et furieux d'être protégé.
Les ultras marquèrent la première époque du royalisme; la congrégation
caractérisa la seconde. À la fougue succéda l'habileté. Bornons ici
cette esquisse.
Dans le cours de ce récit, l'auteur de ce livre a trouvé sur son chemin
ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a dû y jeter en
passant un coup d'œil et retracer quelques-uns des linéaments
singuliers de cette société aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
rapidement et sans aucune idée amère ou dérisoire. Des souvenirs,
affectueux et respectueux, car ils touchent à sa mère, l'attachent à ce
passé. D'ailleurs, disons-le, ce même petit monde avait sa grandeur. On
en peut sourire, mais on ne peut ni le mépriser ni le haïr. C'était la
France d'autrefois.
Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des études quelconques.
Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-père le
confia à un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
jeune âme qui s'ouvrait passa d'une prude à un cuistre. Marius eut ses
années de collège, puis il entra à l'école de droit. Il était royaliste,
fanatique et austère. Il aimait peu son grand-père dont la gaîté et le
cynisme le froissaient, et il était sombre à l'endroit de son père.
C'était du reste un garçon ardent et froid, noble, généreux, fier,
religieux, exalté; digne jusqu'à la dureté, pur jusqu'à la sauvagerie.