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Les Nourritures terrestresChapitre 11 / 20

IV

Ce soir, dans les jardins qui sont au pied de la colline de Fiesole, à mi-chemin entre Florence et Fiesole, dans ces mêmes jardins où, du temps de Boccace, Pamphile et Fiametta chantaient, — le jour trop lumineux achevé — dans la nuit point ténébreuse, Simiane, Tityre, Ménalque, Nathanaël, Hélène, Alcide et quelques autres étaient assemblés.

Après un demi-repas de friandises que la grande chaleur nous avait permis de prendre sur la terrasse, nous étions descendus dans les allées et maintenant, après des musiques, nous errions sous les lauriers et les chênes, attendant l’heure où nous étendre sur l’herbe, près des sources qu’un bosquet de chênes verts abritait, et nous reposer longuement de la fatigue du grand jour.

J’allais de groupe en groupe, et n’entendais que des propos sans suite, encore que tous parlassent de l’amour.

— Toute volupté, disait Eliphas, est bonne, et a besoin d’être goûtée.
— Mais non toutes par tous, disait Tibulle ; il faut opter.

Plus loin, à Phèdre et à Bachir, c’était Térence qui racontait :

J’aimais, disait-il, une enfant de race kabyle, à la peau noire, de chair parfaite, à peine mûre. Elle gardait dans la volupté la plus mièvre et déjà la plus retombée une gravité déconcertante. Elle était l’ennui de mes jours et les délices de mes nuits…

Et Symiane avec Hylas :

C’est un petit fruit qui demande à être souvent mangé. —

Hylas chantait :

Il y a des petites voluptés qui ont été pour nous, comme, sur les bords de routes, ces petits fruits de maraude, aigres, et qu’on aurait voulu plus sucrés.

Sur l’herbe, près des sources, nous nous assîmes :

… un chant d’oiseau de nuit, près de moi, m’occupa pendant un instant plus que leurs paroles ; quand je recommençai d’écouter, Hylas parlait :

… Et chacun de mes sens a eu ses désirs. Quand j’ai voulu rentrer en moi, j’ai trouvé mes serviteurs et mes servantes à ma table ; je n’ai plus eu la plus petite place où m’asseoir. La place d’honneur était occupée par la soif ; d’autres soifs lui disputaient la belle place. Toute la table était querelleuse ; mais ils s’entendaient contre moi. Quand j’ai voulu rentrer et m’approcher de la table, ils se sont tous levés contre moi, déjà ivres ; ils m’ont chassé de chez moi ; ils m’ont traîné dehors, et je suis ressorti pour aller leur cueillir des grappes.

Désirs ! Beaux désirs — je vous apporterai des grappes écrasées ; j’emplirai de nouvelles fois vos énormes coupes ; mais laissez-moi rentrer dans ma demeure — et que je puisse encore, quand vous dormirez dans l’ivresse, me couronner de pourpre et de lierre, — couvrir le souci de mon front sous une couronne de lierre.

L’ivresse s’emparait de moi-même, et je ne pouvais plus bien écouter ; par instants, quand le Chant de l’oiseau se taisait, la nuit semblait devenir silencieuse comme si je l’eusse seul contemplée ; par instants il me semblait de partout entendre des voix jaillissantes qui se mêlaient à celles de notre nombreuse société : —

Nous aussi, nous aussi, disaient-elles, nous avons connu les lamentables ennuis de nos âmes. —

Les désirs ne nous laissent pas tranquillement travailler. —

… Cet été, tous mes désirs eurent soif.

Il semblait qu’ils eussent traversé des déserts.

Et je me refusais à leur donner à boire,

Tant je les savais malades pour avoir bu. —

(Il y avait des grappes où dormait de l’oubli ; il y en avait où mangeaient des abeilles ; il y en avait où du soleil semblait rester.) —

… Un désir s’est assis à mon chevet tous les soirs.

Je l’y retrouve à chaque aurore.

Il a veillé sur moi toute la nuit.

J’ai marché ; j’ai voulu lasser mon désir :

Je n’ai pu fatiguer que mon corps.

Chante à présent, Cléodalise, la

RONDE
DE TOUS LES DÉSIRS

Je ne sais ce que j’avais pu rêver cette nuit.

À mon réveil tous mes désirs eurent soif.

Il semblait qu’en dormant, ils eussent traversé des déserts.

Entre le désir et l’ennui
Notre inquiétude balance. —

Désirs ! Est-ce que vous ne vous lasserez pas ?

Oh ! oh ! oh ! oh ! cette petite volupté, qui passe ! — et qui sera bientôt passée ! — Hélas ! hélas ! je sais comment prolonger ma souffrance ; mais mon plaisir je ne sais comment l’apprivoiser.

Entre le désir et l’ennui, notre inquiétude balance.

Et l’humanité tout entière m’a paru, comme un malade qui se retourne dans son lit pour dormir — qui cherche le repos et ne trouve même pas le sommeil. —

Nos désirs ont déjà traversé bien des mondes ;

Ils ne sont jamais rassasiés.

Et la nature entière se tourmente, entre soif de repos et soif de volupté.

Nous avons crié de détresse.

Dans les appartements déserts.

Nous sommes montées sur des tours

D’où l’on ne voyait que la nuit ;

Chiennes, nous avons hurlé de douleur

Le long des berges desséchées ;

Lionnes nous avons rugi dans l’Aurès — et nous avons brouté, chamelles, le varech gris des chotts, sucé le suc des tiges creuses — car l’eau n’abonde pas au désert.

Nous avons traversé, hirondelles.

De vastes mers sans nourriture ;

Sauterelles, pour nous nourrir nous avons dû tout dévaster.

Algues, nous ont ballotées les orages ;

Flocons, nous avons été roulés par les vents.

Ô ! pour un immense repos, je souhaite la mort salutaire ; et qu’enfin mon désir exténué ne puisse plus fournir à de nouvelles métempsychoses. Désir ! je t’ai traîné sur les routes ; je t’ai désolé dans les champs ; je t’ai soûlé dans les grand’villes ; je t’ai soûlé sans te désaltérer ; — je t’ai baigné dans les nuits pleines de lune ; je t’ai promené partout ; — je t’ai bercé sur les vagues ; j’ai voulu t’endormir sur les flots… Désir ! Désir ! que te ferai-je ? que veux-tu donc ? — Est-ce que tu ne te lasseras pas ?

La lune parut entre les branches des chênes — monotone mais belle autant que les autres fois. Par groupes, à présent ils causaient et je n’entendais que des phrases éparses… il me sembla que chacun parlait à tous les autres de l’amour et sans s’inquiéter qu’il n’était d’aucun autre écouté.

Puis les conversations se défirent, et comme la lune disparaissait derrière les branches plus épaisses des chênes, ils restèrent couchés les uns près des autres, dans les feuilles, écoutant sans plus les comprendre les parleurs ou les parleuses attardés mais dont les voix plus discrètes ne parvinrent bientôt plus à nous que mêlées au chuchotement du ruisseau sur les mousses.

Simiane alors se levant, se fit une couronne de lierre et je sentis l’odeur des feuilles déchirées. Hélène dénoua ses cheveux qui retombèrent sur sa robe et Rachel s’en alla recueillir de la mousse humide pour en mouiller ses yeux et les apprêter au sommeil.

La clarté même de la lune disparut. Je restais étendu, lourd de charme et grisé jusqu’à la tristesse. Je ne parlai pas de l’amour. J’attendais le matin pour partir et courir au hasard des routes. — Déjà depuis longtemps sommeillait ma tête lassée. — Je dormis quelques heures ; — puis, quand vint l’aube, je partis. 


  1. Ce fragment a paru déjà dans l’Ermitage (no de janvier 96).

  1. Ce fragment a paru déjà dans l’Ermitage (no de janvier 96).