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Les Nourritures terrestresChapitre 10 / 20

III

… Et cette nuit ce furent les fruits qu’ils chantèrent. Devant Ménalque, Alcide et quelques autres assemblés, Hylas chanta la

RONDE
DE LA GRENADE

Certes trois grains de grenade suffirent à faire s’en souvenir Proserpine

Vous chercheriez encore longtemps
Le bonheur impossible des âmes.
— Joies de la chair et joies des sens
Qu’un autre s’il lui plaît vous condamne,
Amères joies de la chair et des sens —
Qu’il vous condamne — moi je n’ose.

— Certes, Didier, philosophe fervent, je t’admire
Si la croyance en ta pensée, ne te fait à la joie de l’esprit
Croire aucune autre préférable.
Mais non pas dans tous les esprits ne se peuvent de telles amours.


Et certes, aussi moi je les aime,
Mortels tressaillements de mon âme,
Joies du cœur, joies de l’esprit —
Mais c’est vous, plaisirs, que je chante.

Joies de la chair, tendres comme l’herbe,
Charmantes comme les fleurs des haies
Fanées plus vite, ou fauchées, que les luzernes des prairies
Que les désolantes spirées qui s’effeuillent dès qu’on les touche.

La vue — le plus désolant de nos sens…
Tout ce que nous ne pouvons pas toucher nous désole ;
L’esprit saisit plus aisément la pensée
Que notre main ce que notre œil convoite.
— Ô ! que ce soit ce que tu peux toucher que tu désires —
Nathanaël, et ne cherche pas une possession plus parfaite.


Les plus douces joies de mes sens
Ç’ont été des soifs étanchées.



Certes, délicieuse est la brume, au soleil levant sur les plaines —
Et délicieux le soleil —
Délicieuse sous nos pieds nus la terre humide
Et le sable mouillé par la mer ;
Délicieuse à nous baigner fut l’eau des sources ;
À baiser, les inconnues lèvres que mes lèvres touchèrent dans l’ombre…


Mais des fruits — des fruits — Nathanaël, que dirai-je ?

— Ô ! que tu ne les aies pas connus,
Nathanaël, c’est bien là ce qui me désespère…
… Leur pulpe était délicate et juteuse
Savoureuse comme la chair qui saigne,
Rouge comme le sang qui sort d’une blessure.
… Ceux-ci ne réclamaient, Nathanaël, aucune soif particulière ;
On les servait dans des corbeilles d’or ;
Leur goût écœurait tout d’abord, étant d’une fadeur incomparable ;
Il n’évoquait celui d’aucun fruit de nos terres ;
Il rappelait le goût des goyaves trop mûres,
Et la chair en semblait passée ;
Elle laissait, après, l’âpreté dans la bouche ;
On ne la guérissait qu’en remangeant un fruit nouveau ;
À peine bientôt si seulement durait leur jouissance
L’instant d’en savourer le suc ;
Et cet instant en paraissait tant plus aimable
Que la fadeur après devenait plus nauséabonde.
La corbeille fut vite vidée…
Et le dernier nous le laissâmes
Plutôt que de le partager…

Hélas ! après, Nathanaël, qui dira de nos lèvres
Quelle fut l’amère brûlure ?
Aucune eau ne les put laver —
Le désir de ces fruits nous tourmenta jusque dans l’âme.
Trois jours, dans les marchés, nous les cherchâmes ;
La saison en était finie. —

Où sont, Nathanaël, dans nos voyages
De nouveaux fruits pour nous donner d’autres désirs ?


*



Il y en a que nous mangerons sur des terrasses.
Devant la mer et devant le soleil couchant.
Il y en a que l’on confit dans de la glace
Sucrée avec un peu de liqueur dedans.

Il y en a que l’on cueille sur les arbres
De jardins réservés, enclos de murs,
Et que l’on mange à l’ombre dans la saison tropicale.

On disposera de petites tables —
Les fruits tomberont tout autour de nous
Dès qu’on agitera les branches
Où les mouches engourdies se réveilleront.
Les fruits tombés, on les recueillera dans des jattes
Et leur parfum déjà suffirait à nous charmer…

Il y en a dont l’écorce tache les lèvres
Et que l’on ne mange que lorsqu’on a très soif.
Nous les avons trouvés le long des routes sablonneuses ;
Ils brillaient à travers le feuillage épineux
Qui déchira nos mains lorsque nous voulûmes les prendre ; —
Et notre soif n’en fut pas beaucoup étanchée.

Il y en a dont on ferait des confitures
Rien qu’à les laisser cuire au soleil.
Il y en a dont la chair malgré l’hiver demeure sure ;
De les avoir mordus les dents sont agacées.

Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été.
On les mange accroupi sur des nattes,
Au fond de petits cabarets.

Il y en a dont le souvenir vaut une soif
Dès qu’on ne peut plus les trouver.


*



Nathanaël, te parlerai-je des grenades ?

On les vendait pour quelques sous, à cette foire orientale
Sur des claies de roseaux où elles s’étaient éboulées.
On en voyait qui déroulaient dans la poussière
Et que des enfants nus ramassaient.
— Leur jus est aigrelet comme celui des framboises pas mûres.
Leur fleur semble faite de cire ;
Elle est de la couleur du fruit.

Trésor gardé, cloisons de ruches,
Abondance de la saveur,
Architecture pentagonale.
L’écorce se fend, les grains tombent —
Grains de sang dans des coupes d’azur ;
Et d’autres, gouttes d’or, dans des plats de bronze émaillé !


— Chante à présent la figue, Sémiane,
Parce que ses amours sont cachées.

Je chante la figue, dit-elle,
Dont les belles amours sont cachées.
Sa floraison est repliée.
Figue ! Chambre close où se célèbrent des noces ;
Aucun parfum ne les conte au dehors.
Comme rien ne s’en évapore,
Tout le parfum devient succulence et saveur.
Fleur sans beauté ; fruit de délices ;
Fruit qui n’est que sa fleur mûrie…

J’ai chanté la figue, dit-elle,
Chante à présent toutes les fleurs…

Certes, reprit Hylas, nous n’avons pas chanté tous les fruits…

Don du poète : celui d’être ému pour des prunes…

(La fleur ne vaut pour moi que comme une promesse de fruit.)

Tu n’as pas parlé de la prune.

Et l’acide prunelle des haies
Que la neige froide rend douce.
La nèfle qui ne se mange que pourrie ;
Et la châtaigne de la couleur des feuilles mortes
Qu’on fait éclater près du feu.

— Je me souviens de ces myrtilles des montagnes que je cueillis un jour de grand froid dans la neige…

— Je n’aime pas la neige, dit Lothaire ; c’est une matière toute mystique et qui n’a pas encore pris son parti de la terre. Je hais son insolite blancheur où s’arrête le paysage. Elle est froide et se refuse à la vie ; je sais qu’elle la couve et la protège, mais la vie n’en surnaît qu’en la fondant. Ainsi je la veux, grise et sale, à demi fondue et déjà presque en eau pour les plantes.

— N’en parle pas — la neige aussi peut être belle, dit Ulrich. — Elle n’est triste et douloureuse que là où trop d’amour la fera fondre ; et toi qui préfères l’amour, la préfères à demi fondue. Elle est belle où elle triomphe.

— Là nous n’irons pas, dit Hylas — et où je dis : tant mieux, tu n’as pas à dire : tant pis.

Et cette nuit chacun de nous chanta, sous forme de ballades : Moelibée la

BALLADE
DES PLUS CÉLÈBRES AMANTS

Suléîka ! pour vous je m’arrêtais de boire Le vin que me versait l’échanson…

C’est pour vous que, Boabdil, à Grenade, J’arrosais les lauriers roses du Généraliffe.

Je fus Soliman, quand, Balkis, vous vîntes des provinces du Sud pour me proposer des énigmes.

Tamar, je fus Amnon votre frère, qui se mourait de ne pouvoir vous posséder.

Bethsabé, quand, suivant une colombe d’or jusque sur la plus haute terrasse de mon palais, je vous vis, prête au bain, descendre nue, je fus David qui fit se tuer pour moi votre mari.

J’ai chanté pour vous, Sulamite, des chants tels qu’on les croit presque religieux.

Fornarine, je suis celui qui criait d’amour dans tes bras.

Zobéide, je suis l’esclave que vous rencontrâtes au matin, dans la rue qui menait à la place publique ; je portais un panier vide sur ma tête, et vous me le fîtes emplir, vous suivant, de cédrats, de limons, de concombres, d’épices variées et de diverses friandises ; puis, comme je vous plus et que je me plaignais de ma fatigue, vous voulûtes me garder la nuit, près de vos deux sœurs, et des trois kalendars fils de roi. Et nous nous occupâmes chacun, tour à tour, d’écouter les autres, chacun racontant son histoire. Quand vint mon tour de raconter : Avant de vous avoir rencontrée, Zobéide, dis-je, je n’avais pas d’histoire en ma vie ; maintenant comment en aurais-je ? N’êtes-vous pas toute ma vie ? — Et ce disant le porteur se bourrait de fruits. (Je me souviens que, tout enfant, je rêvais des confitures sèches dont il est tant question dans les mille et une et une nuits. J’en ai mangé depuis, qui sont à l’essence de roses, et un ami m’a parlé de celles qu’on fait avec les letchis.)

Ariadne, je suis le passager Thésée
Qui vous abandonne à Bacchus,
Pour pouvoir continuer ma route.

Eurydice, ma belle, je suis pour vous Orphée
Qui d’un regard, dans les enfers, vous répudie,
Importuné d’être suivi.

puis — Mopsus chanta la

BALLADE
DES BIENS IMMEUBLES

Quand la rivière commença à monter,
Il y en eut qui se réfugièrent sur la montagne ;

D’autres qui se dirent : le limon engraissera nos champs ;
D’autres qui se dirent : c’est la ruine ;
D’autres qui ne se dirent rien du tout.

Quand la rivière eut bien monté,
Il y avait des endroits où l’on voyait encore des arbres,
D’autres où l’on voyait des toits de maisons,
Des clochers, des murs, et plus loin, des collines ;
D’autres endroits où l’on ne voyait plus rien du tout.

Il y avait des paysans qui firent monter leurs troupeaux dans les collines ;
D’autres qui emportèrent dans un bateau leurs petits enfants ;
Il y en eut qui emportèrent de la bijouterie,
Des mangeailies, des papiers écrits, et tout ce qui pouvait flotter d’argent.
Il y en eut qui n’emportèrent rien du tout.

Ceux-ci, qui avaient fui dans des barques entraînées,
Se réveillèrent dans des terres qu’ils ne connaissaient pas du tout.
Il y en eut qui se réveillèrent en Amérique ;
D’autres en Chine, et d’autres sur les rives du Pérou.
Il y en eut qui ne se réveillèrent pas du tout.

puis — Guzman chanta la

RONDE
DES MALADIES
dont je ne rapporterai que la fin :

… À Damiette, je pris les fièvres.
À Singapore, je vis mon corps s’orner d’efflorescences blanches et mauves.
À la Terre de Feu, toutes mes dents tombèrent.
Sur le Congo, un caïman me mangea un pied.
Dans les Indes, me prit une maladie de langueur,
Qui fit ma peau admirablement verte et comme transparente ;
Mes yeux semblaient sentimentalement agrandis.

Je vivais dans une cité lumineuse ; tous les soirs il s’y commettait tous les crimes, et pourtant, non loin du port, continuaient de flotter des galères que l’on ne parvenait pas à remplir. Un matin je partis sur l’une d’elles, le gouverneur de la ville ayant mis à ma fantaisie la force de quarante rameurs. Quatre jours et trois nuits nous naviguâmes ; ils usèrent pour moi leurs forces admirables. Cette fatigue monotone endormait leur turbulente vigueur ; ils se lassaient à remuer sans fin l’eau des vagues ; ils devenaient plus beaux, rêveurs, et leurs souvenirs du passé s’en allaient sur la mer immense. Et nous entrâmes vers le soir dans une ville sillonnée de canaux, une ville couleur de l’or ou de la cendre et qu’on nommait Amsterdam ou Venise, suivant qu’elle était brune ou dorée.