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Les Nourritures terrestresChapitre 9 / 20

II

La terrasse monumentale où nous étions, où des escaliers tournants conduisaient, dominait toute la ville et semblait, au-dessus des feuillages profonds, une nef immense amarrée ; parfois elle semblait avancer vers la ville. Sur le haut pont de ce navire imaginaire, cet été, je montais quelquefois goûter après le tumulte des rues l’apaisement contemplatif du soir. Toute rumeur en montant s’épuisait ; il semblait que ce fussent des vagues et qu’elles déferlassent ici. Elles venaient encore et par ondes majestueuses, montaient, s’élargissaient contre les murs. Mais je montais encore, où les vagues n’atteignaient plus. Sur la terrasse même, on n’entendait plus rien que le frémissement des feuillages et l’appel éperdu de la nuit.

Des chênes verts et des lauriers immenses, plantés en régulières avenues, venaient finir au bord du ciel, où la terrasse même finissait ; pourtant des balustrades arrondies, par instants, s’avançaient encore, surplombant et comme des balcons dans l’azur. Là, je venais m’asseoir, je m’enivrais de ma pensée délicieuse ; là je croyais voguer. — Au-dessus des collines sombres, qui s’élevaient de l’autre côté de la ville, le ciel était de la couleur de l’or : des ramures légères, parties de la terrasse j’étais, penchaient vers le couchant splendide, où s’élançaient presque sans feuilles vers la nuit. — De la ville montait ce qui semblait une fumée ; c’était de la poussière illuminée, qui flottait, s’élevait à peine au-dessus des places où plus de lumière brûlait. Et parfois jaillissait comme spontanément dans l’extase, de cette nuit trop chaude, une fusée lancée on ne sait d’où, qui filait, suivait comme un cri dans l’espace, vibrait, tournait et retombait défaite, au bruit de sa mystérieuse éclosion. J’aimais celles surtout dont les étincelles d’or pâle retombent si longtemps et si lentement s’éparpillent, qu’on croit après, tant les étoiles sont merveilleuses, qu’elles aussi sont nées de cette subite féerie, et que, de les voir, après les étincelles, demeurantes, l’on s’étonne… puis, lentement, après, une à une, on reconnaît chacune à sa constellation attachée, — et l’extase en est prolongée.

« Les événements, reprit Josèphe, ont disposé de moi d’une façon que je n’ai pas approuvée. » —

— « Tant pis ! reprit Ménalque. Je préfère me dire que ce qui n’est pas, c’est ce qui ne pouvait pas être. »