I
Dans un jardin — sur la colline de Florence, (celle qui fait face à Fiesole) — où nous étions ce soir assemblés :
Mais vous ne savez pas — vous ne pouvez
savoir, Angaire, Ydier, Tityre, dit Ménalque (et
je te le redis à présent en mon nom, Nathanaël)
la passion qui brûla ma jeunesse. J’enrageais
de la fuite des heures. La nécessité de l’option
me fut toujours intolérable ; choisir m’apparaissait
non tant élire, que repousser ce que
je n’élisais pas. Je comprenais épouvantablement
l’étroitesse des heures, et que le temps
n’a qu’une dimension ; c’était une ligne que
j’eusse souhaitée spacieuse, et mes désirs en y
courant empiétaient nécessairement l’un sur
l’autre. — Je ne faisais jamais que ceci ou que
cela. Si je faisais ceci, cela m’en devenait aussitôt
regrettable, et je restais souvent sans plus rien
oser faire, éperdument et comme les bras toujours ouverts, de peur, si je les refermais pour la prise,
de n’avoir saisi qu’une chose. L’erreur de ma vie
fut dès lors de ne continuer longtemps aucune
étude, pour n’avoir su prendre mon parti de renoncer
à beaucoup d’autres. — N’importe quoi s’achetait
trop cher à ce prix-là, et les raisonnements
ne pouvaient venir à bout de ma détresse. Entrer
dans un marché de délices, en ne disposant
(grâce à Qui ?) que d’une somme trop minime ;
en disposer ! choisir, c’était renoncer pour toujours,
pour jamais, à tout le reste — et la quantité
nombreuse de ce reste demeurait préférable à
n’importe quelle unité.
De là me vint d’ailleurs un peu de cette aversion
pour n’importe quelle possession sur la terre —
la peur de n’aussitôt plus posséder que cela.
Marchandises ! provisions ! tas de trouvailles !
que ne vous donnez-vous sans retraite ? Et je
sais que les biens de la terre s’épuisent (encore
qu’ils soient inépuisablement remplaçables) —
et que la coupe que j’ai vidée reste vide pour toi,
mon frère, (bien que la source soit voisine). Mais
vous ! vous, immatérielles idées, formes de vie
non détenues, — sciences, et science de Dieu —
coupes de vérité, coupes intarissables — pourquoi marchander votre ruissellement à nos lèvres ?
quand toute notre soif ne pourrait vous tarir et
que votre eau déborderait toujours nouvelle pour
chaque autre lèvre tendue. — J’ai compris maintenant
que toutes les gouttes de cette grande
source divine s’équivalent, que la moindre suffit
à notre ivresse et nous révèle la plénitude et la
totalité de Dieu. — Mais alors que n’eût point
souhaité ma folie ? — J’enviais toute forme de vie ;
tout ce que je voyais faire par quelque autre,
j’eusse aimé le faire moi-même ; non l’avoir fait,
le faire — entendez-moi — car je ne craignais
que très peu la fatigue, la souffrance, et les
croyais instruites de la vie. Je fus jaloux de Parménide
trois semaines parce qu’il apprenait le
turc ; deux mois plus tard de Théodose qui découvrait
l’astronomie. Ainsi ne traçai-je de moi que
la plus vague et la plus incertaine figure, à force
de ne la vouloir point limiter.
Raconte-nous ta vie, Ménalque, dit Alcide, —
et Ménalque reprit : ……
… « À dix-huit ans[1], quand j’eus fini mes
premières études, l’esprit las de travail, le cœur inoccupé, languissant de l’être, le corps exaspéré
par la contrainte, je partis sur les routes, sans
but, usant ma fièvre vagabonde. Je connus tout ce
que vous savez : le printemps, l’odeur de la terre,
la floraison des herbes dans les champs, les
brumes du matin sur la rivière, et la vapeur du
soir sur les prairies. Je traversai des villes, et ne
voulus m’arrêter nulle part. Heureux, pensais-je,
qui ne s’attache à rien sur la terre et promène
une éternelle ferveur à travers les constantes
mobilités. — Je haïssais les foyers, les familles,
tous lieux où l’homme pense trouver un repos —
et les affections continues, et les fidélités amoureuses,
et les attachements aux idées — tout ce
qui compromet la justice ; je disais que chaque
nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers
disponibles.
Des livres m’avaient montré chaque liberté
provisoire et qu’elle n’est jamais que de choisir
son esclavage, ou du moins sa dévotion, comme
la graine des chardons vole et rôde, cherchant le
sol fécond où fixer des racines, — et qu’elle ne
fleurit qu’immobile. Mais ayant appris dans les
classes que les raisonnements ne mènent pas les
hommes et qu’à chacun s’en peut opposer un adverse qu’il ne s’agit que de trouver, je m’occupais
à le chercher, parfois, dans le milieu des
longues routes…
Je vivais dans la perpétuelle attente, délicieuse,
de n’importe quel avenir. Je m’appris, comme
des questions devant les attendantes réponses, à
ce que la soif d’en jouir, née devant chaque volupté,
en précédât d’aussitôt la jouissance. Mon bonheur
venait de ce que chaque source me révélait une
soif, et que, dans le désert sans eau, où la soif est
inapaisable, j’y préférais encore la ferveur de ma
fièvre sous l’exaltation du soleil. Il y avait, au
soir, des oasis délicieuses, plus fraîches encore
d’avoir été souhaitées tout le jour. — J’ai, sur
l’étendue sablonneuse, au soleil, accablée, comme
un immense sommeil étendu — mais tant la
chaleur était grande, et dans la vibration même
de l’air, — j’ai senti la palpitation encore de la
vie qui ne pouvait pas s’endormir, à l’horizon
trembler de défaillance, à mes pieds se gonfler
d’amour. —
Chaque jour, d’heure en heure, je ne cherchais
plus rien qu’une pénétration toujours plus simple
de la nature. Je possédais le don précieux de
n’être pas trop entravé par moi-même. Le souvenir du passé n’avait de force sur moi que ce
qu’il en fallait pour donner à ma vie l’unité :
c’était comme le fil mystérieux qui reliait Jason
à son amour passée mais ne l’empêchait pas de
marcher à travers les plus nouveaux paysages.
Encore ce fil dût-il être rompu… Palingénésies
merveilleuses ! Je savourais souvent, dans mes
courses du matin, le sentiment d’un nouvel être,
la tendresse de ma perception. — « Don du poète,
m’écriais-je, tu es le don de perpétuelle rencontre »
— et j’accueillais de toutes parts. Mon
âme était l’auberge ouverte aux carrefours ; ce
qui voulait entrer, entrait. Je me suis fait ductile,
à l’amiable, disponible par tous mes sens, attentif,
écouteur jusqu’à n’avoir plus une pensée personnelle,
capteur de toute émotion en passage, et de
réaction si minime que je ne reconnaissais plus
rien pour mal à force de ne protester devant rien.
Au reste, je remarquai bientôt de combien peu
de haine du laid s’étayait mon amour du beau.
Je haïssais la lassitude, que je savais faite d’ennui,
et voulais que l’on profitât de la diversité des
choses. Je me reposais n’importe où. J’ai dormi
dans les champs. J’ai dormi dans la plaine. J’ai
vu l’aube frémir entre les grandes gerbes de blé ; et sur les hêtraies s’éveiller les corneilles. Au
matin je me lavais dans l’herbe et le soleil naissant
séchait mes vêtements mouillés. — Qui dira si
jamais la campagne fut plus belle, que ce jour
où je vis les riches moissons rentrer parmi les
chants, et les bœufs attelés aux pesantes charrettes ! —
Il y eut un temps où ma joie devint si grande,
que je la voulus communiquer, — enseigner à
quelqu’un ce qui dans moi la faisait vivre.
Les soirs, je regardais dans d’inconnus villages
les foyers, dispersés au jour, se reformer. — Le
père rentrait, las de travail ; les enfants revenaient
de l’école. La porte de la maison s’entr’ouvrait
un instant sur un accueil de lumière, de chaleur
et de rire, et puis se refermait pour la nuit. Rien
de toutes les choses vagabondes n’y pouvait plus
rentrer, du vent grelottant du dehors. — Familles !
je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ;
possessions jalouses du bonheur. — Parfois,
invisible de nuit, je suis resté, penché vers une
vitre, à longtemps regarder la coutume d’une
maison. Le père était là, près de la lampe ; la mère
cousait ; la place d’un aïeul restait vide ; un
enfant, près du père, travaillait ; — et mon cœur se gonfla du désir de l’emmener avec moi sur les
routes.
Le lendemain je le revis, comme il sortait de
l’école ; le surlendemain je lui parlai ; — quatre
jours après il quitta tout pour me suivre. — Je
lui ouvris les yeux devant la splendeur de la
plaine ; il comprit qu’elle était ouverte pour lui.
J’enseignai donc son âme à devenir plus vagabonde,
— joyeuse enfin, — puis à se détacher
même de moi, à connaître sa solitude.
— Seul, je goûtai la violente joie de l’orgueil.
J’aimais me lever avant l’aube ; j’appelais le soleil
sur les chaumes ; le chant de l’alouette était ma
fantaisie — et la rosée était ma lotion d’aurore.
Je me plaisais à d’excessives frugalités, mangeant
si peu que ma tête en était légère et que ma sensation
me devenait une espèce d’ivresse. J’ai bu
de bien des vins depuis, mais aucun ne donnait,
je sais, cet étourdissement du jeûne, au grand
matin ce vacillement de la plaine, avant que, le
soleil venu, je ne dorme au creux d’une meule. —
Le pain que je portais avec moi, je le gardais
parfois jusqu’à la demi-défaillance ; alors il me
semblait sentir moins étrangement la nature et
qu’elle me pénétrait mieux ; c’était un afflux du dehors ; par tous mes sens ouverts j’accueillais
sa présence ; tout en moi s’y trouvait convié.
Mon âme enfin s’emplissait de lyrisme, qu’exaspérait
ma solitude et qui me fatiguait vers le soir.
Je me soutenais par orgueil ; mais regrettais alors
Hilaire qui me départissait l’an d’avant de ce que
mon humeur avait sinon de trop farouche.
Avec lui, vers le soir, je parlais, il était lui-même
poète ; il comprenait toutes les harmonies.
Chaque effet naturel nous devenait comme un
langage ouvert où l’on pouvait lire toute sa cause ;
nous apprenions à reconnaître les insectes à leur
vol, les oiseaux à leur chant, et la beauté des
femmes aux traces de leurs pas sur le sable. Le
dévorait aussi une soif d’aventures ; sa force le
rendait audacieux. Certes jamais aucune gloire
ne vous vaudra, adolescence de nos cœurs ! — Aspirant
tout avec délices, en vain cherchions-nous à
lasser nos désirs ; chaque de nos pensées était une
ferveur ; sentir avait pour nous une âcreté singulière.
— Nous usions nos splendides jeunesses
attendant le bel avenir, et la route y menant ne
paraissait jamais assez interminable, où nous
marchions à grands pas, mordant les fleurs des haies qui remplissent la bouche d’un goût de miel
et d’exquise amertume. —
Parfois, retraversant Paris, je retrouvais pour
quelques jours ou quelques heures l’appartement
où s’était passée ma studieuse enfance ; tout y
était silencieux ; des soins de femme absente
avaient jeté des linges sur les meubles. Tenant à
la main une lampe, j’allais de pièce en pièce sans
rouvrir les volets, clos depuis plusieurs années,
ni soulever les rideaux pleins de camphre. L’air
y était pesant, saturé d’odeur. Ma chambre seule
continuait d’être apprêtée. Dans la bibliothèque,
la plus sombre et la plus silencieuse des pièces,
les livres sur les rayons et sur les tables gardaient
l’ordre où je les avais placés ; parfois j’en ouvrais
un, et, devant la lampe allumée, bien que ce fût
le jour, j’étais heureux d’oublier l’heure ; parfois
aussi, rouvrant le grand piano, je cherchais dans
ma mémoire le rhythme d’anciens airs ; mais je ne
m’en souvenais que de façon trop imparfaite et,
plutôt que de m’y attrister, je cessais. Le jour
suivant j’étais de nouveau loin de Paris.
Mon cœur naturellement aimant et comme
liquide se répandait de toutes parts ; aucune joie
ne me semblait appartenir à moi-même ; j’y invitais chacun de rencontre, et lorsque j’étais seul à
jouir, ce n’était qu’à force d’orgueil.
Certains m’accusèrent d’égoïsme ; je les accusai
d’inintelligence. J’avais la prétention de n’aimer
point quelqu’un, homme ou femme, mais bien
l’amitié, l’affection ou l’amour. En le donnant à
l’un, je n’eusse pas voulu l’enlever à quelque autre,
et ne faisais que me prêter. Pas plus je ne voulais
accaparer le corps ou le cœur d’aucun autre ;
nomade ici comme envers la nature, je ne m’arrêtais
nulle part. Toute préférence me semblait
injustice ; voulant rester à tous, je ne me donnais
pas à quelqu’un.
Au souvenir de chaque ville j’attachai le souvenir
d’une débauche. À Venise, je pris ma part
des mascarades ; un concert d’altos et de flûtes
accompagna la barque où je goûtais l’amour.
D’autres barques suivaient, pleines de jeunes
femmes et d’hommes. Nous allâmes vers le Lido
attendre l’aube, mais nous dormions, lassés,
lorsque le soleil se leva, car les musiques s’étaient
tues. Mais j’aimais jusqu’à cette fatigue que nous
laissent ces fausses joies, et ce vertige du réveil,
par quoi nous les sentons fanées. — Dans d’autres
ports je sus aller avec les matelots des grands navires ; je descendis dans les ruelles mal éclairées ;
mais je blâmais chez moi le désir de l’expérience,
notre unique tentation, — et laissant les
marins près des bouges, je regagnais le port tranquille ;
et le conseil taciturne des nuits s’interprétait
du souvenir de ces ruelles dont l’étrange
et pathétique rumeur parvenait à travers l’extase.
— J’aimais mieux les trésors des champs. —
Pourtant, à vingt-cinq ans, non lassé de voyages,
mais tourmenté par l’excessif orgueil que
cette vie nomade avait fait croître, je compris
ou me persuadai que j’étais mûr enfin pour une
forme nouvelle.
Pourquoi ? pourquoi, leur disais-je, me parlez-vous
de partir encore sur les routes ; je sais bien
que de nouvelles fleurs, au bord de toutes, ont
fleuri, — mais c’est vous à présent qu’elles attendent.
Les abeilles ne butinent qu’un temps ;
après se font trésorières. — Je rentrai dans
l’appartement délaissé. J’enlevai le linge de sur
les meubles : j’ouvris les fenêtres ; et, profitant
des économies que comme malgré moi, vagabond,
j’avais pu faire, je m’entourai de tout ce que
je pus me procurer d’objets précieux ou fragiles,
de vases ou de livres de prix et surtout de tableaux que la connaissance que j’ai de la peinture me
permettait d’avoir à très bas prix. — Durant
quinze ans je thésaurisai comme un avare ; je
m’enrichis de toutes mes forces ; je m’instruisis ;
j’appris les langues épuisées et pus lire dans
beaucoup de livres ; j’appris à jouer de divers
instruments ; chaque heure de chaque journée
était donnée à quelque étude fructueuse ; l’histoire
et la biologie m’occupèrent particulièrement. Je
connus les littératures. J’accumulai les amitiés
que mon grand cœur et ma légitime noblesse me
permirent de ne pas dérober ; elles me furent,
plus que tout le reste, précieuses, et pourtant,
même à elles, je ne m’attachai point.
À quarante ans, l’heure étant venue, je vendis
tout, et comme mon goût sûr et ma connaissance
de chaque objet ne m’avait fait possesseur de rien
dont la valeur n’eût augmenté, je réalisai en deux
jours, une fortune considérable. Je plaçai cette
fortune toute entière de façon que j’en pusse perpétuellement
disposer. — Je vendis absolument
tout, ne voulant rien garder de personnel sur
cette terre, — pas le moindre souvenir d’antan.
Je disais à Myrtil, qui m’accompagnait dans les
champs : — « Combien de ce matin délicieux, de cette brume et de cette lumière, de cette fraîcheur
aérée, de cette pulsation de ton être, la
sensation te donnerait plus de délices encore, si
tu savais t’y donner tout entier. Tu crois y être,
mais la meilleure partie de ton être est restée ;
ta femme et tes enfants, tes livres et ton étude la
détiennent et te la dérobent à Dieu.
Crois-tu pouvoir, en cet instant précis, goûter
la sensation puissante, complète, immédiate de
la vie, — sans l’oubli de ce qui n’est elle ? L’habitude
de ta pensée te gêne ; tu vis dans le passé…
dans le futur et tu ne t’aperçois de rien spontanément.
— Nous ne sommes rien, Myrtil, que
dans l’instantané de la vie ; tout le passé s’y meurt
avant que rien d’à venir y soit né. — Instants ! Tu
comprendras, Myrtil, de quelle force est leur
présence ! car chaque instant de notre vie est
essentiellement irremplaçable : sache parfois t’y
concentrer uniquement. — Si tu voulais, si tu
savais, Myrtil, en cet instant, sans plus de femme
ni d’enfants, tu serais seul devant Dieu sur la
terre. — Mais tu te souviens d’eux, et portes avec
toi, comme par une peur de les perdre, tout ton
passé, tous tes amours, et toutes les préoccupations
de la terre… Pour moi, tout mon amour m’attend à tout instant et pour une nouvelle surprise ;
je le connais toujours et ne le reconnais
jamais. — Tu ne soupçonnes pas, Myrtil, toutes
les formes que prend Dieu ; de trop regarder l’une
et t’en éprendre, tu t’aveugles. La fixité de ton
adoration me peine ; je la voudrais plus diffusée.
Derrière toutes tes portes fermées. Dieu se tient…
Toutes formes de Dieu sont chérissables, et tout
est la forme de Dieu. » —
… Avec ma fortune réalisée, je frêtai d’abord
un navire, emmenant avec moi sur la mer trois
amis, des hommes d’équipe, et quatre mousses.
Je m’épris du moins beau d’entre eux. Mais
même à la douceur de mes caresses, je préférais
la contemplation des grands flots. J’entrai dans
des ports fabuleux, au soir, et les quittais avant
l’aurore ayant parfois cherché toute la nuit de
l’amour. — Je connus à Venise une courtisane
extrêmement belle ; je l’aimai trois nuits, car
auprès, j’oubliais, tant elle était belle, les caresses
de mes autres amours. — Ce fut à elle que je
vendis ou que je donnai mon navire.
J’habitai quelques mois dans un palais du lac
de Côme, où les musiciens les plus doux s’assemblèrent. J’y réunis aussi de belles femmes, discrètes
et habiles à parler ; et nous causions, le
soir, tandis que les musiciens nous enchantaient ;
puis descendant le perron de marbre, dont les
dernières marches trempaient, nous allions dans
les barques errantes endormir nos amours au
rhythme reposé des rames. Il y avait des retours
assoupis ; la barque accostée tout à coup s’éveillait,
et Idoine à mon bras se posant, remontait
le perron, silencieuse.
L’an d’après, j’étais dans un immense parc de
Vendée, non loin des plages. Trois poètes ont
chanté l’accueil que je leur fis en ma demeure ;
ils parlaient aussi des étangs avec les poissons
et les plantes, des avenues de peupliers, des
chênes isolés et des bouquets de frênes, de la
belle ordonnance du parc. — Lorsque l’automne
vint, je fis abattre les plus grands arbres, et me
plus à dévaster ma demeure. Rien ne dirait
l’aspect du parc où vadait notre société nombreuse,
errant dans les allées où j’avais laissé
l’herbe croître. On entendait d’un bout à l’autre
des avenues, les coups de hache des bûcherons.
Les robes s’accrochaient aux branches en travers
des routes. L’automne s’éployant sur les arbres couchés fut splendide. Une telle magnificence
s’y posait, que longtemps après je ne pus plus
penser à rien d’autre, et je reconnus là ma
vieillesse.
— J’ai depuis occupé un chalet dans les hautes
Alpes ; un palais blanc à Malte, près du bois parfumé
de Citta-Vecchia, où les citrons ont l’acide
douceur des oranges ; une calèche errante en
Dalmatie — et ce jardin présentement, sur la
colline de Florence, celle qui fait face à Fiesole,
où je vous ai ce soir assemblés.
Ne me dites pas trop que je dois aux événements
mon bonheur, évidemment ils me furent propices,
mais je ne me suis pas servi d’eux. Ne
croyez pas que mon bonheur soit fait à l’aide de
richesses ; mon cœur sans nulle attache sur la
terre est resté pauvre, et je mourrai facilement.
Mon bonheur est fait de ferveur. Je sais des
jours où me répéter que deux et deux faisaient
encore quatre suffisait à m’emplir d’une certaine
béatitude — et la simple vue de ma main sur la
table. À travers indistinctement toute chose, j’ai
éperdument adoré. »
I
Dans un jardin — sur la colline de Florence, (celle qui fait face à Fiesole) — où nous étions ce soir assemblés :
Mais vous ne savez pas — vous ne pouvez
savoir, Angaire, Ydier, Tityre, dit Ménalque (et
je te le redis à présent en mon nom, Nathanaël)
la passion qui brûla ma jeunesse. J’enrageais
de la fuite des heures. La nécessité de l’option
me fut toujours intolérable ; choisir m’apparaissait
non tant élire, que repousser ce que
je n’élisais pas. Je comprenais épouvantablement
l’étroitesse des heures, et que le temps
n’a qu’une dimension ; c’était une ligne que
j’eusse souhaitée spacieuse, et mes désirs en y
courant empiétaient nécessairement l’un sur
l’autre. — Je ne faisais jamais que ceci ou que
cela. Si je faisais ceci, cela m’en devenait aussitôt
regrettable, et je restais souvent sans plus rien
oser faire, éperdument et comme les bras toujours ouverts, de peur, si je les refermais pour la prise,
de n’avoir saisi qu’une chose. L’erreur de ma vie
fut dès lors de ne continuer longtemps aucune
étude, pour n’avoir su prendre mon parti de renoncer
à beaucoup d’autres. — N’importe quoi s’achetait
trop cher à ce prix-là, et les raisonnements
ne pouvaient venir à bout de ma détresse. Entrer
dans un marché de délices, en ne disposant
(grâce à Qui ?) que d’une somme trop minime ;
en disposer ! choisir, c’était renoncer pour toujours,
pour jamais, à tout le reste — et la quantité
nombreuse de ce reste demeurait préférable à
n’importe quelle unité.
De là me vint d’ailleurs un peu de cette aversion
pour n’importe quelle possession sur la terre —
la peur de n’aussitôt plus posséder que cela.
Marchandises ! provisions ! tas de trouvailles !
que ne vous donnez-vous sans retraite ? Et je
sais que les biens de la terre s’épuisent (encore
qu’ils soient inépuisablement remplaçables) —
et que la coupe que j’ai vidée reste vide pour toi,
mon frère, (bien que la source soit voisine). Mais
vous ! vous, immatérielles idées, formes de vie
non détenues, — sciences, et science de Dieu —
coupes de vérité, coupes intarissables — pourquoi marchander votre ruissellement à nos lèvres ?
quand toute notre soif ne pourrait vous tarir et
que votre eau déborderait toujours nouvelle pour
chaque autre lèvre tendue. — J’ai compris maintenant
que toutes les gouttes de cette grande
source divine s’équivalent, que la moindre suffit
à notre ivresse et nous révèle la plénitude et la
totalité de Dieu. — Mais alors que n’eût point
souhaité ma folie ? — J’enviais toute forme de vie ;
tout ce que je voyais faire par quelque autre,
j’eusse aimé le faire moi-même ; non l’avoir fait,
le faire — entendez-moi — car je ne craignais
que très peu la fatigue, la souffrance, et les
croyais instruites de la vie. Je fus jaloux de Parménide
trois semaines parce qu’il apprenait le
turc ; deux mois plus tard de Théodose qui découvrait
l’astronomie. Ainsi ne traçai-je de moi que
la plus vague et la plus incertaine figure, à force
de ne la vouloir point limiter.
Raconte-nous ta vie, Ménalque, dit Alcide, —
et Ménalque reprit : ……
… « À dix-huit ans[1], quand j’eus fini mes
premières études, l’esprit las de travail, le cœur inoccupé, languissant de l’être, le corps exaspéré
par la contrainte, je partis sur les routes, sans
but, usant ma fièvre vagabonde. Je connus tout ce
que vous savez : le printemps, l’odeur de la terre,
la floraison des herbes dans les champs, les
brumes du matin sur la rivière, et la vapeur du
soir sur les prairies. Je traversai des villes, et ne
voulus m’arrêter nulle part. Heureux, pensais-je,
qui ne s’attache à rien sur la terre et promène
une éternelle ferveur à travers les constantes
mobilités. — Je haïssais les foyers, les familles,
tous lieux où l’homme pense trouver un repos —
et les affections continues, et les fidélités amoureuses,
et les attachements aux idées — tout ce
qui compromet la justice ; je disais que chaque
nouveauté doit nous trouver toujours tout entiers
disponibles.
Des livres m’avaient montré chaque liberté
provisoire et qu’elle n’est jamais que de choisir
son esclavage, ou du moins sa dévotion, comme
la graine des chardons vole et rôde, cherchant le
sol fécond où fixer des racines, — et qu’elle ne
fleurit qu’immobile. Mais ayant appris dans les
classes que les raisonnements ne mènent pas les
hommes et qu’à chacun s’en peut opposer un adverse qu’il ne s’agit que de trouver, je m’occupais
à le chercher, parfois, dans le milieu des
longues routes…
Je vivais dans la perpétuelle attente, délicieuse,
de n’importe quel avenir. Je m’appris, comme
des questions devant les attendantes réponses, à
ce que la soif d’en jouir, née devant chaque volupté,
en précédât d’aussitôt la jouissance. Mon bonheur
venait de ce que chaque source me révélait une
soif, et que, dans le désert sans eau, où la soif est
inapaisable, j’y préférais encore la ferveur de ma
fièvre sous l’exaltation du soleil. Il y avait, au
soir, des oasis délicieuses, plus fraîches encore
d’avoir été souhaitées tout le jour. — J’ai, sur
l’étendue sablonneuse, au soleil, accablée, comme
un immense sommeil étendu — mais tant la
chaleur était grande, et dans la vibration même
de l’air, — j’ai senti la palpitation encore de la
vie qui ne pouvait pas s’endormir, à l’horizon
trembler de défaillance, à mes pieds se gonfler
d’amour. —
Chaque jour, d’heure en heure, je ne cherchais
plus rien qu’une pénétration toujours plus simple
de la nature. Je possédais le don précieux de
n’être pas trop entravé par moi-même. Le souvenir du passé n’avait de force sur moi que ce
qu’il en fallait pour donner à ma vie l’unité :
c’était comme le fil mystérieux qui reliait Jason
à son amour passée mais ne l’empêchait pas de
marcher à travers les plus nouveaux paysages.
Encore ce fil dût-il être rompu… Palingénésies
merveilleuses ! Je savourais souvent, dans mes
courses du matin, le sentiment d’un nouvel être,
la tendresse de ma perception. — « Don du poète,
m’écriais-je, tu es le don de perpétuelle rencontre »
— et j’accueillais de toutes parts. Mon
âme était l’auberge ouverte aux carrefours ; ce
qui voulait entrer, entrait. Je me suis fait ductile,
à l’amiable, disponible par tous mes sens, attentif,
écouteur jusqu’à n’avoir plus une pensée personnelle,
capteur de toute émotion en passage, et de
réaction si minime que je ne reconnaissais plus
rien pour mal à force de ne protester devant rien.
Au reste, je remarquai bientôt de combien peu
de haine du laid s’étayait mon amour du beau.
Je haïssais la lassitude, que je savais faite d’ennui,
et voulais que l’on profitât de la diversité des
choses. Je me reposais n’importe où. J’ai dormi
dans les champs. J’ai dormi dans la plaine. J’ai
vu l’aube frémir entre les grandes gerbes de blé ; et sur les hêtraies s’éveiller les corneilles. Au
matin je me lavais dans l’herbe et le soleil naissant
séchait mes vêtements mouillés. — Qui dira si
jamais la campagne fut plus belle, que ce jour
où je vis les riches moissons rentrer parmi les
chants, et les bœufs attelés aux pesantes charrettes ! —
Il y eut un temps où ma joie devint si grande,
que je la voulus communiquer, — enseigner à
quelqu’un ce qui dans moi la faisait vivre.
Les soirs, je regardais dans d’inconnus villages
les foyers, dispersés au jour, se reformer. — Le
père rentrait, las de travail ; les enfants revenaient
de l’école. La porte de la maison s’entr’ouvrait
un instant sur un accueil de lumière, de chaleur
et de rire, et puis se refermait pour la nuit. Rien
de toutes les choses vagabondes n’y pouvait plus
rentrer, du vent grelottant du dehors. — Familles !
je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ;
possessions jalouses du bonheur. — Parfois,
invisible de nuit, je suis resté, penché vers une
vitre, à longtemps regarder la coutume d’une
maison. Le père était là, près de la lampe ; la mère
cousait ; la place d’un aïeul restait vide ; un
enfant, près du père, travaillait ; — et mon cœur se gonfla du désir de l’emmener avec moi sur les
routes.
Le lendemain je le revis, comme il sortait de
l’école ; le surlendemain je lui parlai ; — quatre
jours après il quitta tout pour me suivre. — Je
lui ouvris les yeux devant la splendeur de la
plaine ; il comprit qu’elle était ouverte pour lui.
J’enseignai donc son âme à devenir plus vagabonde,
— joyeuse enfin, — puis à se détacher
même de moi, à connaître sa solitude.
— Seul, je goûtai la violente joie de l’orgueil.
J’aimais me lever avant l’aube ; j’appelais le soleil
sur les chaumes ; le chant de l’alouette était ma
fantaisie — et la rosée était ma lotion d’aurore.
Je me plaisais à d’excessives frugalités, mangeant
si peu que ma tête en était légère et que ma sensation
me devenait une espèce d’ivresse. J’ai bu
de bien des vins depuis, mais aucun ne donnait,
je sais, cet étourdissement du jeûne, au grand
matin ce vacillement de la plaine, avant que, le
soleil venu, je ne dorme au creux d’une meule. —
Le pain que je portais avec moi, je le gardais
parfois jusqu’à la demi-défaillance ; alors il me
semblait sentir moins étrangement la nature et
qu’elle me pénétrait mieux ; c’était un afflux du dehors ; par tous mes sens ouverts j’accueillais
sa présence ; tout en moi s’y trouvait convié.
Mon âme enfin s’emplissait de lyrisme, qu’exaspérait
ma solitude et qui me fatiguait vers le soir.
Je me soutenais par orgueil ; mais regrettais alors
Hilaire qui me départissait l’an d’avant de ce que
mon humeur avait sinon de trop farouche.
Avec lui, vers le soir, je parlais, il était lui-même
poète ; il comprenait toutes les harmonies.
Chaque effet naturel nous devenait comme un
langage ouvert où l’on pouvait lire toute sa cause ;
nous apprenions à reconnaître les insectes à leur
vol, les oiseaux à leur chant, et la beauté des
femmes aux traces de leurs pas sur le sable. Le
dévorait aussi une soif d’aventures ; sa force le
rendait audacieux. Certes jamais aucune gloire
ne vous vaudra, adolescence de nos cœurs ! — Aspirant
tout avec délices, en vain cherchions-nous à
lasser nos désirs ; chaque de nos pensées était une
ferveur ; sentir avait pour nous une âcreté singulière.
— Nous usions nos splendides jeunesses
attendant le bel avenir, et la route y menant ne
paraissait jamais assez interminable, où nous
marchions à grands pas, mordant les fleurs des haies qui remplissent la bouche d’un goût de miel
et d’exquise amertume. —
Parfois, retraversant Paris, je retrouvais pour
quelques jours ou quelques heures l’appartement
où s’était passée ma studieuse enfance ; tout y
était silencieux ; des soins de femme absente
avaient jeté des linges sur les meubles. Tenant à
la main une lampe, j’allais de pièce en pièce sans
rouvrir les volets, clos depuis plusieurs années,
ni soulever les rideaux pleins de camphre. L’air
y était pesant, saturé d’odeur. Ma chambre seule
continuait d’être apprêtée. Dans la bibliothèque,
la plus sombre et la plus silencieuse des pièces,
les livres sur les rayons et sur les tables gardaient
l’ordre où je les avais placés ; parfois j’en ouvrais
un, et, devant la lampe allumée, bien que ce fût
le jour, j’étais heureux d’oublier l’heure ; parfois
aussi, rouvrant le grand piano, je cherchais dans
ma mémoire le rhythme d’anciens airs ; mais je ne
m’en souvenais que de façon trop imparfaite et,
plutôt que de m’y attrister, je cessais. Le jour
suivant j’étais de nouveau loin de Paris.
Mon cœur naturellement aimant et comme
liquide se répandait de toutes parts ; aucune joie
ne me semblait appartenir à moi-même ; j’y invitais chacun de rencontre, et lorsque j’étais seul à
jouir, ce n’était qu’à force d’orgueil.
Certains m’accusèrent d’égoïsme ; je les accusai
d’inintelligence. J’avais la prétention de n’aimer
point quelqu’un, homme ou femme, mais bien
l’amitié, l’affection ou l’amour. En le donnant à
l’un, je n’eusse pas voulu l’enlever à quelque autre,
et ne faisais que me prêter. Pas plus je ne voulais
accaparer le corps ou le cœur d’aucun autre ;
nomade ici comme envers la nature, je ne m’arrêtais
nulle part. Toute préférence me semblait
injustice ; voulant rester à tous, je ne me donnais
pas à quelqu’un.
Au souvenir de chaque ville j’attachai le souvenir
d’une débauche. À Venise, je pris ma part
des mascarades ; un concert d’altos et de flûtes
accompagna la barque où je goûtais l’amour.
D’autres barques suivaient, pleines de jeunes
femmes et d’hommes. Nous allâmes vers le Lido
attendre l’aube, mais nous dormions, lassés,
lorsque le soleil se leva, car les musiques s’étaient
tues. Mais j’aimais jusqu’à cette fatigue que nous
laissent ces fausses joies, et ce vertige du réveil,
par quoi nous les sentons fanées. — Dans d’autres
ports je sus aller avec les matelots des grands navires ; je descendis dans les ruelles mal éclairées ;
mais je blâmais chez moi le désir de l’expérience,
notre unique tentation, — et laissant les
marins près des bouges, je regagnais le port tranquille ;
et le conseil taciturne des nuits s’interprétait
du souvenir de ces ruelles dont l’étrange
et pathétique rumeur parvenait à travers l’extase.
— J’aimais mieux les trésors des champs. —
Pourtant, à vingt-cinq ans, non lassé de voyages,
mais tourmenté par l’excessif orgueil que
cette vie nomade avait fait croître, je compris
ou me persuadai que j’étais mûr enfin pour une
forme nouvelle.
Pourquoi ? pourquoi, leur disais-je, me parlez-vous
de partir encore sur les routes ; je sais bien
que de nouvelles fleurs, au bord de toutes, ont
fleuri, — mais c’est vous à présent qu’elles attendent.
Les abeilles ne butinent qu’un temps ;
après se font trésorières. — Je rentrai dans
l’appartement délaissé. J’enlevai le linge de sur
les meubles : j’ouvris les fenêtres ; et, profitant
des économies que comme malgré moi, vagabond,
j’avais pu faire, je m’entourai de tout ce que
je pus me procurer d’objets précieux ou fragiles,
de vases ou de livres de prix et surtout de tableaux que la connaissance que j’ai de la peinture me
permettait d’avoir à très bas prix. — Durant
quinze ans je thésaurisai comme un avare ; je
m’enrichis de toutes mes forces ; je m’instruisis ;
j’appris les langues épuisées et pus lire dans
beaucoup de livres ; j’appris à jouer de divers
instruments ; chaque heure de chaque journée
était donnée à quelque étude fructueuse ; l’histoire
et la biologie m’occupèrent particulièrement. Je
connus les littératures. J’accumulai les amitiés
que mon grand cœur et ma légitime noblesse me
permirent de ne pas dérober ; elles me furent,
plus que tout le reste, précieuses, et pourtant,
même à elles, je ne m’attachai point.
À quarante ans, l’heure étant venue, je vendis
tout, et comme mon goût sûr et ma connaissance
de chaque objet ne m’avait fait possesseur de rien
dont la valeur n’eût augmenté, je réalisai en deux
jours, une fortune considérable. Je plaçai cette
fortune toute entière de façon que j’en pusse perpétuellement
disposer. — Je vendis absolument
tout, ne voulant rien garder de personnel sur
cette terre, — pas le moindre souvenir d’antan.
Je disais à Myrtil, qui m’accompagnait dans les
champs : — « Combien de ce matin délicieux, de cette brume et de cette lumière, de cette fraîcheur
aérée, de cette pulsation de ton être, la
sensation te donnerait plus de délices encore, si
tu savais t’y donner tout entier. Tu crois y être,
mais la meilleure partie de ton être est restée ;
ta femme et tes enfants, tes livres et ton étude la
détiennent et te la dérobent à Dieu.
Crois-tu pouvoir, en cet instant précis, goûter
la sensation puissante, complète, immédiate de
la vie, — sans l’oubli de ce qui n’est elle ? L’habitude
de ta pensée te gêne ; tu vis dans le passé…
dans le futur et tu ne t’aperçois de rien spontanément.
— Nous ne sommes rien, Myrtil, que
dans l’instantané de la vie ; tout le passé s’y meurt
avant que rien d’à venir y soit né. — Instants ! Tu
comprendras, Myrtil, de quelle force est leur
présence ! car chaque instant de notre vie est
essentiellement irremplaçable : sache parfois t’y
concentrer uniquement. — Si tu voulais, si tu
savais, Myrtil, en cet instant, sans plus de femme
ni d’enfants, tu serais seul devant Dieu sur la
terre. — Mais tu te souviens d’eux, et portes avec
toi, comme par une peur de les perdre, tout ton
passé, tous tes amours, et toutes les préoccupations
de la terre… Pour moi, tout mon amour m’attend à tout instant et pour une nouvelle surprise ;
je le connais toujours et ne le reconnais
jamais. — Tu ne soupçonnes pas, Myrtil, toutes
les formes que prend Dieu ; de trop regarder l’une
et t’en éprendre, tu t’aveugles. La fixité de ton
adoration me peine ; je la voudrais plus diffusée.
Derrière toutes tes portes fermées. Dieu se tient…
Toutes formes de Dieu sont chérissables, et tout
est la forme de Dieu. » —
… Avec ma fortune réalisée, je frêtai d’abord
un navire, emmenant avec moi sur la mer trois
amis, des hommes d’équipe, et quatre mousses.
Je m’épris du moins beau d’entre eux. Mais
même à la douceur de mes caresses, je préférais
la contemplation des grands flots. J’entrai dans
des ports fabuleux, au soir, et les quittais avant
l’aurore ayant parfois cherché toute la nuit de
l’amour. — Je connus à Venise une courtisane
extrêmement belle ; je l’aimai trois nuits, car
auprès, j’oubliais, tant elle était belle, les caresses
de mes autres amours. — Ce fut à elle que je
vendis ou que je donnai mon navire.
J’habitai quelques mois dans un palais du lac
de Côme, où les musiciens les plus doux s’assemblèrent. J’y réunis aussi de belles femmes, discrètes
et habiles à parler ; et nous causions, le
soir, tandis que les musiciens nous enchantaient ;
puis descendant le perron de marbre, dont les
dernières marches trempaient, nous allions dans
les barques errantes endormir nos amours au
rhythme reposé des rames. Il y avait des retours
assoupis ; la barque accostée tout à coup s’éveillait,
et Idoine à mon bras se posant, remontait
le perron, silencieuse.
L’an d’après, j’étais dans un immense parc de
Vendée, non loin des plages. Trois poètes ont
chanté l’accueil que je leur fis en ma demeure ;
ils parlaient aussi des étangs avec les poissons
et les plantes, des avenues de peupliers, des
chênes isolés et des bouquets de frênes, de la
belle ordonnance du parc. — Lorsque l’automne
vint, je fis abattre les plus grands arbres, et me
plus à dévaster ma demeure. Rien ne dirait
l’aspect du parc où vadait notre société nombreuse,
errant dans les allées où j’avais laissé
l’herbe croître. On entendait d’un bout à l’autre
des avenues, les coups de hache des bûcherons.
Les robes s’accrochaient aux branches en travers
des routes. L’automne s’éployant sur les arbres couchés fut splendide. Une telle magnificence
s’y posait, que longtemps après je ne pus plus
penser à rien d’autre, et je reconnus là ma
vieillesse.
— J’ai depuis occupé un chalet dans les hautes
Alpes ; un palais blanc à Malte, près du bois parfumé
de Citta-Vecchia, où les citrons ont l’acide
douceur des oranges ; une calèche errante en
Dalmatie — et ce jardin présentement, sur la
colline de Florence, celle qui fait face à Fiesole,
où je vous ai ce soir assemblés.
Ne me dites pas trop que je dois aux événements
mon bonheur, évidemment ils me furent propices,
mais je ne me suis pas servi d’eux. Ne
croyez pas que mon bonheur soit fait à l’aide de
richesses ; mon cœur sans nulle attache sur la
terre est resté pauvre, et je mourrai facilement.
Mon bonheur est fait de ferveur. Je sais des
jours où me répéter que deux et deux faisaient
encore quatre suffisait à m’emplir d’une certaine
béatitude — et la simple vue de ma main sur la
table. À travers indistinctement toute chose, j’ai
éperdument adoré. »