Aller au contenu principal
Les Nourritures terrestresChapitre 14 / 20

III

La Ferme

Fermier !

Fermier ! chante ta ferme. — Je veux m’y reposer un instant — et rêver, auprès de tes granges, à l’été que les parfums des foins me rappelleront.

Prends tes clefs — une à une — ouvre-moi chaque porte…

La première est celle des granges…

Ah ! que si les temps sont fidèles !… ah ! que dans la chaleur des foins ne reposé-je près de la grange !… au lieu de, vagabond, à force de ferveur, vaincre l’aridité du désert !… J’écouterais les chants des moissonneurs, et je verrais, tranquille, rassuré, les moissons, provisions inestimables, rentrer sur les chariots accablés — comme d’attendantes réponses aux questions de mes désirs. Je n’irais plus chercher de quoi les rassasier dans la plaine ; ICI je les gorgerais à loisir.

Il est un temps de rire — et il est un temps d’avoir ri.

Il est un temps de rire, certes — puis de se souvenir d’avoir ri.

Certainement, Nathanaël, c’était moi-même, moi, pas un autre, qui regardais ces mêmes herbes s’agiter — ces herbes maintenant, qui pour l’odeur des foins sont flétries, comme toutes les choses coupées — ces herbes vivre, être vertes et blondes, se balancer au vent du soir. — Ah ! que ne revenir au temps où couchés au bord des pelouses… l’herbe profonde accueillait notre amour. — Le gibier circulait sous les feuilles ; chacune de ses sentes était une avenue ; et quand je me penchais et regardais de près la terre, de feuille en feuille, de fleur en fleur je voyais une multitude d’insectes.

Je connaissais l’humidité du sol à l’éclat du vert et à la nature des fleurs ; tel pré se constellait de marguerites ; mais les pelouses que nous préférions et dont profitait notre amour étaient toutes blanchies d’ombelles, les unes légères, les autres, celles de la grande verse, opaques et puissamment élargies. Vers le soir, elles semblaient, dans l’herbe devenue plus profonde, flotter, comme des méduses luisantes, libres, détachées de leur tige, soulevées par la brume montante.

*

La seconde porte est celle des greniers :

Monceaux de grains, je vous louerai — mes fermes sont closes ! — Céréales ; blés roux : richesse dans l’attente, inestimable provision. — Que notre pain s’épuise ! Greniers, j’ai votre clef. Monceaux de grains, vous êtes là. Serez-vous tous mangés avant que ma faim ne se lasse ? — Dans les champs les oiseaux du ciel, dans le grenier les rats — et tous les pauvres à nos tables… En reste-t-il jusqu’au bout de ma faim… ? — Grains, je garde de vous une poignée ; je la sème en mon champ si fertile ; je la sème en la bonne saison ; un grain en produit cent, un autre mille… Grains ! où ma faim abonde, grains ! vous aurez surabondé ! — Blés qui poussez d’abord comme une petite herbe verte, dites quel épi jaunissant portera votre tige courbée ! — Chaume d’or, aigrettes et gerbes — poignée de grains que j’ai semés…

*

La troisième porte est celle de la laiterie :

Repos ; silence ; égouttement sans fin des claies où les fromages se rétrécissent ; tassement des mattes dans les manchons de métal ; par les jours de grande chaleur de juillet, l’odeur du lait caillé paraissait plus fraîche et plus fade… non, pas fade : — mais d’une âcreté si discrète et si délavée qu’on ne la sentait qu’au fond des narines et déjà plus goût que parfum.

Baratte qu’on entretient de la plus grande propreté. Petits pains de beurre sur des feuilles de choux ; — mains rouges de la fermière ! fenêtres toujours ouvertes, mais tendues de toiles en métal pour empêcher les chats et les mouches d’entrer. Les jattes sont alignées, pleines de lait toujours plus jaune jusqu’à ce que toute la crème en soit montée. — La crème affleure lentement ; elle se boursoufle et se ride et le petit-lait s’en dépouille. Quand il s’en est complètement appauvri on enlève… (Mais, Nathanaël, je ne peux te raconter tout cela. — J’ai un ami qui fait de l’agriculture et qui pourtant en parle merveilleusement ; — il m’explique l’utilité de chaque chose et m’enseigne comme quoi même le petit-lait n’est pas perdu.) (En Normandie on le donne aux porcs, mais il paraît qu’il y a mieux à en faire que ça.)

*

La quatrième porte ouvre sur l’étable :

Elle est intolérablement tiède, mais les vaches sentent bon… Ah ! que ne suis-je au temps où, avec les enfants du fermier dont la chair en sueur sentait bon, au temps où nous courions entre les jambes des vaches ; nous cherchions des œufs dans le coin des rateliers ; nous regardions, pendant des heures les vaches ; nous regardions choir, éclater les bouses ; on pariait à celle qui fienterait la première, et un jour je m’enfuis terrifié parce que je crus qu’il y en avait une qui allait tout d’un coup faire un veau.

*

La cinquième porte est celle du fruitier :

Devant une baie de soleil, les raisins sont pendus à des ficelles ; chaque grain médite et mûrit, rumine en secret la lumière ; il élabore un sucre parfumé. — Poires, amoncellement des pommes. — Fruits ! j’ai mangé votre pulpe juteuse ; j’ai rejeté les pépins sur la terre ; qu’ils germent ! pour nous redonner le plaisir. Amande délicate ; promesse de merveille ; nucléole ; petit printemps qui dort en attendant. Graine entre deux étés ; graine par l’été traversée. — Nous songerons après, Nathanaël, à la germination douloureuse (l’effort de l’herbe pour sortir du grain est admirable). — Mais émerveillons-nous à présent de ceci : chaque fécondation s’accompagne de volupté. Le fruit s’enveloppe de saveur ; et de plaisir toute persévérance à la vie. Pulpe du fruit, preuve sapide de l’amour !

*

La sixième porte est celle du pressoir :

Ah ! que ne suis-je étendu, maintenant, sous le hangar — où la chaleur défaille — près de toi, parmi la pressure des pommes, parmi les âcres pommes pressurées. Nous chercherions, ah ! Sulamite ! si la volupté de nos corps, sur les pommes mouillées, est moins prompte à tarir, plus prolongée, sur les pommes, — soutenue par leur odeur sucrée… Le bruit de la meule berce mon souvenir…

*

La septième porte ouvre sur la distillerie :

Pénombre ; foyer ardent ; machines ténébreuses ; — le cuivre des bassines surgit. Alambic ; sa suppuration mystérieuse précieusement recueillie. (J’ai vu de même recueillir la résine des pins, la gomme maladive de merisiers, le lait des figuiers élastiques, le vin des palmiers étêtés.) — Fiole étroite ; toute une vague d’ivresse, en toi, se concentre, déferle ; l’essence, avec tout ce qu’il y avait de délicieux, de puissant dans le fruit ; de délicieux et de parfumé dans la fleur. — Alambic ; ah ! goutte d’or qui va suinter. (Il y en a de plus sapides que le jus concentré des cerises ; d’autres parfumées comme les prés.) Nathanaël ! c’est là vraiment une vision miraculeuse ; il semble qu’un printemps tout entier se soit ici tout concentré… Ah ! que mon ivresse à présent théâtralement me le déploie. Que je boive, enfermé dans cette salle très obscure et dont je ne m’apercevrai plus — que je boive de quoi redonner à ma chair — et pour libérer mon esprit, la vision de tout l’ailleurs que je souhaite…

*

La huitième porte est celle des remises.

— Ah ! j’ai brisé ma coupe d’or — je me réveille — l’ivresse n’est jamais qu’une substitution du bonheur : — Berlines ! toute fuite est possible ; traîneaux, pays glacé, j’attelle à vous mes désirs. — Nathanaël, nous irons vers les choses ; nous atteindrons successivement à tout. Nous ne nous arrêterons que délicieusement. J’ai de l’or dans les fontes de ma selle ; dans mes coffres des fourrures qui feraient presque aimer le froid. Roues ! qui compterait vos tours dans la fuite. Calèches, maisons légères, pour nos délices suspendues, que notre fantaisie vous enlève ! Charrues, que des bœufs sur nos champs vous promènent ! creusez la terre comme un boutoir : le soc inemployé dans le hangar se rouille, et tous ces instruments… Vous toutes, possibilités oisives de nos êtres, en souffrance, attendant — attendant que s’attelle à vous un désir, — pour qui veut des plus belles contrées…

Qu’une poussière de neige nous suive, que soulèvera notre rapidité… Traîneaux ! j’attelle à vous tous mes désirs…

*

La dernière porte ouvrait sur la plaine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .