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Les Nourritures terrestresChapitre 13 / 20

II

Le Voyage en diligence

J’ai quitté mes vêtements de la ville, qui m’obligeaient à garder trop de dignité.

*

Il était là, contre moi ; je sentais aux battements de son cœur que c’était une créature vivante, et la chaleur de son petit corps me brûlait. Il dormait contre mon épaule ; je l’entendais respirer J’étais gêné par la douceur de son haleine, mais je ne bougeais point de peur de l’éveiller. Sa tête délicate ballottait aux grands cahots de la voiture où nous étions horriblement entassés ; les autres aussi dormaient encore, épuisant un reste de nuit. — Certes oui, j’ai connu l’amour, l’amour encore et beaucoup d’autres ; mais de cette tendresse d’alors est-ce que je ne pourrai rien dire ? — Certes oui, j’ai connu l’amour. —

Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde ; je me suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et j’ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.

*


Il y a quatre ans, je me souviens, je passai la fin d’un jour dans cette petite ville que je retraverse à présent ; la saison était, comme à présent, l’automne ; ce n’était non plus pas un dimanche et l’heure chaude était passée.

Je me promenais, je me souviens, comme à présent, dans les rues, jusqu’à ce que sur le bord de la ville s’ouvrit un jardin en terrasse dominant la belle contrée.

Je suis la même route et je reconnais tout — je remets mes pas sur mes pas et mes émotions… : Il y avait un banc de pierre ou je m’assis. — Voici, — J’y lisais. Quel livre ? — ah ! : Virgile. — Et j’entendais monter le bruit des battoirs des laveuses. — Je l’entends. — L’air était calme, — comme aujourd’hui.

Les enfants sortent de l’école ; je m’en souviens. Des passants passent, comme ils passèrent. Le soleil se couchait ; voici le soir ; et les chants du jour vont se taire……

C’est tout.

Mais, dit Angèle, cela ne suffit pas pour faire une poésie……

Alors laissons cela, répondis-je.
*

— Nous avons connu le lever hâtif d’avant l’aube.

Le postillon attelle les chevaux dans la cour. Des seaux d’eau lavent le pavé ! Bruit de la pompe.

Tête enivrée de qui n’a pu dormir à force de pensées. Lieux que l’on doit quitter ; petite chambre ; ici, pendant un instant, j’ai posé ma tête ; j’ai senti ; j’ai pensé ; j’ai veillé. — Qu’on meure ! et qu’importe où ; — dès qu’on ne vit plus, c’est n’importe où et nulle part. — Vivant, je fus ici… Chambres quittées ! Merveilles des départs que je n’ai jamais voulu tristes. Une exaltation me vint toujours de la possession présente de ceci. — À cette fenêtre, penchons-nous donc encore un instant… Il vient un instant de partir. Celui-ci je le veux immédiatement qui le précède… pour me pencher encore dans cette nuit presque achevée, vers l’infinie possibilité du bonheur…

Instant charmant, verse à l’immense azur un flot d’aurore…

La diligence est prête. Partons ! — que tout ce que je viens de penser se perde comme moi dans l’étourdissement de la fuite… Passage de forêt — zone de températures parfumées. Les plus tièdes ont l’odeur de la terre ; les plus froides, l’odeur des feuilles rouies. — J’avais les yeux fermés ; je les rouvre. Oui : voilà les feuilles ; voici le terreau remué…

Strasbourg.

Ô ! « folle cathédrale » — avec ta tour aérienne ! — du sommet de ta tour, comme d’une nacelle balancée, on voyait sur les toits les cigognes
balancée, on voyorthodoxes et compassées
balancée, oavec leurs longues pattes,
lentement, — parce que c’est très difficile de s’en servir.

Auberges.

La nuit j’allais dormir au fond des granges ; Le postillon venait me retrouver dans le foin.

Auberges.
… à mon troisième verre de kirsch, un sang plus chaud commença de circuler sous mon crâne ;

à mon quatrième verre, je commençai de ressentir cette légère ivresse qui, rapprochant tous les objets les mettait à portée de ma prise ;
au cinquième, la salle où j’étais, le monde, me sembla prendre enfin des proportions plus sublimes, où mon sublime esprit, plus librement, évoluait ;
au sixième verre, en étant un peu fatigué, je m’endormis.

(Toutes les joies de nos sens ont été imparfaites comme des mensonges.)

Auberges.

J’ai connu le vin lourd des auberges, qui revient avec un goût de violette, et procure le sommeil de midi ; j’ai connu l’ivresse du soir, quand il semble que toute terre vacille sous le seul poids de votre puissante pensée. —

Nathanaël, je te parlerai de l’ivresse. — Nathanaël, souvent le plus simple assouvissement me fut une ivresse, tant, avant, j’étais ivre déjà de désirs. Et ce que je cherchais sur les routes, ce n’était pas d’abord tant une auberge que ma faim.


Ivresses — du jeûne, quand on a marché de très bon matin, et que la faim n’est plus un appétit mais un vertige ; ivresse de la soif, lorsqu’on a marché jusqu’au soir.

Le plus frugal repas me devenait alors excessif comme une débauche et je goûtais après, lyriquement, l’intense sensation de ma vie. Alors, l’apport voluptueux de mes sens faisait de chaque objet qui les touchait, comme mon palpable bonheur.

J’ai connu l’ivresse qui déforme légèrement les pensées… Je me souviens d’un jour où elles se déduisaient comme des tuyaux de lorgnettes ; l’avant-dernière semblait toujours déjà la plus fine ; et puis il en sortait toujours une plus fine encore. — Je me souviens d’un jour où elles devenaient si rondes que vraiment il n’y avait plus qu’à les laisser rouler. Je me souviens d’un jour où elles étaient si élastiques que chacune prenait successivement les formes de toutes, et réciproquement. D’autres fois c’en était deux qui, parallèles, semblaient vouloir croître ainsi pour jusqu’au fond de l’éternité.

J’ai connu l’ivresse qui vous fait croire meilleur, plus grand, plus respectable, plus vertueux, plus petit, etc. — que l’on n’est.


Automnes.

Il y avait de grands labours dans les plaines. Les sillons fumaient dans le soir ; et les chevaux lassés prenaient une allure plus lente. Chaque soir m’enivrait comme si j’y sentais pour la première fois l’odeur de la terre. J’aimais alors m’asseoir au talus de l’orée, parmi les feuilles mortes ; écouter les chants du labour, regardant le soleil exténué s’endormir au fond de la plaine. —

Saison humide ; pluvieuse terre normande…

Promenades. — Landes, mais sans âpreté. — Falaises. — Forêts. — Ruisseau remonté. Repos à l’ombre ; causeries. — Fougères rousses.

Ah ! pensions-nous, — que ne te rencontrâmes nous en voyage, prairie, et que nous eussions voulu traverser à cheval. (Elle était complètement entourée de forêts.)

Promenades le soir.

Promenades la nuit. —

Promenades.

Être me devenait énormément voluptueux. J’eusse voulu goûter toutes les formes de la vie ; celles des poissons et des plantes. Sur toutes joies des sens j’enviais celles du toucher. —

Un arbre isolé, dans une plaine, à l’automne, complètement environné d’ondée ; ses feuilles roussies tombaient : je pensais que l’eau abreuvait pour longtemps ses racines, dans la terre profondément imbibée. — À cet âge mes pieds nus étaient friands du contact de la terre mouillée, du clapot des flaques, de la fraîcheur ou de la tiédeur de la boue. — Je sais pourquoi j’aimais tant l’eau et surtout les choses mouillées : c’est que l’eau plus que l’air nous donne la sensation immédiatement différente de ses températures variées. — J’aimais les souffles mouillés de l’automne… Pluvieuse terre de Normandie !…

*
La Roque.

Les chariots sont rentrés chargés de moissons odorantes.

Les greniers se sont emplis de foin.

Chariots pesants, heurtés aux talus, cahotés aux ornières ; que de fois vous me ramenâtes des champs, couché sur les tas d’herbes sèches, avec les rudes garçons faneurs.

Quand pourrai-je, ah ! couché sur les meules, attendre encore le soir venir ? —

Le soir venait ; on arrivait aux granges — dans la cour de la ferme où les derniers rayons s’attardaient.