LIVRE III
Villa Borghèse.
Dans cette vasque…… (pénombre)…… chaque
goutte, chaque rayon, chaque être, s’y mourait
avec volupté.
Volupté ! Ce mot je voudrais le redire sans
cesse ; je le voudrais synonyme de bien-être et
même qu’il suffit de dire être, simplement.
Ah ! que Dieu n’ait pas créé le monde en vue
simplement de cela, c’est ce qu’on ne pourrait
comprendre qu’en se disant…… : etc.
*
… C’est un lieu de fraîcheurs exquises, où le charme de dormir est si grand qu’il semblait jusqu’alors inconnu,
… Et là, des nourritures délicieuses attendaient que nous en eussions faim.
Adriatique, (3 h. du matin).
Le chant de ces marins dans les cordages
m’importune……
Ô ! si tu savais, si tu savais, terre excessivement
vieille et si jeune, le goût amer et doux,
le goût délicieux qu’a la vie si brève de l’homme……
Si tu savais, éternelle idée de l’apparence, ce
que la proche attente de la mort donne de valeur
à l’instant !
Ô ! printemps, les plantes qui ne vivent qu’un
an, ont leurs fragiles fleurs plus pressées ; —
l’homme n’a qu’un printemps dans la vie et le
souvenir d’une joie n’est pas une nouvelle approche
du bonheur.
Colline de Fiesole.
Belle Florence, ville d’étude grave, de luxe et
de fleurs ; surtout sérieuse ; grain de myrte et
couronne de « svelte laurier ».
Colline de Vincigliata. Là j’ai vu pour la première
fois les nuages, dans l’azur, se dissoudre ;
je m’en étonnai beaucoup ne pensant pas qu’ils
pussent ainsi se résorber dans le ciel — croyant
qu’ils duraient jusqu’à la pluie et ne pouvaient que se grossir. Mais non : j’en observais tous les
flocons un à un disparaître ; — il ne restait
plus que de l’azur. C’était une mort merveilleuse ;
un évanouissement en plein ciel.
Rome, Monte Pincio.
Ce qui fit ma joie ce jour là, c’est quelque
chose comme l’amour — et ce n’est pas l’amour
— ou du moins pas celui dont parlent et
que cherchent les hommes. — Et ce n’est pas
non plus le sentiment de la beauté. Il ne venait
pas d’une femme ; il ne venait pas non plus de
ma pensée. Écrirai-je, et me comprendras-tu si je
dis que ce n’était là que la simple exaltation de
la LUMIÈRE ?
J’étais assis dans ce jardin ; je ne voyais pas le
soleil ; mais l’air brillait de lumière diffuse —
comme si l’azur du ciel devenait liquide et pleuvait.
Oui vraiment, il y avait des ondes, des
remous de lumière ; sur la mousse des étincelles
comme des gouttes ; oui vraiment, dans cette
grande allée on eût dit qu’il coulait de la lumière,
et des écumes dorées restaient au bout des branches
de ce ruissellement de rayons.
.......
Naples, petite boutique du coiffeur devant la
mer et le soleil. Quais de chaleur ; stores qu’on
soulève pour entrer. On s’abandonne ; est-ce que
cela va durer longtemps ; quiétude ; gouttes de
sueur aux tempes ; frisson de la mousse de savon
sur les joues. Et lui qui raffine après qu’il a rasé,
rase encore avec un rasoir plus habile et s’aidant
à présent d’une petite éponge imbibée d’eau tiède,
qui mollit la peau, relève la lèvre… Puis avec
une douce eau parfumée il lave la brûlure laissée ;
puis avec un onguent, calme encore… et pour
ne pas bouger encore, je me fais couper les
cheveux.
Amalfi, (dans la nuit).
Il y a des attentes nocturnes
d’on ne sait encor quel amour.
Petite chambre au-dessus de la mer ; m’a
réveillé la trop grande clarté de la lune, de la
lune au-dessus de la mer.
Quand je m’approchai de la fenêtre, je croyais
que c’était l’aube et que j’allais voir se lever le
soleil… Mais non… (chose déjà pleine et parfaitement accomplie) — la lune — douce, douce, douce
comme pour l’abord d’Hélène au second Faust ;
mer déserte ; village mort. Un chien hurle dans
la nuit… loques pendant à des fenêtres.
Pas de place pour l’homme. Ne plus comprendre
comment tout cela va se réveiller. Désolation
excessive du chien. Le jour n’aura plus lieu.
Impossibilité de dormir. Est-ce que tu feras… :
(ceci ou cela) : sortiras-tu dans le jardin désert ?
— descendras-tu vers la plage, t’y laver ? — iras-tu
cueillir des oranges, qui semblent grises sous
la lune… ? d’une caresse consoleras-tu le chien ?
— (Tant de fois j’ai senti la nature réclamer de
moi un geste, et je n’ai pas su lequel lui donner)…
Attendre le sommeil qui ne va pas venir…
.......
Un enfant est entré dans ce jardin, s’accrochant
à la branche qui frôlait l’escalier ; l’escalier
menait à des terrasses ; longeant ce jardin ; l’on
n’y paraissait pas pouvoir entrer.
Ô ! petite figure que j’ai caressée sous les feuilles
— jamais assez d’ombre n’aura pu ternir ton
éclat — et l’ombre des boucles sur ton front
paraît toujours encor plus sombre.
Je descendrai dans ce jardin, me pendant aux
lianes et aux branches — et sangloterai de tendresse
sous ces bosquets plus pleins de chants
qu’une volière — jusqu’à l’approche du soir,
jusqu’à l’annonce de la nuit qui dorera, puis
approfondira l’eau mystérieuse des fontaines.
… Et les corps délicats épousés sous les branches.
… J’ai touché d’un doigt délicat sa peau nacrée…
Je voyais ses pieds délicats
Qui posaient sans bruit sur le sable…
Syracuse.
Barque à fond plat ; ciel bas, qui parfois baissait
jusqu’à nous en pluie tiède ; — odeur de vase des
plantes d’eau, froissement des tiges.
La profondeur de l’eau dissimule l’abondant
jaillissement de cette source bleue. Aucun bruit ;
c’est, dans cette campagne solitaire, dans cette
naturelle vasque creusée, comme une éclosion
d’eau entre les papyrus.
Tunis.
Dans tout l’azur, rien que ce qu’il fallait de
blanc pour une voile, — de vert pour son ombre
dans l’eau.
La nuit — Bagues qui luisent dans l’ombre —
Clartés de la lune où l’on erre. Pensées différentes
de celles du jour.
Néfaste clarté de la lune au désert. — Les
démons rôdeurs des cimetières ; — pieds nus sur
les dalles bleues.
Malte.
Extraordinaire ivresse des crépuscules d’été
sur les places, quand il fait encore très clair,
et que pourtant on n’a plus d’ombres. — Exaltation très spéciale.
Nathanaël, je te dirai tous les jardins que j’ai
vus :
À Florence on vendait des roses : certains
jours la ville entière embaumait. Je me promenais chaque soir aux Cascine et le dimanche aux
jardins Boboli sans fleurs.
À Séville, il y a, près de la Giralda, une ancienne
cour de mosquée ; des orangers y poussent par
places régulières ; le reste de la cour est dallé ; les
jours de grand soleil, on n’y a qu’une petite
ombre restreinte ; c’est une cour carrée, entourée
de murs ; elle est d’une grande beauté ; je ne sais
pas t’expliquer pourquoi.
Hors de la ville, dans un énorme jardin clos de
grilles, croissent beaucoup d’arbres des pays
chauds ; je n’y suis pas entré, mais, à travers les
grilles, j’ai regardé ; j’ai vu courir des pintades et
j’ai pensé qu’il y avait là beaucoup d’animaux
apprivoisés.
Que te dirai-je de l’Alcazar ? jardin semblant
de merveille persane ; je crois, en t’en parlant,
que je le préfère à tous. J’y pense en relisant
Hafiz :
« Apportez-moi du vin — Que je tache ma robe ! —
Car je chancelle d’amour — Et l’on m’appelle sage… »
Des jeux d’eaux sont préparés dans les allées ;
les allées sont dallées de marbre, bordées de myrtes et de cyprès. Des deux côtés sont des
bassins de marbre, où les courtisanes du roi se
lavaient. On n’y voit d’autres fleurs que des roses,
des narcisses et des fleurs de laurier. Au fond du
jardin, il y a un arbre gigantesque, où l’on se
figure un bulbul épinglé. Près du palais, d’autres
bassins de très mauvais goût rappellent ceux des
cours de la Présidence à Munich, où il y a des
statues faites tout en coquilles.
C’est dans les jardins royaux de Munich que
j’allais, un printemps, goûter les glaces à l’herbe
de mai, près d’une obstinée musique militaire.
Un public inélégant, mais mélomane. — Le soir
s’enchantait de pathétiques rossignols. Leur
chant m’alanguissait, comme d’une poésie allemande.
— Il est une certaine intensité de délices
que l’homme peut à peine dépasser — et non
sans larmes. Les délices mêmes de ces jardins
me faisaient presque douloureusement songer
que j’aurais aussi bien pu être ailleurs. — C’est
pendant cet été que j’appris à jouir plus particulièrement
des températures. Les paupières sont
admirablement aptes à cela. Je me souviens d’une
nuit en wagon que je passai devant la fenêtre
ouverte, uniquement à goûter l’attouchement du souffle plus frais ; je fermais les yeux, non pour
dormir, mais pour cela. La chaleur avait été
durant tout le jour étouffante et, ce soir, l’air
encore très tiède pourtant parut frais et comme
liquide à mes paupières enflammées.
À Grenade, les terrasses du Généraliffe, plantées
de lauriers roses, n’étaient pas fleuries lorsque
je les vis ; — ni le Campo Santo de Pise ; ni
le petit cloître de Saint-Marc, que j’aurais souhaité
plein de roses… Mais à Rome, le Monte
Pincio, je l’ai vu dans la plus belle saison ; durant
les après-midi accablantes, on y venait chercher
de la fraîcheur. Demeurant auprès, je m’y promenais
chaque jour. J’étais malade et ne pouvais
penser à rien ; la nature me pénétrait ; aidé par
un trouble des nerfs, je ne sentais parfois plus à
mon corps de limites ; il se continuait plus loin ;
ou parfois, voluptueusement, devenait poreux
comme un sucre ; je fondais. — Du banc de pierre
où j’étais assis, l’on cessait de voir Rome qui
m’exténuait ; on dominait les jardins Borghèse,
dont le contrebas mettait au niveau de mes pas
les cimes un peu lointaines des plus hauts pins…
ô terrasses ! terrasses, d’où l’espace s’est élancé. Le vent sur les ramures dominées… ô ! navigation
aérienne…
J’aurais voulu, la nuit, rôder dans les jardins
Farnèse ; mais on n’y laisse pas pénétrer…
Admirables végétations sur ces ruines dissimulées.
À Naples, il y a des jardins bas qui suivent la
mer comme un quai et laissent entrer le soleil.
À Nîmes, la Fontaine, pleine d’eaux claires
canalisées.
À Montpellier, le jardin botanique. Je me souviens
qu’avec Ambroise, un soir, comme aux
jardins d’Académus, nous nous assîmes sur une
tombe ancienne, qui y est tout entourée de
cyprès ; et nous causions lentement en mâchant
des pétales de roses.
Nous avons, une nuit, vu du Pérou, la mer
lointaine et que la lune argentait ; auprès de
nous s’ébruitaient les cascades du château d’eau
de la ville ; des cignes noirs frangés de blanc
nageaient sur le bassin calmé.
À Malte, dans les jardins du résident je vins
lire ; il y avait à Citta Vecchia un bois très petit
de citronniers ; on l’appelait « il Boschetto » ; nous
nous y plûmes ; et nous mordîmes des citrons mûrs, dont la saveur première est d’une acidité
intolérable, mais qui laisse après dans la bouche
un arôme rafraîchissant. Nous en avons mordu
aussi dans les cruelles Latomies de Syracuse.
Dans le parc de La Haye circulent des daims
point trop sauvages.
Du jardin d’Avranches on voit le Mont-Saint-Michel,
et les sables lointains, au soir, semblent
une matière embrasée. — Il y a de très petites
villes qui ont des jardins charmants ; on oublie
la ville ; on oublie son nom ; on souhaite revoir
le jardin, mais on ne sait plus y revenir.
Je rêve aux jardins de Mossoul ; on m’a dit
qu’ils sont pleins de roses. Ceux de Kashpur,
Omar les a chantés, et Hafiz les jardins de Shiraz ;
nous ne verrons pas les jardins de Nashpur.
Mais à Biskra je connais les jardins de Ouardi.
Des enfants y gardent les chèvres.
À Tunis, il n’y a pas d’autre jardin que le cimetière.
À Alger, au jardin d’essai (des palmiers de
toute espèce) j’ai mangé des fruits que je n’avais
avant jamais vus. — Et de Blidah ! Nathanaël, que
dirai-je ?
Ah ! douce est l’herbe du Sahel ; — et tes fleurs
d’orangers ! et tes ombres ! suaves les odeurs de tes jardins… Blidah ! Blidah ! petite rose ! — au
début de l’hiver, je t’avais méconnue. Ton bois
sacré n’avait de feuilles que celles qu’un printemps
ne renouvelle pas ; et tes glycines et tes lianes
semblaient des sarments pour la flamme. La neige
descendue de tes montagnes t’approchait ; je ne
pouvais me réchauffer dans ma chambre, et
moins dans tes jardins pluvieux. Je lisais la Doctrine
de la Science de Fichte et me sentais redevenir
religieux. J’étais doux ; je disais qu’il faut
se résigner à sa tristesse et je tâchais de faire
de tout cela de la vertu. — Maintenant j’ai secoué
là-dessus la poussière de mes sandales ; qui sait
où le vent l’a portée ? — poussière du désert où
j’ai rôdé comme un prophète ; — pierre trop aride
effritée ; — à mes pieds elle fut brûlante (car le
soleil l’avait énormément chauffée). — Dans
l’herbe du Sahel, à présent, que mes pieds se
reposent ! Que toutes nos paroles soient d’amour !
Blidah ! Blidah ! fleur du Sahel ! petite rose ! Je
t’ai vue tiède et parfumée, pleine de feuilles et de
roses. La neige de l’hiver avait fui. Dans ton jardin
sacré luisait mystiquement ta mosquée blanche
et la liane ployait sous les fleurs. Un olivier
disparaissait sous les guirlandes qu’une glycine lui faisait. L’air suave apportait le parfum qui
s’élevait des fleurs d’oranges et même les mandariniers
grêles embaumaient. Du plus haut de
leurs hautes branches les eucalyptus délivrés
laissaient tomber leur vieille écorce ; elle pendait,
protection usée, comme un habit que le soleil fait
inutile, comme ma vieille morale qui ne valait que
pour l’hiver.
Blidah.
Les tiges énormes du fenouil, (l’éclat de leur
floraison d’or verdi, sous la lumière d’or ou sous
les feuilles azurées des eucalyptus immobiles) —
ce matin de premier été, sur la route que nous
suivons dans le Sahel, elles étaient d’une splendeur
incomparable.
… Et les eucalyptus étonnés ou tranquilles.
— Participation de chaque chose à la nature ;
impossibilité d’en sortir. Lois physiques enveloppantes.
Wagon s’élançant dans la nuit ; au matin
il se couvre de rosée.
À bord.
… Que de nuits, ah ! vitre ronde de ma cabine,
hublot fermé, — que de nuits j’ai regardé vers
toi de ma couchette en me disant : Voici, quand
cet œil blanchira, ce sera l’aube ; alors je me
lèverai et je secouerai mon malaise ; et l’aube
lavera la mer ; et nous aborderons à la terre
inconnue. — L’aube est venue sans que la mer
en soit calmée, la terre était encore lointaine et
sur la face mobile des eaux chancelait toute ma
pensée.
Le malaise des flots dont toute la chair se souvient.
— Accrocherai-je une pensée à cette hune
vacillante ? pensai-je. Lames, ne verrai-je que
l’eau s’éparpiller au vent du soir ? — Je sème mon
amour sur la vague ; ma pensée sur la stérile
plaine des flots. — Mon amour plonge dans les
flots, qui se suivent et se ressemblent. Ils passent
et l’œil ne les reconnaît plus. — Mer informe et toujours
agitée ; loin des hommes, tes flots se taisent ;
rien ne s’oppose à leur fluidité ; mais nul ne peut
entendre leur silence ; sur la plus frêle chaloupe,
déjà se heurtent-ils, et leur bruit nous fait croire
que la tempête en est bruyante. Les grandes vagues avancent et se succèdent sans aucun
bruit. Elles se suivent, et chacune soulève à son
tour la même goutte d’eau, sans presque la
déplacer. Seule leur forme se promène ; l’eau se
prête, et les quitte, et ne les accompagne jamais.
Toute forme ne prend que pour bien peu d’instants
le même être ; à travers chacun, elle continue,
puis le laisse. Mon âme ! ne t’attache à aucune
pensée. Jette chaque pensée au vent du large qui
te l’enlève ; tu ne la porteras jamais toi-même
jusqu’aux cieux.
Mobilité des flots, c’est vous qui fîtes ma si
chancelante pensée ! tu ne bâtiras rien sur la
vague. Elle s’échappe sous chaque poids.
Le doux port viendra-t-il, après ces décourageantes
dérives, ces errements de ci, de là ? —
où mon âme enfin reposée, sur une solide jetée,
près du phare tournant — regardera la mer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
LIVRE III
Villa Borghèse.
Dans cette vasque…… (pénombre)…… chaque
goutte, chaque rayon, chaque être, s’y mourait
avec volupté.
Volupté ! Ce mot je voudrais le redire sans
cesse ; je le voudrais synonyme de bien-être et
même qu’il suffit de dire être, simplement.
Ah ! que Dieu n’ait pas créé le monde en vue
simplement de cela, c’est ce qu’on ne pourrait
comprendre qu’en se disant…… : etc.
*
… C’est un lieu de fraîcheurs exquises, où le charme de dormir est si grand qu’il semblait jusqu’alors inconnu,
… Et là, des nourritures délicieuses attendaient que nous en eussions faim.
Adriatique, (3 h. du matin).
Le chant de ces marins dans les cordages
m’importune……
Ô ! si tu savais, si tu savais, terre excessivement
vieille et si jeune, le goût amer et doux,
le goût délicieux qu’a la vie si brève de l’homme……
Si tu savais, éternelle idée de l’apparence, ce
que la proche attente de la mort donne de valeur
à l’instant !
Ô ! printemps, les plantes qui ne vivent qu’un
an, ont leurs fragiles fleurs plus pressées ; —
l’homme n’a qu’un printemps dans la vie et le
souvenir d’une joie n’est pas une nouvelle approche
du bonheur.
Colline de Fiesole.
Belle Florence, ville d’étude grave, de luxe et
de fleurs ; surtout sérieuse ; grain de myrte et
couronne de « svelte laurier ».
Colline de Vincigliata. Là j’ai vu pour la première
fois les nuages, dans l’azur, se dissoudre ;
je m’en étonnai beaucoup ne pensant pas qu’ils
pussent ainsi se résorber dans le ciel — croyant
qu’ils duraient jusqu’à la pluie et ne pouvaient que se grossir. Mais non : j’en observais tous les
flocons un à un disparaître ; — il ne restait
plus que de l’azur. C’était une mort merveilleuse ;
un évanouissement en plein ciel.
Rome, Monte Pincio.
Ce qui fit ma joie ce jour là, c’est quelque
chose comme l’amour — et ce n’est pas l’amour
— ou du moins pas celui dont parlent et
que cherchent les hommes. — Et ce n’est pas
non plus le sentiment de la beauté. Il ne venait
pas d’une femme ; il ne venait pas non plus de
ma pensée. Écrirai-je, et me comprendras-tu si je
dis que ce n’était là que la simple exaltation de
la LUMIÈRE ?
J’étais assis dans ce jardin ; je ne voyais pas le
soleil ; mais l’air brillait de lumière diffuse —
comme si l’azur du ciel devenait liquide et pleuvait.
Oui vraiment, il y avait des ondes, des
remous de lumière ; sur la mousse des étincelles
comme des gouttes ; oui vraiment, dans cette
grande allée on eût dit qu’il coulait de la lumière,
et des écumes dorées restaient au bout des branches
de ce ruissellement de rayons.
.......
Naples, petite boutique du coiffeur devant la
mer et le soleil. Quais de chaleur ; stores qu’on
soulève pour entrer. On s’abandonne ; est-ce que
cela va durer longtemps ; quiétude ; gouttes de
sueur aux tempes ; frisson de la mousse de savon
sur les joues. Et lui qui raffine après qu’il a rasé,
rase encore avec un rasoir plus habile et s’aidant
à présent d’une petite éponge imbibée d’eau tiède,
qui mollit la peau, relève la lèvre… Puis avec
une douce eau parfumée il lave la brûlure laissée ;
puis avec un onguent, calme encore… et pour
ne pas bouger encore, je me fais couper les
cheveux.
Amalfi, (dans la nuit).
Il y a des attentes nocturnes
d’on ne sait encor quel amour.
Petite chambre au-dessus de la mer ; m’a
réveillé la trop grande clarté de la lune, de la
lune au-dessus de la mer.
Quand je m’approchai de la fenêtre, je croyais
que c’était l’aube et que j’allais voir se lever le
soleil… Mais non… (chose déjà pleine et parfaitement accomplie) — la lune — douce, douce, douce
comme pour l’abord d’Hélène au second Faust ;
mer déserte ; village mort. Un chien hurle dans
la nuit… loques pendant à des fenêtres.
Pas de place pour l’homme. Ne plus comprendre
comment tout cela va se réveiller. Désolation
excessive du chien. Le jour n’aura plus lieu.
Impossibilité de dormir. Est-ce que tu feras… :
(ceci ou cela) : sortiras-tu dans le jardin désert ?
— descendras-tu vers la plage, t’y laver ? — iras-tu
cueillir des oranges, qui semblent grises sous
la lune… ? d’une caresse consoleras-tu le chien ?
— (Tant de fois j’ai senti la nature réclamer de
moi un geste, et je n’ai pas su lequel lui donner)…
Attendre le sommeil qui ne va pas venir…
.......
Un enfant est entré dans ce jardin, s’accrochant
à la branche qui frôlait l’escalier ; l’escalier
menait à des terrasses ; longeant ce jardin ; l’on
n’y paraissait pas pouvoir entrer.
Ô ! petite figure que j’ai caressée sous les feuilles
— jamais assez d’ombre n’aura pu ternir ton
éclat — et l’ombre des boucles sur ton front
paraît toujours encor plus sombre.
Je descendrai dans ce jardin, me pendant aux
lianes et aux branches — et sangloterai de tendresse
sous ces bosquets plus pleins de chants
qu’une volière — jusqu’à l’approche du soir,
jusqu’à l’annonce de la nuit qui dorera, puis
approfondira l’eau mystérieuse des fontaines.
… Et les corps délicats épousés sous les branches.
… J’ai touché d’un doigt délicat sa peau nacrée…
Je voyais ses pieds délicats
Qui posaient sans bruit sur le sable…
Syracuse.
Barque à fond plat ; ciel bas, qui parfois baissait
jusqu’à nous en pluie tiède ; — odeur de vase des
plantes d’eau, froissement des tiges.
La profondeur de l’eau dissimule l’abondant
jaillissement de cette source bleue. Aucun bruit ;
c’est, dans cette campagne solitaire, dans cette
naturelle vasque creusée, comme une éclosion
d’eau entre les papyrus.
Tunis.
Dans tout l’azur, rien que ce qu’il fallait de
blanc pour une voile, — de vert pour son ombre
dans l’eau.
La nuit — Bagues qui luisent dans l’ombre —
Clartés de la lune où l’on erre. Pensées différentes
de celles du jour.
Néfaste clarté de la lune au désert. — Les
démons rôdeurs des cimetières ; — pieds nus sur
les dalles bleues.
Malte.
Extraordinaire ivresse des crépuscules d’été
sur les places, quand il fait encore très clair,
et que pourtant on n’a plus d’ombres. — Exaltation très spéciale.
Nathanaël, je te dirai tous les jardins que j’ai
vus :
À Florence on vendait des roses : certains
jours la ville entière embaumait. Je me promenais chaque soir aux Cascine et le dimanche aux
jardins Boboli sans fleurs.
À Séville, il y a, près de la Giralda, une ancienne
cour de mosquée ; des orangers y poussent par
places régulières ; le reste de la cour est dallé ; les
jours de grand soleil, on n’y a qu’une petite
ombre restreinte ; c’est une cour carrée, entourée
de murs ; elle est d’une grande beauté ; je ne sais
pas t’expliquer pourquoi.
Hors de la ville, dans un énorme jardin clos de
grilles, croissent beaucoup d’arbres des pays
chauds ; je n’y suis pas entré, mais, à travers les
grilles, j’ai regardé ; j’ai vu courir des pintades et
j’ai pensé qu’il y avait là beaucoup d’animaux
apprivoisés.
Que te dirai-je de l’Alcazar ? jardin semblant
de merveille persane ; je crois, en t’en parlant,
que je le préfère à tous. J’y pense en relisant
Hafiz :
« Apportez-moi du vin — Que je tache ma robe ! —
Car je chancelle d’amour — Et l’on m’appelle sage… »
Des jeux d’eaux sont préparés dans les allées ;
les allées sont dallées de marbre, bordées de myrtes et de cyprès. Des deux côtés sont des
bassins de marbre, où les courtisanes du roi se
lavaient. On n’y voit d’autres fleurs que des roses,
des narcisses et des fleurs de laurier. Au fond du
jardin, il y a un arbre gigantesque, où l’on se
figure un bulbul épinglé. Près du palais, d’autres
bassins de très mauvais goût rappellent ceux des
cours de la Présidence à Munich, où il y a des
statues faites tout en coquilles.
C’est dans les jardins royaux de Munich que
j’allais, un printemps, goûter les glaces à l’herbe
de mai, près d’une obstinée musique militaire.
Un public inélégant, mais mélomane. — Le soir
s’enchantait de pathétiques rossignols. Leur
chant m’alanguissait, comme d’une poésie allemande.
— Il est une certaine intensité de délices
que l’homme peut à peine dépasser — et non
sans larmes. Les délices mêmes de ces jardins
me faisaient presque douloureusement songer
que j’aurais aussi bien pu être ailleurs. — C’est
pendant cet été que j’appris à jouir plus particulièrement
des températures. Les paupières sont
admirablement aptes à cela. Je me souviens d’une
nuit en wagon que je passai devant la fenêtre
ouverte, uniquement à goûter l’attouchement du souffle plus frais ; je fermais les yeux, non pour
dormir, mais pour cela. La chaleur avait été
durant tout le jour étouffante et, ce soir, l’air
encore très tiède pourtant parut frais et comme
liquide à mes paupières enflammées.
À Grenade, les terrasses du Généraliffe, plantées
de lauriers roses, n’étaient pas fleuries lorsque
je les vis ; — ni le Campo Santo de Pise ; ni
le petit cloître de Saint-Marc, que j’aurais souhaité
plein de roses… Mais à Rome, le Monte
Pincio, je l’ai vu dans la plus belle saison ; durant
les après-midi accablantes, on y venait chercher
de la fraîcheur. Demeurant auprès, je m’y promenais
chaque jour. J’étais malade et ne pouvais
penser à rien ; la nature me pénétrait ; aidé par
un trouble des nerfs, je ne sentais parfois plus à
mon corps de limites ; il se continuait plus loin ;
ou parfois, voluptueusement, devenait poreux
comme un sucre ; je fondais. — Du banc de pierre
où j’étais assis, l’on cessait de voir Rome qui
m’exténuait ; on dominait les jardins Borghèse,
dont le contrebas mettait au niveau de mes pas
les cimes un peu lointaines des plus hauts pins…
ô terrasses ! terrasses, d’où l’espace s’est élancé. Le vent sur les ramures dominées… ô ! navigation
aérienne…
J’aurais voulu, la nuit, rôder dans les jardins
Farnèse ; mais on n’y laisse pas pénétrer…
Admirables végétations sur ces ruines dissimulées.
À Naples, il y a des jardins bas qui suivent la
mer comme un quai et laissent entrer le soleil.
À Nîmes, la Fontaine, pleine d’eaux claires
canalisées.
À Montpellier, le jardin botanique. Je me souviens
qu’avec Ambroise, un soir, comme aux
jardins d’Académus, nous nous assîmes sur une
tombe ancienne, qui y est tout entourée de
cyprès ; et nous causions lentement en mâchant
des pétales de roses.
Nous avons, une nuit, vu du Pérou, la mer
lointaine et que la lune argentait ; auprès de
nous s’ébruitaient les cascades du château d’eau
de la ville ; des cignes noirs frangés de blanc
nageaient sur le bassin calmé.
À Malte, dans les jardins du résident je vins
lire ; il y avait à Citta Vecchia un bois très petit
de citronniers ; on l’appelait « il Boschetto » ; nous
nous y plûmes ; et nous mordîmes des citrons mûrs, dont la saveur première est d’une acidité
intolérable, mais qui laisse après dans la bouche
un arôme rafraîchissant. Nous en avons mordu
aussi dans les cruelles Latomies de Syracuse.
Dans le parc de La Haye circulent des daims
point trop sauvages.
Du jardin d’Avranches on voit le Mont-Saint-Michel,
et les sables lointains, au soir, semblent
une matière embrasée. — Il y a de très petites
villes qui ont des jardins charmants ; on oublie
la ville ; on oublie son nom ; on souhaite revoir
le jardin, mais on ne sait plus y revenir.
Je rêve aux jardins de Mossoul ; on m’a dit
qu’ils sont pleins de roses. Ceux de Kashpur,
Omar les a chantés, et Hafiz les jardins de Shiraz ;
nous ne verrons pas les jardins de Nashpur.
Mais à Biskra je connais les jardins de Ouardi.
Des enfants y gardent les chèvres.
À Tunis, il n’y a pas d’autre jardin que le cimetière.
À Alger, au jardin d’essai (des palmiers de
toute espèce) j’ai mangé des fruits que je n’avais
avant jamais vus. — Et de Blidah ! Nathanaël, que
dirai-je ?
Ah ! douce est l’herbe du Sahel ; — et tes fleurs
d’orangers ! et tes ombres ! suaves les odeurs de tes jardins… Blidah ! Blidah ! petite rose ! — au
début de l’hiver, je t’avais méconnue. Ton bois
sacré n’avait de feuilles que celles qu’un printemps
ne renouvelle pas ; et tes glycines et tes lianes
semblaient des sarments pour la flamme. La neige
descendue de tes montagnes t’approchait ; je ne
pouvais me réchauffer dans ma chambre, et
moins dans tes jardins pluvieux. Je lisais la Doctrine
de la Science de Fichte et me sentais redevenir
religieux. J’étais doux ; je disais qu’il faut
se résigner à sa tristesse et je tâchais de faire
de tout cela de la vertu. — Maintenant j’ai secoué
là-dessus la poussière de mes sandales ; qui sait
où le vent l’a portée ? — poussière du désert où
j’ai rôdé comme un prophète ; — pierre trop aride
effritée ; — à mes pieds elle fut brûlante (car le
soleil l’avait énormément chauffée). — Dans
l’herbe du Sahel, à présent, que mes pieds se
reposent ! Que toutes nos paroles soient d’amour !
Blidah ! Blidah ! fleur du Sahel ! petite rose ! Je
t’ai vue tiède et parfumée, pleine de feuilles et de
roses. La neige de l’hiver avait fui. Dans ton jardin
sacré luisait mystiquement ta mosquée blanche
et la liane ployait sous les fleurs. Un olivier
disparaissait sous les guirlandes qu’une glycine lui faisait. L’air suave apportait le parfum qui
s’élevait des fleurs d’oranges et même les mandariniers
grêles embaumaient. Du plus haut de
leurs hautes branches les eucalyptus délivrés
laissaient tomber leur vieille écorce ; elle pendait,
protection usée, comme un habit que le soleil fait
inutile, comme ma vieille morale qui ne valait que
pour l’hiver.
Blidah.
Les tiges énormes du fenouil, (l’éclat de leur
floraison d’or verdi, sous la lumière d’or ou sous
les feuilles azurées des eucalyptus immobiles) —
ce matin de premier été, sur la route que nous
suivons dans le Sahel, elles étaient d’une splendeur
incomparable.
… Et les eucalyptus étonnés ou tranquilles.
— Participation de chaque chose à la nature ;
impossibilité d’en sortir. Lois physiques enveloppantes.
Wagon s’élançant dans la nuit ; au matin
il se couvre de rosée.
À bord.
… Que de nuits, ah ! vitre ronde de ma cabine,
hublot fermé, — que de nuits j’ai regardé vers
toi de ma couchette en me disant : Voici, quand
cet œil blanchira, ce sera l’aube ; alors je me
lèverai et je secouerai mon malaise ; et l’aube
lavera la mer ; et nous aborderons à la terre
inconnue. — L’aube est venue sans que la mer
en soit calmée, la terre était encore lointaine et
sur la face mobile des eaux chancelait toute ma
pensée.
Le malaise des flots dont toute la chair se souvient.
— Accrocherai-je une pensée à cette hune
vacillante ? pensai-je. Lames, ne verrai-je que
l’eau s’éparpiller au vent du soir ? — Je sème mon
amour sur la vague ; ma pensée sur la stérile
plaine des flots. — Mon amour plonge dans les
flots, qui se suivent et se ressemblent. Ils passent
et l’œil ne les reconnaît plus. — Mer informe et toujours
agitée ; loin des hommes, tes flots se taisent ;
rien ne s’oppose à leur fluidité ; mais nul ne peut
entendre leur silence ; sur la plus frêle chaloupe,
déjà se heurtent-ils, et leur bruit nous fait croire
que la tempête en est bruyante. Les grandes vagues avancent et se succèdent sans aucun
bruit. Elles se suivent, et chacune soulève à son
tour la même goutte d’eau, sans presque la
déplacer. Seule leur forme se promène ; l’eau se
prête, et les quitte, et ne les accompagne jamais.
Toute forme ne prend que pour bien peu d’instants
le même être ; à travers chacun, elle continue,
puis le laisse. Mon âme ! ne t’attache à aucune
pensée. Jette chaque pensée au vent du large qui
te l’enlève ; tu ne la porteras jamais toi-même
jusqu’aux cieux.
Mobilité des flots, c’est vous qui fîtes ma si
chancelante pensée ! tu ne bâtiras rien sur la
vague. Elle s’échappe sous chaque poids.
Le doux port viendra-t-il, après ces décourageantes
dérives, ces errements de ci, de là ? —
où mon âme enfin reposée, sur une solide jetée,
près du phare tournant — regardera la mer.
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