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Les Nourritures terrestresII

Les Nourritures terrestres
Chapitre 3 / 20

II

Ah ! comme j’ai donc respiré l’air froid de la nuit — ah ! croisées ! et, tant les pâles rayons coulaient de la lune, à cause des brouillards, comme des sources — on semblait boire. — Ah ! croisées ! que de fois mon front s’est venu rafraîchir à vos vitres, et que de fois mes désirs, lorsque je courais de mon lit trop brûlant vers le balcon, à voir l’immense ciel tranquille, se sont évaporés comme des brumes.

Fièvres des jours passés, vous étiez à ma chair une mortelle usure — mais comme l’âme s’épuise quand rien ne la distrait de Dieu ! —

La fixité de mon adoration était effrayante ; je m’y décontenançais tout entier.

Tu chercherais encore longtemps, me dit Ménalque, le bonheur impossible des âmes…

— Les premiers temps de douteuse extase passés — mais avant d’avoir rencontré Ménalque — ce fut une période inquiète d’attente et comme une traversée de marais. Je sombrais en des accablements de sommeil dont dormir ne me guérissait pas. Je me couchais après les repas ; je dormais, je me réveillais plus las encore, l’esprit engourdi comme pour une métamorphose.

Obscures opérations de l’être, — travail latent, genèses d’inconnu, parturitions laborieuses — somnolences, attentes ; — commue les chrysalides et les nymphes, je dormais ; je laissais se former en moi le nouvel être, que je serais, qui ne me ressemblait déjà plus. Toute lumière me parvenait comme au travers de couches d’eaux verdies, à travers feuilles et ramures ; perceptions confuses, indolentes, analogues à celles des ivresses et des grands étourdissements. — Ah ! que vienne enfin, suppliais-je, la crise aiguë, la maladie, la douleur vive ! — Et mon cerveau se comparait aux ciels d’orage, de nuages pesants encombrés, où l’on respire à peine, où tout attend l’éclair pour déchirer ces outres fuligineuses, pleines d’humeur et cachant le ciel.

Combien durerez-vous, attentes ? et finies, nous restera-t-il de quoi vivre ? — Attentes ! attentes de quoi ? criais-je. — Que pouvait-il venir qui ne naîtrait pas de nous-mêmes ? Et que se pouvait-il de nous que nous ne connussions déjà ?

La naissance d’Abel, mes fiançailles, la mort d’Éric — le bouleversement de ma vie, loin de finir cette apathie, semblèrent m’y replonger davantage, tant il semblait que cette torpeur vînt de la complexité même de mes pensées, et de mes volontés indécises…… J’eusse voulu dormir, infiniment, dans l’humidité de la terre et comme une végétation. — Parfois je me disais que la volupté viendrait à bout de ma peine, et je cherchais dans l’épuisement de la chair une libération de l’esprit. — Puis de nouveau je dormais de longues heures, ainsi que les petits enfants que l’on couche au milieu du jour, assoupis de chaleur, dans la maison vivante.

Puis je me réveillais de très loin, en sueur, le cœur battant, la tête somnolente. La lumière qui s’infiltrait d’en bas, entre les fentes des volets clos, et renvoyait au plafond blanc les reflets verts de la pelouse, cette clarté du soir m’était la seule chose délicieuse, pareille à la clarté qui paraît douce et charmante, venue entre les feuilles et les eaux, et qui tremble, au seuil des grottes après qu’on a longtemps senti vous envelopper leurs ténèbres.

Les bruits de la maison arrivaient vaguement… je renaissais lentement à la vie. Je me lavais avec de l’eau tiède et j’allais plein d’ennui vers la plaine, jusqu’au banc du jardin où j’attendais venir le soir sans rien taire. Pour parler, pour écouter, pour écrire, j’étais perpétuellement fatigué. Je lisais :

« …… Il voit devant lui
Les routes désertes.
Les oiseaux de la mer qui se baignent,
Étendant leurs ailes……

il faut que j’habite ici……
…… On me contraint à demeurer
Sous les feuillages de la forêt ;
Sous le chêne, dans cette caverne souterraine :
Froide est cette maison de terre ;
J’en suis tout lassé.

 

Obscurs sont les vallons
Et hautes les collines
Triste enceinte de rameaux
Couverte de ronces, —
Séjour sans joie. » [1]

Le sentiment d’une plénitude de vie, possible, mais non encore obtenue se laissait parfois percevoir, puis revenait après, puis de plus en plus obsédante. Ah ! qu’une baie de jour s’ouvre enfin, criais-je — qu’elle éclate au milieu de ces perpétuelles représailles !

Il semblait que tout mon être eût comme un immense besoin de se retremper dans le neuf. J’attendais une seconde puberté… Ah ! refaire à mes yeux une vision neuve, — les laver de la salissure des livres, les rendre plus pareils à l’azur qu’ils regardent — aujourd’hui complètement clarifié par les récentes pluies……

Je tombai malade ; je voyageai, je rencontrai Ménalque, et ma convalescence délicieuse me fut comme une palingénésie. Je renaquis avec un être neuf, sous un ciel neuf et au milieu de choses complètement renouvelées.