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Les Nourritures terrestresLIVRE II

Les Nourritures terrestres
Chapitre 5 / 20

LIVRE II

NOURRITURES !

Je m’attends à vous, nourritures !

Ma faim ne se posera pas à mi-route ;

Elle ne se taira que satisfaite ;

Des morales n’en sauraient venir à bout

Et de privations je n’ai jamais pu nourrir que mon âme.

Satisfactions ! je vous cherche.

Vous êtes belles comme les aurores d’été.

Sources plus délicates au soir, délicieuses à midi ; eaux du petit matin glacées ; souffles au bord des flots ; golfes encombrés de mâtures ; tiédeur des rives cadencées. Ô ! s’il est encore des routes vers la plaine ; les touffeurs de midi ; les breuvages des champs, et pour la nuit le creux des meules…… s’il est des routes vers l’orient, des sillages sur les mers aimées ; des jardins à Mossoul ; des danses à Touggourt ; des chants de pâtre en Helvétie ; — s’il est des routes vers le Nord ; des foires à Nijni ; des traîneaux soulevant la neige ; des lacs gelés…… Certes, Nathanaël, ne s’ennuieront pas nos désirs……

Des bateaux sont venus dans nos ports apporter les fruits nus de plages irrêvées… allons ! allons ! déchargez-les de leur faix un peu vite, que nous puissions enfin y goûter……

Nourritures ! je m’attends à vous, nourritures !

Satisfactions, je vous cherche.

Vous êtes belles comme les rires de l’été.

Je sais que je n’ai pas un désir

Qui n’ait déjà sa réponse apprêtée,

Chacune de mes faims attend sa récompense.

Nourritures ! je m’attends à vous, nourritures !

Par tout l’espace je vous cherche, satisfactions de tous mes désirs.

*

Ce que j’ai connu de plus beau sur la terre

ah ! Nathanaël ! c’est ma faim.

Elle a toujours été fidèle

à tout ce qui toujours l’attendait.

Est-ce de vin que se grise le rossignol ?

L’aigle, de lait ? — ou non point de genièvre les grives ?

— L’aigle se grise de son vol. Le rossignol s’enivre des nuits d’été. La plaine tremble de chaleur. Nathanaël, que toute émotion sache te devenir une ivresse. Si ce que tu manges ne te grise pas, c’est que tu n’avais pas assez faim.

Chaque action parfaite s’accompagne de volupté. À cela tu connais que tu devais la faire. — Je n’aime point ceux qui se font un mérite d’avoir péniblement œuvré. Car si c’était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. La joie que l’on y trouve est signe de l’appropriation du travail et la sincérité de mon plaisir, Nathanaël, m’est le plus important des guides.

Je sais ce que mon corps peut désirer de volupté chaque jour et ce que ma tête en supporte. Et puis commencera mon sommeil. Terre et ciel ne me valent plus rien au delà.

Il y a des maladies extravagantes
Qui consistent à vouloir ce que l’on n’a pas.

— Nous aussi, dirent-ils, nous aussi. Nous aurons connu le lamentable ennui de notre âme…… — De la caverne d’Adullam, tu soupirais, David, après l’eau des citernes. Tu disais : Ô ! qui m’apportera l’eau fraîche qui jaillit du pied des murs de Bethléem. Enfant, je m’y désaltérais ; mais maintenant elle est captive, cette eau que ma fièvre désire……

Ne désire jamais, Nathanaël, regoûter les eaux du passé.

Nathanaël, ne cherche pas, dans l’avenir, à retrouver jamais le passé. Saisis de chaque instant sa nouveauté irressemblable et ne prépare pas tes joies — ou sache qu’en son lieu préparé te surprendra une joie autre.

Que n’as-tu donc compris que tout bonheur est de rencontre et se présente à toi dans chaque instant comme un mendiant sur ta route. Malheur à toi si tu dis que ton bonheur est mort parce que tu n’avais pas rêvé pareil à cela ton bonheur — et que tu ne l’admets que conforme à tes vœux.

Le rêve de demain est une joie — mais la joie de demain en est une autre — et rien heureusement ne ressemble au rêve qu’on s’en était fait, car c’est différemment que vaut chaque chose.

Je n’aime pas que vous me disiez : viens, je t’ai préparé telle joie ; je n’aime plus que les joies de rencontre, et celles que ma voix fait jaillir du rocher ; — elles couleront ainsi pour nous, neuves et fortes, comme les vins nouveaux abondent du pressoir.

Je n’aime pas que ma joie soit parée, ni que la Sulamite ait passé par des salles ; pour l’embrasser je n’ai pas essuyé de ma bouche les taches que les grappes avaient laissées ; après les baisers, j’ai bu du vin doux sans avoir rafraîchi ma bouche — et j’ai mangé du miel de ruche avec sa cire.

Nathanaël, n’apprête aucune de tes joies.

Où tu ne peux pas dire tant mieux, dis : tant pis. Nathanaël, il y a là de grandes promesses de bonheur.

Il y en a qui regardent les instants de bonheur comme donnés par Dieu — et les autres comme donnés par Qui d’autre ?…

Nathanaël, ne distingue pas Dieu de ton bonheur.

— Je ne peux pas plus être reconnaissant à « Dieu » de m’avoir créé que je ne pourrais lui en vouloir de ne pas être, — si je n’étais pas.

Nathanaël, il ne faut parler de Dieu que naturellement.

Je veux bien que l’existence une fois admise, celle de la terre et de l’homme et de moi paraisse naturelle, mais ce qui confond mon intelligence, c’est la stupeur de m’en apercevoir…

Certes j’ai chanté moi aussi des cantiques et j’ai écrit la