LIVRE VIII
Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore : ils
font notre splendeur, il est vrai, mais ce n’est que d’après notre usure.
Mon esprit vous vous êtes extraordinairement exalté, durant vos fabuleuses promenades !
Ô ! mon cœur, je vous ai largement abreuvé ; ma chair je vous ai soûlée d’amour.
C’est en vain que maintenant, reposé, je tâche
de compter ma fortune ; je n’en ai point. — Je
cherche parfois dans le passé quelque groupe de
souvenirs, pour m’en former enfin une histoire,
mais je m’y méconnais, et ma vie en déborde. Il
me semble ne vivre aussitôt que dans un toujours
neuf instant. Ce que l’on appelle : se recueillir,
m’est une contrainte impossible ; je ne comprends
plus le mot : solitude ; être seul en moi, c’est n’être
plus personne ; je suis peuplé ! — D’ailleurs je ne
suis chez moi que partout ; et toujours le désir
m’en chasse. Le plus beau souvenir ne m’apparaît
que comme une épave du bonheur. La moindre
goutte d’eau, fût-ce une larme, dès qu’elle mouille
ma main, me devient d’une plus précieuse réalité.
*
Je songe à toi, Ménalque ! — Dis ! sur quelles
mers va voguer ton vaisseau qu’a sali l’écume des
tempêtes ?
Ne reviendras-tu pas maintenant, Ménalque,
chargé d’insolent luxe, heureux d’en réassoiffer
mes désirs ? Si je me repose à présent, ce n’est
pas dans ton abondance… Non ; — tu m’appris à
ne jamais me reposer. — Est-ce que tu n’es pas
encore las, toi, de cette vie horriblement errante ?
Pour moi j’ai pu crier parfois de douleur, mais je
ne suis de rien fatigué ; — et quand mon corps est
las, c’est ma faiblesse que j’accuse ; mes désirs
m’avaient espéré plus vaillant. — Certes, si je
regrette aujourd’hui quelque chose, c’est d’avoir
laissé sans y mordre, se gâter, s’éloigner de moi
bien des fruits, des fruits que tu m’as présentés.
Dieu d’amour qui nous alimentes ! — Car, ce dont
on se prive aujourd’hui, me lisait-on dans
l’Évangile, plus tard on le retrouve au centuple…
ah ! qu’ai-je à faire de plus de biens que mon désir
n’en appréhende ? — car j’ai connu déjà des
voluptés si fortes qu’un peu plus et je n’aurais
plus pu les goûter.
⁂
On a dit au loin que je faisais pénitence — mais qu’ai-je à faire avec le repentir
?
Sadi.
Certes oui ! ténébreuse fut ma jeunesse :
Je m’en repens.
Je ne goûtais pas le sel de la terre
Ni celui de la grande mer salée.
Je croyais que j’étais le sel de la terre
Et j’avais peur de perdre ma saveur.
— Le sel de la mer ne perd point sa saveur ;
mais mes lèvres sont déjà vieilles pour la sentir.
Ah ! que n’ai-je respiré l’air marin quand mon âme
en était avide ? Quel vin va suffire à présent à me
griser ?
Nathanaël, ah ! satisfais ta joie quand ton âme
en est souriante — et ton désir d’amour quand tes
lèvres sont encore belles à baiser, et quand ton
étreinte est joyeuse.
Car tu penseras, tu diras : Les fruits étaient là ;
leur poids courbait, lassait déjà les branches ; —
ma bouche était là et elle était pleine de désirs ;
— mais ma bouche est restée fermée, et mes mains
n’ont pu se tendre parce qu’elles étaient prises par la prière ; — et mon âme et ma chair sont
restées désespérément assoiffées. — L’heure est
désespérément passée.
(Serait-il vrai ? serait-il vrai, Sulamite ? — Vous m’attendiez et je ne le savais point ! Vous m’avez cherché et je n’ai pas entendu votre approche !)
Ah ! jeunesse — l’homme ne la possède qu’un
temps et le reste du temps se la rappelle.
(Le plaisir frappait à ma porte ; le désir lui répondait dans mon cœur ; je restais à genoux, sans ouvrir.)
L’eau qui passe peut certes arroser encore bien
des champs, et beaucoup de lèvres s’y désaltèrent.
Mais que puis-je connaître d’elle ? — Qu’a-t-elle
pour moi que sa fraîcheur qui passe ? et qui brûle
quand elle est passée. — Apparences de mon
plaisir, vous vous écoulerez comme l’eau. Que si
l’eau se renouvelle ici, ce soit pour une constante
fraîcheur.
Intarissable fraîcheur des rivières, jaillissement
sans fin des ruisseaux, vous n’êtes pas ce peu d’eau
captée où naguère mes mains trempèrent, et qu’on jette après parce qu’elle n’a plus de fraîcheur. Eau
captée, vous êtes comme la sagesse des hommes.
Sagesse des hommes, vous n’avez pas l’intarissable
fraîcheur des rivières.
Insomnies.
Attentes. Attentes ; fièvre ; heures de jeunesse
en allées… une ardente soif pour tout ce que
vous appelez : péché.
Un chien hurlait désolément après la lune ;
Un chat semblait un petit enfant qui vagit ;
La ville allait enfin goûter un peu de calme,
pour, le lendemain, trouver tous ses espoirs
rajeunis.
Je me souviens des heures en allées ; pieds nus
sur les dalles ; j’appuyais mon front au fer mouillé
du balcon ; sous la lune, l’éclat de ma chair comme
un fruit merveilleux à cueillir. Attentes ! vous
étiez pour notre flétrissure… fruits trop mûrs !
nous vous avons mordus seulement lorsque notre
soif était devenue trop affreuse et que nous n’en
supportions plus la brûlure. Fruits gâtés ! vous avez rempli notre bouche d’une fadeur empoisonnée
et vous avez profondément troublé notre âme. —
Heureux, qui, jeune encore, a mordu votre chair
encore sure et sucé, figues, votre lait parfumé
d’amour, sans plus attendre… pour courir après,
rafraîchi, sur la route — où nous achèverons nos
pénibles journées.
(Certes j’ai fait ce que j’ai pu pour empêcher
l’usure atroce de mon âme ; mais ce ne fut que
par l’usure de mes sens que je pus la distraire de
son Dieu ; elle s’en occupait toute la nuit et tout
le jour ; elle s’ingéniait à de difficiles prières ; elle
se consumait de ferveur.)
De quel tombeau me suis-je évadé ce matin ?
— (Les oiseaux de la mer se baignent, étendant
leurs ailes.) Et l’image de la vie, ah ! Nathanaël,
est pour moi : un fruit plein de saveur sur des
lèvres pleines de désir.
⁂
Il y a des nuits où l’on ne pouvait pas s’endormir.
Il y avait de grandes attentes — des attentes
on ne savait souvent pas de quoi — sur le lit où je cherchais en vain le sommeil, les membres
fatigués et comme déjetés par l’amour. Et parfois
je cherchais après la volupté de la chair, comme
une seconde volupté plus cachée.
… Ma soif augmentait d’heure en heure, à
mesure que je buvais. À la fin elle devint si véhémente,
que j’en aurais pleuré de désir.
… Mes sens s’étaient usés jusqu’à la transparence,
et quand je descendis au matin vers la ville,
l’azur du ciel entra en moi.
… Les dents horriblement agacées d’arracher
les peaux de mes lèvres — et comme tout usées
du bout. Et les tempes rentrées comme par une
succion intérieure. — L’odeur des champs d’oignons
en fleurs, pour un rien m’aurait fait vomir.
INSOMNIES
… Et l’on entendait dans la nuit une voix qui criait et
pleurait : ah ! pleurait-elle, voilà le fruit de ces fleurs empestées :
il est doux. J’irai doresnavant promener sur les
routes l’ennui vague de mon désir. Tes chambres abritées m’étouffent et tes lits ne me satisfont plus. — Ne cherche
plus de but désormais à mes interminables errances…
— Notre soif était devenue si intense, que, cette eau,
j’en avais déjà bu tout un verre avant de percevoir,
hélas ! comme elle était nauséabonde.
… Ô Sulamite ! vous aurez été pour moi
comme ces fruits mûris à l’ombre et dans d’étroits
jardins fermés. —
… Pénétration voluptueuse des corps…
Ah ! pensais-je, toute l’humanité se lasse entre
soif de sommeil et soif de volupté. — Après l’effrayante
tension, concentration ardente, puis
retombement de la chair, on ne songe plus qu’à
dormir — ah ! sommeil ! — ah ! que si ne nous
en réveillait pas vers la vie, un nouveau sursaut
de désirs. —
Et l’humanité tout entière ne s’agite que
comme un malade qui se retourne dans son lit
pour moins souffrir. —
… Puis, après quelques semaines de labeur,
des éternités de repos.
… Comme si l’on pouvait garder aucun vêtement dans la mort ! (Simplification.) Et nous
mourrons — comme quelqu’un qui se dépouille
pour dormir. —
⁂
Ménalque ! Ménalque, je songe à toi ! —
Je disais, oui, je sais : Que m’importe ? — ici —
là — nous serons également bien.
… Maintenant, là-bas, tombait le soir…
… Oh ! si le temps pouvait remonter vers sa source !
et si le passé revenir ! Nathanaël, je voudrais
t’emmener avec moi vers ces heures amoureuses
de ma jeunesse, où la vie coulait en moi comme
du miel. — D’avoir goûté tant de bonheur, l’âme
sera-t-elle jamais consolée ? Car là j’étais, là-bas,
dans ces jardins, moi, non un autre… j’écoutais
ce chant de roseau ; je respirais ces fleurs ; je regardais,
je touchais cet enfant — et certes de
chacun de ces jeux chaque nouveau printemps
s’accompagne, — mais celui que j’étais, cet autre,
ah ! comment le redeviendrais-je ? — (Maintenant
sur les toits de la ville, il pleut ; ma chambre est solitaire.) C’est l’heure où là-bas les troupeaux de
Lascif rentraient ; ils revenaient de la montagne ;
le désert était plein d’or au couchant ; tranquillité
du soir… maintenant ; (maintenant.)
Paris —
Nuit de Juin —
Athmann, je songe à toi ; Biskra, je songe à tes
palmiers. — Touggourt, à tes sables. — Le vent
aride du désert, agite-t-il encore là-bas, oasis,
vos palmes bruissantes ! De chaleur, grenades
éclatées, laissez-vous choir vos grains acerbes ? —
Chetma, je me souviens de tes courants d’eaux
fraîches, et de ta source chaude près de laquelle
on transpirait. — El Kantara ! pont d’or, je me
souviens de tes matins sonores et de tes soirs
extasiés. — Zaghouan, je revois tes figuiers et
tes lauriers-roses ; Kairouan, tes nopals ; Sousse,
tes oliviers. — Je rêve à ta désolation, Oumach,
ville effondrée, murs entourés de marécages — et
à la tienne, morne Droh ! hanté des aigles, village
atroce, ravin rauque.
Chegga la haute, contemples-tu toujours le désert ? — M’rayer, trempes-tu tes grêles tamaris
dans le chott ? — Mégarine, t’abreuves-tu bien
d’eau salée ? Témassine, flétris-tu toujours au
soleil ? —
Je me souviens auprès de l’Enfida d’un stérile
rocher, d’où coulait au printemps du miel ; auprès
était un puits, où des femmes très belles
venaient puiser l’eau, presque nues.
Es-tu toujours là-bas, et maintenant au clair
de lune, petite maison d’Athmann, toujours à
demi ruinée ? — où ta mère tissait, où ta sœur, la
femme d’Amour, chantait ou contait des histoires ;
où la nichée de tourterelles jubilait tout bas dans
la nuit — près de l’eau grise et somnolente. —
Ô désir ! que de nuits je n’ai pu dormir, tant je
me penchais sur un rêve qui me remplaçait le
sommeil ! Oh ! s’il est des brumes au soir, des sons
de flûte sous les palmes, de blancs vêtements
dans les profondeurs des sentiers, de l’ombre
douce auprès de l’ardente lumière… j’irai…
— Petite lampe de terre et d’huile ! le vent de
la nuit tourmente ta flamme ; — fenêtre disparue ;
simple embrasure de ciel ; nuit calme sur les
toits ; la lune.
On entend, dans le fond des rues délivrées,
parfois un omnibus rouler, une voiture ; et tout
au loin, quittant la ville, les trains siffler, les
trains fuir. — La grande ville attendre le réveil…
Ombre du balcon sur le plancher de la chambre ;
vacillement de la flamme sur la page blanche du
livre. Respiration.
— La lune est à présent cachée ; le jardin
devant moi semble un bassin de verdure…
Sanglot ; lèvres serrées ; convictions trop grandes ;
angoisses de sa pensée. Que dirais-je ? choses
véritables. — AUTRUI — importance de sa vie ;
lui parler…
LIVRE VIII
Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore : ils
font notre splendeur, il est vrai, mais ce n’est que d’après notre usure.
Mon esprit vous vous êtes extraordinairement exalté, durant vos fabuleuses promenades !
Ô ! mon cœur, je vous ai largement abreuvé ; ma chair je vous ai soûlée d’amour.
C’est en vain que maintenant, reposé, je tâche
de compter ma fortune ; je n’en ai point. — Je
cherche parfois dans le passé quelque groupe de
souvenirs, pour m’en former enfin une histoire,
mais je m’y méconnais, et ma vie en déborde. Il
me semble ne vivre aussitôt que dans un toujours
neuf instant. Ce que l’on appelle : se recueillir,
m’est une contrainte impossible ; je ne comprends
plus le mot : solitude ; être seul en moi, c’est n’être
plus personne ; je suis peuplé ! — D’ailleurs je ne
suis chez moi que partout ; et toujours le désir
m’en chasse. Le plus beau souvenir ne m’apparaît
que comme une épave du bonheur. La moindre
goutte d’eau, fût-ce une larme, dès qu’elle mouille
ma main, me devient d’une plus précieuse réalité.
*
Je songe à toi, Ménalque ! — Dis ! sur quelles
mers va voguer ton vaisseau qu’a sali l’écume des
tempêtes ?
Ne reviendras-tu pas maintenant, Ménalque,
chargé d’insolent luxe, heureux d’en réassoiffer
mes désirs ? Si je me repose à présent, ce n’est
pas dans ton abondance… Non ; — tu m’appris à
ne jamais me reposer. — Est-ce que tu n’es pas
encore las, toi, de cette vie horriblement errante ?
Pour moi j’ai pu crier parfois de douleur, mais je
ne suis de rien fatigué ; — et quand mon corps est
las, c’est ma faiblesse que j’accuse ; mes désirs
m’avaient espéré plus vaillant. — Certes, si je
regrette aujourd’hui quelque chose, c’est d’avoir
laissé sans y mordre, se gâter, s’éloigner de moi
bien des fruits, des fruits que tu m’as présentés.
Dieu d’amour qui nous alimentes ! — Car, ce dont
on se prive aujourd’hui, me lisait-on dans
l’Évangile, plus tard on le retrouve au centuple…
ah ! qu’ai-je à faire de plus de biens que mon désir
n’en appréhende ? — car j’ai connu déjà des
voluptés si fortes qu’un peu plus et je n’aurais
plus pu les goûter.
⁂
On a dit au loin que je faisais pénitence — mais qu’ai-je à faire avec le repentir
?
Sadi.
Certes oui ! ténébreuse fut ma jeunesse :
Je m’en repens.
Je ne goûtais pas le sel de la terre
Ni celui de la grande mer salée.
Je croyais que j’étais le sel de la terre
Et j’avais peur de perdre ma saveur.
— Le sel de la mer ne perd point sa saveur ;
mais mes lèvres sont déjà vieilles pour la sentir.
Ah ! que n’ai-je respiré l’air marin quand mon âme
en était avide ? Quel vin va suffire à présent à me
griser ?
Nathanaël, ah ! satisfais ta joie quand ton âme
en est souriante — et ton désir d’amour quand tes
lèvres sont encore belles à baiser, et quand ton
étreinte est joyeuse.
Car tu penseras, tu diras : Les fruits étaient là ;
leur poids courbait, lassait déjà les branches ; —
ma bouche était là et elle était pleine de désirs ;
— mais ma bouche est restée fermée, et mes mains
n’ont pu se tendre parce qu’elles étaient prises par la prière ; — et mon âme et ma chair sont
restées désespérément assoiffées. — L’heure est
désespérément passée.
(Serait-il vrai ? serait-il vrai, Sulamite ? — Vous m’attendiez et je ne le savais point ! Vous m’avez cherché et je n’ai pas entendu votre approche !)
Ah ! jeunesse — l’homme ne la possède qu’un
temps et le reste du temps se la rappelle.
(Le plaisir frappait à ma porte ; le désir lui répondait dans mon cœur ; je restais à genoux, sans ouvrir.)
L’eau qui passe peut certes arroser encore bien
des champs, et beaucoup de lèvres s’y désaltèrent.
Mais que puis-je connaître d’elle ? — Qu’a-t-elle
pour moi que sa fraîcheur qui passe ? et qui brûle
quand elle est passée. — Apparences de mon
plaisir, vous vous écoulerez comme l’eau. Que si
l’eau se renouvelle ici, ce soit pour une constante
fraîcheur.
Intarissable fraîcheur des rivières, jaillissement
sans fin des ruisseaux, vous n’êtes pas ce peu d’eau
captée où naguère mes mains trempèrent, et qu’on jette après parce qu’elle n’a plus de fraîcheur. Eau
captée, vous êtes comme la sagesse des hommes.
Sagesse des hommes, vous n’avez pas l’intarissable
fraîcheur des rivières.
Insomnies.
Attentes. Attentes ; fièvre ; heures de jeunesse
en allées… une ardente soif pour tout ce que
vous appelez : péché.
Un chien hurlait désolément après la lune ;
Un chat semblait un petit enfant qui vagit ;
La ville allait enfin goûter un peu de calme,
pour, le lendemain, trouver tous ses espoirs
rajeunis.
Je me souviens des heures en allées ; pieds nus
sur les dalles ; j’appuyais mon front au fer mouillé
du balcon ; sous la lune, l’éclat de ma chair comme
un fruit merveilleux à cueillir. Attentes ! vous
étiez pour notre flétrissure… fruits trop mûrs !
nous vous avons mordus seulement lorsque notre
soif était devenue trop affreuse et que nous n’en
supportions plus la brûlure. Fruits gâtés ! vous avez rempli notre bouche d’une fadeur empoisonnée
et vous avez profondément troublé notre âme. —
Heureux, qui, jeune encore, a mordu votre chair
encore sure et sucé, figues, votre lait parfumé
d’amour, sans plus attendre… pour courir après,
rafraîchi, sur la route — où nous achèverons nos
pénibles journées.
(Certes j’ai fait ce que j’ai pu pour empêcher
l’usure atroce de mon âme ; mais ce ne fut que
par l’usure de mes sens que je pus la distraire de
son Dieu ; elle s’en occupait toute la nuit et tout
le jour ; elle s’ingéniait à de difficiles prières ; elle
se consumait de ferveur.)
De quel tombeau me suis-je évadé ce matin ?
— (Les oiseaux de la mer se baignent, étendant
leurs ailes.) Et l’image de la vie, ah ! Nathanaël,
est pour moi : un fruit plein de saveur sur des
lèvres pleines de désir.
⁂
Il y a des nuits où l’on ne pouvait pas s’endormir.
Il y avait de grandes attentes — des attentes
on ne savait souvent pas de quoi — sur le lit où je cherchais en vain le sommeil, les membres
fatigués et comme déjetés par l’amour. Et parfois
je cherchais après la volupté de la chair, comme
une seconde volupté plus cachée.
… Ma soif augmentait d’heure en heure, à
mesure que je buvais. À la fin elle devint si véhémente,
que j’en aurais pleuré de désir.
… Mes sens s’étaient usés jusqu’à la transparence,
et quand je descendis au matin vers la ville,
l’azur du ciel entra en moi.
… Les dents horriblement agacées d’arracher
les peaux de mes lèvres — et comme tout usées
du bout. Et les tempes rentrées comme par une
succion intérieure. — L’odeur des champs d’oignons
en fleurs, pour un rien m’aurait fait vomir.
INSOMNIES
… Et l’on entendait dans la nuit une voix qui criait et
pleurait : ah ! pleurait-elle, voilà le fruit de ces fleurs empestées :
il est doux. J’irai doresnavant promener sur les
routes l’ennui vague de mon désir. Tes chambres abritées m’étouffent et tes lits ne me satisfont plus. — Ne cherche
plus de but désormais à mes interminables errances…
— Notre soif était devenue si intense, que, cette eau,
j’en avais déjà bu tout un verre avant de percevoir,
hélas ! comme elle était nauséabonde.
… Ô Sulamite ! vous aurez été pour moi
comme ces fruits mûris à l’ombre et dans d’étroits
jardins fermés. —
… Pénétration voluptueuse des corps…
Ah ! pensais-je, toute l’humanité se lasse entre
soif de sommeil et soif de volupté. — Après l’effrayante
tension, concentration ardente, puis
retombement de la chair, on ne songe plus qu’à
dormir — ah ! sommeil ! — ah ! que si ne nous
en réveillait pas vers la vie, un nouveau sursaut
de désirs. —
Et l’humanité tout entière ne s’agite que
comme un malade qui se retourne dans son lit
pour moins souffrir. —
… Puis, après quelques semaines de labeur,
des éternités de repos.
… Comme si l’on pouvait garder aucun vêtement dans la mort ! (Simplification.) Et nous
mourrons — comme quelqu’un qui se dépouille
pour dormir. —
⁂
Ménalque ! Ménalque, je songe à toi ! —
Je disais, oui, je sais : Que m’importe ? — ici —
là — nous serons également bien.
… Maintenant, là-bas, tombait le soir…
… Oh ! si le temps pouvait remonter vers sa source !
et si le passé revenir ! Nathanaël, je voudrais
t’emmener avec moi vers ces heures amoureuses
de ma jeunesse, où la vie coulait en moi comme
du miel. — D’avoir goûté tant de bonheur, l’âme
sera-t-elle jamais consolée ? Car là j’étais, là-bas,
dans ces jardins, moi, non un autre… j’écoutais
ce chant de roseau ; je respirais ces fleurs ; je regardais,
je touchais cet enfant — et certes de
chacun de ces jeux chaque nouveau printemps
s’accompagne, — mais celui que j’étais, cet autre,
ah ! comment le redeviendrais-je ? — (Maintenant
sur les toits de la ville, il pleut ; ma chambre est solitaire.) C’est l’heure où là-bas les troupeaux de
Lascif rentraient ; ils revenaient de la montagne ;
le désert était plein d’or au couchant ; tranquillité
du soir… maintenant ; (maintenant.)
Paris —
Nuit de Juin —
Athmann, je songe à toi ; Biskra, je songe à tes
palmiers. — Touggourt, à tes sables. — Le vent
aride du désert, agite-t-il encore là-bas, oasis,
vos palmes bruissantes ! De chaleur, grenades
éclatées, laissez-vous choir vos grains acerbes ? —
Chetma, je me souviens de tes courants d’eaux
fraîches, et de ta source chaude près de laquelle
on transpirait. — El Kantara ! pont d’or, je me
souviens de tes matins sonores et de tes soirs
extasiés. — Zaghouan, je revois tes figuiers et
tes lauriers-roses ; Kairouan, tes nopals ; Sousse,
tes oliviers. — Je rêve à ta désolation, Oumach,
ville effondrée, murs entourés de marécages — et
à la tienne, morne Droh ! hanté des aigles, village
atroce, ravin rauque.
Chegga la haute, contemples-tu toujours le désert ? — M’rayer, trempes-tu tes grêles tamaris
dans le chott ? — Mégarine, t’abreuves-tu bien
d’eau salée ? Témassine, flétris-tu toujours au
soleil ? —
Je me souviens auprès de l’Enfida d’un stérile
rocher, d’où coulait au printemps du miel ; auprès
était un puits, où des femmes très belles
venaient puiser l’eau, presque nues.
Es-tu toujours là-bas, et maintenant au clair
de lune, petite maison d’Athmann, toujours à
demi ruinée ? — où ta mère tissait, où ta sœur, la
femme d’Amour, chantait ou contait des histoires ;
où la nichée de tourterelles jubilait tout bas dans
la nuit — près de l’eau grise et somnolente. —
Ô désir ! que de nuits je n’ai pu dormir, tant je
me penchais sur un rêve qui me remplaçait le
sommeil ! Oh ! s’il est des brumes au soir, des sons
de flûte sous les palmes, de blancs vêtements
dans les profondeurs des sentiers, de l’ombre
douce auprès de l’ardente lumière… j’irai…
— Petite lampe de terre et d’huile ! le vent de
la nuit tourmente ta flamme ; — fenêtre disparue ;
simple embrasure de ciel ; nuit calme sur les
toits ; la lune.
On entend, dans le fond des rues délivrées,
parfois un omnibus rouler, une voiture ; et tout
au loin, quittant la ville, les trains siffler, les
trains fuir. — La grande ville attendre le réveil…
Ombre du balcon sur le plancher de la chambre ;
vacillement de la flamme sur la page blanche du
livre. Respiration.
— La lune est à présent cachée ; le jardin
devant moi semble un bassin de verdure…
Sanglot ; lèvres serrées ; convictions trop grandes ;
angoisses de sa pensée. Que dirais-je ? choses
véritables. — AUTRUI — importance de sa vie ;
lui parler…