XI
LES HONNÊTES PHELLION.
La maison vers laquelle Théodose se dirigea, quelques moments après, avait été l’hoc erat in votis de Phellion pendant vingt ans ; mais c’était aussi la maison des Phellion, comme les brandebourgs de la redingote de Cérizet en étaient les ornements nécessaires.
Ce bâtiment plaqué contre une grande maison, sans autre profondeur que celle des chambres, une vingtaine de pieds, était terminé à chaque bout par une espèce de pavillon à une seule croisée. Il avait pour principal agrément un jardin large d’environ trente toises et plus long que la façade de toute l’étendue d’une cour sur la rue, et d’un bosquet planté de tilleuls. Au delà du second pavillon, la cour avait, du côté de la rue, pour fermeture, deux grilles au milieu desquelles s’ouvrait une petite porte à deux battants.
Cette construction, en moellons enduits de plâtre, élevée de deux étages, était badigeonnée en jaune, et les persiennes peintes en vert, ainsi que les volets du rez-de-chaussée. La cuisine occupait le rez-de-chaussée du pavillon qui donnait sur la cour, et la cuisinière, forte et grosse fille, protégée par deux chiens énormes, faisait les fonctions de portière. La façade, composée de cinq croisées et des deux pavillons avancés d’une toise, était d’un style Phellion. Au-dessus de la porte, il avait incrusté une tablette en marbre blanc, sur laquelle se lisait, en lettres d’or : Aurea mediocritas. Au-dessous du méridien tracé dans un tableau de cette façade, il avait fait inscrire cette sage maxime : Umbra mea vila, sic !
Les appuis des fenêtres avaient été récemment remplacés par des appuis en marbre rouge du Languedoc, trouvés chez un marbrier. Au fond du jardin, on apercevait une statue coloriée qui faisait croire aux passants qu’une nourrice allaitait un enfant. Phellion était son propre jardinier. Le rez-de-chaussée se composait uniquement d’un salon et d’une salle à manger, séparés par la cage de l’escalier et dont le palier formait antichambre. Au bout du salon se trouvait une petite pièce qui servait de cabinet à Phellion.
Au premier étage, les appartements des deux époux et celui du jeune professeur ; au-dessus, les chambres des enfants et des domestiques, car Phellion, vu son âge et celui de sa femme, s’était chargé d’un domestique mâle âgé d’environ quinze ans, surtout depuis que son fils avait percé dans l’enseignement. A gauche, en entrant dans la cour, on voyait de petits communs qui servaient à serrer le bois, et où le précédent propriétaire logeait un portier. Les Phellion attendaient sans doute le mariage de leur fils, le professeur, pour se donner cette dernière douceur
Cette propriété, pendant longtemps guignée par les Phellion, avait coûté 18,000 francs en 1831. La maison était séparée de la cour par une balustrade à base en pierre de taille, garnie de tuiles creuses mises les unes sur les autres et couvertes en dalles. Ce petit mur à hauteur d’appui était doublé d’une haie de rosiers de Bengale, et au milieu s’ouvrait une porte en bois figurant une grille placée en face de la double porte pleine de la rue.
Ceux qui connaissent l’impasse des Feuillantines comprendront que la maison Phellion, tombant à angle droit sur la chaussée, était exposée en plein midi et garantie du nord par l’immense mur mitoyen auquel elle était adossée. La coupole du Panthéon et celle du Val-de-Grâce ressemblent de là à deux géants, et diminuent si bien l’air qu’en se promenant dans le jardin on s’y croit à l’étroit. Rien d’ailleurs n’est plus silencieux que l’impasse des Feuillantines. Telle était la retraite du grand citoyen inconnu qui goûtait les douceurs du repos, après avoir payé sa dette à la patrie en travaillant au ministère des finances, d’où il s’était retiré commis d’ordre au bout de trente-six ans de services.
En 1832, il avait mené son bataillon de garde nationale à l’attaque de Saint-Merri, mais ses voisins lui virent les larmes aux yeux à la pensée d’être obligé de tirer sur des Français égarés. L’affaire était décidée quand la légion franchissait au pas de charge le pont Notre-Dame, après avoir débouché par le quai aux Fleurs. Cette vertueuse hésitation lui valut l’estime de son quartier ; mais il y perdit la décoration de la Légion d’honneur ; le colonel dit à haute voix que sous les armes on ne devait pas délibérer : un mot de Louis-Philippe à la garde nationale de Metz. Néanmoins les vertus bourgeoises de Phellion et la profonde vénération dont il jouissait dans le quartier le maintenaient chef de bataillon depuis huit ans. Il atteignait à soixante ans, et voyant approcher le moment de déposer l’épée et le hausse-col, il espérait que le roi (roâ) daignerait récompenser ses services en lui accordant la Légion d’honneur.
La vérité nous force à le dire, malgré la tache que cette petitesse imprime à un si beau caractère : le commandant Phellion se haussait sur la pointe des pieds aux réceptions des Tuileries ; il se mettait en avant, il regardait en coulisse le roi citoyen quand il dînait à sa table, enfin il intriguait sourdement et n’avait pas encore pu obtenir un regard du roi de son choix. Cet honnête homme avait plus d’une fois pensé, mais ne s’était pas encore décidé à prier Minard de seconder sa secrète ambition.
Phellion, l’homme de L’obéissance passive, était stoïque à l’endroit des devoirs, et de bronze en tout ce qui touchait la conscience. Pour achever ce portrait par celui du physique, à cinquante-neuf ans, Phellion avait épaissi, pour se servir du terme de la langue bourgeoise ; sa figure monotone et marquée de petite vérole était devenue comme une pleine lune, en sorte que ses lèvres, autrefois grosses, paraissaient ordinaires. Ses yeux affaiblis, voilés par des conserves, ne montraient plus l’innocence de leur bleu clair et n’excitaient plus le sourire ; ses cheveux blanchis avaient fini par rendre grave ce qui, douze ans auparavant, frôlait la niaiserie et prêtait au ridicule. Le temps, qui change si malheureusement les figures à traits fins et délicats, embellit celles qui, dans la jeunesse, ont des formes grosses et massives. Ce fut le cas de Phellion. IL occupait les loisirs de sa vieillesse en composant un abrégé de l’histoire de France, car Phellion était auteur de plusieurs ouvrages adoptés par l’Université.
Quand la Peyrade se présenta, la famille était au complet ; madame Barniol venait donner à sa mère des nouvelles d’un de ses enfants, légèrement indisposé. L’élève des ponts et chaussées passait la journée en famille. Endimanchés tous et assis devant la cheminée du salon boisé, peint en gris à deux tons, sur des fauteuils en bois d’occasion, ils eurent un tressaillement en entendant Geneviève la cuisinière annoncer le personnage dont justement ils s’entretenaient à propos, de Céleste, que Félix Phellion aimait au point d’aller à la messe pour la voir. Le savant mathématicien avait fait cet effort le matin même et on l’en plaisantait agréablement, tout en souhaitant que Céleste et ses parents reconnussent le trésor qui s’offrait à eux.
— Hélas ! les Thuillier me paraissent entichés d’un homme bien dangereux, dit madame Phellion ; il a pris ce matin madame Colleville sous le bras, et ils s’en sont allés ensemble au Luxembourg.
— Il y a, s’écria Félix Phellion, chez cet avocat quelque chose de sinistre ; il aurait commis un crime, cela ne m’étonnerait pas...
— Tu vas trop loin, dit Phellion père ; il est cousin germain de Tartufe, cette immortelle figure coulée en bronze par notre honnête Molière, car Molière, mes enfants, a eu l’honnêteté, le patriotisme, pour base de son génie.
Ce fut sur cet aperçu que Geneviève entra pour dire :
— Il y a là M. de la Peyrade qui voudrait parler à monsieur.
— A moi ! s’écria M. Phellion ; faites entrer ! ajouta-t-il avec cette solennité dans les petites choses qui lui donnait une teinte de ridicule, mais qui jusqu’alors avait imposé à sa famille où il était accepté comme un roi.
Phellion, ses deux fils, sa femme et sa fille se levèrent et reçurent le salut circulaire que fit l’avocat.
— A quoi devons-nous l’honneur de votre visite, monsieur ? dit sévèrement Phellion.
— A votre importance dans le quartier, mon cher M. Phellion, et aux affaires publiques, répondit Théodose.
— Passons alors dans mon cabinet, dit Phellion.
— Non, non, mon ami, dit la sèche madame Phellion, petite femme plate comme une limande et qui gardait sur sa figure la sévérité grimée avec laquelle elle professait la musique dans les pensionnats de jeunes personnes, nous allons vous laisser.
Un piano droit d’Érard, placé entre les deux fenêtres et en face de la cheminée, annonçait les prétentions constantes de la virtuose.
— Serais-je assez malheureux pour vous mettre en fuite ? dit Théodose en souriant avec bonhomie à la mère et à la fille. Vous avez une délicieuse retraite ici, reprit-il, et il ne vous manque plus qu’une jolie belle-fille pour que vous passiez le reste de vos jours dans cette aurea mediocritas, le vœu du poëte latin, et au milieu des joies de la famille. Vos antécédents vous méritent bien ces récompenses, car, d’après ce qu’on m’a dit de vous, cher M. Phellion, vous êtes à la fois un bon citoyen et un patriarche...
— Môsieur, dit Phellion embarrassé, môsieur, j’ai fait mon devoir (devouar) et voilà tout (toute).
Au mot de belle-fille prononcé par Théodose, madame Barniol, qui ressemblait à sa mère autant que deux gouttes d’eau se ressemblent entre elles, regarda madame Phellion et Félix d’une manière qui voulait dire :
— Nous tromperions-nous ?
L’envie de causer sur cet incident fit retirer ces quatre personnages dans le jardin, car, en mars 1840, le temps fut presque sec, à Paris du moins.
— Commandant, dit Théodose quand il fut seul avec l’honnête bourgeois, que ce titre flattait toujours, je viens vous parler d’élection...
— Ah ! oui, nous nommons un conseiller municipal, dit Phellion en interrompant.
— Et c’est à propos d’une candidature que je viens troubler vos joies du dimanche ; mais peut-être ne sortirons-nous pas en ceci du cercle de la famille.
Il était impossible à Phellion d’être plus Phellion que Théodose en ce moment n’était Phellion.
— Je ne vous laisserai pas dire un mot de plus, répondit le commandant, en profitant de la pause que fit Théodose, qui attendait l’effet de sa phrase, mon choix est fait.
— Nous avons eu la même idée ! s’écria Théodose, les gens de bien peuvent aussi bien que les gens d’esprit se rencontrer...
— Je ne crois pas, pour cette fois, à ce phénomène, répliqua Phellion. Cet arrondissement eut pour le représenter à la municipalité le plus vertueux des hommes, comme il fut le plus grand des magistrats, à savoir, feu M. Popinot, décédé conseiller à la cour royale. Lorsqu’il s’est agi de le remplacer, son neveu, l’héritier de sa bienfaisance, n’était pas un habitant du quartier ; mais, depuis, il a acheté et occupe la maison où demeurait son oncle, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ; il est le médecin de l’École polytechnique et celui d’un de nos hôpitaux ; c’est une illustration de notre quartier ; à ces titres et pour honorer dans la personne du neveu la mémoire de l’oncle, quelques habitants du quartier et moi, nous avons résolu de porter le docteur Horace Bianchon, membre de l’Académie des sciences, comme vous savez, et l’une des jeunes gloires de l’illustre école de Paris... Un homme n’est pas grand à nos yeux uniquement parce qu’il est célèbre, et feu le conseiller Popinot a été, selon moi, presque saint Vincent de Paule.
— Un médecin n’est pas un administrateur, répondit Théodose, et d’ailleurs, je viens vous demander votre voix pour un homme auquel vos intérêts les plus chers vous commandent de faire le sacrifice d’une prédilection en somme tout à fait indifférente à la chose publique.
— Ah ! môsieur ! s’écria Phellion en se levant et se posant comme Lafon se posait dans le Glorieux, me méprisez-vous donc assez pour croire que des intérêts personnels pourront jamais influencer ma conscience politique ! Dès qu’il s’agit de la chose publique, je suis citoyen, rien de moins, rien de plus.
Théodose sourit en lui-même à l’idée du combat qui s’allait passer entre le père et le citoyen.
— Ne vous engagez pas ainsi vis-à-vis de vous-même, je vous en supplie, dit la Peyrade, car il s’agit du bonheur de votre cher Félix.
— Qu’entendez-vous par ces paroles ?... reprit Phellion en s’arrêtant au milieu de son salon et s’y posant, la main passée dans son gilet de droite à gauche, un geste imité du célèbre Odilon Barrot.
— Mais je viens pour notre ami commun, le digne et excellent M. Thuillier, dont l’influence sur les destinées de la belle Céleste Colleville vous est assez connue, et si, comme je le pense, votre fils, un jeune homme qui rendrait fières toutes les familles, et dont le mérite est incontestable, courtise Céleste en vue d’un mariage où se rencontreraient toutes les convenances, vous ne sauriez rien faire de mieux pour vous concilier l’éternelle reconnaissance des Thuillier que de proposer votre digne ami aux suffrages de vos concitoyens... Quant à moi, quoique nouveau venu dans le quartier, grâce à l’influence que m’y donnent quelques bienfaits répandus dans la classe pauvre, je pouvais prendre à mon compte cette démarche ; mais servir les pauvres gens vaut peu de crédit sur les plus forts imposés, et d’ailleurs, la modestie de ma vie s’accommoderait peu de cet éclat. Je me suis consacré, monsieur, au service des petits ; comme feu le conseiller Popinot, homme sublime, ainsi que vous le disiez, et si je n’avais pas une destinée en quelque sorte religieuse et qui s’accommode peu des obligations du mariage, mon goût, ma seconde vocation serait pour le service de Dieu, pour l’Église... Je ne fais pas de tapage, comme font les faux philanthropes ; je n’écris pas, j’agis, car je suis un homme voué tout bonnement à la charité chrétienne. J’ai cru deviner l’ambition de notre ami Thuillier, et j’ai voulu contribuer au bonheur de deux êtres faits l’un pour l’autre, en vous offrant les moyens de vous donner accès dans le cœur un peu froid de Thuillier.
Phellion fut confondu par cette tirade admirablement bien débitée ; il fut ébloui, saisi ; mais il resta Phellion, il alla droit à l’avocat, lui tendit la main, et la Peyrade lui donna la sienne.
Tous deux ils se donnèrent une de ces poignées de main comme il s’en est donné, vers août 1850, entre la bourgeoisie et les hommes du lendemain.
— Monsieur, dit le commandant ému, je vous avais mal jugé. Ce que vous me faites l’honneur de me confier mourra là !... répondit-il en montrant son cœur. Vous êtes un de ces hommes comme il y en a peu, mais qui consolent de bien des maux, inhérents d’ailleurs à notre état social. Le bien se voit si rarement, qu’il est dans notre faible nature de nous défier des apparences. Vous avez en moi un ami, si vous me permettez de m’honorer en prenant ce titre auprès de vous... Mais, vous allez me connaître, monsieur, je perdrais ma propre estime si je proposais Thuillier. Non, mon fils ne devra pas son bonheur à une mauvaise action de son père... Je ne changerai pas de candidat parce que mon fils y trouve son intérêt... La vertu, monsieur, c’est cela !
La Peyrade tira son mouchoir, se le fourra dans l’œil, y fit venir une larme, et dit en tendant la main à Phellion et détournant la tête :
— Voilà, monsieur, le sublime de la vie privée et de la vie politique aux prises. Ne fussé-je venu que pour avoir ce spectacle, ma visite ne serait pas perdue. Que voulez-vous ?... A votre place, j’agirais de même... Vous êtes ce que Dieu a fait de plus grand : un homme de bien ! un citoyen à la Jean-Jacques ! Beaucoup de citoyens pareils, ô France ! ô ma patrie ! que ne deviendrais-tu pas !... C’est moi, monsieur, qui sollicite l’honneur d’être votre ami.
— Que se passe-t-il ? s’écria madame Phellion, qui regardait la scène par la croisée, votre père et ce monstre d’homme s’embrassent !
Phellion et l’avocat sortirent et vinrent retrouver la famille dans le jardin.
— Mon cher Félix, dit le vieillard en montrant la Peyrade qui saluait madame Phellion, sois bien reconnaissant pour ce digne jeune homme, il te sera bien plus utile que nuisible.
L’avocat alla se promener cinq minutes avec madame Barniol et madame Phellion, sous les tilleuls sans feuilles, et il leur donna, dans les circonstances graves que créait l’entêtement politique de Phellion, un conseil dont les effets devaient éclater dans la soirée, et dont la première vertu fut de faire de ces deux dames deux admiratrices de ses talents, de sa franchise, de ses qualités inappréciables. L’avocat fut reconduit par toute la famille en corps, au seuil de la porte sur la rue, et tous les yeux le suivirent, jusqu’à ce qu’il eût tourné la rue du faubourg Saint-Jacques. Madame Phellion prit le bras de son mari pour revenir au salon, et lui dit :
— Eh quoi ! mon ami, toi si bon père, veux-tu par excès de délicatesse faire manquer le plus beau mariage que puisse faire notre Félix ?
— Ma bonne, répondit Phellion, les grands hommes de l’antiquité, tels que Brutus et autres, n’étaient jamais pères quand il s’agissait de se nommer citoyens... La bourgeoisie a bien plus que la noblesse, qu’elle est appelée à remplacer, les obligations des hautes vertus. M. de Saint-Hilaire ne pensait pas à son bras emporté devant Turenne mort... Nous avons nos preuves à faire, nous autres : faisons-les à tous les degrés de la hiérarchie sociale. Si je donne ces leçons à ma famille pour les méconnaître au moment de les appliquer !... Non, ma bonne, pleure si tu veux aujourd’hui, tu m’estimeras demain !... dit-il en voyant sa sèche petite moitié les larmes aux yeux.
Ces grandes paroles furent dites sur le pas de la porte au-dessus de laquelle était écrit : Aurea mediocritas.
— J’aurais dû mettre : et digna ! ajouta Phellion en montrant la tablette ; mais ces deux mots impliqueraient un éloge.
— Mon père, dit Marie-Théodore Phellion, le futur ingénieur des ponts et chaussées, quand toute la famille fut réunie au salon, il me semble que ce n’est pas manquer à l’honneur que de changer de détermination à propos d’un choix indifférent en lui-même à la chose publique.
— Indifférent, mon fils ! s’écria Phellion. Entre nous, je puis le dire, et Félix partage mes convictions. M. Thuillier est sans aucune espèce de moyens ! il ne sait rien ! M. Horace Bianchon est un homme capable ; il obtiendra mille choses pour notre arrondissement, et Thuillier pas une ! Mais apprends, mon fils, que changer une bonne détermination pour une mauvaise, par des motifs d’intérêt personnel, est une action infâme qui échappe au contrôle des hommes, mais que Dieu punit. Je suis ou je crois être pur de tout blâme devant ma conscience, et je vous dois de laisser ma mémoire intacte parmi vous. Aussi rien ne me fera-t-il varier.
— Oh ! mon bon père, s’écria la petite Barniol en se jetant sur un coussin, aux genoux de Phellion, ne monte pas sur tes grands chevaux ! Il y a bien des imbéciles et des niais dans les conseils municipaux, et la France va tout de même ; il opinera du bonnet, ce brave Thuillier ; songe donc que Céleste aura cinq cent mille francs, peut-être.
— Elle aurait des millions ! dit Phellion, je les verrais là..., je ne proposerais pas Thuillier, quand je dois à la mémoire du plus vertueux des hommes de faire nommer Horace Bianchon. Du haut des cieux, Popinot me contemple et m’applaudit !... s’écria Phellion exalté. C’est avec de semblables considérations qu’on amoindrit la France et que la bourgeoisie se fait mal juger.
— Mon père a raison, dit Félix sortant d’une rêverie profonde, et il mérite nos respects et notre amour, comme pendant tout le cours de sa vie modeste, pleine et honorée. Je. ne voudrais pas devoir mon bonheur ni à un remords dans sa belle âme, ni à l’intrigue ; J’aime Céleste autant que j’aime ma famille, mais je mets au-dessus de tout cela l’honneur de mon père, et du moment où c’est une question de conscience chez lui, n’en parlons plus.
Phellion alla, les yeux pleins de larmes, à son fils aîné, le serra dans ses bras, et dit :
— Mon fils ! mon fils ! d’une voix étranglée.
— C’est des bêtises tout cela, dit madame Phellion à l’oreille de madame Barniol ; viens m’habiller, il faut que cela finisse ; je connais ton père, il s’est buté. Pour mettre à exécution le moyen que vient de nous donner ce brave et pieux jeune homme, Théodore, j’ai besoin de ton bras ; tiens-toi prêt, mon fils.
En ce moment Geneviève entra et remit une lettre à M. Phellion père.
— Une invitation à dîner pour ma femme, moi et Félix chez les Thuillier, dit-il.