X
LE MOT DE L’ÉNIGME.
En rentrant chez lui, Théodose trouva sur le palier un personnage en quelque sorte sous-marin de cette histoire, qui s’y est trouvé comme l’église enterrée sur laquelle repose la façade d’un palais. La vue de cet homme qui, après avoir sonné inutilement chez Théodose, venait de sonner à la porte de Dutocq, fit tressaillir l’avocat provençal, mais en lui-même, et sans que rien pût trahir à l’extérieur cette émotion profonde. Cet homme était le Cérizet de qui Dutocq avait déjà parlé aux Thuillier comme de son expéditionnaire.
Cérizet, qui n’avait que trente-huit ans, paraissait être un homme de cinquante, tant il avait vieilli par tout ce qui peut vieillir les hommes. Sa tète, sans cheveux, offrait un crâne jaunâtre, mal couvert par une perruque que la décoloration avait rougie ; son masque pâle, flasque, démesurément rude, semblait d’autant plus horrible qu’il avait le nez rongé, mais pas assez radicalement pour qu’il pût user de la ressource de le remplacer par un faux nez ; depuis sa naissance, au front, jusqu’ aux narines, ce nez existait comme la nature l’avait fait, mais la maladie, après avoir mangé les ailes vers l’extrémité, n’y laissait que deux trous de forme bizarre qui viciaient la prononciation et gênaient la parole. Les yeux, primitivement beaux, mais affaiblis par des misères de tous genres, par des nuits consacrées aux veilles, étaient devenus rouges sur les bords, et présentaient des altérations profondes ; le regard, quand l’âme y envoyait une expression de malice, eût effrayé des juges ou des criminels, enfin ceux-là mêmes qui ne s’effrayent de rien.
La bouche démeublée, et où apparaissaient quelques dents noires, était menaçante ; il y venait une salive écumeuse et rare qui ne dépassait point des lèvres pâlies et minces. Cérizet, petit homme, moins sec que desséché, tâchait de remédier aux malheurs de sa physionomie par le costume, et si ce costume n’était pas opulent, il le maintenait dans un état de propreté qui peut-être en faisait mieux encore ressortir la misère. Tout semblait douteux chez lui, tout ressemblait à son âge, a son nez, à son regard. Il était impossible de savoir s’il avait aussi bien trente-huit ans que soixante ans, si son pantalon bleu, déteint, mais étroitement ajusté, serait bientôt à la mode, ou s’il appartenait à celle de l’année 1835. Des bottes avachies, soigneusement cirées, remontées pour la troisième fois, fines autrefois, avaient peut-être foulé des tapis ministériels. La redingote à brandebourgs, lavée par des averses, et dont les olives avaient l’indiscrétion de laisser voir leurs moules, témoignait par sa coupe d’une élégance disparue. Le col-cravate en satin cachait assez heureusement le linge, mais par derrière l’ardillon de la boucle l’avait entamé, et Le satin était ressatiné par une espèce d’huile distillée de la perruque. Aux jours de sa jeunesse, le gilet ne manquait pas de fraîcheur, mais c’était l’un de ces gilets achetés pour quatre francs et venu des profondeurs de l’étalage d’un marchand d’habits tout faits. Tout était soigneusement brossé, comme le chapeau de soie luisant et bossué. Tout s’harmonisait et faisait accepter les gants noirs qui cachaient les mains de ce Méphistophélès subalterne dont voici la vie antérieure en une seule phrase.
C’était un artiste en mal, à qui, dès le début, le mal avait réussi, et qui, trompé par de premiers succès, continuait à ourdir des infamies en restant dans les termes légaux. Devenu chef d’une imprimerie en trahissant son maître, il avait subi des condamnations comme gérant d’un journal libéral, et en province, sous la Restauration, il était l’une des bêtes noires du gouvernement royal, et l’infortuné Cérizet, comme l’infortuné Chauvet, comme l’héroïque Mercier. Il avait dû à cette réputation de patriotisme une place de sous-préfet en 1830 ; six mois après, il fut destitué ; mais il prétendit être jugé sans avoir été entendu, et il cria tant que, sous le ministère Casimir Périer, il devint gérant d’un journal contre-républicain soldé par le ministère. Il en sortit pour faire des affaires, au nombre desquelles se trouva l’une des plus malheureuses commandites revisées par la police correctionnelle, et il accepta fièrement la sévère condamnation qu’il encourut en la donnant pour une vengeance ourdie par le parti républicain, qui, disait-il, ne lui pardonnait pas de lui avoir porté de rudes coups dans son journal, en lui rendant dix blessures pour une. Il avait fait son temps de prison dans une maison de santé. Le pouvoir finit par avoir honte d’un homme sorti de l’hospice des Enfants-Trouvés, et que ses habitudes presque crapuleuses et des affaires honteuses faites en société d’un ancien banquier nommé Claparon avaient enfin amené à la déconsidération la plus méritée. Aussi Cérizet, tombé de chute en chute au plus bas degré de l’échelle sociale, eût-il besoin d’un reste de pitié pour obtenir la place d’expéditionnaire dans le greffe de Dutocq. Du fond de sa misère, cet homme rêvait une revanche, et comme il n’avait plus rien à perdre, il admettait tous les moyens. Dutocq et lui se trouvaient liés par leurs habitudes dépravées. Cérizet était à Dutocq, dans le quartier, ce que le lévrier est au chasseur. Cérizet, au fait des besoins de tous les malheurs, faisait cette usure de ruisseau, nommé le prêt à la petite semaine ; il avait commencé par partager avec Dutocq, et cet ancien gamin de Paris, devenu banquier des éventaires, l’escompteur des charrettes à bras, était l’insecte rongeur des deux faubourgs.
— Eh bien, dit Cérizet en voyant Dutocq ouvrant sa porte, puisque Théodose est de retour, allons chez lui...
Et l’avocat des pauvres laissa passer ces deux hommes devant lui.
Tous trois ils traversèrent une petite chambre carrelée, frottée, où le jour reluisait sur une couche d’encaustique rouge, en passant entre des rideaux de percale, et laissait apercevoir une modeste table ronde en noyer, un buffet en noyer, sur lequel trônait une lampe.
De là l’on passait dans un petit salon à rideaux rouges, à meuble d’acajou recouvert en velours d’Utrecht rouge ; la paroi opposée aux fenêtres était occupée par une bibliothèque garnie de livres de jurisprudence. La cheminée était ornée d’une garniture vulgaire : une pendule à quatre colonnes de bois d’acajou, des flambeaux sous verre. Le cabinet où, devant un feu de charbon de terre, allèrent s’asseoir les trois amis, était le cabinet de l’avocat qui débute : l’ameublement se composait d’un bureau, du fauteuil à bras, de petits rideaux de soie verte aux fenêtres, d’un tapis vert, d’un cartonnier et d’un lit de repos, au-dessus duquel était appendu un christ en ivoire sur un fond de velours. La chambre à coucher, la cuisine et le reste de l’appartement avaient vue sur la cour.
— Eh bien, dit Cérizet, ça va-t-il, marchons-nous ?
— Mais oui, répondit Théodose.
— Avouez que j’ai eu, s’écria Dutocq, une fameuse idée, en imaginant le moyen d’empaumer cet imbécile de Thuillier...
— Oui, mais je ne suis pas en reste, s’écria Cérizet, je viens ce matin vous donner les cordes pour mettre les poucettes à la vieille fille et la faire aller comme un toton... Ne nous abusons pas, mademoiselle Thuillier est tout dans cette affaire : l’avoir à soi, c’est avoir ville gagnée... Parlons peu, mais parlons bien, comme il convient entre gens forts. Mon ancien associé, Claparon, vous savez, est un imbécile, et il doit être toute sa vie ce qu’il fut, un plastron. Or, il sert en ce moment de prête-nom à un notaire de Paris, associé avec des entrepreneurs qui, notaire et maçons, font la culbute ! C’est Claparon qui la gobe : il n’avait jamais fait faillite, il y a commencement à tout, et dans ce moment il est caché dans mon taudis de la rue des Poules, où jamais on ne le trouvera. Mon Claparon enrage, il n’a pas le sou ; et il y a, parmi les cinq à six maisons qui vont se vendre, un bijou de maison, construite tout en pierre de taille, sise aux environs de la Madeleine ; un devant brodé comme un melon, des sculptures ravissantes, mais qui, n’étant pas terminée, sera donnée pour tout au plus 100,000 francs ; en y dépensant 25,000 francs, on aura là peut-être 40,000 francs de rente d’ici à deux ans. En rendant propriétaire de cet immeuble mademoiselle Thuillier, on deviendra son amour, car on lui fera sous-entendre qu’il se rencontre tous les ans des occasions semblables. On s’empare des vaniteux en servant leur amour-propre ou en les menaçant ; on tient les avares quand on s’attaque à leur bourse ou quand on la leur remplit. Et comme, après tout, travail-1 er pour la Thuillier, c’est travailler pour nous, il faut la faire profiter de ce coup-là.
— Et le notaire, dit Dutocq, pourquoi laisse-t-il aller ça ?
— Le notaire, mon pauvre garçon, c’est justement lui qui nous sauve ! Forcé de vendre sa charge, ruiné d’ailleurs, il s’est réservé cette part dans les débris du gâteau. Croyant à la probité de l’imbécile Claparon, il l’a chargé de lui trouver un acquéreur nominal, car il lui faut autant de confiance que de prudence. Nous lui laisserons croire que mademoiselle Thuillier est une honnête fille qui prête son nom au pauvre Claparon, et ils seront dedans tous deux, Claparon et le notaire. Je dois bien ce petit tour à mon ami Claparon, qui m’a laissé porter tout le poids de l’affaire dans sa commandite, et où nous avons été roués par Couture, dans la peau duquel je ne vous souhaite pas d’être ! dit-il en laissant briller un éclat de haine infernal dans ses yeux flétris. J’ai dit, messeigneurs ! ajouta-t-il en grossissant sa voix, qui passa toute par ses fosses nasales, et prenant une attitude dramatique ; car, dans un moment d’excessive misère, il s’était fait acteur.
Comme il finissait son exposé, on sonna à la porte, et la Peyrade se leva pour aller ouvrir.
— Êtes-vous toujours content de lui ? dit Cérizet à Dutocq. Je lui trouve un air... enfin je me connais en trahisons.
— Il est tellement dans nos mains, dit Dutocq, que je ne me donne pas la peine de l’observer ; mais, entre nous, je ne le croyais pas aussi fort qu’il l’est... Sous ce rapport, nous avons cru mettre un alezan entre les jambes d’un homme qui ne savait pas monter à cheval, et le mâtin est un ancien jockey ! Voilà...
— Qu’il y prenne garde ! dit sourdement Cérizet, je puis souffler sur lui comme sur un château de cartes ; quant à vous, papa Dutocq, vous pouvez le voir à l’ouvrage et l’observer à tout moment ; surveillez-le ! D’ailleurs, j’ai le moyen de le tâter en lui faisant proposer par Claparon de se débarrasser de nous, et nous le jugerions...
— C’est assez bien ça, dit Dutocq, et tu n’as pas froid aux yeux.
— On est de la manique, et voilà tout, dit Cérizet.
Ces paroles furent échangées à voix basse pendant le temps que Théodose mit à se rendre à sa porte et à en revenir. Cérizet examinait tout dans le cabinet quand l’avocat reparut.
— C’est Thuillier, j’attendais sa visite ; il est dans le salon, et il ne faut pas qu’il voie la redingote de Cérizet, ajouta l’avocat en souriant, ces brandebourgs-là l’inquiéteraient.
— Bah ! tu reçois des malheureux, c’est dans ton rôle... As-tu besoin d’argent ? ajouta Cérizet en sortant 100 francs du gousset de son pantalon. Tiens, tiens, cela fera bien.
Et il posa la pile sur la cheminée.
— D’ailleurs, dit Dutocq, nous pouvons nous en aller par la chambre à coucher.
— Eh bien, adieu, dit le Provençal en leur ouvrant la porte perdue par laquelle on communiquait du cabinet dans la chambre à coucher. Entrez, mon cher M. Thuillier, s’écria-t-il au beau de l’empire, et, quand il l’eut vu à la porte de son cabinet, il alla reconduire ses deux associés par sa chambre, par son cabinet de toilette et sa cuisine, dont la porte donnait sur le carré.
— Dans six mois, tu dois être le mari de Céleste, et te trouver sur le trottoir... tu es bien heureux, toi, tu ne t’es pas assis sur les bancs de la police correctionnelle deux fois... comme moi, la première en 1825 pour un procès en tendance... une suite d’articles que je n’avais pas faits, et la seconde fois pour les bénéfices d’une commandite qui nous a passé devant le nez ! Allons ! chauffons ça, sac à papier, car Dutocq et moi nous avons crânement besoin chacun de nos 25,000 francs ; et bon courage, mon ami ? ajouta-t-il en tendant sa main à Théodose, et en faisant de ce serrement de main une épreuve.
Le Provençal donna sa main droite à Cérizet, et serra la sienne avec une chaleureuse expression.
— Mon enfant, sois bien sûr que, dans aucune position, je n’oublierai celle d’où tu m’as tiré pour me mettre à cheval ici... Je suis votre hameçon, mais vous me donnez la plus belle part, et il faudrait être plus infâme qu’un forçat qui se fait mouchard pour ne pas jouer franc jeu.
Dès que la porte fut fermée, Cérizet regarda par le trou de la serrure, afin de voir la figure de Théodose ; mais le Provençal s’était retourné pour aller retrouver Thuillier, et son défiant associé ne put surprendre l’expression que prit sa physionomie.
Ce ne fut ni du dégoût ni de la douleur, mais de la joie qui se peignit sur cette figure devenue libre. Théodose voyait s’accroître les moyens de succès, et il se flattait de se débarrasser de ses ignobles compères auxquels il devait tout d’ailleurs. La misère a des profondeurs insondables, à Paris, surtout, des fonds vaseux, et quand un noyé revient de ce lit, à la surface, il en ramène des immondices attachées à son corps ou à ses vêtements. Cérizet, l’ami jadis opulent, le protecteur de Théodose, était la fangeuse souillure encore imprimée au Provençal, et l’ancien gérant de la commandite devinait qu’il voulait se brosser en se trouvant dans une sphère où la mise décente était de rigueur.
— Eh bien, mon cher Théodose, dit Thuillier, nous avons espéré vous voir chaque jour de la semaine, et chaque soir nous avons vu nos espérances trompées. Comme ce dimanche est celui de notre dîner, ma sœur et ma femme m’ont chargé de vous prier de venir...
— J’ai eu tant d’affaires, dit Théodose, que je n’ai pas eu deux minutes à donner à qui que ce soit, pas même à vous que je compte au nombre de mes amis, et avec qui j’avais à causer...
— Comment ! vous pensez donc bien sérieusement à ce que vous m’avez dit ? s’écria Thuillier en interrompant Théodose.
— Si vous ne veniez pas pour nous entendre, je ne vous estimerais pas autant que je vous estime, reprit la Peyrade en souriant. Vous avez été sous-chef, donc vous avez un petit reste d’ambition, et chez vous il est diantrement légitime ! Voyons ! entre nous, quand on voit un Minard, une cruche dorée, aller complimenter le roi, se pavaner aux Tuileries ; un Popinot en train de devenir ministre... et vous, un homme rompu au travail administratif, un homme qui a trente ans d’expérience, qui a vu six gouvernements repiquant ses balsamines... Allons donc !... Je suis franc, mon cher Thuillier, je veux vous pousser parce que vous me tirerez après vous... Eh bien, voilà mon plan. Nous allons avoir à nommer un membre du conseil général dans cet arrondissement, et il faut que ce soit vous !... Et, dit-il en appuyant sur ce mot, ce sera vous ! Un jour vous serez le député de l’arrondissement, quand on réélira la chambre, et cela ne tardera pas... Les voix qui vous auront nommé au conseil municipal vous resteront quand il s’agira de la députation, fiez-vous à moi...
— Mais quels sont donc vos moyens ?... s’écria Thuillier fasciné.
— Vous le saurez, mais laissez-moi conduire cette longue et difficile affaire ; si vous commettez quelque indiscrétion sur ce qui se dira, se tramera, se conviendra entre nous, je vous laisse, et votre serviteur.
— Oh ! vous pouvez compter sur le mutisme absolu d’un ancien sous-chef, j’ai eu des secrets...
— Bien ! mais il s’agit d’avoir des secrets avec votre femme, avec votre sœur, avec M. et madame Colleville.
— Pas un muscle de ma figure ne jouera, dit Thuillier en se mettant au repos.
— Bien ! reprit la Peyrade, et je vais vous éprouver. Pour être éligible il faut payer le cens, et vous ne le payez pas.
— Pardon ! pour la députation au conseil général, je suis en mesure, je paye deux francs quatre-vingt-six centimes.
— Oui, mais pour la députation à la chambre, le cens est de 500 francs, et il n’y a pas de temps à perdre, car il faut justifier de la possession annale.
— Diable ! fit Thuillier, d’ici à un an arriver à être imposé de 500 francs.
— A la fin de juillet, au plus tard, vous les payerez ; mon dévouement pour vous va jusqu’ à vous livrer le secret d’une affaire à vous faire gagner trente ou quarante mille francs de rente avec un capital de cent cinquante mille francs au plus. Mais, chez vous, c’est votre sœur qui, depuis longtemps, a la direction des affaires d’intérêt, et je suis loin de le trouver mauvais ; elle a, comme on dit, la meilleure judiciaire du monde : il faudra donc commencer par me laisser conquérir l’affection, l’amitié de mademoiselle Brigitte en lui soumettant ce placement, et voici ma raison. Si mademoiselle Thuillier n’avait pas foi en mes reliques, nous éprouverions des tiraillements ; puis, est-ce à vous de dire à votre sœur qu’elle mette l’immeuble en votre nom ? Il vaut bien mieux que l’idée vienne de moi. Vous serez, d’ailleurs, juges l’un et l’autre de l’affaire. Quant à mes moyens de vous pousser au conseil municipal de la Seine, les voici : Phellion dispose d’un quart des voix du quartier, lui et Laudigeois l’habitent depuis trente ans, on les écoute comme des oracles. J’ai un ami qui dispose d’un autre quart, et le curé de Saint-Jacques, qui ne manque pas d’une certaine influence due à ses vertus, peut avoir quelques voix. Dutocq, en relation ainsi que le juge de paix avec les habitants, me servira, surtout si je n’agis pas pour mon compte ; enfin Colleville, comme secrétaire de la mairie, représente un quart des voix.
— Mais vous avez raison, je suis nommé ! s’écria Thuillier.
— Vous croyez ? dit la Péyrade d’un son de voix effrayant d’ironie, eh bien ! allez seulement prier votre ami Colleville de vous servir, vous verrez ce qu’il vous dira..... Jamais triomphe, en matière d’élection, ne s’enlève par le candidat lui-même, mais par ses amis. Il ne faut jamais rien demander soi-même pour soi-même, il faut se faire prier d’accepter, paraître sans ambition.
— La Peyrade !... s’écria Thuillier en se levant et prenant la main du jeune avocat, vous êtes un homme très-fort.
— Pas autant que vous, mais j’ai mon petit mérite, répondit le Provençal en souriant.
— Et si nous réussissons, comment vous récompenserai-je ? demanda naïvement Thuillier.
— Ah ! voilà... vous allez me trouver impertinent ; mais songez qu’il y a chez moi un sentiment qui fait tout excuser, car il m’a donné l’esprit de tout entreprendre ! J’aime et je vous prends pour confident...
— Mais qui ? dit Thuillier.
— Votre chère petite Céleste, répondit la Peyrade, et mon amour vous répond de mon dévouement ; que ne ferais-je pas pour un beau-père ! C’est de l’égoïsme, c’est travailler pour moi...
— Chut ! s’écria Thuillier.
— Eh ! mon ami, dit la Peyrade en prenant Thuillier par la taille, si je n’avais pas pour moi Flavie, et si je ne savais pas tout, vous en parlerais-je ? Seulement, attendez-la sur ce sujet, ne lui en touchez pas un mot. Écoutez-moi ; je suis du bois dont on fait les ministres, et je ne veux pas Céleste sans l’avoir méritée : aussi ne me la donnerez-vous que la veille du scrutin d’où votre nom sortira le nombre de fois nécessaire pour que ce soit celui d’un député de Paris. Pour être député de Paris, il faut l’emporter sur Minard : il faut donc annuler Minard, il faut garder vos moyens d’influence, et, pour obtenir ce résultat, laissez Céleste comme une espérance, nous les jouerons tous... Madame Colleville, vous et moi, nous serons un jour des personnages. Ne me croyez pas, d’ailleurs, intéressé ; je veux Céleste sans fortune, avec des espérances seulement... Vivre en famille avec vous, vous laisser ma femme au milieu de vous, voilà mon programme... Vous me voyez, je suis sans aucune arrière-pensée. Quant à vous, six mois après votre nomination au conseil général, vous aurez la croix, et, quand vous serez député, vous vous ferez faire officier... Quant à vos discours à la chambre, eh bien, nous les écrirons ensemble ! Peut-être faudra-t il que vous soyez l’auteur d’un livre grave sur quelques matières moitié morales, moitié politiques, comme les établissements de charité considérés à un point de vue élevé, comme la réforme des monts-de-piété, dont les abus sont effroyables. Attachons une petite illustration à votre nom... cela fera bien, surtout dans cet arrondissement. Je vous ai dit : « Vous pouvez avoir la croix et devenir membre du. conseil général du département de la Seine. » Eh bien, croyez en moi ; ne pensez à me mettre dans votre famille que quand vous aurez un ruban à votre boutonnière, et le lendemain du jour où vous siégerez à la chambre. Je ferai plus, cependant : je vous donnerai 40,000 francs de rente...
— Pour chacune de ces trois choses-là seulement, vous auriez notre Céleste !
— Quelle perle ! dit la Peyrade en levant les yeux au ciel, j’ai la faiblesse de prier Dieu pour elle tous les jours... Elle est charmante, elle tient de vous, d’ailleurs... Allons donc ! est-ce à moi qu’il faut faire des recommandations ! Eh ! mon Dieu ! c’est Dutocq qui m’a tout dit. A ce soir ! Je vais chez les Phellion travailler pour vous. Ah ! il va sans dire que vous êtes à cent lieues de penser à moi pour Céleste... autrement vous me couperiez bras et jambes. Silence là-dessus, même avec Flavie ! Attendez qu’elle vous en parle. Phellion, ce soir, vous violera pour avoir votre adhésion à son projet et vous porter comme candidat.
— Ce soir, dit Thuillier.
— Ce soir, répondit la Peyrade, à moins que je ne le trouve pas.
Thuillier sortit en se disant : « Voilà un homme supérieur ! nous nous entendrons toujours bien, et, ma foi ! nous pourrions trouver difficilement mieux que lui pour Céleste ; ils vivront avec nous, en famille, et c’est beaucoup ; il est brave garçon, bon homme... »
Pour des esprits de la trempe de Thuillier, une considération secondaire a toute l’importance d’une raison capitale. Théodose avait été de la plus charmante bonhomie.