Les petits bourgeois, scènes de la vie parisienne : roman posthume de H. de Balzac. Volume 1 — IX
IX
UNE FEMME DE QUARANTE ANS.
A quarante ans, la femme, et surtout celle qui a goûté à la pomme empoisonnée de la passion, éprouve un effroi solennel ; elle s’aperçoit qu’il y a deux morts pour elle : la mort du corps et celle du cœur. En faisant des femmes deux grandes catégories qui répondent aux idées les plus vulgaires, les appelant vertueuses ou coupables, il est permis de. dire qu’à compter de ce chiffre redoutable elles ressentent une douleur d’une vivacité terrible. Vertueuses et trompées dans les vœux de leur nature, soit qu’elles aient eu le courage de se soumettre, soit qu’elles aient enterré leurs révoltes dans leur cœur ou au pied des autels, elles ne se disent pas sans effroi que tout est fini pour elles. Cette pensée a de si étranges et de si diaboliques profondeurs, que là se trouve la raison de quelques-unes de ces apostasies qui parfois surprennent le monde et qui l’épouvantent. Coupables, elles sont dans une de ces situations vertigineuses qui se traduisent souvent, hélas ! par la folie ou finissent par la mort, ou se terminent en passions aussi grandes que la situation même.
Voici le sens dilemmatique de cette crise : ou elles ont connu le bonheur, s’en sont fait une vertueuse vie et ne peuvent que respirer cet air chargé d’encens, s’agiter dans cette atmosphère fleurie où les flatteries sont des caresses, et alors comment y renoncer ? Ou, phénomène plus bizarre encore que rare, elles n’ont trouvé que de lassants plaisirs en cherchant un bonheur qui les fuyait, soutenues dans cette chasse ardente par les irritantes satisfactions de la vanité, se piquant à ce jeu comme un joueur à sa martingale, car pour elles ces derniers jours de beauté sont le dernier enjeu du ponte au désespoir.
« Vous avez été aimée, et non pas adorée ! » Ce mot de Théodose, accompagné d’un regard qui lisait, non dans le cœur, mais dans la vie, était le mot d’une énigme, et Flavie se sentit devinée.
L’avocat avait répété quelques idées que la littérature a rendues triviales ; mais qu’importe de quelle fabrique et de quelle espèce est la cravache quand elle atteint la plaie du cheval de race ? La poésie était dans Flavie et non pas dans l’ode, de même que le bruit n’est pas dans l’avalanche, quoiqu’il la détermine.
Un jeune officier, deux fats, un banquier, un maladroit petit jeune homme et le pauvre Colleville, c’étaient là de tristes essais. Une fois dans sa vie, madame Colleville avait rêvé le bonheur, mais elle ne l’avait pas ressenti ; puis la mort s’était hâtée de rompre la seule passion où Flavie avait trouvé vraiment du charme. Elle écoutait depuis deux ans la voix de la religion, qui lui disait que ni l’Église, ni la société, ne parlent de bonheur, d’amour, mars de devoirs et de résignation ; que pour ces deux grandes puissances, le bonheur gît dans la satisfaction causée par l’accomplissement de devoirs pénibles ou coûteux, et que la récompense n’est pas en ce monde. Mais elle entendait comme une voix autrement criarde, et attendu que sa religion était un masque nécessaire à porter, et non une conversion, qu’elle ne le déposait pas parce qu’elle y voyait une ressource, et que la dévotion feinte ou vraie était une manière d’être appropriée à son avenir, elle restait à l’église comme dans le carrefour d’une forêt, assise sur un banc, lisant les indications de route, et attendant un hasard en sentant venir la grande nuit.
Aussi sa curiosité fut-elle vivement excitée lorsqu’elle entendit Théodose lui formuler sa situation secrète sans avoir l’air de prétendre à en profiter, mais en s’attaquant au côté purement intérieur de sa vie et en lui promettant la réalisation d’un château en Espagne sept ou huit fois renversé.
Dès le commencement de l’hiver, elle s’était vue, quoique à la dérobée, examinée à fond et étudiée par Théodose. Elle avait plus d’une fois mis sa robe de moire grise, ses dentelles noires et sa coiffure de fleurs entortillée de malines, pour se montrer à son avantage, et les hommes savent toujours quand une toilette a été faite pour eux. L’affreux beau de l’Empire l’assassinait de basses flatteries, elle était la reine du salon, mais le Provençal en disait mille fois plus par un fin regard.
Flavie avait attendu de dimanche en dimanche une déclaration ; elle se disait : « Il me sait ruinée et n’a pas le sou ! Peut-être est-il réellement pieux. » Théodose ne voulait rien brusquer, et, comme un habile musicien, il avait marqué l’endroit de sa symphonie où il devait donner le coup sur le tam-tam. Quand il s’était vu mis en suspicion par Colleville auprès de Thuillier, il avait lâché sa bordée habilement préparée depuis trois ou quatre mois qu’il avait employés à étudier Flavie, et il avait réussi, comme le matin, auprès de Thuillier.
En se couchant, il se disait : « La femme est pour moi, le mari ne peut pas me souffrir : à cette heure, ils se disputent, et je serai le plus fort, car elle fait ce qu’elle veut de son mari. » Le Provençal s’était trompé, en ceci qu’il n’y avait point eu la moindre dispute, et que Colleville dormait auprès de sa chère petite Flavie, pendant qu’elle se disait : « Théodose est un homme supérieur, »
Beaucoup d’hommes, de même que la Peyrade, tirent leur supériorité de l’audace ou de la difficulté d’une entreprise ; les forces qu’ils y déploient leur grossissent les muscles, ils y dépensent énormément ; puis, soit le succès obtenu, soit venue la chute, le monde est étonné de les trouver petits, mesquins ou épuisés. Après avoir jeté dans l’esprit des deux personnes de qui dépendait le sort de Céleste une curiosité qui devait devenir fébrile, Théodose fit l’homme occupé : pendant cinq à six jours il sortit depuis le matin jusqu’ au soir, de manière à ne revoir Flavie qu’au moment où le désir aurait atteint chez elle à ce point où l’on passe par-dessus toutes les convenances, et afin de forcer le vieux beau à venir chez lui.
Le dimanche suivant, il fut à peu près certain de trouver madame Colleville à l’église ; ils sortirent en effet tous les deux au même moment, se rencontrèrent dans la rue des Deux-Églises, et Théodose offrit le bras à Flavie, qui l’accepta, laissant sa fille aller en avant, en compagnie de son frère Anatole. Ce dernier enfant, alors âgé de douze ans, devant entrer au séminaire, était en demi-pension dans l’institution Barniol, où il recevait une instruction élémentaire, et naturellement le gendre de Phellion avait restreint le prix de la demi-pension en perspective de l’alliance espérée entre Phellion et Céleste.
— M’avez-vous fait l’honneur et la faveur de penser à ce que je vous ai si mal dit l’autre jour ? demanda d’un ton câlin l’avocat à la jolie dévote en lui pressant le bras sur son cœur par un mouvement à la fois doux et fort, car il paraissait se contenir afin de paraître respectueux à rencontre de son entraînement. Ne vous méprenez pas sur mes intentions, reprit-il en recevant de madame Colleville un de ces regards que les femmes rompues au manége de la passion savent trouver, et qui, par leur expression, peut également convenir et à une fâcherie sévère et à une secrète communication de sentiments. Je vous aime comme on aime une belle nature aux prises avec le malheur ; la charité chrétienne embrasse aussi bien les forts que les faibles, et son trésor appartient à tous. Fine, gracieuse, élégante comme vous l’êtes ; faite pour être l’ornement du monde le plus élevé, quel homme peut vous voir sans une immense compassion au cœur, roulant parmi ces odieux bourgeois qui ne savent rien de vous, pas même la valeur aristocratique d’une de vos poses ou d’un de vos regards, ou celle d’une de vos coquettes inflexions de voix ! Ah ! si j’étais riche !... Ah ! si j’avais le pouvoir, votre mari, qui, certainement, est un bon diable, deviendrait receveur général, et vous le feriez nommer député ! Mais moi, pauvre ambitieux, dont le premier devoir est de taire mon ambition en me trouvant au fond du sac comme le dernier numéro d’un lot de famille, je ne puis vous offrir que mon bras, au lieu de vous offrir mon cœur. J’espère tout d’un bon mariage, et croyez bien que je rendrai ma femme non-seulement heureuse, mais une des premières dans l’État, en recevant d’elle les moyens de parvenir... Il fait beau, venez faire un tour dans le Luxembourg, dit-il en arrivant à la rue d’Enfer, au coin de la maison de madame Colleville, en face de laquelle se trouve un passage qui conduit au jardin par l’escalier d’un petit édifice, le dernier débris du fameux couvent des Chartreux.
La mollesse du bras qu’il tenait indiqua le consentement tacite de Flavie, et, comme elle méritait l’honneur d’une espèce de violence, il l’entraîna vivement en ajoutant :
— Venez ! nous n’aurons pas toujours un si bon moment. Oh ! dit-il, votre mari nous regarde, il est à la fenêtre ; allons lentement.
— Ne craignez rien de M. Colleville, dit Flavie en souriant, il me laisse entièrement maîtresse de mes actions.
— Oh ! voilà bien la femme que j’ai rêvée ! s’écria le Provençal avec cette extase et cet accent qui n’embrasent que des âmes et ne sortent que des lèvres méridionales. Pardon, madame, dit-il en se reprenant et revenant d’un monde supérieur à l’ange exilé qu’il regarda pieusement, pardon ! je reviens à ce que je disais... Eh ! comment n’être pas sensible aux douleurs qu’on éprouve soi-même, en les voyant le lot d’un être à qui la vie devrait n’apporter que joie et bonheur !... Vos souffrances sont les miennes ; je ne suis pas plus à ma place que vous n’êtes à la vôtre : le même malheur nous a faits sœur et frère. Ah ! chère Flavie ! le premier jour où il me fut donné de vous voir, c’était le dernier dimanche du mois de septembre 1838... Vous étiez bien belle ; je vous reverrai souvent dans cette petite robe de mousseline de laine aux couleurs d’un tartan de je ne sais quel clan d’Écosse !... Ce jour-là, je me suis dit : Pourquoi cette femme est-elle chez les Thuillier, et pourquoi surtout a-t-elle jamais eu des relations avec un Thuillier ?...
— Monsieur !... dit Flavie effrayée de la pente rapide que le Provençal donnait à la conversation.
— Eh ! je sais tout, s’écria-t-il en accompagnant ce mot d’un mouvement d’épaule, et je m’explique tout... et je ne vous en estime pas moins. Allez ! ce n’est jamais le péché d’une laide, ni d’une bossue... Vous avez à recueillir les fruits de votre faute, et je vous y aiderai ! Céleste sera très-riche, et là se trouve pour vous tout votre avenir ; vous ne pouvez avoir qu’un gendre, ayez le talent de bien choisir. Un ambitieux deviendra ministre, mais vous humiliera, vous tracassera, vous rendra votre fille malheureuse ; et s’il en perd la fortune, il ne la retrouvera certes pas. Eh bien, oui, je vous aime, dit-il, et je vous aime d’une affection sans bornes ; vous êtes au-dessus d’une foule de petites considérations où s’entortillent les sots. Entendons-nous...
Flavie ; était abasourdie ; elle fut néanmoins sensible à l’excessive franchise de ce langage, et se disait en elle-même : « Il n’est pas cachotier, celui-là !... » Mais elle s’avouait qu’elle n’avait jamais été aussi profondément émue et remuée que par ce jeune homme.
— Monsieur, je ne sais pas qui peut vous avoir induit en erreur sur ma vie, et de quel droit vous...
— Ah ! pardon, madame, reprit le Provençal avec une froideur qui frisait le mépris ; j’ai rêvé... je m’étais dit : « Elle est tout cela, » mais je me suis pris à des dehors. Je sais maintenant pourquoi vous resterez à jamais au quatrième étage, là-haut, rue d’Enfer.
Et il commenta sa phrase par un geste énergique en montrant les fenêtres de l’appartement de Colleville qui se voyaient de l’allée du Luxembourg où ils se promenaient seuls, dans cet immense champ labouré par tant de jeunes ambitions.
— J’ai été franc, j’attendais la réciprocité. Moi, J’ai eu des jours sans pain, madame, j’ai su vivre, faire mon droit, obtenir le grade de licencié dans Paris, avec 2,000 francs pour tout capital, et j’étais entré par la barrière d’Italie avec 500 francs dans ma poche, en me jurant, comme un de mes compatriotes, d’être un jour un des premiers hommes de mon pays... Et l’homme qui souvent a ramassé sa nourriture dans les paniers où les restaurateurs mettent leurs rebuts et qu’ils vident à six heures du matin à leurs portes quand les regrattiers n’en veulent plus... cet homme ne reculera devant aucun moyen... avouable... Eh ! me croyez-vous l’ami du peuple ?... dit-il en souriant ; il faut un porte-voix à la renommée ; elle ne se fait guère entendre en parlant du bout des lèvres... et sans renom, à quoi sertie talent ? L’avocat des pauvres sera celui des riches... Est-ce assez m’ouvrir les entrailles ? Ouvrez-moi votre cœur... Dites-moi : « Soyons amis, » et nous serons tous heureux un jour....
— Mon Dieu ! pourquoi suis-je venue ici, pourquoi vous ai-je donné le bras ?... s’écria Flavie.
— Parce que c’est dans votre destinée, répondit-il, et, ma chère et bien-aimée Flavie, ajouta-t-il en lui pressant le bras sur son cœur, vous attendiez-vous à entendre de moi des vulgarités ?... Nous sommes sœur et frère... voilà tout.
Et il la reconduisait vers le passage pour retourner rue d’Enfer.
Flavie éprouvait une terreur au fond du contentement que causent aux femmes les émotions violentes, et elle prit cette épouvante pour l’espèce d’effroi qu’une nouvelle passion occasionne ; mais elle se sentait charmée, et elle marchait en gardant un profond silence.
— A quoi pensez-vous ?... lui demanda Théodose au milieu du passage.
— A tout ce que vous venez de me dire, répondit-elle.
— Mais, dit-il, à nos âges on supprime les préliminaires ; nous ne sommes pas des enfants, et nous sommes l’un et l’autre dans une sphère où l’on doit s’entendre. Enfin, sa-chez-le, ajouta-t-il en débouchant rue d’Enfer, je suis tout à vous...
Et il salua profondément.
— Les fers sont au feu ! se dit-il en suivant de l’œil cette proie étourdie.