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Les petits bourgeois, scènes de la vie parisienne : roman posthume de H. de Balzac. Volume 1VIII

Les petits bourgeois, scènes de la vie parisienne
Chapitre 9 / 15
VIII
LA FINALE DE LA SOIRÉE.
Dans les arts, et peut-être Molière a-t-il mis l’hypocrisie au rang des arts en classant à jamais Tartufe dans les comédiens, il existe un point de perfection au-dessous duquel vient le talent et auquel atteint seul le génie. Il est si peu de différence entre l’œuvre du génie et l’œuvre du talent, que les hommes de génie peuvent seuls apprécier cette distance qui sépare Raphaël du Corrége, Titien de Rubens. Il y a plus, le vulgaire y est trompé. Le cachet du génie est une certaine apparence de facilité. Son œuvre doit paraître, en un mot, ordinaire au premier aspect, tant elle est toujours naturelle, même dans les sujets les plus élevés.
Beaucoup de paysannes tiennent leurs enfants comme la fameuse madone de Dresde tient le sien. Eh bien, le comble de l’art, chez un homme de la force de Théodose, est de faire dire de lui plus tard : « Tout le monde y aurait été pris ! » Or, dans le salon Thuillier, il voyait poindre la contradiction, il devinait chez Colleville la nature assez clairvoyante et critique de l’artiste manqué. L’avocat se savait déplaisant à Colleville, qui, par suite de circonstances inutiles à rapporter, était payé pour croire à la science des anagrammes. Aucun de ses anagrammes n’avait failli. On s’était moqué de lui dans les bureaux, quand, en lui demandant l’anagramme du pauvre Auguste-Jean-François Minard, il avait trouvé  : J’amassai une si grande fortune, et l’événement justifiait, à dix ans de distance, l’anagramme. Or, l’anagramme de Théodose était fatal. Celui de sa femme le faisait trembler, il ne l’avait jamais dit, car Flavie Minard Colleville donnait : La vieille C***, nom flétri, vole.
Déjà plusieurs fois Théodose avait fait quelques avances au jovial secrétaire de la mairie, et il s’était senti repoussé par une froideur peu naturelle chez un homme si communicatif. Quand la bouillotte fut finie, il y eut un moment où Colleville attira Thuillier dans l’embrasure d’une croisée, et lui dit :
— Tu laisses prendre trop de pied chez toi à cet avocat, il a tenu ce soir le dé de la conversation.
— Merci, mon ami, un homme averti en vaut deux, répondit Thuillier en se moquant intérieurement de Colleville.
Théodose qui, dans ce moment, causait avec madame Colleville, avait les yeux sur les deux amis, et par cette prescience dont font usage les femmes pour savoir quand et en quel sens on parle d’elles, d’un angle de salon à l’autre, il devina que Colleville essayait de lui nuire dans l’esprit du faible et niais Thuillier.
— Madame, dit-il à l’oreille de la dévote, croyez que si quelqu’un est en état de vous apprécier ici, c’est moi. En vous voyant, on dirait une perle tombée au milieu de la fange ; vous n’avez pas quarante-deux ans, car une femme n’a que l’âge qu’elle paraît avoir, et beaucoup de femmes de trente ans qui ne vous valent pas seraient heureuses d’avoir votre taille et cette sublime figure où l’amour a passé sans jamais combler le vide de votre cœur. Vous vous êtes donnée à Dieu, je le sais, j’ai trop de piété pour vouloir être autre chose que votre ami ; mais vous vous êtes donnée à lui parce que vous n’avez jamais trouvé personne digne de vous. Enfin, vous avez été aimée, mais vous ne vous êtes jamais sentie adorée, et j’ai deviné cela... Mais voici votre mari qui n’a pas su vous faire une position en harmonie avec votre valeur ; il me hait, comme s’il se doutait que je vous aime, et m’empêche de vous dire ce que je crois avoir trouvé pour vous mettre dans la sphère à laquelle vous étiez destinée. Non, madame, dit-il en se levant et à haute voix, ce n’est pas l’abbé Gondrin qui prêchera cette année le carême à notre pauvre Saint-Jacques du Haut-Pas ; c’est M. d’Estival, un de mes compatriotes, qui s’est voué à la prédication dans l’intérêt des classes pauvres, et vous entendrez un des plus onctueux prédicateurs que je connaisse ; un prêtre d’un extérieur peu agréable, mais quelle âme !...
— Mes souhaits seront donc accomplis, dit la pauvre madame Thuillier ; je n’ai jamais pu comprendre les prédicateurs en renom.
Un sourire erra sur les lèvres de mademoiselle Thuillier et sur celles de plusieurs personnes.
— Ils s’occupent trop de démonstrations théologiques, il y a longtemps que je suis de cette opinion. dit Théodose ; mais je ne parle jamais religion, et sans madame de Colleville...
— Il y a donc des démonstrations en théologie ? demanda naïvement et à brûle-pourpoint le professeur de mathématiques.
—Je ne pense pas, monsieur, répondit Théodose en regardant Félix Phellion, que vous fassiez sérieusement cette question.
— Félix, dit le vieux Phellion arrivant pesamment au secours de son fils en saisissant une expression douloureuse sur le pâle visage de madame Thuillier, Félix sépare la religion en deux catégories ; il la considère au point de vue humain et au point de vue divin, la tradition et le raisonnement.
— Quelle hérésie, monsieur ! répondit Théodose ; la religion est une ; elle veut la foi avant tout.
Le vieux Phellion, cloué par cette phrase, regarda sa femme :
— Il est temps, ma bonne amie.
Et il montra la pendule.
— Oh ! M. Félix, dit Céleste à l’oreille du candide mathématicien, ne seriez-vous pas, comme Pascal et Bossuet, à la fois savant et pieux ?...
Les Phellion, en se retirant, entraînèrent les Colleville ; il ne resta bientôt plus que Dutocq, Théodose et les Thuillier.
Les flatteries adressées par Théodose à Flavie ont tout le caractère du lieu commun ; mais il est à remarquer, dans l’intérêt de cette histoire, que l’avocat se tenait au plus près de ces esprits vulgaires ; il naviguait dans leurs eaux, il leur parlait leur langage. Son peintre était Pierre Grassou et non Joseph Bridau ; son livre était Paul et Virginie. Le plus grand poëte actuel était pour lui Casimir Delavigne ; à ses yeux, la mission de l’art était, avant tout, l’utilité. Parmentier, l’auteur de la pomme de terre, valait pour lui trente Raphaëls ; l’homme au petit manteau bleu lui paraissait une sœur de charité. Ces expressions de Thuillier, il les rappelait parfois.
— Ce jeune Félix Phellion, dit-il, est tout à fait l’universitaire de notre temps, le produit d’une science qui a mis Dieu à la retraite. Mon Dieu ! où allons-nous ? Il n’y a que la religion qui puisse sauver la France, car il n’y a que la peur de l’enfer qui nous préserve du vol domestique, accompli à toute heure au sein des ménages, et qui ronge les fortunes les mieux assises. Vous avez tous une guerre-occulte au sein de la famille.
Sur cette habile tirade, qui impressionna vivement Brigitte, il se retira suivi de Dutocq, après avoir souhaité une bonne nuit aux trois Thuillier.
— Ce jeune homme est plein de moyens ! dit sentencieusement Thuillier.
— Oui, ma foi, répondit Brigitte en éteignant les lampes.
— Il a de la religion, dit madame Thuillier en s’en allant la première.
— Môsieur, disait Phellion à Colleville, en atteignant à la hauteur de l’École des mines et après s’être assuré qu’ils étaient seuls dans la rue : il est dans mes habitudes de soumettre mes lumières aux autres, mais il m’est impossible de ne pas trouver que ce jeune avocat fait bien le maître chez nos amis les Thuillier.
— Mon opinion, à moi, repartit Colleville, qui marchait avec Phellion en arrière de sa femme, de Céleste et de madame Phellion, serrées toutes trois les unes contre les autres, est que c’est un jésuite, et je n’aime pas ces gens-là... Le meilleur n’en vaut rien. Pour moi, le jésuite, c’est la fourberie et la fourberie pour fourber ; ils fourbent pour le plaisir de fourber, et, comme on dit, pour s’entretenir la main. Voilà mon opinion, je ne la mâche pas.
— Je vous comprends, môsieur, répondit Phellion qui donnait le bras à Colleville.
— Non, M. Phellion, répondit Flavie en prenant une petite voix de tête, vous ne comprenez pas Colleville, mais je sais bien ce qu’il veut dire, et il fera bien d’en rester là... Ces sortes de sujets ne s’agitent pas dans la rue, à onze heures, et devant une jeune personne.
— Tu as raison, ma femme, dit Colleville.
En atteignant à la rue des Deux-Églises que Phellion allait prendre, on se souhaita le bonsoir. Félix Phellion dit alors à Colleville :
— Monsieur, votre fils François pourrait entrer à l’école Polytechnique, s’il était vivement poussé  ; je vous offre de le mettre en état de passer les examens cette année.
— Ceci n’est pas de refus, merci ! mon ami, dit Colleville, nous verrons cela.
— Bien ! dit Phellion à son fils.
— Ceci n’est pas maladroit ! s’écria la mère.
— Que voyez-vous donc là  ? demanda Félix.
— Mais c’est adroitement faire la cour aux parents de Céleste.
— Que je ne trouve pas mon problème si j’y pensais ! s’écria le jeune professeur ; j’ai découvert, en causant avec les petits Colleville, que François à la vocation des mathématiques, et j’ai cru devoir éclairer son père...
— Bien ! mon fils, répéta Phellion, je ne te voudrais pas autrement. Mes vœux sont exaucés, j’ai dans mon fils la probité, l’honneur, les vertus citoyennes et privées que je lui souhaitais.
Madame Colleville, une fois Céleste couchée, dit à son mari :
— Colleville, ne te prononce donc pas si crûment sur les gens sans les connaître à fond. Quand tu dis jésuites, je sais que tu penses aux prêtres, et fais-moi le plaisir de garder pour toi tes opinions sur la religion toutes les fois que tu seras en présence de ta fille. Nous sommes les maîtres de sacrifier nos âmes et non celles de nos enfants. Voudrais-tu pour ta fille une créature sans religion ?... Maintenant, mon chat, nous sommes à la merci de tout le monde, nous avons quatre enfants à pourvoir, peux-tu dire que dans un temps donné tu n’auras pas besoin de celui-ci, de celui-là  ? Ne te fais donc pas d’ennemis ; tu n’en as pas, tu es bon enfant, et, grâce à cette qualité qui, chez toi, va jusqu’au charme, nous nous sommes assez bien tirés de la vie !...
— Assez ! assez ! dit Colleville qui jetait soi habit sur une chaise et qui se débarrassait de sa cravate, j’ai tort, tu as raison, ma belle Flavie.
— A la première occasion, mon gros mouton, dit la rusée commère en tapotant les joues de son mari, tu tâcheras de faire une politesse à ce petit avocat ; c’est un finaud, il faut l’avoir pour nous. Il joue la comédie... eh ! joue la comédie avec lui ; sois sa dupe en apparence, et, s’il a du talent, s’il a de l’avenir, fais-t’en un ami. Crois-tu que je veux te voir longtemps à ta mairie ?
— Venez, femme Colleville, dit en riant l’ancienne clarinette de l’Opéra-Comique en se tapant sur le genou pour indiquer à sa femme la place qu’il lui voulait voir prendre, chauffons nos petons et causons... Quand je te regarde, je suis de plus en plus convaincu de cette vérité que la jeunesse des femmes est dans leur taille...
— Et dans leur cœur...
— L’un et l’autre, reprit Colleville, la taille légère et le cœurd lourd...
— Non, grosse bête, profond.
— Ce que tu as de bien, c’est d’avoir conservé ta blancheur sans avoir recours à l’embonpoint !... Mais voilà... tu as des petits os... Tiens, Flavie, je recommencerais la vie, je ne voudrais pas d’autre femme que toi...
— Tu sais bien que je t’ai toujours préféré aux autres... Quel malheur que monseigneur soit mort ! Sais-tu ce que je te voudrais ?
— Non.
— Une place à la ville de Paris, une place de douze mille francs, quelque chose comme caissier ou à la caisse municipale, ou à celle de Poissy, ou facteur.
— Tout cela me va.
— Eh bien, si ce monstre d’avocat pouvait quelque chose ; il a bien de l’intrigue : ménageons-le... Je le sonderai... laisse-moi faire... et surtout ne contrarie pas son jeu chez les Thuillier...
Théodose avait touché le point douloureux dans le cœur de Flavie Colleville, et ceci mérite une explication qui, peut-être, aura la valeur d’un coup d’œil synthétique sur la vie des femmes.