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Les petits bourgeois, scènes de la vie parisienneChapitre 15 / 15
M. Colleville, vous qui savez faire sauter les bouchons !...
Les deux filles distribuaient des verres à vin de Champagne, des verres à vin de Bordeaux et des petits verres, car Joséphine apporta encore trois bouteilles de vins de Bordeaux.
— De l’année de la comète ! cria Thuillier. Messieurs, vous avez fait perdre la tête à ma sœur.
— Et ce soir, du punch et des gâteaux, dit-elle. J’ai envoyé chercher du thé chez le pharmacien. Mon Dieu ! si j’avais su qu’il s’agissait d’une élection, s’écria-t-elle en regardant sa belle-sœur, j’aurais mis la dinde...
Un rire général accueillit cette phrase.
— Oh ! nous avions une oie, dit Minard fils en riant.
— Les charrettes y versent ! s’écria madame Thuillier en voyant servir des marrons glacés et des meringues.
Mademoiselle Thuillier avait le visage en feu ; elle était superbe à voir, et jamais l’amour d’une sœur n’eut une expression si furibonde.
— Pour qui la connaît, c’est attendrissant ! s’écria madame Colleville.
Les verres étaient pleins, chacun se regardait, on semblait attendre un toast, et la Peyrade dit :
— Messieurs, buvons à quelque chose de sublime !...
Tout le monde fut dans l’étonnement.
— A mademoiselle Brigitte !...
On se leva, on trinqua, on cria : Vive mademoiselle Thuillier ! tant l’expansion d’un sentiment vrai produit d’enthousiasme !
— Messieurs, dit Phellion en lisant un papier écrit au crayon : Au travail, à ses splendeurs, dans la personne de notre ancien camarade, devenu l’un des maires de Paris, à M. Minard et à son épouse !
Après cinq minutes de conversation, Thuillier se leva et dit :
— Messieurs, au roi, et à la famille royale !... Je n’ajoute rien, ce toast dit tout.
— A l’élection de mon frère ! dit mademoiselle Thuillier.
— Je vais vous faire rire, dit la Peyrade à l’oreille de Flavie, et il se leva : Aux femmes ! à ce sexe enchanteur à qui nous devons tant de bonheur, sans compter nos mères, nos sœurs et nos épouses !...
Ce toast excita l’hilarité générale, et Colleville, déjà gai, cria :
— Gredin ! tu m’as volé ma phrase !
Monsieur le maire se lève, le plus profond silence règne.
— Messieurs, à nos institutions ! de là viennent la force et la grandeur de la France dynastique !
Les bouteilles disparaissaient au milieu d’un concert d’admiration sur la bonté surprenante, sur la finesse des liquides.
Céleste Colleville dit timidement :
— Maman, me permettez-vous de faire un toast ?
La pauvre fille avait aperçu la figure hébétée de sa marraine, oubliée, elle, la maîtresse de la maison, offrant presque l’expression du chien ne sachant à quel maître obéir, allant de la physionomie de sa terrible belle-sœur à celle de Thuillier, consultant les visages, s’oubliant elle-même ; mais la joie sur cette face d’ilote, habituée à n’être rien, à comprimer ses idées, ses sentiments, faisait l’effet d’un pâle soleil d’hiver sous une brume ; elle éclairait à regret ces chairs molles et flétries. Le bonnet de gaze orné de fleurs sombres, la négligence de la coiffure, la robe couleur carmélite dont le corsage offrait pour tout ornement une grosse chaîne d’or, tout, jusqu’à la contenance, stimula l’affection de la jeune Céleste qui, seule au monde, connaissait la valeur de cette femme condamnée au silence et qui savait tout autour d’elle, qui souffrait de tout et qui se consolait avec elle et Dieu.
— Laissez faire à cette chère enfant son petit toast, dit la Peyrade à madame Colleville.
— Va, ma fille, s’écria Colleville ; il y a le vin de l’Ermitage à boire, et il est chenu !
— A ma bonne marraine ! dit la jeune fille en inclinant son verre avec respect devant madame Thuillier, et le lui tendant.
La pauvre femme, effarouchée, regarda, mais à travers un voile de larmes, alternativement sa sœur et son mari ; mais sa position au sein de la famille était si connue, et l’hommage de l’innocence à la faiblesse avait quelque chose de si beau, que l’émotion fut générale ; tous les hommes se levèrent et s’inclinèrent devant madame Thuillier.
— Ah ! Céleste, je voudrais avoir un royaume à mettre à vos pieds, lui dit Félix Phellion.
Le bon Phellion essuyait une larme, et Dutocq lui-même était attendri.
— Quelle charmante enfant ! dit mademoiselle Thuillier en se levant et allant embrasser sa belle-sœur.
— A moi ! dit Colleville en se posant en athlète. Écoutez bien ! A l’amitié  ! — Videz vos verres ! remplissez vos verres ! — Bien ! Aux beaux-arts ! la fleur de la vie sociale. — Videz vos verres ! remplissez vos verres. A pareille fête le lendemain de l’élection !
— Qu’est-ce que cette petite bouteille ?... demanda Dutocq à mademoiselle Thuillier.
— C’est, dit-elle, une de mes trois bouteilles de liqueur de madame Amphoux ; la seconde est pour le mariage de Céleste, et la dernière pour le jour du baptême de son premier enfant.
— Ma sœur a presque perdu la tête, dit Thuillier à Colleville.
Le dîner fut terminé par un toast porté par Thuillier, et qui lui fut soufflé par Théodose, au moment où la bouteille de malaga brilla dans les petits verres comme autant de rubis.
— Colleville, messieurs, a bu à l’amitié ; moi, je bois, avec ce vin généreux, à mes amis !...
Un hourra plein de chaleur accueillit cette sentimentalité  ; mais, comme dit Dutocq à Théodose :
« C’est un meurtre que de donner de pareil vin de malaga à des gosiers du dernier ordre. »
— Ah ! si l’on pouvait imiter ça, bon ami ! s’écria la mairesse en faisant retentir son verre par la manière dont elle suçait la liqueur espagnole, quelle fortune on ferait !...
Zélie était arrivée à son plus haut degré d’incandescence ; elle était effrayante.
— Ah ! répondit Minard, la nôtre est faite !
— Votre avis, ma sœur, dit Brigitte à madame Thuillier, est-il aussi de prendre le café dans la salle ?...
Madame Thuillier, obéissant ou ayant l’air de faire acte de maîtresse de maison, se leva.
FIN DU PREMIER VOLUME.
EN VENTE CHEZ LES MÊMES :
MADAME DE LONGUEVILLE, nouvelles études sur les femmes illustres de la société du XVIIe siècle, par VICTOR COUSIN. (La jeunesse de madame de Longueville.) Un très-fort volume, format anglais, compacte.
FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE DES PROVINCES-UNIES. — MARNIX DE SAINTE-ALDEGONDE, par E. QUINET. 1 vol. format Charpentier.
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HISTOIRE DES MYSTIFICATEURS ET DES MYSTIFIÉS. — Tome 1er. — CAILLOT-DUVAL. — GRIMOD DE LA REYNIÈRE. — LE PRINCE DE PONS par PAUL LACROIX (Bibliophile Jacob).
LA MAITRESSE D’ANGLAIS OU LE PENSIONNAT DE BRUXELLES, par CURER BELL (Charlotte Bronti). tomes 1 à 3..... 3 vol.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE, par ALPHONSE KARR. 2 vol.
LA FEMME DU CONVICT. Scènes de la vie australienne..... 2 vol.
LES PETITS BOURGEOIS, par DE BALZAC. 5 vol.
REVUE BRITANNIQUE, recueil international, Édition Franco-Belge, un cahier par mois, nouvelle série 1855, formant chaque année deux forts volumes in-8° imprimés avec soin et contenant la matière de plus de huit volumes in-8° ordinaires.
1
L’hôtel Lambert, île Saint-Louis, habité par la princesse Czartoriska.
(Note de l’éditeur.)
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Les Petits bourgeois, scènes de la vie parisienne, roman posthume de H. de Balzac

 

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