154.—DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE SÉVIGNÉ, A Mme DE
GRIGNAN.
Aux Rochers, lundi 3 février 1676.
Devinez ce que c'est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le
plus vite, et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le
plus près de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin; qui
vous fait toucher l'état du monde le plus agréable, et qui vous empêche
le plus d'en jouir; qui vous donne les plus belles espérances, et qui en
éloigne le plus l'effet: ne sauriez-vous le deviner? jetez-vous
votre langue aux chiens? C'est un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours
que j'en suis malade; depuis le quatorze je suis sans fièvre et sans
douleurs, et dans cet état bienheureux, croyant être en état de marcher,
qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de tous côtés, les
pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette enflure, qui s'appelle
ma guérison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon
impatience, et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne. Cependant
je crois que voilà qui est fait, et que dans deux jours je pourrai
marcher: Larmechin me le fait espérer, o che spero! Je reçois de
partout des lettres de réjouissance sur ma bonne santé, et c'est avec
raison. Je me suis purgée une fois de la poudre de M. de Lorme, qui m'a
fait des merveilles; je m'en vais encore en reprendre; c'est le
véritable remède pour toutes ces sortes de maux: on me promet, après
cela, une santé éternelle; Dieu le veuille! Le premier pas que je ferai
sera d'aller à Paris: je vous prie donc, ma chère enfant, de calmer vos
inquiétudes; vous voyez que nous vous avons toujours écrit sincèrement.
Avant que de fermer ce paquet, je demanderai à ma grosse main si elle
veut bien que je vous écrive deux mots: je ne trouve pas qu'elle le
veuille; peut-être qu'elle le voudra dans deux heures. Adieu, ma
très-belle et très-aimable; je vous conjure tous de respecter, avec
tremblement, ce qui s'appelle un rhumatisme; il me semble que
présentement je n'ai rien de plus important à vous recommander. Voici le
frater qui peste contre vous depuis huit jours, de vous être opposée,
à Paris, au remède de M. de Lorme.
Monsieur de Sévigné.
Si ma mère s'était abandonnée au régime de ce bon homme, et qu'elle eût
pris tous les mois de sa poudre, comme il le voulait, elle ne serait pas
tombée dans cette maladie, qui ne vient que d'une réplétion épouvantable
d'humeurs; mais c'était vouloir assassiner ma mère, que de lui
conseiller d'en essayer une prise: cependant ce remède si terrible, qui
fait trembler en le nommant, qui est composé avec de l'antimoine, qui
est une espèce d'émétique, purge beaucoup plus doucement qu'un verre
d'eau de fontaine, ne donne pas la moindre tranchée, pas la moindre
douleur, et ne fait autre chose que de rendre la tête nette et légère,
et capable de faire des vers, si on voulait s'y appliquer. Il ne fallait
pourtant pas en prendre. Vous moquez-vous, mon frère, de vouloir faire
prendre de l'antimoine à ma mère? Il ne faut seulement que du
régime, et prendre un petit bouillon de séné tous les mois: voilà ce que
vous disiez. Adieu, ma petite sœur: je suis en colère quand je songe
que nous aurions pu éviter cette maladie avec ce remède, qui nous rend
si vite la santé, quelque chose que l'impatience de ma mère lui fasse
dire. Elle s'écrie: O mes enfants, que vous êtes fous de croire qu'une
maladie se puisse déranger! Ne faut-il pas que la Providence de Dieu ait
son cours? et pouvons-nous faire autre chose que de lui obéir? Voilà qui
est fort chrétien; mais prenons toujours, à bon compte, de la poudre de
M. de Lorme.
154.—DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE SÉVIGNÉ, A Mme DE
GRIGNAN.
Aux Rochers, lundi 3 février 1676.
Devinez ce que c'est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le
plus vite, et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le
plus près de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin; qui
vous fait toucher l'état du monde le plus agréable, et qui vous empêche
le plus d'en jouir; qui vous donne les plus belles espérances, et qui en
éloigne le plus l'effet: ne sauriez-vous le deviner? jetez-vous
votre langue aux chiens? C'est un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours
que j'en suis malade; depuis le quatorze je suis sans fièvre et sans
douleurs, et dans cet état bienheureux, croyant être en état de marcher,
qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de tous côtés, les
pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette enflure, qui s'appelle
ma guérison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon
impatience, et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne. Cependant
je crois que voilà qui est fait, et que dans deux jours je pourrai
marcher: Larmechin me le fait espérer, o che spero! Je reçois de
partout des lettres de réjouissance sur ma bonne santé, et c'est avec
raison. Je me suis purgée une fois de la poudre de M. de Lorme, qui m'a
fait des merveilles; je m'en vais encore en reprendre; c'est le
véritable remède pour toutes ces sortes de maux: on me promet, après
cela, une santé éternelle; Dieu le veuille! Le premier pas que je ferai
sera d'aller à Paris: je vous prie donc, ma chère enfant, de calmer vos
inquiétudes; vous voyez que nous vous avons toujours écrit sincèrement.
Avant que de fermer ce paquet, je demanderai à ma grosse main si elle
veut bien que je vous écrive deux mots: je ne trouve pas qu'elle le
veuille; peut-être qu'elle le voudra dans deux heures. Adieu, ma
très-belle et très-aimable; je vous conjure tous de respecter, avec
tremblement, ce qui s'appelle un rhumatisme; il me semble que
présentement je n'ai rien de plus important à vous recommander. Voici le
frater qui peste contre vous depuis huit jours, de vous être opposée,
à Paris, au remède de M. de Lorme.
Monsieur de Sévigné.
Si ma mère s'était abandonnée au régime de ce bon homme, et qu'elle eût
pris tous les mois de sa poudre, comme il le voulait, elle ne serait pas
tombée dans cette maladie, qui ne vient que d'une réplétion épouvantable
d'humeurs; mais c'était vouloir assassiner ma mère, que de lui
conseiller d'en essayer une prise: cependant ce remède si terrible, qui
fait trembler en le nommant, qui est composé avec de l'antimoine, qui
est une espèce d'émétique, purge beaucoup plus doucement qu'un verre
d'eau de fontaine, ne donne pas la moindre tranchée, pas la moindre
douleur, et ne fait autre chose que de rendre la tête nette et légère,
et capable de faire des vers, si on voulait s'y appliquer. Il ne fallait
pourtant pas en prendre. Vous moquez-vous, mon frère, de vouloir faire
prendre de l'antimoine à ma mère? Il ne faut seulement que du
régime, et prendre un petit bouillon de séné tous les mois: voilà ce que
vous disiez. Adieu, ma petite sœur: je suis en colère quand je songe
que nous aurions pu éviter cette maladie avec ce remède, qui nous rend
si vite la santé, quelque chose que l'impatience de ma mère lui fasse
dire. Elle s'écrie: O mes enfants, que vous êtes fous de croire qu'une
maladie se puisse déranger! Ne faut-il pas que la Providence de Dieu ait
son cours? et pouvons-nous faire autre chose que de lui obéir? Voilà qui
est fort chrétien; mais prenons toujours, à bon compte, de la poudre de
M. de Lorme.