155.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676.
Je me porte très-bien; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison:
je me sers donc de la petite personne pour la dernière fois: c'est la
plus aimable enfant du monde; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle:
elle me lit très-bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle
m'aime; elle est complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan;
enfin, je vous prie de l'aimer sur ma parole.
La petite personne.
Je serais trop heureuse, madame, si cela était: je crois que vous enviez
bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame votre mère. Elle a
voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que vous voyez; j'en suis
assez honteuse, et très-affligée en même temps de son départ.
Madame de Sévigné continue.
La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère
enfant, pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la
guérison que quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre encore l'idée
que vous avez de moi: mon visage n'est point changé; mon esprit et mon
humeur ne le sont guère; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je
marche, et je prends l'air avec plaisir; et si l'on me veille encore,
c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit; mais je
ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que c'est une incommodité,
et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut souffrir ce qu'il
plaît à Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en être
sortie; car vous savez quelle bête c'est qu'un rhumatisme? Quand à
la question que vous me faites, je vous dirai le vers de Médée:
C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.
Je suis persuadée qu'ils sont faits; et l'on dit que je vais reprendre
le fil de ma belle santé; je le souhaite pour l'amour de vous, ma
très-chère, puisque vous l'aimez tant; je ne serai pas trop fâchée aussi
de vous plaire en cette occasion. La bonne princesse est venue me voir
aujourd'hui: elle m'a demandé si j'avais eu de vos nouvelles: j'aurais
bien voulu lui présenter une réponse de votre part; l'oisiveté de la
campagne rend attentive à ces sortes de choses; j'ai rougi de ma pensée,
elle en a rougi aussi: je voudrais qu'à cause de l'amitié que vous avez
pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette dette. La princesse s'en va
mercredi, à cause de la mort de M. de Valois: et moi, je pars mardi pour
coucher à Laval. Je ne vous écrirai point mercredi, n'en soyez point en
peine. Je vous écrirai de Malicorne, où je me reposerai deux jours. Je
commence déjà à regretter mon petit secrétaire. Vous voilà assez bien
instruite de ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine, et de
songer à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres, deviez-vous
faire mal à vos petits yeux, à force d'écrire? La maladie de Montgobert
en est cause, je lui souhaite une bonne santé, et je sens le chagrin que
vous devez avoir de l'état où elle est. Je suis ravie que le petit
enfant se porte bien: Villebrune dit qu'il vivra fort bien à huit mois,
c'est-à-dire huit lunes passées.
Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps: nous avons le temps de
Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez le temps de
Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau, comme vous
croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profité de
cette belle saison, dans la pensée que nous aurions l'hiver dans le mois
d'avril et de mai, de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer à
Paris. Au reste, si vous m'aviez vue faire la malade et la délicate dans
ma robe de chambre, dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffée
de nuit, de bonne foi vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se
coiffait en toupet, qui mettait son busc entre sa chair et sa chemise,
et qui ne s'asseyait que sur la pointe des siéges pliants: voilà sur
quoi je suis changée. J'oubliais de vous dire que notre oncle de Sévigné
est mort[440]. Madame de la Fayette commence présentement à hériter
de sa mère[441]. M. du Plessis-Guénégaud est mort aussi: vous savez ce
qu'il vous faut faire à sa femme.
Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte; et sur cela il
ne m'écrit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style lâche;
mais soyez plus généreuse, ma fille, et continuez à me consoler de vos
aimables lettres. Je vous prie de compter les lunes pendant votre
grossesse, si vous êtes accouchée un jour seulement sur la neuvième, le
petit vivra; sinon n'attendez point un prodige. Je pars mardi, les
chemins sont comme en été, mais nous avons une bise qui tue mes mains:
il me faut du chaud, les sueurs ne font rien; je me porte très-bien du
reste; et c'est une chose plaisante de voir une femme avec un très-bon
visage, que l'on fait manger comme un enfant: on s'accoutume aux
incommodités. Adieu, ma très-chère, continuez de m'aimer; je ne vous dis
point de quelle manière vous possédez mon cœur, ni par combien de
liens je suis attachée à vous. J'ai senti notre séparation pendant mon
mal; je pensais souvent que ce m'eût été une grande consolation de vous
avoir. J'ai donné ordre pour trouver de vos lettres à Malicorne.
J'embrasse le comte, je le prie de m'embrasser. Je suis entièrement à
vous, et le bon abbé aussi, qui compte et calcule depuis le matin
jusqu'au soir, sans rien amasser, tant cette province a été dégraissée.
155.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676.
Je me porte très-bien; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison:
je me sers donc de la petite personne pour la dernière fois: c'est la
plus aimable enfant du monde; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle:
elle me lit très-bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle
m'aime; elle est complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan;
enfin, je vous prie de l'aimer sur ma parole.
La petite personne.
Je serais trop heureuse, madame, si cela était: je crois que vous enviez
bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame votre mère. Elle a
voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que vous voyez; j'en suis
assez honteuse, et très-affligée en même temps de son départ.
Madame de Sévigné continue.
La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère
enfant, pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la
guérison que quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre encore l'idée
que vous avez de moi: mon visage n'est point changé; mon esprit et mon
humeur ne le sont guère; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je
marche, et je prends l'air avec plaisir; et si l'on me veille encore,
c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit; mais je
ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que c'est une incommodité,
et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut souffrir ce qu'il
plaît à Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en être
sortie; car vous savez quelle bête c'est qu'un rhumatisme? Quand à
la question que vous me faites, je vous dirai le vers de Médée:
C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.
Je suis persuadée qu'ils sont faits; et l'on dit que je vais reprendre
le fil de ma belle santé; je le souhaite pour l'amour de vous, ma
très-chère, puisque vous l'aimez tant; je ne serai pas trop fâchée aussi
de vous plaire en cette occasion. La bonne princesse est venue me voir
aujourd'hui: elle m'a demandé si j'avais eu de vos nouvelles: j'aurais
bien voulu lui présenter une réponse de votre part; l'oisiveté de la
campagne rend attentive à ces sortes de choses; j'ai rougi de ma pensée,
elle en a rougi aussi: je voudrais qu'à cause de l'amitié que vous avez
pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette dette. La princesse s'en va
mercredi, à cause de la mort de M. de Valois: et moi, je pars mardi pour
coucher à Laval. Je ne vous écrirai point mercredi, n'en soyez point en
peine. Je vous écrirai de Malicorne, où je me reposerai deux jours. Je
commence déjà à regretter mon petit secrétaire. Vous voilà assez bien
instruite de ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine, et de
songer à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres, deviez-vous
faire mal à vos petits yeux, à force d'écrire? La maladie de Montgobert
en est cause, je lui souhaite une bonne santé, et je sens le chagrin que
vous devez avoir de l'état où elle est. Je suis ravie que le petit
enfant se porte bien: Villebrune dit qu'il vivra fort bien à huit mois,
c'est-à-dire huit lunes passées.
Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps: nous avons le temps de
Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez le temps de
Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau, comme vous
croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profité de
cette belle saison, dans la pensée que nous aurions l'hiver dans le mois
d'avril et de mai, de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer à
Paris. Au reste, si vous m'aviez vue faire la malade et la délicate dans
ma robe de chambre, dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffée
de nuit, de bonne foi vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se
coiffait en toupet, qui mettait son busc entre sa chair et sa chemise,
et qui ne s'asseyait que sur la pointe des siéges pliants: voilà sur
quoi je suis changée. J'oubliais de vous dire que notre oncle de Sévigné
est mort[440]. Madame de la Fayette commence présentement à hériter
de sa mère[441]. M. du Plessis-Guénégaud est mort aussi: vous savez ce
qu'il vous faut faire à sa femme.
Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte; et sur cela il
ne m'écrit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style lâche;
mais soyez plus généreuse, ma fille, et continuez à me consoler de vos
aimables lettres. Je vous prie de compter les lunes pendant votre
grossesse, si vous êtes accouchée un jour seulement sur la neuvième, le
petit vivra; sinon n'attendez point un prodige. Je pars mardi, les
chemins sont comme en été, mais nous avons une bise qui tue mes mains:
il me faut du chaud, les sueurs ne font rien; je me porte très-bien du
reste; et c'est une chose plaisante de voir une femme avec un très-bon
visage, que l'on fait manger comme un enfant: on s'accoutume aux
incommodités. Adieu, ma très-chère, continuez de m'aimer; je ne vous dis
point de quelle manière vous possédez mon cœur, ni par combien de
liens je suis attachée à vous. J'ai senti notre séparation pendant mon
mal; je pensais souvent que ce m'eût été une grande consolation de vous
avoir. J'ai donné ordre pour trouver de vos lettres à Malicorne.
J'embrasse le comte, je le prie de m'embrasser. Je suis entièrement à
vous, et le bon abbé aussi, qui compte et calcule depuis le matin
jusqu'au soir, sans rien amasser, tant cette province a été dégraissée.