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Manuel historique de politique étrangèreChapitre 17 / 23

XIII
LA QUESTION D’ORIENT AU XVIIIe SIÈCLE

PROGRÈS DE LA RUSSIE : PARTAGES DE LA POLOGNE ET DE LA TURQUIE

Les grandes œuvres politiques, ébauchées au début du dix-huitième siècle, à l’occident, au centre, à l’orient de l’Europe, l’empire maritime des Anglais, le royaume de Prusse, en Allemagne, et l’empire de Russie, se sont, en ce siècle, développées et formées avec une continuité qui parut l’effet de forces presque fatales, traditions, besoins ou intérêts. Ces traditions, ces intérêts eurent des serviteurs de génie qui doublèrent leur puissance, mais ils n’en eurent pas toujours, et, pourtant, on ne remarqua point d’arrêt dans les progrès qui donnèrent les mers d’Europe à l’Angleterre, la prépondérance en Allemagne à la Prusse, l’Orient aux czars. Ce fut comme une poussée ininterrompue, instinctive, plus forte que les accidents et les obstacles, de ces nations vers les conquêtes qui devaient modifier les formes politiques de la vieille Europe.

Nulle part, ces changements ne furent plus profonds, ni plus complets que de la Baltique à la Vistule, et des Carpathes à la mer Noire. La question d’Orient se développa, se précisa. Nulle part aussi on ne sentit mieux qu’en Russie, alors, l’action presque aveugle des forces qui déterminèrent, après Pierre le Grand, les progrès de cette puissance.

La femme qui lui succéda en 1725, Catherine Ire, n’était destinée ni par sa naissance, ni par ses mérites à recueillir un pareil héritage. Paysanne ignorante, et pas même russe, captive livonienne, elle avait conquis les faveurs des généraux qui conquéraient son pays, Chérémetieff, Menzikoff et peut-être, par sa qualité d’étrangère, celles du czar tout-puissant qui l’avait épousée en 1712. Ce fut à son premier amant qu’elle dut le trône, après la mort de son mari : de cette ancienne esclave, Menzikoff fit une impératrice, pour avoir avec elle les profits du pouvoir. La pensée de continuer l’œuvre de Pierre le Grand inspira moins alors cet ancien pâtissier, devenu général et premier ministre, que l’envie de sa succession.

L’entourage du czar était formé d’un certain nombre de grands seigneurs russes, ralliés à ses réformes, le grand amiral Apraxin et son frère, les Dolgorouki, et de parvenus recrutés dans ses armées, Menzikoff, Chérémetieff, Jagusinski, Tolstoï. Il lui avait plu de prendre très haut et très bas ses serviteurs : leur jalousie mutuelle lui répondait de leur fidélité. Les seigneurs surveillaient les rivaux que le nouveau régime leur avait donnés, leur fortune alimentée par les dilapidations, et ceux-ci, en retour, avec l’espoir de l’augmenter encore, étaient toujours prêts à dénoncer au czar les défaillances de leurs adversaires.

Pierre le Grand disparu, ces rivalités, qu’il avait à dessein entretenues, éclatèrent violemment. Les nobles et les parvenus avaient été obligés de se partager sa faveur. Ils ne purent s’entendre pour partager sa succession. Vieux Russes et nouveaux Russes, disait-on : tous persuadés en réalité qu’ils n’avaient pas intérêt à diminuer, par un aveugle retour au passé, la grandeur de l’héritage en litige. Les Dolgorouki s’appuyaient sur le peuple et les prêtres attachés plus qu’eux aux anciens usages, mais aussi sur les étrangers, Anglais ou Allemands de Saxe. Ils perdirent leur procès : l’armée donna gain de cause à leurs adversaires, Menzikoff, Jagusinski, Tolstoï, Bassewitz.

On vit bientôt, à la façon dont Menzikoff gouverna, que son triomphe n’était pas celui d’un parti politique, mais une victoire toute personnelle. Le lendemain, il frappa les parvenus, qui réclamaient leur part du butin, aussi bien que les nobles. Il attaquait Jagusinski, qui trafiquait trop à son gré du pouvoir, ou exilait Tolstoï. Il accaparait tout l’héritage, puisait dans le trésor, se faisait donner l’Ukraine, employait les armées à se tailler une principauté en Courlande, et plaçait ses enfants sur le trône impérial, sa fille auprès de l’héritier présomptif, Pierre Alexiewitch, son fils auprès de la sœur du czarewitch. Quand Catherine Ire mourut en 1727, Menzikoff fut, sous le nom du petit-fils de Pierre le Grand, comme sous celui de sa femme, le vrai maître de la Russie. Il avait fait une fortune plus que royale. Il croyait avoir partie gagnée : ce n’était en réalité que la première passe.

Les seigneurs, Galytsine et Dolgorouki eurent la seconde. L’un d’entre eux, le plus jeune, était resté auprès de Pierre II, camarade de jeu de cet enfant violent, rebelle à l’étude, qui n’aimait que la chasse. Menzikoff, trop avide vraiment, les avait dépouillés tous deux, au point que le czar était réduit à la pauvreté. Ivan Dolgorouki fit honte à son ami de sa misère et de sa patience : en septembre 1727, il fut assez fort pour renverser Menzikoff, et sa famille revint triomphante.

On eût pu croire, à voir la cour ramenée alors à Moscou et les étrangers écartés, que la vieille Russie allait se réveiller : c’était beaucoup moins en réalité. L’héritage et l’héritier de Pierre le Grand avaient seulement changé de maître. Les Dolgorouki accaparaient Pierre II, l’isolaient pour lui cacher, ainsi qu’à son entourage, l’usage qu’ils entendaient faire de son pouvoir. A leur tour, ils confisquaient, outre les biens de Menzikoff, la fortune même de l’empire. Ce n’était pas un gouvernement nouveau, mais une curée. La mort subite de Pierre II déconcerta leurs mesures, mais ne modéra pas leur appétit. L’un des Dolgorouki osa même demander le trône pour sa fille Catherine, qui n’était encore que la fiancée du prince défunt. La prétention était si audacieuse que les autres membres de la famille et l’aristocratie la rejetèrent, pour ne pas laisser à un seul d’entre eux toute la succession.

Ils s’en firent le partage comme d’un bien de famille. Places, honneurs, fortune, furent répartis entre les membres d’un haut conseil secret, tous Dolgorouki ou Galytsine : une nièce de Pierre Ier fut appelée de Courlande, Anna Iwanowna, qu’on jugeait docile ayant moins de droits, et reçut la couronne à condition d’en distribuer les joyaux à ses protecteurs. La curée devenait cette fois le principe même du gouvernement russe, formulée comme un droit par une constitution aristocratique. La czarine, à qui les nobles l’avaient imposée, devait en être la première victime. Mais Anna Iwanowna n’était pas une victime résignée : elle s’était d’abord sacrifiée pour parvenir au trône. Elle n’y fut pas plus tôt parvenue qu’elle reprit tout d’un seul coup, par un acte d’autorité qui envoya les grands seigneurs dans leurs terres, en prison, en Sibérie, ou à l’échafaud. « La table était préparée, disait tristement Galytsine ; les invités ne s’en sont pas montrés dignes. » Ils y arrivèrent avec un trop bel appétit. L’impératrice y resta seule.

Ainsi se termina, en 1731, à la confusion des grands seigneurs et des parvenus russes, le combat qu’ils s’étaient livré autour de l’héritage de Pierre le Grand : lutte non de principes, mais de personnes ; rivalité non de politiques, mais de courtisans avides, provoquée par la grandeur même des objets en litige, favorisée par l’absence d’une loi de succession et l’insuffisance des héritiers légitimes. Le caractère même de cette lutte explique comment l’œuvre de Pierre Ier n’en fut pas modifiée. La Russie, en se divisant, continua à se rapprocher de l’Europe.

Comme son mari, Catherine Ire sentait la nécessité d’une alliance avec la France. Menzikoff la lui dictait, et proposait à Louis XV, pour assurer l’union des deux couronnes, la main d’Élisabeth Petrowna. Les dédains du roi de France, son refus d’alliance en tout genre ne dégoûtèrent pas les Russes pourtant de l’Europe : les Allemands étaient toujours là, les mains pleines de promesses, et de présents pour les ministres.

Ils s’étaient effrayés de voir Pierre le Grand s’installer en Allemagne, au cœur de la Pologne. Mais s’ils voulaient fermer aux Moscovites les pays qu’ils leur avaient ouverts au nord, après s’y être taillé leur part, dans la même pensée ils étaient prêts à satisfaire leur ambition au sud, aux dépens de la Turquie. L’ambassadeur d’Autriche Rabutin, à Saint-Pétersbourg, de 1725 à 1727, ne cessa de le répéter à Menzikoff, qui à la fin l’entendit. Le 25 août 1726, les deux cours s’accordèrent pour former contre les Turcs une alliance offensive. Et cela n’empêchait pas d’ailleurs Menzikoff de s’établir en Courlande, de démembrer et de prendre à revers la république polonaise. Tout ainsi paraissait instable en Russie, sauf la politique extérieure, qui continuait sur la Baltique et le Bosphore, avec le concours des Allemands, ce que Pierre le Grand avait commencé de la même manière.

Les révolutions de palais qui se produisirent pendant et après le règne de Pierre II n’y changèrent rien : unis aux Autrichiens, les Moscovites établissaient leur influence à Constantinople, et s’ouvraient sans bruit les portes qu’ils voulaient détruire. En Pologne, ils étaient assez forts pour que leurs voisins de Prusse et d’Autriche, Charles VI et le roi Sergent, renonçassent jamais à les en chasser. Et déjà naissait à Berlin un de ces projets que les hommes ne forment qu’en présence des grandes forces naturelles déchaînées, l’idée d’opposer au torrent qui pouvait engloutir l’Allemagne des digues construites aux dépens de la Pologne, de faire la part du feu sur la Vistule pour n’en être pas atteints au delà. Le partage de la Pologne parut alors aux Allemands le seul moyen de conjurer l’orage qu’ils avaient déchaîné. Cet orage grossissait en effet sur la Néva, loin de se dissiper, comme on eût pu le croire, par les héritiers indignes et les serviteurs cupides du grand czar qui l’avait formé.

Ainsi qu’en 1702, c’était sur les frontières de la Pologne qu’il allait éclater en 1733. Non pas que l’impératrice Anna Iwanowna fût un foudre de guerre. Loin de là : après avoir pris le pouvoir par un acte d’énergie, elle se contentait d’en jouir. Tout lui était prétexte à réjouissances, occasion de dépenses folles et de fêtes grossières, au milieu d’une cour qui sentait, par ses costumes et son esprit, la caserne, ou tout au moins beaucoup la barbarie. Mais les courtisans que la czarine s’était donnés, étrangers à la place des Russes qui l’eussent trahie, les Allemands Ostermann, Munich surtout, son favori le Courlandais Biren, avaient les yeux toujours tournés sur l’Europe d’où ils venaient, dont ils apportaient les mœurs à la Russie : ils accueillaient les envoyés des cours d’Allemagne, et, pour s’en rapprocher, s’efforçaient de porter le peuple russe vers l’occident. Il semblait enfin que ce fût pour eux un moyen de se faire pardonner par le peuple leur domination que de le conduire à la conquête des pays latins et turcs, des foyers de l’hérésie, des boulevards du paganisme. Ainsi se posait de plus en plus la question d’Orient, dans la forme que lui avait donnée le génie de Pierre le Grand, d’une conquête russe guidée par les étrangers, inspirée par un double élan de foi et de civilisation, servie par les ressources d’un État nouveau et fort, et par la décadence des États voisins.

Tandis que l’État russe survivait ainsi au prince qui l’avait formé, les circonstances extérieures qui avaient favorisé ses progrès et les desseins de son créateur se développèrent, de 1701 à 1730, dans un sens plus favorable encore aux entreprises de ceux qui voudraient les poursuivre. La Pologne, la Turquie, la Suède paraissaient atteintes d’un mal incurable, à crises périodiques qui chaque jour leur faisaient des plaies plus profondes.

Avec un fatalisme oriental, les Turcs semblaient se résigner au sort qui les attendait : le sultan Achmed III, le vaincu de Passarowitz, s’étourdissait par le plaisir, embellissait sa vie par des fêtes coûteuses et sa capitale par des constructions. Entre temps, il s’efforçait de procurer à son empire les avantages de la civilisation moderne, l’imprimerie par exemple : après l’effort, il retombait épuisé. Le jour où, las de payer un gouvernement qui les humiliait, les Turcs firent une révolution pour lui signifier son congé (1730), Achmed, très simplement, ouvrit à son neveu Mahmoud, dont il avait détrôné le père en 1703, la prison où il alla prendre sa place. Les ministres d’Achmed III, par goût et par flatterie, le grand vizir Ibrahim s’étaient contentés d’ordonner ses plaisirs, et, « livrant tout à la crainte, caressaient les ennemis de l’empire, Autrichiens et Russes », plutôt que de se mettre contre eux en état de défense. Du grand au petit, c’était partout en Turquie le même abandon : les janissaires faisaient du négoce et désapprenaient la guerre.

La révolution de 1730, provoquée par les victoires de la Perse, parut un réveil : ce ne fut qu’une secousse sanglante. Tiré d’une prison où il avait langui vingt-trois ans, Mahmoud était trop faible de corps et d’esprit pour entreprendre la cure d’un vaste empire. Pendant un an cependant le mal parut enrayé par la volonté éclairée d’un grand vizir, Topal Osman (1731-1732) : intègre et avisé, il rêvait le relèvement de son pays par les armes. Il demandait des conseils à l’ambassadeur de France, Villeneuve, pour reconstituer la Turquie, et chargeait Bonneval, un de ces aventuriers qu’on trouvait partout en Orient, les vrais maîtres de la Russie, de refaire à sa rivale une armée. Mais cela ne dura que le temps d’un rêve : la faiblesse de la Turquie venait d’un mal plus profond, de ce despotisme à la fois débile et tyrannique qui liait au sultan les mains pour le bien, et, pour le mal, les lui laissait souverainement libres. La jalousie et la cupidité d’un chef d’eunuques eurent raison auprès de Mahmoud, en un an, d’un bon serviteur qui lui préparait une gloire durable. Avec un pouvoir, le plus absolu qu’il y eût au monde, la Turquie demeura la pire des républiques, anarchique et capricieuse, violente et désarmée : « Notre gouvernement, disait un grand vizir, est plus républicain que l’on ne pense. »

La Suède, que ses malheurs auraient dû instruire, se livrait alors aveuglément à un gouvernement analogue. Elle n’avait plus qu’une royauté nominale. Pour garder les apparences et les honneurs du pouvoir, les souverains de la Suède, Ulrique Éléonore et son mari, le prince de Hesse-Cassel, en avaient abandonné la réalité à l’aristocratie (1720). Le principe funeste de l’élection s’était alors introduit et faisait de la Suède une république dont le Sénat était, comme les diètes en Pologne, le seul arbitre. La couronne, et la Suède avec elle, devenait un objet de trafic entre les princes allemands, le prince de Hesse-Cassel, le duc de Holstein en quête d’établissements royaux, et les factions aristocratiques qui vendaient, avec la royauté, leur pays à l’étranger. Ainsi s’épuisaient les ressources de la Suède, se perdaient les moyens qu’elle aurait eus de reprendre aux Russes leurs conquêtes, et se préparait pour ceux-ci l’occasion d’en faire de nouvelles.

Les princes allemands étaient venus à Stockholm achever la même œuvre qu’à Varsovie. Le prince de Hesse-Cassel avait allumé et satisfait les convoitises des seigneurs : puis, lorsqu’il avait essayé de leur reprendre ce qu’il leur avait donné, le duc de Holstein s’était posé en champion de leurs prétendus droits méconnus, pour occuper la place que son rival avait obtenue d’eux par les mêmes moyens (1723-1724).

Le duc Charles-Frédéric de Holstein, neveu de Charles XII, tandis qu’il intriguait ainsi en Suède, était allé demander un asile aux Russes. Il se maria, en 1725, à Anna-Petrovna, fille de Pierre le Grand. Ce fut aux pires ennemis des Suédois qu’il s’adressa pour appuyer le parti qu’il avait formé parmi eux. Cela seul aurait dû le condamner à leurs yeux : l’exemple de la Pologne eût dû les avertir des conséquences fatales de ces marchés passés entre les princes allemands et les souverains de Moscou. Leur cupidité les aveuglait ; on les vit, en 1723, effacer eux-mêmes la clause du traité de Nystadt qui obligeait les Russes à ne point intervenir dans leurs affaires, et les solliciter même par un autre traité (1723) de soutenir chez eux le duc de Holstein, à l’occasion. Le jour, ainsi, paraissait prochain où la Suède serait réduite par l’ambition des czars, la complicité des Allemands et les fautes de sa constitution, à n’être plus qu’un protectorat russe.

La Pologne, de 1717 à 1724, ne fut plus guère que cela, et pour les mêmes motifs. Les Turcs lui avaient, en 1711, rendu le grand service de fermer par le traité du Pruth ses frontières aux Russes. D’eux-mêmes, les Polonais et leur roi les ouvrirent, déchirèrent le traité, les uns parce qu’ils préféraient les troupes moscovites aux gardes saxonnes, l’autre par vengeance, à défaut de mieux. Après l’anarchie, la servitude, toutes deux également volontaires. On eût dit qu’une fatalité poussait ce peuple à sa perte, et cette maison de Saxe à la poursuite d’une couronne plus lourde que précieuse. Fatalité, en effet, d’habitudes invétérées qui, leur créant une seconde nature, ne leur avait laissé que des instincts. L’attachement des princes saxons à la royauté leur faisait accepter des compromis qui ne leur en procuraient que le titre. L’attachement de l’aristocratie polonaise à ses privilèges lui fermait les yeux aux dangers du dehors. L’attachement de la nation tout entière au catholicisme la rendait intolérante : elle persécutait les luthériens à Thorn, les grecs en Podolie et les jetait dans les bras de ses ennemis. En vain les Polonais avaient-ils des voisins qui prétendaient, malgré eux, les sauver, et justement ceux qu’ils avaient le plus combattus, les Turcs ; en 1724 encore, le sultan exigea du czar qu’il rendît à la Pologne ses libertés, et l’obligea à rétablir le traité du Pruth. Les Polonais avaient fait la faute, en 1717, d’appeler les Russes, « comme garants de leur gouvernement et de leurs lois ». Ils avaient d’eux-mêmes abdiqué leur liberté en renonçant au traité du Pruth. L’occasion seule et la force devaient désormais décider entre ces deux clauses contraires, dont l’une était pour la république son ancre de salut, l’autre sa charte de servitude.

La question se posa, en 1733, par la mort d’Auguste II ; la force la résolut en faveur des Russes. Après le démembrement de la Suède, l’occupation de la Pologne : c’était le deuxième épisode de la question d’Orient au dix-huitième siècle, réglée encore, comme au temps de Pierre le Grand, par la violence, au gré des ambitions de son peuple. A l’approche de la crise finale, les victimes, en Pologne, semblèrent reculer devant le sacrifice qu’ils s’étaient eux-mêmes préparé. Appelés à se choisir un roi, les nobles polonais ne voulurent plus de ces princes allemands qui les livraient aux Russes. Ils élurent un des leurs, Stanislas Leczinski, et, pour la première fois, on vit dans la diète d’élection un gentilhomme renoncer à son droit de veto par patriotisme, en faveur du candidat national. C’était un bon mouvement, mais tardif. Les Polonais étaient désarmés de toutes les manières ; ils se mettaient soixante mille pour nommer leur roi : ils ne lui avaient laissé que quinze mille soldats pour se défendre. Et ils avaient donné, par le traité de 1717, aux étrangers une arme redoutable, le droit d’intervenir dans leurs affaires.

L’heure était venue pour les Russes de s’en servir : tout les y invitait, la faiblesse de leurs adversaires, la tradition religieuse de leur race, les souvenirs glorieux de Pierre le Grand, l’intérêt de ses successeurs, et, par-dessus tout, la complicité des Allemands. Fidèle à la politique de sa maison, le fils d’Auguste II aimait mieux régner par les Russes que de n’être pas roi. L’empereur d’Autriche, pour obtenir de ses voisins du nord la garantie de sa succession, avec l’espoir aussi d’entraîner les Moscovites à la conquête de l’empire turc, leur ouvrait la Pologne, la porte de l’Allemagne. Partout, sur la Baltique, la Vistule, dans la mer Noire, les Allemands, aveuglément, substituaient ces voisins redoutables à des voisins affaiblis dont ils convoitaient les dépouilles.

Plus défiant, sans doute, Frédéric-Guillaume Ier, décidé à ne travailler que pour le roi de Prusse, dans le bon sens du mot, réclamait sa part avant de se déclarer contre la Pologne. Il attendit vainement que l’électeur de Saxe démembrât le royaume où il voulait s’établir, que les Russes lui cédassent une partie de cette proie qu’ils voulaient pour eux seuls. Il n’eut rien. L’idée d’un partage en Orient n’était pas mûr, ni la Prusse encore de force à l’imposer. La solution qui se préparait, c’était la conquête déguisée de la Pologne par les Russes, sous le nom d’Auguste III.

Que pouvaient, contre cette coalition de trois puissances, les Polonais désarmés ? Au mois de septembre 1733, les troupes d’Anna Iwanowna franchissaient leurs frontières, et, en vertu du traité de 1717, les obligeaient à élire Auguste III. La Pologne avait deux rois : mais celui qu’elle avait librement choisi, Stanislas Leczinski, était forcé de fuir à Dantzig devant les menaces de l’étranger. Et de l’étranger, nul secours prochain. La France où régnait le gendre de Stanislas était trop loin et trop peu engagée en Pologne. Le ministre de Louis XV, Fleury, après avoir essayé d’arrêter les Russes, ne pensait pas qu’il fût de l’intérêt de son maître d’entreprendre contre eux une guerre difficile et stérile. Pour faire plaisir à la reine de France, il envoya à son père trois bataillons à la tête desquels Plelo se fit tuer héroïquement (1734). Stanislas dut quitter, après la prise de Dantzig, le territoire polonais soumis définitivement aux Russes.

Il y aurait eu peut-être un autre moyen encore de sauver la république. Le moment était décisif : il s’agissait de faire comprendre aux Turcs et aux Suédois qu’un sort pareil les attendait. S’ils étaient plus clairvoyants que les Allemands, ils pouvaient encore prévenir la ruine de la Pologne et, du même coup, la leur. Les diplomates français, de Castera à Stockholm, Villeneuve à Constantinople, essayaient d’éclairer les victimes désignées de l’ambition des Russes et des Allemands.

Mais que pouvait la diplomatie française à Stockholm, dans ce pays dont elle traçait, en 1737, le triste tableau : « Un gouvernement dont les opérations sont lentes et tardives par sa présente constitution, une nation partagée entre différentes factions, l’autorité du prince nécessairement dirigée par les résolutions de la diète, ce prince étranger par rapport à la couronne qu’il porte, un ministère également occupé du soin de plaire à son maître et de ne se rendre responsable de rien aux yeux de la nation, un sénat composé de membres dont les uns sont attachés à l’Angleterre, les autres, par rapport à la situation de leurs biens, craignent de déplaire aux Moscovites. » Comment, d’un pareil assemblage, faire sortir une action décisive ? La neutralité était tout ce qu’on pouvait espérer ; encore ne l’eut-on point ! Le parti du duc de Holstein fut assez fort pour livrer la Suède aux Russes (1735) et faire rappeler l’ambassadeur de France. La Suède eût-elle pu alors sauver la Pologne ? Elle se livrait elle-même.

La Turquie était peut-être plus clairvoyante. Le sultan Mahmoud haïssait et craignait les Russes. N’était-il pas, d’ailleurs, garant de l’intégrité de la Pologne ? Et, pour la défendre, n’avait-il pas sous la main, toujours prêtes, ces milices tartares nombreuses, hostiles à tous leurs voisins. Notre ambassadeur Villeneuve excita la haine des Turcs, dès 1733, leur rappela leur devoir et leur intérêt, gagna le khan de Crimée et lui envoya un jeune capitaine français, le baron de Tott, capable de donner à ses troupes, par une meilleure instruction, plus de résistance. Mais le vizir de Mahmoud était aussi hésitant que Villeneuve était décidé. Comme ceux de ses pareils qui voulaient durer dans une fonction instable, il évitait les engagements, une guerre surtout qu’il eût peut-être payée de sa tête. Enfin, au même instant, les Russes le payaient pour ne pas la faire. C’était la seconde fois depuis vingt ans que les hésitations, la corruption des ministres ottomans laissaient libre carrière aux entreprises des czars sur la Baltique ou la Vistule (1733). L’intervention des Turcs était la suprême ressource de Stanislas, comme, en 1712, elle l’était déjà de son protecteur Charles XII. La main de la Russie qui, guidée par les Allemands, avait dépecé la Suède, distribua de l’or à Constantinople et s’appesantit sur la Pologne pour jamais. La France aurait voulu l’écarter : elle n’en avait pas les moyens.

Elle fit même alors une dernière faute qui précipita l’affaire et favorisa les démarches de la czarine. Celle-ci, pour s’établir en Pologne, avait dû compter avec l’Autriche : elle se l’était associée. Mais les deux alliées, au moment du règlement définitif, pouvaient ne pas s’entendre. Les Allemands, après avoir appelé les Russes en Pologne, n’auraient pas été sans doute plus disposés à les laisser à Varsovie qu’autrefois à Wismar. La France déclara la guerre à l’Autriche, l’occupa sur le Rhin et le Pô. Les Russes eurent désormais, en Orient, les mains libres.

Fleury n’avait pas souhaité cette guerre ; mais, autour de lui, toute la cour et Chauvelin saisissaient avec enthousiasme un prétexte d’attaquer la maison d’Autriche. Une attaque sur le Rhin n’était-elle pas justifiée au moment où la réunion de la Lorraine à la monarchie des Habsbourg se préparait par le mariage du duc François et de Marie-Thérèse ? Ne pouvait-on trouver là, plus près que sur la Vistule, un établissement pour le beau-père du roi ? Toutes ces raisons, l’influence de la reine et de la cour, et la perspective d’une guerre utile, avaient déterminé Fleury à risquer cette entreprise contre les Habsbourg. Pour diminuer les risques, Fleury la limita autant qu’il put, rassura les puissances maritimes par la promesse de ne pas attaquer les Flandres, chargea les Espagnols d’occuper l’Italie. De la sortie, l’Empereur, dépourvu d’alliés, subit tout le poids de la guerre et en fit tous les frais.

Ce fut une bonne fortune pour la France, mais un malheur pour la Pologne. Plus les Allemands étaient réduits à se défendre et occupés sur le Rhin, plus les Russes étaient libres de pousser sur la Vistule leurs entreprises. Les discordes de l’Europe occidentale leur donnaient l’Orient. Pierre le Grand le savait lorsqu’il appelait Louis XV à combattre l’Autriche, et Catherine II s’en souviendra lorsqu’elle engagera l’Allemagne contre la Révolution française. Ce qui frappe le plus dans ce développement de la question d’Orient, dans les progrès de l’empire russe, c’est, à travers les changements de décors et de personnes, le jeu régulier des mêmes actions, des mêmes idées : elles ont la simplicité, la permanence des grandes forces naturelles. Certes, il y avait loin de Pierre Ier à Anna Iwanowna et de celle-ci à Catherine, et ce fut pourtant sous son règne que s’acheva l’établissement des Russes en Pologne.

En présence et sous la pression de leurs armées Auguste III fut proclamé roi. Les Polonais eurent sans doute le courage de proclamer coupable de trahison et de lèse-patrie quiconque appellerait à l’avenir les armées étrangères. Proclamation stérile du droit contre la force ! La république fut obligée d’abandonner au favori de la czarine, Biren, la Courlande. Elle n’en avait jamais eu que le protectorat. Comment l’eût-elle gardé au moment où son roi la plaçait elle-même sous le protectorat de la Russie. Auguste III, magnifique comme ses pères, grand chasseur, grand buveur, prodigue et toujours ruiné, son ministre, le comte Brühl, uniquement occupé de défrayer et de partager ses plaisirs, n’avaient qu’une politique : point d’affaires et beaucoup de profits. Ils firent de la Pologne une province russe pour l’exploiter sans responsabilité.

Toutes les faveurs, à Varsovie, allèrent à ceux que désignaient les bonnes grâces de la czarine, starosties, pensions et dignités, cordons royaux qui devinrent le premier degré des honneurs russes et d’un crédit naissant à Saint-Pétersbourg. Les prêtres russes, sans difficulté, établirent un évêque grec en Lithuanie. Point de gouvernement, en effet, sur la Vistule, des diètes inutiles presque aussitôt levées que convoquées, pas de diplomatie. Les jeunes Polonais qui voulaient faire fortune prirent l’habitude de solliciter la protection des Russes, le chemin de Pétersbourg, comme on allait ailleurs, dans un même État, d’une province à la cour, source de toute faveur. Ce fut une fusion imposée d’abord, puis presque volontaire entre les vainqueurs et les vaincus, qui précédait et préparait, au lieu de la suivre, la conquête définitive. Cette conquête, c’était le deuxième épisode de la question d’Orient : les pays de la Vistule s’ouvraient aux Moscovites après les provinces baltiques.

Au même moment, et par une conséquence presque fatale, dans les pays balkaniques, un troisième épisode allait se produire. Si les Autrichiens avaient, en 1733, introduit les troupes de la czarine en Pologne, c’était avec l’espoir de les conduire à l’attaque de la Turquie. Leurs démêlés avec la France avaient retardé leurs espérances. La paix, qu’ils achetèrent chèrement en 1735 en Occident, leur permit alors de chercher en Orient des compensations. Les Russes, encouragés par leurs succès en Pologne, avaient hâte de les poursuivre sur le Danube. Ils pouvaient compter, comme au nord, sur la complicité des Allemands ; ils calculaient la faiblesse de l’empire turc, la misère de ses finances et de ses armées, l’insuffisance de ses généraux et de ses ministres. Enfin, ils se sentaient appelés par les chrétiens du Montenegro, de la Grèce et, par des émissaires, entretenaient leurs espérances. Ce serait une croisade, la grande croisade rêvée par Pierre le Grand, l’œuvre de délivrance réservée à la sainte Russie. Les Turcs avaient commis la faute de ne pas arrêter les croisés grecs en Pologne : la croisade allait se porter sur leurs frontières.

Pour des entreprises de ce genre un simple prétexte suffit. La czarine Anna et ses ministres en trouvèrent un dans l’attitude hostile qu’avait prise, en 1734, le khan des Tartares, vassal du sultan. Ils se plaignirent de ses incursions en Ukraine, puis dans le Caucase. Les plaintes étaient accompagnées de menaces, dont l’exécution fut immédiate. Au mois de mars 1736, une armée russe, sous les ordres de Munich, investit et prit Azoff, puis se dirigea sur la Bessarabie. « Voilà le moment, disait l’ambassadeur russe à Constantinople même, de détruire cette race sans loi. »

Ce fut l’avis, à Vienne aussi, des généraux et des ministres de l’Empereur. Tandis que les uns réparaient à la hâte l’armée autrichienne, les autres, pour leur donner du temps et tromper les Turcs, offraient la médiation de l’Autriche. Un congrès s’ouvrit à Niemirow, en Ukraine, tandis que Charles VI, le 9 janvier 1737, promettait à la czarine de prendre part à la campagne prochaine. En juin, son général Wallis entrait en Valachie, et Munich, pour lui donner la main, attaquait Oczakoff sur le Dnieper. Enfin, au mois de juillet, Oczakoff était aux Russes, et la grande armée autrichienne, partie de Belgrade, s’ouvrait, par Nitsch, les routes de la Bulgarie et de la Macédoine. Le démembrement de l’empire turc commençait ; les adversaires de la Porte lui proposèrent de le ratifier, comme un fait accompli. Aux congrès qui, pendant ces démarches agressives, n’avaient cessé de se tenir, ils apportèrent leurs conditions soi-disant pacifiques : le droit de navigation sur la mer Noire, le Kouban, la Crimée, la Bessarabie aux Russes ; aux Allemands, la plus grande partie de la Bosnie et de la Serbie, et la constitution entre les alliés, comme pour les empêcher de se heurter, d’un État moldo-valaque, tout ce qui, plus tard, s’accomplit.

La France seule rendit alors aux Turcs le service de retarder cet événement. Elle le leur avait prédit ; mais elle ne s’épuisa pas en reproches stériles. Son ambassadeur, Villeneuve, agit : il ranima le courage du sultan, lui montra les ressources de son empire et les difficultés de l’entreprise moscovite. Les ruses de l’Autriche trahissaient l’insuffisance de ses forces militaires après une guerre qui les avait épuisées. La Porte ne manquait pas de soldats, et ces soldats ne manquaient pas de courage. Il fallait seulement aux chefs plus de science militaire, à l’armée plus de discipline. Un autre Français, le pacha Bonneval, donna à la Turquie un plan de campagne et instruisit les milices venues du fond de l’Asie en hordes indistinctes. Il leur désigna, comme l’ennemi principal, l’Allemand qui, de Belgrade, entrait le plus aisément au cœur de l’Empire, tandis que le Russe avait devant lui des steppes parcourues par des nomades hostiles ou l’étendue redoutable de la mer. Par ces conseils et ces leçons, la Turquie fut, en effet, sauvée en 1738 : les Autrichiens se virent en une campagne refoulés sur le Danube, les Russes retenus en Ukraine par leurs bagages et la crainte des Tartares.

La France compléta ce succès par sa diplomatie, et l’acheva : la Porte s’était défendue les armes à la main. Elle la défendit à son tour, sans les prendre. De l’ennemi qu’elle lui avait désigné, elle résolut de lui faire un ami. L’Autriche avait porté le poids de la résistance : elle n’était pas en état de le porter plus longtemps. Fleury s’offrit à l’Empereur comme médiateur, et le décida à renoncer à ses conquêtes en 1738.

Depuis le début de cette guerre, il lui disait le danger d’appeler ainsi les Russes aux portes de l’Allemagne : avertissement prophétique qu’à Vienne on n’avait point entendu. Il était temps encore de laisser les Moscovites à leurs ambitions. Seuls, ils ne les réaliseraient pas. Et la France, d’ailleurs, ne se contentait pas de les isoler : elle les menaçait au nord d’une attaque des Suédois. En semant l’argent à la diète de Stockholm, son envoyé, Saint-Séverin, venait, en 1737, de remporter une victoire décisive sur le parti du duc de Holstein, trop tard pour sauver la Pologne, mais à temps pour inquiéter les Russes sur le Dnieper. Si les Allemands d’Autriche leur retiraient enfin leur concours, c’en était fait, pour le présent du moins, de leurs projets contre l’empire turc. Un nouvel effort des musulmans contre Belgrade et la prise prochaine de cette place déterminèrent l’Empereur à céder aux instances de la France : il rendait aux Turcs, le 1er septembre 1739, Belgrade, cette conquête de Passarowitz, et força les Russes, maîtres de la Moldavie et de toute la mer Noire, à se contenter de la neutralité d’Azoff.

Le résultat n’était pas moins grand pour la France que pour la Turquie, pour sa diplomatie d’abord ; la paix de Belgrade coïncidait avec le traité de Vienne (1738) : « Les Français, disait Frédéric II, doivent leurs plus beaux succès à leurs négociations. La véritable fortune de ce royaume, c’est la pénétration et la prévoyance de ses ministres. » C’était, en effet, une bonne fortune que les succès remportés alors par Fleury et Villeneuve en Orient. Notre commerce du Levant était lié à l’indépendance de l’empire turc, où il jouissait d’une situation privilégiée. Il eût été perdu, si les Russes et les Allemands avaient pu établir le leur, par l’expulsion des Ottomans, dans la mer Noire et l’Archipel. Il s’accrut par la paix de Belgrade, le renouvellement des capitulations, la reconnaissance du sultan.

Et puis ce fut une grande victoire morale pour la France que d’avoir su imposer à l’Europe une solution pacifique de la question d’Orient, très différente de celle que poursuivaient la Russie et l’Autriche. Elle avait mis en pleine lumière les ressources de l’empire turc, le moyen de les employer, fait accepter ses conseils à la Porte, ouvert largement au commerce et à la civilisation les routes de l’Orient, sans violence.

La politique égoïste des Allemands et des Russes, quarante ans de victoires et d’efforts auxquels s’associaient les noms du prince Eugène et de Pierre le Grand, étaient condamnés. L’empereur Charles VI perdait tout ce que lui avait donné la paix de Passarowitz : il revenait aux conquêtes de son père, au Danube. Les successeurs de Pierre le Grand n’obtenaient même pas ce qu’au début de son règne il avait acquis, Azoff. Leur œuvre de violence s’était accomplie en Pologne, par la complicité des Allemands. La désertion de l’Autriche, l’opposition de la France imprimaient à leurs ambitions, au sud, un temps d’arrêt, plus que cela, un mouvement de recul, qui pouvait en déterminer d’autres. Le 19 juillet 1740, sous la dictée de la France, la Turquie et la Suède signaient un pacte de défense mutuelle, et Fleury se sentait assez fort de ces alliances et de ces succès pour réclamer à l’héritière désignée d’Anna Iwanowna, Élisabeth Petrovna, l’abandon des conquêtes paternelles, la restitution des provinces baltiques à la Suède. Depuis la paix de Belgrade, rien ne lui semblait plus impossible.

Les Russes eux-mêmes rendirent alors un hommage éclatant à la politique française, qui leur infligeait cet échec : « Que les Turcs adressent leurs actions de grâce à Mahomet et à Villeneuve ! » s’était écrié Munich. Mais de renier tout leur passé, de reculer au nord volontairement, comme ils venaient d’y être forcés au sud, c’était une autre affaire ; c’eût été trop, vraiment. Ils n’y songèrent même pas : il semblait qu’une force instinctive, indépendante des hommes et des circonstances, religion et tradition à la fois, les poussât toujours en avant. Quand un torrent rencontre un obstacle, il ne s’arrête pas, il le tourne. Déjà, de 1711 à 1715, Pierre le Grand avait trouvé des obstacles dans l’alliance du sultan et de la France, dans la défiance de ses propres alliés, les Allemands. En cet état, il était venu solliciter l’amitié des Français, avec l’espoir d’enlever aux Turcs leur soutien, et de mettre l’Allemagne à la raison. C’était habilement tourner la difficulté. Le même moyen s’offrait à ses successeurs, en 1740, de maintenir et de poursuivre son œuvre. La paix de Belgrade ne fut pas plus tôt conclue qu’ils le saisirent.

Si pourtant la politique russe fut exposée à manquer de suite et de logique, ce fut en ces années 1740, 1741, où l’on vit le gouvernement bouleversé par deux grandes révolutions et beaucoup d’intrigues de palais. La mort d’Anna Iwanowna (1740) en fut le principe, le défaut d’une loi de succession, la véritable cause, comme toujours. Les partis qui se formèrent autour de l’héritage de la czarine n’avaient qu’un objet, s’en emparer. Il n’y avait point entre eux de distinction politique, mais des rivalités d’ambition. La plupart étaient composés d’Allemands et d’étrangers, qui se disputèrent le pouvoir, après y avoir été associés par Anna Iwanowna, comme les Russes, à la mort de Pierre le Grand et de sa femme. De même enfin qu’il y avait eu, en 1725, rivalité entre les grands seigneurs et les parvenus moscovites, cette fois la lutte s’engagea entre les Allemands fixés depuis longtemps en Russie et ceux qui étaient depuis venus les rejoindre à Saint-Pétersbourg. La curée recommençait.

Il n’y avait pas d’Allemands mieux établis en Russie, que les généraux Munich et Ostermann, anciens serviteurs de Pierre le Grand, l’un ingénieur, l’autre politique. Habiles, heureux, ils avaient laissé les Russes s’arracher le pouvoir, et, le moment venu, avec Anna Iwanowna, le leur avaient repris tout entier. Ils étaient ainsi devenus de très grands seigneurs par l’ancienneté de leurs services et l’éclat de leurs fonctions : Munich, feld-maréchal et chef de l’armée ; Ostermann, vice-chancelier, maître de la politique extérieure. A leurs yeux, le Courlandais Biren, que l’amour de la czarine leur associa, jeune, arrogant et fastueux, n’était qu’un parvenu. Ils le subirent, comme on avait subi autrefois Menzikoff, et pour les mêmes raisons. Ce gouvernement de dix années fut sa chose, prit son nom, la Bironovtchina. Le favori éclipsa et mécontenta les fonctionnaires allemands. Pourtant, à la fin du règne, un danger commun, l’arrivée de nouveaux étrangers, les rapprocha.

L’impératrice avait une nièce, sa seule héritière, Anna Léopoldovna, véritable Allemande née, en Mecklembourg, de la branche aînée des Romanoff, à laquelle elle appartenait elle-même et voulait réserver l’empire. Biren aurait bien voulu ménager cette succession à sa famille : il rêvait de marier cette princesse à son fils. Elle refusa ; la czarine ne la força pas. Ce fut un échec pour le favori, bientôt suivi d’autres. Anna épousa le duc de Brunswick-Bevern, et une nuée de nouveaux Allemands vint s’abattre à Saint-Pétersbourg, le Saxon Lynar, conseiller du duc, Julia Mengden, protégée de la duchesse. Autour de l’enfant qui venait de naître de ce mariage, Ivan de Brunswick, se groupèrent toutes ces espérances, et les inquiétudes s’éveillaient dans l’entourage de l’impératrice à son déclin.

En réalité, chacun de ces partis devait avoir son tour et son heure de pouvoir. Ils étaient trois : il y eut trois révolutions. D’abord, Biren se mit d’accord avec les vieux Allemands, et arracha à sa protectrice un testament qui lui donnait la régence au nom d’Ivan VI. Les Brunswick étaient écartés. Biren était véritablement czar, comme Menzikoff autrefois. Il signait des ukases, disposait du trésor ; il allait établir son fils auprès d’Élisabeth Petrovna, sa fille auprès du duc de Holstein, enfants ou petits-enfants de Pierre le Grand, pour condamner définitivement la branche aînée, et lui substituer sa famille, greffée sur la branche cadette. Mais la toute-puissance de Biren fut de courte durée (26 oct. 1740-1741).

Munich le subissait depuis dix ans : il n’avait plus de raison pour le ménager. Il fit alliance avec la maison de Brunswick, et, en un tour de main, assuré de l’armée, il renversa Biren, ses amis, et les exila tous en Sibérie. Anna Léopoldovna eut la régence, son mari fut proclamé généralissime, et Munich premier ministre. Il le fut, de fait et de droit, quelques mois, jusqu’au jour où les Brunswick se débarrassèrent encore de sa tutelle. La Russie, par cette dernière intrigue, appartenait plus que jamais aux étrangers, mais à quels étrangers, les derniers venus et les moins dignes, à une femme incapable, indolente, débraillée, à un prince avide qui donnait à la cour le spectacle de ses querelles conjugales.

Le moment était propice pour les familles russes de reprendre la place que leurs divisions leur avaient fait perdre. Elles n’y manquèrent pas. Les Allemands avaient profité de leurs fautes : elles profitèrent des leurs. Un peu d’encouragement pourtant, et de l’étranger toujours, fut encore nécessaire. La fille de Pierre le Grand, Élisabeth, active, passionnée, intelligente, donna le signal : ses familiers, son médecin français Lestocq, et le propre ambassadeur de Louis XV, La Chétardie, l’y poussaient. Le 11 janvier 1742, l’armée, qui avait procuré le pouvoir aux Allemands, le leur reprenait. Les Brunswick furent envoyés en prison. Une commission, où figuraient les Dolgorouki, jugea leurs anciens vainqueurs, et condamna Ostermann et Munich à la roue. La nouvelle czarine commua leur peine. La révolution était complète : partout le peuple, le clergé persécutaient les Allemands. Il n’y en eut plus à la cour : le pouvoir fut aux Bestoujeff, à Voronzoff, aux Schouvaloff, à Razoumovski, aux Apraxin, tous Russes, et quelques-uns très grands seigneurs.

Mais tout en cessant d’être allemande, la Russie officielle, c’est-à-dire la cour et l’état-major de l’armée, entendait rester européenne et même le devenir davantage. Elle ne songea pas à rentrer dans l’isolement d’où Pierre le Grand l’avait tirée. Elle continua, après comme avant cette révolution, à s’initier aux mœurs, aux arts, à la politique de l’Occident. Si bien qu’en ces ceux années, avec des changements successifs et complets de personnel, l’esprit de la Russie ne fut pas modifié. Son avenir, désormais, ne dépendait ni de la volonté, ni du caractère des hommes qui la gouvernaient.

On le vit bien dans ses alliances au dehors. Après la paix de Belgrade, Munich rechercha l’amitié de la France, par les mêmes moyens qu’avait employés Pierre le Grand, en excitant sa haine contre l’Autriche : « Contre l’Empereur, disait-il, notre alliance vaut mieux que celle de la Suède. » Anna Iwanowna envoya un ambassadeur à Louis XV (1739). Après sa mort, qui coïncida avec celle de l’empereur Charles VI, Munich renouvela ces offres, puis, en 1742, Élisabeth. De tous les gouvernements que subit la Russie en ces deux années, il n’y en eut guère qu’un, le moins solide, qui négligeât l’alliance française. Tous les autres la recherchèrent également pour l’opposer, comme Pierre le Grand, à l’Allemagne, et l’enlever aux Turcs. Tous, d’ailleurs, y échouèrent comme lui et pour les mêmes raisons.

Les offres de la Russie paraissaient peu sérieuses aux hommes d’État français. Il ne leur semblait pas qu’elles valussent le sacrifice de nos vieilles alliances avec la Suède et la Turquie, même avec la Pologne. Sans doute, ils connaissaient le faible, l’insuffisance de ces alliances. Mais au moins, on savait ce que l’on avait, et savait-on ce qu’on trouverait auprès des Russes, barbares à demi, et déterminés par les caprices des souverains, de leur cour et de l’armée. Les secousses perpétuelles de leur vie intérieure disposaient mal les politiques d’une vieille monarchie comme la France à comprendre la puissance, les ressources et la suite de leur politique extérieure. Nul doute, s’ils les eussent devinées, qu’ils ne se fussent empressés de les employer contre les Habsbourg. Mais, ne considérant les ambitions de la Russie que comme un danger passager dont il fallait préserver leurs anciens alliés d’Orient, ils les combattirent au lieu de s’y associer.

Ainsi, au moment où Munich leur proposait, en 1740, une entente franco-russe, ils préparaient avec Élisabeth à Stockholm une révolution, pour rendre à la Suède ses provinces baltiques. Sur ces bases, l’entente était impossible. Puis, quand Élisabeth prit le pouvoir, elle se trouva en présence d’une ligue que la France avait formée pour lui reprendre les conquêtes de son père. Les Suédois, sur les conseils de notre ministre Amelot, lui avaient déclaré la guerre sur les frontières de Finlande (1741-1742) ; la diplomatie française procurait à la Suède l’alliance du Danemark (1742).

C’était l’effet des illusions de nos hommes d’État : en guerre avec les Habsbourg, la France armait contre la Russie tout l’Orient, persuadée que la Pologne, la Turquie et la Suède, promptement débarrassées de cette voisine gênante, lui donneraient bientôt la main contre l’Autriche. « La dernière révolution marquait le terme de la grandeur moscovite ; la Russie, livrée à elle-même, ne pouvait manquer de retomber dans le premier néant. » L’illusion était forte : elle dictait pourtant les démarches de notre diplomatie. Ces phrases faisaient partie d’une dépêche que le ministère de Louis XV envoyait à un de ses agents. La dépêche tomba sous les yeux de la czarine Élisabeth et l’éclaira sur nos intentions. L’opinion que la France avait d’elle-même et de son État était injuste et injurieuse : l’Autriche avait besoin de la czarine et lui parlait autrement. Elle parlait d’or surtout à ses conseillers. La Russie se détourna de la France, sans se donner d’ailleurs à l’Autriche qui la sollicitait.

Après tout, qu’avait-elle besoin de prendre parti ? Le conflit des Bourbons et des Habsbourg avait éclaté tout à fait en 1742 : il lui laissait les mains libres en Pologne, en Turquie. Elle se les garda telles, le plus qu’elle put. La rivalité des deux principaux ministres, Bestoujeff, tout autrichien, et Voronzof, tout français, formait un jeu de bascule qui lui permettait la neutralité. Et il semblait qu’Élisabeth en eût conscience : elle gardait Bestoujeff, qu’elle n’aimait pas. A la fin de la guerre de Succession d’Autriche seulement, les armées russes s’ébranlèrent. Elles traversèrent l’Allemagne, au service de Marie-Thérèse, et l’on ne put savoir si, dans ce prétendu service, elles n’avaient pas trouvé l’occasion d’occuper surtout la Pologne.

Le fait est que jamais la Pologne ne fut plus à leur discrétion. Bestoujeff la gouverna comme un vice-roi, vendant les dignités, usant des ministres saxons comme de véritables commis. Sa vénalité trouvait à Varsovie des profits et des exemples. Elle gagnait à la Russie les Polonais de toutes les manières. L’œuvre d’assimilation s’accomplissait sans que l’Europe, occupée ailleurs, fût en état de la combattre.

La Turquie souffrait du même abandon. Elle s’abandonnait elle-même, malgré la paix de Belgrade, les avertissements et le répit que cette paix lui avait laissés. Elle accorda aux Russes un traité de neutralité perpétuelle (1748), garantie illusoire d’une sécurité qu’elle aurait dû chercher dans une attitude plus résolue. A la faveur de cette concession, certains de l’impunité désormais, ses ennemis lui firent une guerre sourde, et par des approches souterraines : un jour c’était la nouvelle Serbie qu’ils organisaient à sa porte, auprès du Bug, poste d’attaque contre sa frontière. Ou bien, c’étaient les Circassiens qu’ils armaient contre les Tatars, son avant-garde. Tandis qu’ils investissaient la place, ils s’y créaient des intelligences. Les Turcs livraient les provinces moldaves à la cupidité des Fanariotes, Mavrocordato, Ghika : la Russie trouvait dans les victimes de ces tyrans des alliés précieux et se servait à la fois de ces tyrans eux-mêmes, en les corrompant. Ainsi elle s’avançait, à l’aide des guerres qui divisaient l’Europe, à l’ouest, et du repos morbide où s’endormait l’Orient, à la conquête de la Vistule et du Danube. Au même moment, ses troupes, revenues du Rhin, occupaient la Finlande.

Il n’y avait qu’une ombre à ce tableau séduisant pour l’ambition des Russes. La guerre de Succession d’Autriche avait développé la monarchie prussienne. Pour elle seulement, ce n’avait pas été une guerre inutile. Il semblait même qu’on ne se fût battu que pour le roi de Prusse. Et ce roi, qui avait le coup d’œil du génie, était capable d’embrasser les événements qui s’accomplissaient en Allemagne pour en tirer parti, et ceux qui se préparaient en Orient pour en limiter le dommage. Il redoutait, sur sa frontière de l’est, l’invasion des Barbares et de leurs « hordes indisciplinées ». Et, pour en être maître, il avait marié la fille du prince d’Anhalt, Sophie-Catherine, au prince héritier de Russie, au petit-fils de Pierre le Grand, Pierre. Jamais les Russes n’avaient eu un voisin, ni si fort, ni si clairvoyant, aussi gênant : « Il est plus dangereux que la France, disait Bestoujeff, à cause du voisinage et de l’accroissement de ses forces. »

La politique française était sans doute aussi un embarras pour les projets de la Russie. Deux fois elle les avait traversés, et deux fois elle avait refusé de sacrifier à l’alliance des czars ses amis de Pologne ou de Constantinople. Mais trois fois aussi, en ce siècle, dans les trois guerres de Succession, la rivalité des Bourbons et des Habsbourg, détournant leurs regards de l’Orient, l’avait livré à Pierre le Grand ou à ses successeurs. A la fin de la dernière guerre, il est vrai, le roi de France, Louis XV, personnellement, avait jeté les yeux sur la Pologne et la Turquie, tandis que ses armées bataillaient en Flandre, comme pour suppléer, par le Secret du roi, à l’impuissance de sa diplomatie. Il avait accueilli les projets et les rancunes du prince de Conti, qui, par dépit de n’avoir pu s’asseoir sur le trône de Russie auprès d’Élisabeth, recherchait le trône de Varsovie. Toute cette diplomatie secrète à Constantinople, à Stockholm, à Varsovie, était dirigée contre les Russes, de 1750 à 1754.

Heureusement pour eux, ces intrigues de cabinet n’avaient ni la solidité, ni la fixité d’une véritable entreprise diplomatique. L’hostilité de Louis XV n’avait pas le caractère sérieux des projets de Frédéric II : pour le roi de Prusse c’était raison d’État, passe-temps de désœuvré pour le roi de France. Enfin, à la cour de Versailles, à côté du secret du cabinet, il y avait les intrigues de boudoir et d’alcôve, et, près du grand vizir de poche, la favorite déclarée, Mme de Pompadour. Le prince de Conti avait refusé de l’associer à son plan : elle en forma un autre, où la Pologne prenait une grande place et la France une tout autre attitude. Ce plan devait réaliser un rêve de d’Argenson, sauver la Pologne en la donnant pour jamais aux Saxons qui l’avaient perdue. Le mariage du Dauphin avec une princesse de Saxe (1746), l’affection du roi pour sa belle-fille, préparaient la voie à cette politique. L’agent du prince de Conti en Pologne, M. de Broglie, passait brusquement du secret qu’il avait servi à l’intrigue de la favorite, la scellait par un pacte d’alliance avec la maison de Saxe. Les Polonais, qu’il avait excités contre Auguste III, étaient déconcertés : les Français se chargeaient eux-mêmes de détruire l’œuvre qu’ils avaient édifiée en Orient. De tels ennemis, pour les Russes, n’étaient pas dangereux. Seul Frédéric II, dans une attitude douteuse, avec une armée de 200 000 hommes pour appuyer le parti qu’il prendrait, brusquement sans doute, comme en 1740, devait les faire réfléchir.

Le résultat de leurs réflexions fut qu’il fallait l’abattre à tout prix. L’occasion, en 1756, se présenta à souhait. La grandeur de la Prusse inquiétait aussi la Saxe cernée par les conquêtes de Frédéric II, l’Autriche dépouillée par lui. La France seule s’en réjouissait, mais elle ne disposait pas d’elle-même. Le secret de la Pompadour et de la Dauphine l’entraînait à son insu à la suite de la Saxe : de cette intrigue, les ministres de Dresde et de Vienne formèrent, en 1756, une redoutable coalition contre Frédéric II. Les Russes y entrèrent et souscrivirent avec joie aux deux traités de Versailles. Ils y avaient un double avantage, l’espoir de mettre Frédéric II à la raison, le moyen de s’attacher la France et d’occuper, presque avec son aveu, l’Orient. Jamais ils n’avaient eu si belle partie : toute l’Europe était en feu ; l’Angleterre et la France se disputaient l’Inde et l’Amérique ; les princes d’Allemagne, les Habsbourg et les Bourbons, engageaient, pour la domination de l’Europe et de l’Allemagne, une lutte sans merci. Toutes les alliances étaient bouleversées, tous les appétits en branle. La guerre de Sept ans commençait. Les Russes pouvaient se donner carrière.

De toutes les voies qui s’ouvraient à leur ambition, ils choisirent d’abord celle qui devait les mener le plus vite à leur but. Ils s’établirent en Pologne à leur aise, tandis que Frédéric II courait au-devant de ses ennemis d’un tout autre côté. Ils y occupèrent d’abord les districts limitrophes, puis livrèrent le pays aux Cosaques, et enfin organisèrent la conquête méthodiquement avec garnisons et magasins. Car ce fut, en 1757, une vraie conquête de la Pologne. Les Russes s’y attardèrent et ne parurent sur les frontières de Prusse qu’au milieu de l’année. Ils ne trouvèrent devant eux qu’un petit corps d’armée qu’ils battirent à Grossjægerndorff. Le sort de la monarchie prussienne était entre leurs mains. Pour l’étouffer, ils n’avaient qu’à fermer le cercle de fer dont ils tenaient le morceau le plus solide. Ni avant ni après leur victoire, ils ne se hâtèrent de le faire. Leur général, Apraxin, les ramena dans ces provinces de Pologne qu’ils avaient quittées à regret. Et Frédéric II eut le temps de vaincre à Rosbach et à Lissa.

Qui lui avait donné ce répit précieux ? Était-ce Bestoujeff, gagné par l’or de l’Angleterre, ou le czaréwitz Pierre, admirateur fanatique du roi de Prusse, ou sa femme Catherine, qui lui devait son mariage ? Tous en rejetèrent la responsabilité sur Apraxin. La czarine Élisabeth le disgracia au retour. En réalité, il avait été plus maladroit qu’indocile. La campagne dont on l’avait chargé avait pour principal objet la ruine de la Pologne : aux yeux des Russes, la ruine de Frédéric II ne venait qu’au second plan, quoique nécessaire et utile à son heure. Peut-être espéraient-ils d’abord qu’elle s’achèverait, presque sans eux, par la double attaque de l’Autriche et de la France. Apraxin put croire, après Jægerndorff, ses ordres accomplis, et le moment venu d’asseoir sa conquête en Pologne.

Les victoires de Rosbach et de Lissa démentirent ces calculs. Elles surprirent les Russes comme toute l’Europe. Seul, ou presque seul, Frédéric II était donc capable, lui qu’on avait cru ruiné, de détruire à la fois les armées de la France, de l’Autriche et de l’Empire. S’il paraissait redoutable en 1748, combien ne l’était-il pas alors davantage ? Et quelle force il aurait, au lendemain d’une paix conquise par de telles victoires, pour combattre, s’il le voulait, les ambitions de la Russie ! La cour de Saint-Pétersbourg vit aussitôt toutes ces conséquences, et, cette fois, engagea une lutte sans merci contre la Prusse : Bestoujeff fut disgracié, la politique de neutralité qu’il représentait depuis dix ans, abandonnée. La conquête de la Prusse commença sans trêve.

Les entreprises militaires de la Russie ressemblaient à sa diplomatie. On eût dit que les hommes n’y avaient point part. Ni science ni calcul chez les généraux de la czarine ; des rivalités entre eux comme entre les courtisans au palais, et pourtant une poussée lente, irrésistible des masses moscovites qui se succédaient du fond de l’Orient indéfiniment. Devant cette invasion mal dirigée, mais inépuisable, le génie de Frédéric II et les ressources de l’État prussien se trouvèrent en défaut.

En 1758, le général Fermor, appuyé par les Autrichiens, fut battu à Zorndorff. En 1759, cependant, Soltikoff revint sur l’Oder avec des forces supérieures, prit Francfort par la victoire de Zullichau et s’y établit par celle de Kunnersdorff, qui fut pour Frédéric II un désastre. En 1760, Berlin était aux mains des Russes, et, l’année suivante, ce qui restait de la Prusse, la Poméranie, leur appartint. La czarine Élisabeth était maîtresse, après trois ans de guerre, des grandes plaines de la Pologne et de l’Allemagne du Nord, plus complètement que ne l’avait jamais été son père. La porte de l’Europe centrale était toute grande ouverte aux ambitions de son peuple : le génie de Frédéric II n’avait pu conjurer cette fatalité. La complicité des Autrichiens et de la France, animés à sa perte, l’avaient hâtée. Tout concourait à ce dénouement, les fautes des Allemands, leur impuissance à maîtriser un incendie qu’ils avaient allumé et qui consumait la Prusse, après les domaines polonais des princes saxons, la puissance redoutable du foyer enfin où il s’alimentait, comme un feu sacré, toujours ardent, malgré les défaillances des souverains ou des courtisans qui s’en disputaient la garde.

Ce fut pourtant au moment où il se propageait sans rencontrer d’obstacles que son expansion se trouva tout à coup limitée par l’insuffisance du prince appelé par la mort d’Élisabeth au trône de Russie. Alors que la Prusse succombait sous les coups de la Russie, la Russie tomba sous le joug de Pierre III (5 janvier 1762), « un enfant ou un malade », ivrogne et brutal, qui l’asservit à Frédéric II, son idole. Le nouveau czar rendit à la Prusse toutes ses provinces et continua la guerre pour lui permettre de conserver la Silésie, que les Autrichiens lui disputaient. Et la paix fut telle qu’en 1763, Frédéric II, un instant désespéré, garda toutes ses conquêtes, et les Russes, absolument vainqueurs, rendirent toutes les leurs. Jamais, depuis Pierre le Grand, ils n’avaient reculé volontairement. Ils venaient certes de donner à l’Europe la mesure de leur puissance, dans cette lutte où ils avaient tenu son sort en suspens. Mais, pour la première fois aussi, le caprice d’un de leurs despotes leur en fit perdre le fruit et interrompit le cours de leurs progrès à l’heure où une victoire décisive allait les consacrer.

Pour juger à quel point Pierre III manquait à la tradition de son grand ancêtre, il suffit d’ailleurs de connaître les erreurs de sa politique intérieure. Ce jeune maniaque se plut à détruire les fondements principaux de l’œuvre de Pierre le Grand, à relâcher les liens qu’il avait formés étroitement entre l’État, la noblesse et la religion orthodoxe. En février 1762, il affranchit l’aristocratie russe de cette obligation du service public qui de force l’avait associée à la grandeur de la Russie moderne. Puis il ouvrit la porte aux raskolniks, à ces sectes religieuses qui émancipaient par le mysticisme le peuple russe de la tutelle de l’Église et du czar, et l’animaient aussi contre la civilisation occidentale. Ces mesures, qui semblaient inspirées par un esprit de tolérance, caprices pourtant plus qu’œuvres de réflexion, ébranlaient l’édifice de la puissance russe avant qu’il ne fût assis. On le vit bien plus tard, à la révolte de Pougatschef : elle se fit par les raskolniks, au nom de Pierre III. Et, d’ailleurs, tandis qu’il tolérait les idées et les coutumes proscrites au début du siècle, le czar proscrivait avec une violence barbare la civilisation française, largement introduite en Russie par la czarine Élisabeth et par ses ministres.

Les historiens allemands ne sont pas encore aujourd’hui résignés au mouvement qui entraîna, à partir de 1742, la cour de Russie vers les idées et les mœurs de la France. Leur jugement sur le règne d’Élisabeth s’en ressent : ils raillent la création de l’université de Moscou, qui fut pourtant à la Russie naissante ce qu’ont été les universités à la Prusse renaissante. Elle était l’œuvre d’un ami de la France, Schouvaloff, qui, au même moment, fondait une académie des beaux-arts et la peuplait d’artistes français. Le goût de la czarine pour le théâtre, la littérature de la France, a paru à ces critiques partiaux délassement de femme oisive, comme ses débauches et son luxe. A leurs yeux, la Russie n’aurait pas eu de pire souverain.

Sans condamner à leur manière Pierre III, sur ce qu’il a cherché ses modèles en Allemagne, il faut pourtant regretter, pour la Russie, qu’il ait en tout pris le contre-pied du règne précédent. Au contact de la littérature française, et par des imitations d’abord, la langue et la pensée russe se formaient. Tatischef écrivait la première histoire de la monarchie. Lomonossoff dégageait la langue russe du slavon d’Église. Trediakovski traduisait des ouvrages français, Volkof et Soumarokof des pièces de théâtre, cherchant en France des inspirations et des modèles qu’ils n’eussent pas trouvés dans la littérature allemande, calquée, comme leurs premiers essais, sur les œuvres françaises.

Interrompre ce courant, c’était retarder l’essor de la civilisation russe, c’était lui retirer les titres et les droits qu’elle se créait à l’estime et à l’attention de l’Europe. Tandis que Frédéric II attirait à sa cour les écrivains français pour recevoir d’eux le brevet d’intelligence et de culture qu’ils décernaient alors souverainement aux princes et aux peuples, Pierre III, imitateur maladroit du roi de Prusse, les chassait de la Russie dont ils commençaient à signaler, à encourager les progrès. Et quels exemples lui proposait-il en échange ? Des habitudes d’ivrognerie, des tabagies et des mœurs de caserne, les mauvais côtés de l’Allemagne et de la Prusse, un retour vers la brutalité et la barbarie. Il abaissait un peuple qui s’élevait, comme au dehors il le faisait reculer, quand il aurait pu s’étendre. De toutes les manières, il le ramenait en arrière.

Si son entreprise eût réussi, les progrès que la monarchie de Pierre le Grand avait faits depuis un siècle auraient subi non seulement un temps d’arrêt, mais un échec définitif. L’heure était décisive : les voisines de la Russie, ses victimes jusque-là, profitaient de ce répit pour reprendre conscience de leurs destinées et de leurs devoirs.

Les Polonais avaient enfin senti la nécessité de réformer leur gouvernement pour sauver leur pays. Les princes Czartoriski, dont la sœur avait épousé Stanislas-Auguste Poniatowski, l’amant déclaré de Catherine d’Anhalt, gouverneurs des provinces polonaises de l’Est, cherchaient des remèdes au mal dont souffrait la Pologne dans l’excès même de ce mal. Ce qui perdait la Pologne depuis un siècle, c’était l’anarchie légale et l’intervention étrangère. Faire intervenir une dernière fois l’étranger, les Russes, prendre avec eux le pouvoir, un pouvoir assez fort pour donner à l’État de véritables lois, et, dès qu’il les aurait reçus, le débarrasser pour jamais de la tutelle de ses voisins, tel était le plan de ces patriotes, ambitieux, mais pratiques. La clairvoyance de Pierre III était trop faible pour qu’il ne fût pas leur dupe.

La Turquie s’éveillait aussi du long sommeil que lui avait procuré la paix de Belgrade. Un souverain résolu et actif, Mustapha III, un grand vizir, Rhagyb, aussi éclairé qu’habile, se préparaient, depuis 1757, à réorganiser l’empire ottoman pour l’opposer victorieusement à la puissance russe. Le sultan portait une main hardie sur toutes les dépenses et les dilapidations de sa cour. Le vizir faisait de la Turquie un État moderne, créait des bibliothèques et des lazarets, creusait un canal au travers de l’Asie Mineure, et, d’un peuple éclairé et plus riche, songeait à former une nation plus forte, organisée militairement par le baron de Tott. C’était ce que la Turquie aurait dû essayer vingt ans plus tôt : mais elle pouvait encore, si la Russie s’arrêtait tout à coup en chemin, regagner le temps perdu.

La Suède aussi, au bord de l’abîme où l’entraînaient la rivalité et l’égale cupidité des deux factions aristocratiques de ses diètes, semblait tout d’un coup se ressaisir. Son roi, le duc de Holstein, prince faible et besogneux, eût été incapable de la guider ; mais la reine, Louise-Ulrique, sœur de Frédéric II, par ambition et par tradition de famille, était lasse de n’avoir de la royauté que le titre. La restauration du pouvoir royal semblait pour le royaume du Nord la seule chance de salut. Comme les Czartorisky, en Pologne, la reine la poursuivit sourdement, avec l’aide des Russes, du parti des Bonnets. Puis elle prépara son fils, Gustave III, un vrai Suédois, non un Allemand comme ses prédécesseurs, à cette tâche. Et la France, qui avait eu le tort d’encourager l’aristocratie rebelle, se ralliait brusquement en 1763 aux vues de la reine : Choiseul disposait son fils à reprendre tout entier l’héritage des Wasa, partagé, gaspillé depuis un demi-siècle entre les nobles et les souverains étrangers. Par le concours de la France, cette monarchie déchue pouvait encore se relever, tandis que Pierre III, par une haine maladroite des Français, compromettait celle de Pierre le Grand et d’Élisabeth.

C’est alors que la Russie, trahie par son souverain, assez civilisée, assez puissante pour comprendre le mal qu’il lui faisait, se délivra de lui par une de ces révolutions sanglantes dont elle était coutumière. L’armée, comme toujours, les régiments Preobrajenski donnèrent le signal au mois de juin 1762. Pierre III fut arrêté à Cronstadt par des officiers dévoués à sa femme Catherine d’Anhalt, puis assassiné par eux. Son règne n’avait pas duré six mois : simple épisode et temps d’arrêt insignifiant en somme dans l’histoire du développement de la puissance russe. Le règne de Catherine II, l’âme à la fois et l’instrument de cette révolution, la confidente, sinon la complice de ce drame, allait pendant plus de trente ans achever sans interruption la grandeur de la Russie.

La souveraine, qui se réservait la gloire de couronner l’œuvre de Pierre le Grand au moment où les hommes de sa famille l’abandonnaient, n’était pas même Russe. Contraste singulier : une femme, et une Allemande, plus fidèle que son mari, l’héritier des czars, aux intérêts, aux destinées de la Russie, allait fonder définitivement l’empire rêvé et préparé par le plus illustre des Romanoff. Si loin qu’il y eût eu, en apparence, de Catherine d’Anhalt à Pierre le Grand, il y avait entre eux plus d’un lien qui explique leur collaboration à travers les différences de race et de temps.

Le plus fort de ces liens, c’était la Russie elle-même, bien entendu ce qu’on pouvait alors appeler la Russie, tous les nobles, les fonctionnaires, la cour et l’armée, chez qui se conserva toujours et se développa, en ce demi-siècle, l’esprit de réforme et d’ambition. On vit, autour de l’étrangère, se réunir tous les hommes qui, sous les règnes précédents, avaient collaboré au rapprochement de la Russie et de l’Europe par les armes, la politique, les mœurs ou les lettres.

Après une courte résistance, le vieux Munich accepta la grâce et les faveurs de l’impératrice. Les ministres d’Élisabeth, Woronzoff, dont la nièce, princesse Daschkoff, avait pris part au complot de 1762, Bestoujeff, son rival, reprirent leur influence et leurs charges. Cyrille Razoumovski, très populaire dans l’armée, Schouvaloff, le grand maître de la culture française, applaudirent au succès de Catherine II, et jusqu’aux métropolitains de l’Église orthodoxe, flattés de son respect pour le culte officiel. Tous lui sacrifièrent aisément la race de leurs maîtres, Pierre III assassiné, et plus tard, le dernier survivant, Ivan VI, exécuté par ses gardiens dans sa prison de Schlüsselbourg. Il semblait que cette race fût condamnée avec le passé, et que la Russie, résolue à suivre l’avenir que lui avait ouvert Pierre le Grand, sentît le besoin d’un autre chef.

Il y avait aussi, entre le grand czar et la femme que les Russes lui donnèrent pour successeur, un autre lien, celui du génie. Les hommes supérieurs échappent à leur race, en politique et autrement. Volontairement, Pierre, pour transformer son peuple, s’était mis au-dessus, et parfois loin de lui, par ces voyages où il s’efforça de pénétrer et de s’assimiler la civilisation européenne. Pour achever la transformation de ce peuple, Catherine oublia aussi ses origines, et au-dessus, loin de l’Europe, se fit véritablement Russe.

A quinze ans déjà, son ambition avait pressenti le grand rôle que lui réservait la décadence des Romanoff, et la nécessité, pour leur succéder, de se plier aux coutumes de leur race. En 1744, on la vit abjurer le luthéranisme, malgré les prières de son père, et, depuis, pratiquer le culte orthodoxe avec rigueur. Quand elle arriva à Saint-Pétersbourg, elle se sentit prise d’admiration pour les traces qu’elle rencontrait à chaque pas de l’œuvre du fondateur : elle comprit du premier coup sa tâche. Son intelligence, ouverte à toutes les impressions, à toutes les lectures, acheva de se former dans l’isolement où la laissaient les débauches de son mari, sous le règne d’Élisabeth. La pratique des écrivains français lui donna, comme à Frédéric II, les idées générales nécessaires à son éducation. Et de la petite cour d’Anhalt où elle était née, guidée par son ambition, mûrie en chemin par ce qu’elle voyait et lisait, accueillie par les Russes comme une des leurs, elle se rencontra sans peine avec l’homme de génie qui, par les mêmes moyens, s’était introduit dans la société européenne.

Le pont que Pierre le Grand avait jeté entre la Russie et l’Europe n’était qu’un édifice provisoire. Catherine II résolut d’en faire une œuvre définitive. Le succès était subordonné à deux conditions préalables, une paix qui la laissât tout entière à ses travaux, une autorité qui lui permît aussi de les mener rapidement.

La guerre de Sept ans n’était pas achevée : Pierre III venait d’y engager la Russie plus que jamais au service de la Prusse, et sans profit. Catherine II l’en dégagea le plus vite possible : la retraite de ses troupes détermina la paix de 1763. Son mari, à l’intérieur, avait aussi compromis par des réformes hâtives et maladroites l’autorité souveraine. On commençait à parler à Saint-Pétersbourg et en Europe d’une république de seigneurs russes, analogue à l’anarchie suédoise et polonaise. Par des actes et des lois, Catherine II enraya ce mouvement. Dès le premier jour, habilement elle prépara les courtisans à l’obéissance par les faveurs qu’elle leur distribua à tous.

Dans la suite, sans doute, elle fit entre eux des choix que dictaient ses passions. Elle combla ses amants d’honneurs et de richesses : mais, si elle donnait sa personne, elle garda intact, et pour l’agrandir chaque jour, son pouvoir. Elle le centralisa auprès d’elle par des mesures qui le rendaient plus efficace. Le sénat, assemblée de fonctionnaires que Pierre le Grand avait substituée au conseil des boiars, avait pris à la longue des habitudes d’indépendance : Catherine lui rappela ses origines et ses devoirs, et peu à peu, à son tour, lui substitua un conseil de ministres plus restreint encore, auquel sa volonté fit pour jamais la loi. « Le pouvoir du czar est la seule source du pouvoir de l’État. L’étendue de l’Empire exclut toute autre forme de gouvernement. »

Libre alors, au dehors comme au dedans, de réaliser ses projets, elle se mit au travail dès 1762. La tâche qu’elle se proposait était immense. Il s’agissait de réformer un monde dont Pierre le Grand n’avait éclairé que les sommets. Il fallait maintenant l’explorer tout entier, se procurer des lumières sur ses parties les plus profondes et les plus éloignées, pour y faire pénétrer la lumière d’une civilisation nouvelle.

Le travail n’effrayait pas Catherine II : elle était capable de s’y soumettre quinze heures par jour et de lui sacrifier ses plaisirs. Elle vit, au premier coup d’œil, l’étendue de la besogne et n’hésita pas. Elle l’indiqua même à son peuple, à l’Europe, dans un grand manifeste : Instruction pour la Commission de réformes. Sous la phraséologie du temps, à laquelle les formules de l’orthodoxie grecque étaient étrangement associées, on y retrouve le vrai programme de Catherine II au début de son règne, l’idée d’une vaste enquête qui la renseignât sur les besoins et les ressources de la Russie, et le projet de les satisfaire, de les mettre en valeur au moyen des progrès réalisés par l’Europe, dans l’administration, la police, l’industrie, le commerce. Plus simplement, elle disait à Voltaire qui la comparait à une abeille : « Oui, je m’occupe de recueillir le miel et de l’élaborer dans la grande ruche que je gouverne. »

Mais, au moment où elle se consacrait à ce labeur pacifique pour agrandir l’héritage de Pierre le Grand, cet héritage même allait lui imposer d’autres devoirs, la guerre contre la Pologne et contre la Suède, et la conquête sainte, la croisade contre les Turcs.

De la manière dont Pierre Ier avait engagé la question d’Orient, elle ne pouvait se résoudre que par la violence, la ruine des ennemis de la Russie ou de la Russie elle-même. Elle avait continué à se résoudre de même, sous ses successeurs. Et déjà alors, comme aujourd’hui, le moindre ébranlement dans le système fragile des pays d’Orient avait son contre-coup dans toute l’Europe. Les ambitions de la Russie, les inquiétudes et les appétits des Allemands, les sympathies et les craintes de la France, s’éveillaient : au premier signal, chacun était sur pied, et la plupart en armes.

En 1763, la Pologne fut, comme au temps d’Anna Iwanowna et comme la Suède à l’époque de Pierre le Grand, le siège et la victime de la crise ; ce ne fut pas la faute de Catherine II si cette troisième phase de la question d’Orient n’aboutit pas à une victoire exclusive de la nation russe. Elle y apporta toute l’attention, l’ambition et la clairvoyance nécessaires.

Le 5 octobre 1763, le roi de Pologne, Auguste III, mourait à Dresde, loin de son royaume abandonné aux Russes. Cette mort, qui rendait aux Polonais le droit d’élection, ne pouvait plus, après trente ans de protectorat étranger, leur rendre la liberté. Quelques-uns d’entre eux en nourrissaient pourtant l’espérance : Mokranowski, le grand général Branicki, poussé par lui au trône, tous deux amis de la France et comptant sur elle, mais sans autre moyen de sauver leur pays que d’y organiser la guerre civile. En face d’eux, en effet, le parti des Czartoriski travaillait, depuis quinze ans, à jeter la république entre les bras des Russes, avec l’espoir de l’arracher ensuite à l’anarchie qui la ruinait. Leur neveu, Poniatowski, attendait avec impatience, dans la faveur de Catherine II, le trône de Pologne que sa famille et sa naissance lui réservaient.

Entre ces deux factions, la mort d’Auguste III devait être et fut le signal de la guerre. L’occasion était bonne pour la Russie de réduire les Polonais à une servitude plus étroite encore. Son intérêt était de leur imposer un roi qui, lui devant tout, et très combattu, serait à sa merci. L’affection de la czarine pour son ancien amant servait les desseins de ses ministres. Elle les masquait heureusement : ce cadeau royal d’une couronne à Poniatowski déguisait la réalité, atténuait la brutalité de la conquête qui se préparait en Pologne.

Il fallait en effet étendre l’empire russe jusqu’à la Vistule, sans éveiller l’attention de l’Europe. Pierre III avait commis la faute de ne pas le faire, au moment où les puissances européennes étaient trop occupées de leurs affaires pour songer à celles de la Russie. Catherine II allait être obligée de réparer d’abord cette erreur.

Le moins facile à tromper de tous les souverains du temps, c’était le roi de Prusse. La czarine le connaissait bien : c’était lui qui l’avait mariée. Et, de son côté, Frédéric avait assez appris à connaître, dans la guerre de Sept ans, la force redoutable de la Russie pour ne pas la laisser s’étendre jusqu’à ses frontières sans protester. Catherine avait un moyen pourtant de tenir en bride « cet ennemi perfide » ou clairvoyant, celui que Pierre le Grand et Élisabeth avaient maintes fois essayé, l’alliance de la France contre les Allemands. Comme une bonne souveraine russe, fidèle à la tradition jusque dans le détail, la czarine fit d’abord mille avances à Louis XV, cajola son ambassadeur, et puis lui envoya une ambassade extraordinaire pour lui proposer une entente sur la succession de Pologne. Que nous eût-elle offert, en échange du trône qu’elle aurait demandé pour Poniatowski ? Il est difficile de l’imaginer, puisque la négociation n’aboutit pas. Mais on voit bien ce qu’elle en attendait. Quand elle vit son attente déjouée par l’attitude de la France, le comte de Broglie préparer contre elle, par le Secret du roi, une ligue générale en Orient, Catherine se retourna vers les Allemands, comme avaient fait les czars de tout temps. Elle s’adressa à la Prusse, à Frédéric II.

Les Hohenzollern, à partir de 1764, ont eu dans les progrès de la puissance russe, à l’est de l’Europe, une part si considérable, et Frédéric II particulièrement, que leur politique orientale est un des principaux éléments de la question d’Orient. Déjà contre la Suède, Frédéric Guillaume Ier s’était allié à Pierre le Grand. Il avait imité alors les princes allemands, mais, depuis, partagé leur frayeur, quand il vit les Russes s’établir en Mecklembourg et en Pologne. Il avait alors abandonné l’alliance russe en 1720. Il n’y revint pas à l’époque de la succession de Pologne, et ce ne fut pas sans regret qu’il laissa s’établir le protectorat des czars en ce pays. Il lui semblait qu’il aurait mieux fait de prendre sa part d’une conquête qu’il ne pouvait empêcher, dans le bassin de la Wartha, admirablement disposé pour relier Francfort à Dantzig et le Brandebourg à la Prusse ducale. Le roi Sergent avait hésité entre la peur d’agrandir ses voisins et le désir de s’agrandir. Et, pendant ses hésitations, les Russes avaient trouvé le moyen de s’établir sur la Vistule.

Fut-ce cette leçon qui dicta à son fils une politique moins hésitante ? A coup sûr Frédéric II, dans sa jeunesse et son âge mûr, partagea les désirs et les inquiétudes de son père. Dès 1731, il jetait un regard de convoitise sur le beau domaine de la Prusse polonaise, et, d’autre part, dans la guerre de Sept ans, il avait mesuré à ses dépens le colosse de la puissance russe. Il le considérait comme une force barbare sans doute, analogue à la poussée des anciennes invasions, que nulle volonté humaine ne pourrait contenir. Le sentiment de son impuissance, et l’ardeur de ses convoitises formèrent dès lors dans son esprit un plan qui devint la règle de la politique prussienne, plan sans grandeur, calculé sur les seuls intérêts présents de la Prusse, contraire à la véritable justice, qui peut-être eût été pour cet État la meilleure sauvegarde. Frédéric II l’a résumé d’ailleurs en des termes qui le jugent : « Il y avait deux partis à prendre, ou d’arrêter la Russie dans le cours de ses immenses conquêtes, ou, ce qui était le plus sage, d’essayer, par adresse, d’en tirer parti. »

Il résolut donc, dès que les Russes s’installeraient en Pologne, de s’y installer avec eux, pour surveiller leurs démarches, et pour leur imposer, au moment de la conquête, une conquête prussienne. En ces conditions, la complicité des Allemands allait achever, au temps de Catherine II, ce qu’elle avait préparé au début du siècle, la solution violente de la question d’Orient.

Dans le traité qu’il conclut avec Pierre III, en 1762, Frédéric II avait eu soin déjà d’inscrire une clause relative à la Pologne : les alliés s’accordaient à y maintenir l’anarchie, pour établir à frais communs leur autorité, sorte de condominium qui laissait toute liberté à leurs ambitions. Après la révolution qui renversa Pierre II, le roi de Prusse offrit à la nouvelle czarine le même pacte : elle rejeta cette offre, d’abord, tant qu’elle crut pouvoir régler, à son profit et seule, les destinées de la Pologne. L’hostilité de la France, la résistance des Polonais après la mort d’Auguste III, la décidèrent enfin à les accepter. Le 11 avril 1764, elle s’entendait avec Frédéric II pour donner le trône à Poniatowski, maintenir l’anarchie en Pologne, protéger les Grecs et les luthériens, et se garder, par ce dernier prétexte, le droit d’intervenir dans les affaires de la république.

Ce pacte n’était pas une victoire pour la Russie : depuis 1717, elle avait les mêmes privilèges ; elle les exerçait par la faiblesse des princes saxons, plus complètement. La Pologne était, depuis un demi-siècle, un protectorat russe. Elle devenait, par ce traité, une province de la Prusse, autant que de la Russie. En l’état de grandeur où les fautes de Pierre III avaient mis la monarchie des Hohenzollern, Catherine II se vit obligée de lui réserver une part d’influence dans des affaires que jusque-là elle avait réglées seule, et plus tard une part de territoire peut-être. D’un rival elle avait dû faire un associé, accepter un contrôle, pour faire accepter son entreprise, et sacrifier d’avance certains bénéfices, pour se garder le droit d’en réaliser d’autres. La victoire était plutôt pour le collaborateur qui avait su s’imposer à elle par sa décision et sa force, si pour lui-même elle eût été complète, si elle n’eût été, en quelque manière aussi, constituée par des sacrifices, sacrifices de l’avenir au présent, de la sécurité future de la Prusse à sa sécurité et à sa grandeur immédiates.

Ainsi, ce pacte qui allait ouvrir la voie à tant d’injustices, et pour un siècle, cette alliance prusso-russe, intermittente jusque-là, durable désormais, n’étaient pas le résultat d’un accord librement consenti des deux parts, justifié par la communauté des intérêts. C’était le double effet d’une peur réciproque et de convoitises opposées. Il n’y a plus, depuis 1764, dans le règlement de ces affaires où toute l’Europe est intéressée, ni justice, ni même intérêt. Il n’y a que des forces qui se heurtent, se combinent, ou se heurtent de nouveau. C’est une crise perpétuelle.

Par la force, Stanislas-Auguste Poniatowski fut élu roi le 7 septembre 1764. Les troupes russes, sous les ordres d’un ambassadeur fougueux et brutal, Repnin, avaient entouré toutes les diétines et la grande diète d’élection de Varsovie. En possession du pouvoir, les Czartoriski, comme ils l’avaient rêvé, procédèrent en grande hâte à la réforme de la république, dont ils voulaient faire, pour la sauver, une royauté véritable. Les grandes charges furent abolies, et les titulaires destitués par décret. Des conseils souverains, à la discrétion du roi, les remplacèrent. Puis, on agita la suppression du liberum veto : on y renonça devant les menaces de la Prusse, mais, par un biais habile, les Czartoriski déclarèrent que dans la diète, à l’avenir, toutes les affaires auraient un caractère judiciaire et se décideraient ainsi à la pluralité des suffrages.

Ce fut le prélude d’un coup d’État : les provinces, la noblesse furent dépouillées de leurs privilèges ; l’État reçut pour la première fois une organisation militaire à la prussienne, et des impôts publics. Trente ans plus tôt, ces réformes nécessaires auraient peut-être sauvé la Pologne, mais, accomplies alors par des hommes qui avaient livré leur pays à l’étranger, sous la pression des troupes russes, et de l’aveu de Catherine II, qui se plaisait à voir ses lieutenants rétablir l’ordre à Varsovie, elles ne parurent qu’une œuvre brutale d’ambition et de conquête.

Toutes les résistances, par une conséquence nécessaire, furent légitimes et presque saintes. Le parti des patriotes polonais, en présence du coup d’État, recourut au droit d’insurrection : Mokranowski, Branicki, l’évêque de Cracovie, formèrent à Radom une vaste confédération (1766). La guerre civile, provoquée par l’intervention des étrangers, allait leur ouvrir plus complètement encore les portes de la Pologne.

Pour défendre, comme pour modifier l’antique constitution de leur république, les Polonais ne connaissaient que la guerre avec le concours de leurs voisins. Les Czartoriski avaient appelé les Russes, Mokranowski et ses amis s’adressèrent à la France et à la Prusse. Rien ne fut plus incohérent que les démarches de Louis XV : il avait des faveurs pour tous les partis. Il ne décourageait personne, ni Poniatowski, dont il approuvait les réformes et la candidature ; ni son rival, le prince Xavier de Saxe, qu’il soutenait par affection pour sa sœur, la Dauphine ; ni Branicki dont il appuyait les vœux ; ni Mokranowski, l’un des plus vieux alliés de la France. Ces hésitations valaient une abstention. C’était ne pas prendre parti que d’en prendre tant.

Le parti de Frédéric II, au contraire, était pris : il surveillait les Russes et ne voulait pas qu’il se fondât pour eux, par eux ou leurs alliés, rien de définitif en Pologne. Dès qu’il apprit les réformes des Czartoriski, il protesta contre la suppression du liberum veto, l’établissement de douanes et d’impôts. Il accueillit les mécontents, écrivit à Catherine II et fit suivre ses lettres d’une expédition militaire qui se dirigea sur la Vistule. « Je veux bien être l’allié des Russes, mais non leur esclave. » Et, pour prouver enfin qu’il était le maître, un maître véritable pour la Pologne, Frédéric prit la défense des luthériens de Thorn persécutés comme dissidents (1766).

Cette querelle des dissidents acheva l’œuvre de désordre, de ruine, qui se préparait dans ce malheureux pays. Ce fut une dernière violence qui déchaîna toutes les autres.

Les Czartoriski avaient eu besoin, après avoir imposé leur constitution nouvelle par la force, d’obtenir le consentement de leurs compatriotes. C’était pour franchir un premier pas difficile qu’ils s’étaient servis de l’étranger. Pour se délivrer de son joug, sans perdre leurs positions, ils s’adressèrent aux Polonais eux-mêmes. Ils comprirent vite que c’était peine perdue de s’adresser à leur patriotisme. L’amour de la patrie, au sens où nous l’entendons, n’était pas le lien véritable qui pût réunir la nation : un autre sentiment plus fort, le dévouement, poussé jusqu’au fanatisme, à la foi catholique, animait ce peuple de croisés. Ce fut le sentiment qu’exploitèrent les Czartoriski : ils sacrifièrent aux vengeances des catholiques les luthériens et les orthodoxes grecs, pour enlever aux partisans de l’ancienne constitution l’appui des évêques (1764-1766). Ils se croyaient ainsi assurés du succès définitif : ils touchaient à leur ruine. Ils y entraînaient leur pays, qu’ils avaient cru sauver.

De nouvelles confédérations se formèrent aussitôt dans la république, assemblée de protestants à Thorn, de Grecs à Loutsk, toutes deux en armes. Cela faisait déjà quatre factions en Pologne, prêtes à en venir aux mains. Les Prussiens, les Russes allaient soutenir leurs coreligionnaires. Thorn était la porte qui menait de Prusse dans la république, Loutsk en Wolhynie, à l’autre extrémité, au sud du Pripet, une route tout ouverte aux Moscovites.

Catherine II jugea le moment venu d’y entrer, à la faveur de ces querelles, pour n’en plus sortir. Les Czartoriski, par leurs persécutions religieuses, avaient essayé de désarmer les confédérés de Radom, leurs adversaires, d’acquérir leur adhésion, pour pouvoir se passer à l’avenir du concours des Russes. L’impératrice se fit à son tour un prétexte de cette politique religieuse pour donner à ses créatures indociles ou trop habiles une leçon d’obéissance.

Elle trouva leurs adversaires, les Branicki, les Radzivill, les Potocki, aussi aveuglément dociles à ses vues ambitieuses qu’eux-mêmes l’avaient été d’abord. Radzivill accepta le commandement des confédérations unies de Loutsk et de Radom. Catherine II régnait à Varsovie plus que le roi qu’elle avait mis sur le trône : elle avait divisé. Elle faisait déporter les évêques, recevait la soumission de Poniatowski, et dictait enfin à la diète de Varsovie des lois nouvelles (1767) et un traité d’alliance (24 février 1768) qui lui donnait la Pologne tout entière et pour jamais. La guerre civile aboutissait fatalement à la conquête russe.

L’Europe pouvait-elle se plaindre ? En ce temps de lumière, la czarine n’avait-elle pas défendu la cause de la tolérance : « Elle paraissait donner la loi à la Pologne par amour du genre humain. » C’était une des bases de la nouvelle constitution, une loi cardinale, intangible, que les dissidents seraient admis à tous les emplois. Et que pouvait réclamer la Prusse ? Au nombre de ces lois, essentielles aussi, figuraient les principes anarchiques dont elle avait demandé le maintien, l’élection royale et le liberum veto.

Ces principes de tolérance et d’anarchie déguisaient une conquête brutale, et si réelle que la Russie se préparait à l’organiser déjà. La même constitution la déclarait garante de l’intégrité du territoire polonais : à côté des lois cardinales et du liberum veto figuraient d’autres principes et d’autres lois : moitié des diètes employée à la discussion préliminaire des matières économiques, sans que la rupture d’une diète, pour des motifs politiques, pût entraîner jamais la nullité de ces lois votées à la majorité ; organisation de l’armée, de la justice, de la société civile, de l’administration, toutes les réformes des Czartoriski, moins celle qui leur aurait donné un pouvoir fort, durable et indépendant.

Telle était, en réalité, l’œuvre complexe que les Russes entendaient édifier sur les bords de la Vistule, avec les matériaux fournis par les deux factions rivales, tour à tour ses alliées, suivant un plan formulé, poursuivi depuis un demi-siècle avec une rare persévérance : œuvre de violence, puisqu’elle s’élevait sur le territoire d’un grand peuple conquis par les armes et l’intrigue, mais œuvre de régénération, puisqu’elle laissait à ce peuple les moyens de revivre une vie meilleure, sinon libre ; œuvre analogue à celle qui s’accomplit plus tard en Finlande, empreinte profondément du génie de l’homme qui en avait conçu et légué le dessein à ses successeurs : barbare, brutale, et civilisatrice à la fois. En 1768, Catherine avait repris sa revanche sur la Prusse, qui avait prétendu l’enchaîner, et la tradition de Pierre le Grand, la seule autorité qu’elle acceptât. La Pologne était esclave : elle n’était pas démembrée.

Mais, au même moment, la politique allemande, la résistance de l’Europe et des Polonais préparaient aux Russes une déception inattendue, à la Pologne des destinées plus malheureuses, à l’Orient, enfin, de nouvelles crises sanglantes. Ce fut une mêlée générale où les faibles devinrent la proie des forts, où les forts s’associèrent pour ne point se combattre : non plus une conquête, mais un dépeçage, la violence à l’état continu, dominant la politique, réglant les alliances, et décidant enfin, pour l’avenir, du sort de l’Europe. Ainsi s’était achevée la ruine de la Suède : ainsi se consomma celle de la Pologne, de 1768 à 1772.

Trompés par la Prusse, animés par leurs prêtres catholiques, les Polonais se soulevèrent contre la constitution que Catherine II prétendait leur imposer pour leur bien. La confédération de Radom se reforma à Bar, et, sous la direction d’hommes nouveaux, Pulaski et Krasinski, groupa une foule de patriotes. La France les soutint : Choiseul leur fit passer de l’argent, et surtout leur procura le secours de la puissance turque, qui, sollicitée par Vergennes, protesta contre le séjour des Russes en Pologne. Le sultan, le 6 octobre 1768, leur déclara la guerre.

Au moment où Catherine II croyait pouvoir organiser une conquête déjà faite, la France provoquait une grande levée d’armes depuis la Podolie jusqu’à Constantinople. Fidèle à la politique qui avait arrêté la Russie en 1711 et en 1739, plus encore qu’à son amitié pour la Pologne, elle espérait maintenir l’ancien équilibre de l’Orient contre la puissance qui le bouleversait depuis un demi-siècle. Elle opposait la force à la force, mais une force insuffisante. Les fondements de sa politique étaient si fragiles, qu’elle eût mieux fait de les fortifier d’abord.

Ces confédérés qu’elle soutenait, n’étaient-ce pas ces confédérés aveugles qui avaient préféré l’alliance onéreuse de l’étranger à l’autorité d’un pouvoir royal fort et capable peut-être de les sauver, les anciens adversaires des Czartoriski. Et la France, par le même aveuglement, ne s’était-elle pas détournée de cette famille, à travers les intrigues contradictoires du Secret de son roi ? Comment sauver la Pologne avec les éléments anarchiques et les débris des coteries qui l’avaient perdue ?

L’appui des Turcs paraissait la ressource suprême : mais cet appui était bien fragile. Animé des meilleures intentions, le sultan, Mahmoud III, avait songé à réorganiser son empire. Mais, dans l’état de décadence où il l’avait trouvé, il lui aurait fallu beaucoup de temps pour y réussir. Lorsqu’il déclara la guerre à Catherine II, il n’avait ni armées, ni généraux, ni enfin aucune ressource d’argent et de matériel. Les provinces éloignées de l’empire se désagrégeaient. Dans ces conditions, l’intervention des Turcs fut pour eux un désastre : leurs armées furent détruites sur le Dniester, à Choczim (1768-69), leur flotte, à Tchesmé, en face de l’île de Chio (1770) ; la Moldavie et la Valachie, conquises par Romanzoff, à Cahulu (1770). Et les confédérés de Bar, réduits à quelques bandes, étaient chassés de leur pays. Ce fut la preuve de la faute que venait de commettre Choiseul : unir des puissances faibles sans les réorganiser d’abord, c’était pure chimère. L’union fait la force, lorsqu’elle rapproche des éléments sains et vivaces. Celle de 1768, entre des puissances travaillées par un mal ancien, les précipita, au lieu de les sauver, dans une ruine commune.

Les Allemands attendaient l’heure de s’unir aussi pour la curée. Frédéric II s’était félicité de la résistance que rencontrait Catherine II. Au moment où les Polonais tentaient leur dernier effort, il calculait, dans son testament politique (7 novembre 1768), qu’il fallait occuper la Prusse polonaise et les places de la Vistule, pour se défendre contre la Russie. La prise d’armes des Turcs lui parut le moment désigné : « Il fallait être sans adresse ou enseveli dans un engourdissement stupide, pour ne point profiter d’une occasion aussi avantageuse. » Il déploya ses troupes le long des frontières de Pologne en janvier 1769, et, le 2 février, il chargeait son ministre à Berlin d’exposer aux Russes un projet de partage, qui, disait-il, lui avait été suggéré par le comte de Lynar, diplomate danois. Le 25 août, il allait trouver, à Neisse, le fils de Marie-Thérèse, Joseph II, pour sceller avec l’héritier des Habsbourg une alliance destinée à tenir les Russes en respect. Après avoir pris ainsi position, Frédéric laissa se heurter les convoitises de l’Autriche et de la Russie : il connaissait le secret, désormais, de les mettre d’accord avec les siennes.

L’Autriche, moins forte et moins ferme que lui, jetait autour d’elle, au delà de ses frontières, des regards de convoitise ou d’effroi. En février 1769, elle mit la main sur le comté de Zips au sud de la Galicie, sous prétexte qu’il avait appartenu à la Hongrie. Quand elle vit les Russes en Roumanie, elle trembla à la fois de les avoir pour si proches voisins, et de perdre l’occasion de dépouiller aussi les Turcs, leurs victimes.

La Russie développait alors toutes ses ambitions : elle voulait garder la Pologne et profiter de ses succès sur les Turcs pour s’avancer du coup jusqu’à Constantinople. Ses armées envahissaient les pays du Danube, sa flotte commandait la mer Égée et les Dardanelles. Après la conquête de la Vistule, celle du Bosphore, la grande croisade définitive, l’expulsion des Turcs hors d’Europe. Mais Catherine n’osait entreprendre l’une que si elle était d’abord assurée de l’autre. Et des deux côtés, sur la Vistule et sur le Danube, elle se heurtait aux convoitises des Allemands, des Prussiens ou des Autrichiens.

De ces convoitises et de ces inquiétudes qui croissaient avec le progrès des armées russes au nord et au sud, à Berlin, Frédéric II fit une triple alliance, qu’on a revue bien des fois, car elle est depuis restée, pour la Prusse, la règle et le fondement de sa politique. Il exploita à Neustadt les craintes de l’Autriche pour les opposer aux desseins de la Russie et l’amener à sa discrétion. « Fournissez-moi des armes, dit-il formellement au ministre autrichien Kaunitz, dans cette célèbre entrevue (4 sept. 1770), dont je puisse faire usage pour lui faire peur. » Ces armes, il les obtint, sous la forme d’une médiation allemande entre Constantinople et Saint-Pétersbourg, qui arrêtait la Russie en pleine conquête. Obligée de choisir entre cette médiation, et une guerre avec l’Autriche soutenue peut-être par la Prusse, la czarine, au mois de janvier 1771, se résigna à subir les exigences de Frédéric II, sa médiation, et lui offrit d’elle-même le prix qu’il en attendait, une part de la Pologne. Le roi de Prusse tenait ce qu’il voulait : sans guerre, par le seul effet de la menace et par l’union des puissances allemandes, il avait forcé les Russes à restreindre leurs conquêtes en Pologne, en Turquie, à se résigner enfin aux conquêtes simultanées des Allemands.

Il ne restait plus qu’à persuader l’Autriche à son tour de la nécessité de laisser la Prusse joindre le bassin de la Wartha à celui de l’Oder, et la Vistule au Niémen. La tâche n’était pas aisée, avec les souvenirs cuisants des guerres récentes, après les efforts qu’avait faits Marie-Thérèse pour réduire le roi de Prusse. Comment serait-elle disposée à l’agrandir de bonne grâce ? « Plutôt que de voir notre avantage, ils renonceraient au leur », disait Frédéric II. Mais il avait le moyen de faire céder cette reine orgueilleuse, celui qui lui avait réussi auprès de Catherine II. Il menaça Marie-Thérèse (sept. 1771) de faire cause commune avec la czarine contre l’Autriche : en cet état, il serait capable de lui prendre beaucoup plus que ce qu’elle lui refusait. Justement, Kaunitz, dans l’espoir d’intimider les Russes, venait presque de leur déclarer la guerre, en s’alliant aux Turcs le 6 juillet 1771. La rupture était prochaine, et les menaces du roi de Prusse d’une portée presque immédiate : d’un côté, l’Autriche et les Turcs vaincus, la Prusse et la Russie de l’autre. La partie était trop inégale, impossible même. Marie-Thérèse recula : dès le 6 septembre, elle se déclarait prête, pour avoir la paix, à souscrire aux conditions de son ancien rival. A la fin de l’année 1771, elle agréait l’expédient que Frédéric avait su faire accepter à la Russie par le même moyen, le partage de la Pologne.

Le 17 février 1772, par une déclaration approuvée à Berlin le 28, et à Saint-Pétersbourg le 5 mars, les trois puissances partageantes, « pour obvier à tout ce qui pourrait naître de difficultés au sujet de la Pologne, et altérer l’amitié qui subsistait entre elles », s’engageaient à prendre sur le territoire polonais des domaines égaux et de même valeur. Et leurs armées exécutaient aussitôt leur engagement. « Le gros de notre ouvrage est fait », disait Frédéric, dès le 6 avril 1772. Les Russes s’annexaient la Russie blanche (Polotsk, Vilepsk, Orcha, Mohilew et Gomel), les Autrichiens, la Galicie orientale et la Russie rouge, la Prusse, enfin, ce qu’elle souhaitait, la Prusse polonaise, moins Thorn et Dantzig.

La Pologne eut le sort que la Suède avait éprouvé au début du siècle. Elle perdait les boulevards de son territoire. Sa capitale était ouverte à l’ennemi, et ce qui lui restait de provinces, en pleine anarchie. Elle vivait encore, mais d’une vie précaire et désorganisée, comme elle avait vécu depuis un siècle. La ruine de cette nation malheureuse, et le partage d’un État abattu n’étaient donc pas ce qui constituait la nouveauté de l’acte de 1772. La nouveauté était dans la façon dont il s’était accompli et dans l’étendue de ses conséquences.

Autrefois, au temps de Pierre le Grand, en 1720, la complicité des Allemands et des Moscovites avait abouti à un partage de l’empire suédois. Mais cette entente avait été l’effet de convoitises excitées par les fautes de Charles XII. Elle s’était développée au cours d’une guerre qui avait coûté aux adversaires de la Suède de longs efforts et des sacrifices, si bien que leurs conquêtes paraissaient les fruits de leurs victoires, et leurs parts, des indemnités légitimes. Enfin, elle n’avait pas survécu à la guerre qui l’avait formée.

En 1772, ce fut sans avoir participé aux guerres d’Orient que les Allemands résolurent le partage de la Pologne. Leurs victimes n’avaient point été leurs rivaux, leur conquête n’était pas le prix des batailles, mais de la ruse. Leurs ennemis, c’étaient les Russes, que la Prusse voulait écarter de la Vistule, et l’Autriche des Carpathes : n’osant pas les combattre, ils avaient imaginé de les satisfaire, pour se donner le droit de prendre avec eux, en Pologne, les armes nécessaires à la défense de leurs frontières. Dans le règlement de la question d’Orient, toujours brutal depuis que Pierre le Grand y avait appliqué sa sauvage énergie, la politique de Frédéric II venait d’introduire, sous le coup de la peur d’une invasion russe, un nouvel élément, la ruse.

Enfin, la condition de cette triple alliance que la peur seule avait dictée était de durer toujours : chacun des alliés y avait cherché le moyen de se rendre plus redoutable à ses voisins, et le moyen ne devait demeurer efficace que si chacun renonçait à s’accroître, ou si chaque accroissement des associés se faisait en même temps, dans la même mesure, et, par conséquent, par des actes analogues. Il n’y a pas de pire esclavage que celui de la peur : c’était par ces liens que l’Autriche, l’Allemagne s’enchaînaient à la Russie. Les Polonais, ce jour-là, ne furent pas les seuls à perdre leur liberté.

On le vit nettement, au lendemain même du traité. Les Russes continuaient leurs conquêtes contre les Turcs : obligés de se restreindre en Pologne, ils s’accroissaient au sud sans obstacle. Alors, tout en protestant de la pureté de ses intentions, en arrosant de pleurs l’acte que sa chancellerie avait rédigé, l’impératrice-reine Marie-Thérèse s’efforça de se tailler en Pologne la plus belle part qu’elle put. Elle considéra, avec son fils, qu’un nouveau morceau de la Podolie jusqu’au Sbrucz, la Bukhovine, lui était nécessaire. Elle y fit planter ses aigles (1773-1774). Frédéric II trouva de son côté que sa frontière était trop limitée, et l’enrichit de deux cents villages.

La triple alliance le leur permit ; mais elle les obligea à fournir encore des compensations à Catherine II. Celle-ci les reçut, plus largement qu’elle n’eût pu l’espérer, aux dépens de la Turquie. Le traité de Koutschouk Kainardji (10 juillet 1774) lui donna Azoff et les deux Kabarda, quelques territoires qui valaient à peine ceux que venaient de s’adjuger ses associés. Mais, du même coup, elle s’arrogea le droit de libre navigation dans la mer Noire, la protection des chrétiens grecs dans les provinces ottomanes, et cela valait, pour l’avenir, tout un empire. « L’empire ottoman, écrivait alors un diplomate autrichien, Thugut, devient dès aujourd’hui une sorte de province russe. » Désormais, l’Autriche sera obligée de songer à un partage de la Turquie, pour rétablir aussi de ce côté l’équilibre qu’elle avait cru, par le partage de la Pologne, établir au nord.

C’est en 1774 que l’on doit se placer pour juger dans tout son ensemble l’évolution de la question d’Orient. Au début du siècle, les Allemands s’associèrent à Pierre le Grand pour dépouiller la Suède. Par une conséquence fatale, ils lui abandonnèrent alors la Pologne qui, de 1717 à 1768, fut une province russe. Puis la Prusse voulut, au temps de Frédéric II, sa part de cette république, et détermina l’Autriche à réclamer la sienne. La Russie les admit au partage de la Pologne en 1772, mais aussitôt elle prit, à la faveur de cette concession, en Turquie, la position qu’elle avait prise sur la Vistule d’abord. Le traité de Kainardji fut le début d’une conquête déguisée de l’empire ottoman, comme l’avait été pour la Pologne celui de Varsovie en 1717. Les Allemands se retrouvèrent ainsi dans le même état d’équilibre instable avec leurs redoutables voisins après le partage de la Pologne qu’après celui de la Suède, et dans la nécessité, pour s’y maintenir, de rechercher d’autres partages qui permettraient à la Russie de nouvelles conquêtes. Depuis le jour où elle s’était résolue pour la première fois par la violence, par un bouleversement du système européen, la question d’Orient, à chaque solution nouvelle, contenait en germe de nouvelles crises pour l’Orient, de nouvelles révolutions pour l’Europe.

Sur la Vistule, comme Pierre le Grand sur la Baltique, Catherine avait été obligée de reculer pour faire place aux Allemands. Mais leurs convoitises, qui limitaient en Pologne son succès, lui permettaient de prendre aussitôt en Turquie une belle revanche, comme au temps de Nystadt, fermant à Pierre la Baltique, elles lui avaient ouvert la Pologne.

Ainsi, à deux reprises, et dans des milieux très différents, apparut la vanité des intrigues que la politique allemande employait à contenir les forts en dépouillant les faibles, d’autant plus qu’en dernier lieu elles venaient de servir à un maître en fait d’artifices politiques, Frédéric II. On pouvait être assuré qu’entre ses mains la politique orientale de l’Allemagne avait donné tous ses résultats : on pouvait aussi la juger en 1774.

Jamais il ne fut plus clair que, si l’intérêt présent de l’État est la règle de la diplomatie, encore s’agit-il de calculer avec mesure et l’intérêt et le présent. Le présent est toujours gros de l’avenir, et le vrai politique est celui qui compte avec le temps. L’intérêt, d’autre part, n’est pas toujours, pour un État, ce qui l’agrandit, ou même le fortifie, comme s’il était seul à combattre pour son existence. Il est aussi dans le concours d’autres États, exposés aux mêmes dangers, plus faibles, mais qu’il vaut mieux soutenir pour s’en faire une défense qu’affaiblir encore pour se fortifier. La force et la ruse ne décident pas seules du sort des États, mais les alliances, les intérêts communs et permanents, ce qu’on appelait au dix-septième siècle, d’un mot, l’équilibre. Les Allemands, au siècle suivant, cherchaient, par l’intrigue et la violence seulement, à constituer sur leurs frontières un autre équilibre, plus conforme aux instincts des sociétés primitives qu’aux lois des peuples civilisés, où la nation la plus rapprochée de la nature devait prendre la première place.

Et la Russie apparut, au temps de Catherine II, par l’énergie primitive de ses instincts, de ses traditions et de ses appétits, par la faute aussi de ses complices, déjà la souveraine de l’Orient, comme par la force d’une loi naturelle.

Après avoir ainsi continué l’œuvre de Pierre le Grand, réparé les fautes de Pierre III, déjoué les ruses des Allemands, l’Impératrice n’avait cependant pas terminé sa tâche. La révolte de Pougatschef, cette prise d’armes redoutable d’un grand peuple encore sauvage, fanatisé par les raskolniks, vint lui rappeler, au milieu de ses succès, que la Russie devait, en se civilisant, mériter la destinée que la violence et la force de ses instincts naturels lui avaient faite. C’était là encore achever Pierre le Grand, et corriger Pierre III dont le nom venait de servir de ralliement aux Cosaques, au peuple fanatisé.

Dès qu’elle les eut vaincus, Catherine se mit à l’œuvre. Elle entendait donner à la Russie les ressources matérielles, économiques, intellectuelles que les peuples du dix-huitième siècle avaient réunies à leur service, et par les progrès mêmes les plus récents. On l’eût crue inspirée par Beccaria ou Montesquieu, quand elle s’efforça d’établir une justice plus expéditive, moins coûteuse, et de séparer, par l’édit de 1775, l’administration de la justice. Comme une élève de Quesnay, elle encourageait l’agriculture par la libre circulation des grains, l’établissement de colonies étrangères dans le sud de l’empire, la sécularisation des trésors d’Église ou de mainmorte. Élève de Jenner, pour le bien de ses paysans, elle donna l’exemple et le bienfait à la Russie de l’inoculation, comme elle développait la médecine et l’hygiène. Elle prenait aussi à Gournay ses principes en faveur de l’industrie et du commerce et les appliquait, fondait des villes nouvelles, centres de commerce, de mines ou de manufactures. Et tandis qu’elle se mettait ainsi à l’école, à toutes les écoles de l’Europe, elle rêvait d’y conduire chacun de ses sujets pour leur faire mieux comprendre ou accepter les bienfaits qu’elle en retirait pour eux, pour leur permettre dans l’avenir de les développer et de les renouveler. « Donner à son peuple une éducation nouvelle et, pour ainsi dire, une nouvelle vie, c’est une œuvre, disait-elle, qui demande d’incroyables efforts et dont la postérité seule recueillera le fruit. »

Cette œuvre, elle l’entreprit avec le concours des Français, ses maîtres d’autrefois, de Rousseau, d’Alembert, Diderot, Marmontel, La Harpe, Voltaire, ou des étrangers qui pratiquaient le plus la France : le prince de Ligne et Grimm. Elle ne l’acheva pas, dut s’arrêter à la création d’écoles secondaires dans les grandes villes pour la bourgeoisie, et d’une maison d’éducation importante, le Vospitatelnys dom, à Moscou. Elle comprenait elle-même qu’elle ne pouvait pas faire davantage, à moins d’imposer hâtivement à la nation une éducation étrangère à son génie, et stérile. Et cette éducation, elle la voulait féconde, quitte à n’en pas recueillir les fruits. C’était une greffe, qui ne devait pas étouffer la sève de la végétation russe au risque de mourir avec elle. Alors, tandis que la czarine appelait les écrivains français, comme des maîtres, non comme des tyrans, elle encourageait par son propre exemple, ses comédies et ses drames, la littérature nationale. Elle obligeait ses confidents à pratiquer les œuvres de Trediakovski, de Fou Vizime, de Soumarokof. La princesse Dachkof fondait, en 1783, sur le modèle de l’Académie française et dans la même pensée, l’Académie russe : à leur appel se levait toute une armée d’écrivains nationaux, historiens, poètes, journalistes, pour combattre à la fois l’ignorance du peuple russe et le mépris où l’Europe, jusque-là, l’avait tenu, pour lui assurer définitivement la place que son énergie, les victoires de Pierre le Grand et de Catherine II lui avaient conquise.

Soutenue par l’admiration et la gratitude de ses sujets, l’Impératrice, aussi grande en cette fin de siècle que le roi de Versailles au siècle précédent, pouvait étendre encore, au nom d’une civilisation supérieure et par les mêmes moyens, la complicité des Allemands surtout, les frontières occidentales de son empire.

Frédéric II, au moment où il lui offrait le partage de la Pologne, lui avait offert, en 1767-1769, celui de la Suède. Les factions aristocratiques y concouraient, depuis 1720, à l’avilissement et à la décadence de leur patrie. On avait vu tomber les manufactures, négliger le militaire, les fortifications et la marine, déchoir la valeur des mines et des terres, ébranler tous les fondements de la sûreté publique. La triple alliance guettait cette proie facile pour l’engloutir après la Pologne.

La politique française la lui arracha : tandis qu’à Paris, Choiseul instruisait le futur roi de Suède à restaurer le pouvoir royal, pour déjouer les calculs des Allemands et des Russes, Vergennes parlait aux Suédois un noble et fier langage : « Il n’y a que tous les attributs de l’autorité souveraine réunis dans la personne du roi qui puissent faire cesser les dissensions scandaleuses des factions, les troubles domestiques qui en sont la suite nécessaire, le mépris et les malheurs qu’elles ont attirés à leur patrie. » Le 19 août 1772, le roi de Suède, Gustave III, roi depuis le 29 mai, sauvait son pays en réalisant ce programme. Le résultat de son coup d’État fut de tirer la Suède de l’anarchie, de l’arracher à la dépendance de la cour de Saint-Pétersbourg, de prévenir son entier asservissement. Ce fut le seul échec définitif que rencontra Catherine II : elle en conçut un violent dépit, et se préparait, en 1773, à se venger de Gustave III, qui avait osé secouer le joug où elle tenait la Suède. Mais la France vint au secours du prince qu’elle avait conseillé : la Prusse n’osa l’attaquer, et la czarine dut se résigner.

Elle allait chercher au sud, dans les convoitises des Allemands, un moyen de réparer l’échec que Louis XV venait de lui infliger au nord. On lui fermait la Baltique et la Suède ; au traité de Kainardji, l’Autriche et la Prusse lui avaient ouvert la mer Noire et les Balkans. Là était pour la Russie l’occasion la plus belle, l’avenir le plus certain, et comme son devoir, l’affranchissement des chrétiens grecs dont elle avait désormais la garde, la ruine des infidèles, la conquête de Constantinople enfin. Catherine II s’attacha à cette grande tâche qui pouvait être son chef-d’œuvre.

En face de ces projets qu’elle connaissait, l’Autriche fut aussitôt amenée, comme la Prusse en 1764, à prendre position. Soutiendrait-elle, contre l’expansion menaçante de la puissance russe, des voisins dont la faiblesse assurait le mieux son repos ? Ou, dans l’impossibilité d’arrêter ce torrent et de sauver les Turcs, prendrait-elle parti contre eux pour avoir part à leurs dépouilles, pour se fortifier d’avance contre les nouveaux voisins que lui donnerait cette collaboration. C’était le problème qui s’était posé devant les Hohenzollern en Pologne. Ils avaient cru le résoudre par la triple alliance et le partage. Les Habsbourg se décidèrent, comme eux, pour l’alliance russe et le partage de la Turquie.

En vain Marie-Thérèse avertit son fils et ses ministres : « Le partage de l’empire ottoman serait, de toutes les entreprises, la plus dangereuse, plus critique encore que celui de la Pologne. J’espère bien que mes petits-fils verront les Turcs en Europe. » Kaunitz et ses élèves, le futur empereur Joseph II, Cobenzl, envoyé d’Autriche en Russie, n’écoutaient plus la vieille reine, recherchaient l’alliance russe et se préparaient, dès 1776, à lui proposer un démembrement de la Turquie. Rien de plus singulier, à ce moment critique, que de leur entendre dire : « Soutenir les Turcs serait l’intérêt essentiel de la monarchie ; la conquête de quelques provinces turques ne compenserait pas la perte d’un aussi bon voisin, » puis de voir Joseph II s’acheminer en 1780 vers Mohilew à la rencontre de Catherine II, et conclure avec elle un pacte d’alliance (1781), souvenir du traité prusso-russe de 1764, préface des mêmes violences.

Comme en Pologne, cependant, en Turquie, Catherine d’abord prétendit tout prendre. Elle sentait la nécessité de compter avec les Allemands, mais elle espérait les désintéresser ailleurs pour avoir les mains libres. Dès qu’elle vit Joseph II, elle affecta de négliger ce qu’elle convoitait le plus, la Turquie, afin d’en détourner ses convoitises : elle lui offrit, pour les satisfaire, l’Italie. La Russie travaillait à écarter les Allemands de l’Orient, comme avant le partage de la Pologne, pour s’y installer seule à son aise.

La politique autrichienne, à l’exemple de Frédéric II, pour s’y faire admettre, fit valoir à Pétersbourg la nécessité de calmer les inquiétudes de la France alliée de l’Autriche, de la Prusse amie de la Russie : ne s’opposeraient-elles pas à un nouveau bouleversement de l’Orient et ne valait-il pas mieux prévenir leur opposition en excitant leurs convoitises, leur offrir une part dans un démembrement général de la Turquie ? Joseph II fit dresser, le 12 novembre 1782, le plan complet du projet : on formerait, comme le souhaitait l’Impératrice, un État chrétien de la Moldavie, de la Valachie et de la Bessarabie, et plus tard un empire grec à Constantinople qui serait attribué au grand-duc Constantin, deux États vassaux de la Russie. Pour surveiller l’un et l’autre, celle-ci recevrait en toute propriété Ockakow, le pays entre le Bug et le Dniester, et des îles de l’Archipel. Le reste de l’empire ottoman, une partie de la Valachie jusqu’à l’Aluta, la Serbie étendue jusqu’à Widdin, la Bosnie, l’Istrie et la Dalmatie reviendraient à l’Autriche. La France serait dédommagée par la cession de l’Égypte, la Prusse intéressée par une nouvelle conquête en Pologne, Thorn et Dantzig.

A ces propositions, qui étaient pour la Turquie ce qu’avait été le projet de Lynar pour la Pologne, Catherine répondit : « Comme Harpagon dans la comédie, donnons, mais le moins que nous pourrons. » Et elle se hâta de prendre. « Je suis très fermement résolue, dit-elle à son ministre Potemkin, à ne compter que sur nous-mêmes. » A la possession d’Azov, elle ajouta, en avril 1783-1784, toute la Crimée, l’île de Taman, le Kouban, et en fit une forteresse redoutable qui dominait la mer Noire et menaçait la Turquie.

A celte nouvelle, la cour de Vienne s’agita : elle voulait sa part, mais, pour contraindre la Russie à la lui laisser, il eût fallu que la France se mît aussi à réclamer la sienne. La France avait alors pour ministre un homme d’État que la contagion des procédés mis à la mode par Frédéric II n’avait point gagné : Vergennes. « Si la force est un droit, si la convenance est un titre, quelle sera désormais la sûreté des États ? » écrivait-il à Louis XVI. Et ce fut ce qu’il répondit aux offres de l’Autriche. Il lui proposa de plus son concours si elle voulait, comme l’exigeait son intérêt bien entendu, soutenir la Turquie contre les entreprises des Russes. Si ses conseils ne réussirent pas à convaincre les Autrichiens, il connut au moins par leurs offres leurs desseins, à temps pour sauver la Turquie du partage général qu’ils lui réservaient. Il la décida à faire la part du feu pour éviter un plus grand incendie. Son envoyé, Saint-Priest, dicta au sultan la paix du 6 janvier 1784, qui laissait à Catherine II ses conquêtes et déjouait les intrigues de Joseph II.

Les Allemands déçus durent attendre une autre occasion. Leur ambition ne désarmait pas : ils tenaient à leurs plans de partage, quoique la Russie n’en voulût pas, et que la France les eût rejetés. En 1787, Joseph II accompagna Catherine II dans ce fameux voyage de Kherson, préparé par Potemkin pour exciter la czarine à la conquête de Byzance. Il était bien décidé à l’y suivre jusqu’au bout, à y entraîner la France malgré elle, pour leur imposer à toutes deux ses projets.

Si ces projets eussent alors abouti, l’Europe eût assisté, à la veille de la révolution française, au démembrement de l’empire ottoman. En un siècle, elle eût vu trois partages, celui de la Suède, de la Pologne et de la Turquie, réglés par les mêmes principes, par des alliances fondées « sur la communauté de la peur et des convoitises », dirigées par la politique allemande contre la Russie à la fois, et à son profit. Le dernier ne se réalisa pas au gré de l’Autriche, parce qu’une entente de la Russie et des Allemands n’y pouvait suffire. Il n’intéressait pas l’Europe centrale seulement, mais l’Europe tout entière.

L’empire ottoman était resté, comme on l’a dit, un campement de hordes conquérantes, arrêtées auprès des grandes routes qu’avait suivies leur invasion. Or ces routes se trouvaient être les voies naturelles et nécessaires entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. C’était, par l’Asie Mineure et la mer Noire, les chemins de la Perse, du golfe Persique et de l’Inde ; par le Liban, ceux de l’Euphrate et du Tigre, la voie de l’Afrique centrale et du Maghreb, par l’Égypte et Tripoli. Sur ces routes, les puissances commerciales de l’Occident avaient depuis longtemps suivi, protégé leurs marchands : la France qui leur avait donné l’exemple au seizième siècle, à la faveur des capitulations, occupait dans cet immense domaine abandonné par les Turcs, des positions de premier ordre.

Ces puissances avaient pu consentir à la ruine de la Pologne. Elles ne pouvaient abandonner aux Russes et à l’Autriche le marché et les clefs de l’Orient. Sur ce point, la mer et des intérêts essentiels les rapprochaient de l’empire ottoman, autant que les monarchies allemandes de la Pologne. C’étaient proprement leurs frontières commerciales.

Aussi, lorsque la politique de violence et de ruse qui, depuis un siècle, précipitait les épisodes de la question d’Orient atteignit directement la Turquie, les puissances occidentales durent intervenir à leur tour, pour la combattre ou s’y associer. L’incendie qu’avait allumé Pierre le Grand, alimenté par l’instinct de son peuple, les fautes des Allemands et l’ambition de Catherine II, gagnait alors toute l’Europe. Le moment était venu où la solution définitive de la question d’Orient allait lui appartenir : les puissances maritimes étaient appelées à se prononcer entre le maintien de l’empire ottoman et sa ruine, avec toutes les conséquences qu’elle entraînerait, utiles ou redoutables.

Si la France seule eût pu répondre, en cette occasion, sa réponse eût été décisive. Plus d’une fois, Vergennes eut l’occasion de la formuler de 1776 à 1787 : le royaume n’avait rien à attendre d’un bouleversement de l’empire turc. Les Français y avaient depuis des siècles accaparé le commerce. Leurs missionnaires y circulaient à l’aise. Leurs diplomates entraient, libres et respectés, jusque dans les conseils du sultan. Les Turcs les protégeaient au point de leur abandonner une sorte de protectorat sur leurs sujets et sur eux-mêmes. Traiter en ennemis des maîtres et des voisins si complaisants, c’eût été une bien grande faute. Leur prendre quelques provinces, pour abandonner aux Allemands et aux Russes toutes les autres, acquises depuis longtemps à notre commerce et à notre influence, c’eût été sacrifier la proie pour l’ombre. Le gouvernement de Louis XVI refusa le marché de dupe que lui proposait l’Autriche, avec une fermeté qui ne se démentit jamais.

Sans doute, Vergennes s’inquiétait, comme Joseph II, du voisinage menaçant des Russes et des projets de Catherine II. Mais il ne jugeait pas que le moyen d’arrêter un torrent fût de lui ouvrir un libre cours, avec l’espoir chimérique de le canaliser ensuite. Il s’efforçait de réunir les peuples menacés, faisait appel à la sagesse de l’Autriche, à la politique anglaise. En fortifiant l’empire turc, il voulait le sauver et l’opposer comme une digue aux entreprises de la Russie. Il fut impuissant, en 1784, à persuader l’Europe de restaurer la Turquie : Catherine II s’empara de la Crimée. Le sultan Abdul Hamid demeurait hors d’état de la lui reprendre. Vergennes eut du moins le mérite de ne pas aggraver le mal qu’il ne pouvait empêcher. Il arrêta les conquêtes des Russes, en conseillant au sultan la résignation et des réformes. Et, lorsqu’il les vit ainsi maîtres de la Crimée et de la mer Noire, il conclut avec eux, par les soins de Ségur, un traité de commerce (1787), pour sauvegarder encore les privilèges et les intérêts de la France dans cette région arrachée par la violence aux Turcs, les protecteurs séculaires de son commerce.

Cette politique, mesurée et clairvoyante, aurait dû servir d’exemple aux autres nations maritimes. L’Angleterre, au contraire, en prit le contre-pied. Elle était jalouse de notre influence en Orient, et, depuis que la guerre d’Amérique lui fermait les Indes occidentales, préoccupée d’obtenir dans le Levant et les Indes orientales une compensation et une revanche. Un bouleversement de l’empire turc n’était pas pour l’effrayer, si elle y trouvait sa part et le moyen de déloger la France de positions qu’elle convoitait, de s’assurer, en présence de l’invasion russe, les routes de l’Orient. Elle approuvait les projets de partage, à condition d’y être admise. Et, comme l’Autriche ne s’adressait point à elle, comme la Russie entendait exclure l’Europe tout entière, elle résolut, à partir de 1784, de leur imposer sa collaboration.

La guerre d’Amérique avait porté un rude coup à son prestige. On avait vu les puissances maritimes, France, Espagne et Hollande, se liguer pour lui enlever tout un empire, ou d’autres moins hostiles, à l’appel de la Russie, s’unir dans la Neutralité armée (1780), et lui contester ses droits à la souveraineté de la mer. Sans rompre la paix de Versailles (1783), elle s’efforça de regagner ce qu’elle lui avait coûté. Sa méthode fut une alliance étroite avec la Prusse, irritée de se voir négligée par Catherine II, depuis qu’elle était en coquetterie avec l’Autriche. Pitt et le nouveau ministre de Frédéric II, Herzberg, associèrent leurs rancunes et leurs ambitions, et, dans cet état, se trouvèrent assez forts, au début de 1787, pour arracher la Hollande à l’influence de la France et y installer un stathouder à leur discrétion. « La France a perdu son prestige, » s’écriait Herzberg, qui pensait travailler pour la Prusse, et n’avait servi que l’Angleterre. Vaincus par Louis XVI, les Anglais l’avaient forcé quatre ans après à reculer.

Le moment était venu pour eux d’intimider également les Russes et l’Autriche, de leur apprendre à compter avec leur roi, « le frère Ge », comme l’appelait par dérision Catherine II, de précipiter la question d’Orient pour y prendre de force la place qu’on leur refusait, celle de la France, la première enfin, s’ils pouvaient.

On les vit alors lancer les Turcs dans de nouvelles aventures, d’une main présenter la guerre à Catherine II, de l’autre un partage de l’Orient. Au mois de septembre 1787, le sultan engageait les hostilités contre les Russes par le conseil de l’envoyé d’Angleterre, Ainsly. Catherine II accepta la guerre, quoique prise au dépourvu. Elle appela à son aide Joseph II, qui lança son armée sur Belgrade.

Aussitôt les Anglais mirent en feu tout l’Orient. Ils armèrent, au début de 1788, le roi de Suède Gustave III comme ils avaient armé les Turcs. Gustave s’était proposé une grande tâche ; fier d’avoir guéri son royaume de l’anarchie qui le ruinait, il avait hâte de lui rendre, aux dépens des Russes, son ancienne grandeur. L’Angleterre exploita cette noble ambition au profit de la sienne, avec le dessein, non de servir la Suède, mais d’inquiéter la Russie. La Prusse, sa complice, pratiqua aussitôt la même politique en Pologne. Les malheurs de 1772 avaient dessillé les yeux des Polonais. Ils comprenaient enfin l’étendue de leurs maux, les causes de ces maux et se proposaient, dans la diète de Grodno (1788), d’y appliquer des remèdes énergiques. Herzberg et son maître, pour inquiéter les Russes, encouragèrent leur patriotisme, et l’exploitèrent. Cent mille patriotes se levèrent à Varsovie, à leur appel, pour réformer et sauver la Pologne.

Ainsi, tandis que Catherine II s’apprêtait à couronner, par un succès décisif, ses entreprises, toute son œuvre et celle de ses prédécesseurs parut remise en question. L’Autriche, comme dans la guerre de 1738, était malheureuse. Joseph II échouait devant Belgrade, réduit à défendre la Hongrie, quand il avait cru démembrer l’empire ottoman. L’Angleterre et la Prusse se montraient partout menaçantes, agissant sur les frontières de la Russie, du nord au sud. Sans elles, Catherine « avait prétendu régler la question d’Orient par une dernière conquête ». Elles en voulaient leur part et le lui marquaient de manière à être entendues.

Jamais l’Impératrice n’avait reçu une si rude leçon. Elle la reçut avec une fermeté qui lui fit honneur, ranima ses généraux et ses ministres, Potemkin, Souworoff découragés, et surtout fit son profit de l’avertissement. Elle se résigna enfin au traité de partage que l’Autriche lui offrait. Elle consentit à se procurer ainsi l’alliance des puissances maritimes ennemies de l’Angleterre, la France et l’Espagne (octobre 1788). L’ambassadeur de France à Pétersbourg, Ségur, l’envoyé d’Autriche à Paris, Mercy, mirent à son service leurs efforts.

Mais Louis XVI avait plus de raison encore qu’au temps de Vergennes, de rester étranger à ces combinaisons. Le 8 août 1788, il avait convoqué les États généraux. « Que le roi s’engage dans une guerre pour éluder la promesse de les convoquer, s’écriait Catherine II. Les Français aiment la gloire : une guerre lui rendrait service en attirant au dehors le feu qui vous tourmente. » Elle dut pourtant se résigner à ce qu’elle ne pouvait empêcher, et se convaincre qu’il fallait faire une place à l’Angleterre en Turquie, si elle voulait y entrer. Elle préféra renoncer sur ce point à ses espérances, signa la paix de Jassy (1792) avec les Turcs, résolue à chercher une compensation en Pologne, où elle n’avait à compter qu’avec les puissances allemandes.

Et alors, fidèle aux traditions de la politique russe, pour se débarrasser de leurs exigences et avoir les mains libres, elle les précipita sur la Révolution française ; elle sut réveiller, sous un nouveau prétexte, les différends de la France et des Allemands sur le Rhin, afin d’achever librement ses conquêtes sur la Vistule (avril 1792).

Si l’Europe n’eût alors été distraite et occupée par la Révolution française, elle aurait davantage prêté l’oreille au bruit qui se faisait en Orient. L’œuvre allait s’accomplir, qui s’était préparée au début du siècle, à la faveur aussi des guerres continentales. Une bataille décisive faillit alors s’engager en Turquie autour de la position qui commandait les routes de l’Asie et de l’Afrique, par les appétits de l’Angleterre, l’impulsion de la Russie, les convoitises et les intrigues des puissances allemandes et se régler, par l’accord de ces convoitises, toujours au profit des Russes.

Tous les champions, tous les témoins de ce grand duel, sauf les Russes, se retournèrent vers la France pour saluer ou pour combattre la grande croisade révolutionnaire. Placée entre deux croisades contraires, parties des deux extrémités du continent, et formées en même temps, dès le début du siècle, par un grand politique et des philosophes de génie, l’Europe ressentit plus d’effroi ou plus d’enthousiasme devant celle qui la remuait le plus profondément, l’atteignait dans sa vie intime, et non seulement sur ses frontières : ainsi la religion grecque, la violence et la ruse continuèrent à faire en Orient leur œuvre, à la faveur des troubles provoqués par les idées et les sentiments de la Révolution, qui leur étaient pourtant le plus opposés.

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Et les ouvrages cités à la suite des deux chapitres qui précèdent, notamment du chapitre X.