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Manuel historique de politique étrangèreChapitre 18 / 23

XIV
LES DÉFAILLANCES DE LA FRANCE

TRADITIONS, INTÉRÊTS ET SECRETS

La politique française tient encore au dix-huitième siècle une grande place, moins par ses succès que par le prestige de son influence et de ses forces. Nulle puissance en Europe qui ne redoute ses entreprises, ou ne sollicite son concours. Aucune des grandes affaires du siècle, ni la succession de Pologne, ni les révolutions d’Allemagne, ni la guerre d’Amérique, auxquelles elle n’ait été mêlée. Et pourtant, lorsqu’on la considère de près, sans les perspectives d’espace et de temps qui ont dissimulé ses proportions à l’étranger ou à l’histoire, qu’elle paraît incohérente, contradictoire et impuissante ! Auprès de la majestueuse et solide ordonnance de la diplomatie française au siècle précédent, à côté des œuvres puissantes qu’en ce siècle même édifient l’Angleterre, la Prusse et la Russie, combien les desseins de la France sont pauvres dans leur forme tourmentée et indécise, et ses efforts stériles dans leur multiplicité excessive ! La France agit beaucoup alors, et partout. Elle agit trop, et ne se donna plus le temps de peser ses démarches. Son activité fit longtemps illusion à l’Europe et à elle-même. Elle fut en réalité presque toujours vaine ou funeste, étant à l’ordinaire mal réglée dans le présent et pour l’avenir.

A défaut de règles de conduite, les Français apportaient dans leur politique extérieure de fortes traditions. Et ce fut justement le motif de leurs erreurs. La tradition, comme toutes les chaînes qui relient les hommes au passé, peut être à la fois une entrave et un appui. Elle leur trace des chemins assurés, et les préserve, mais à l’excès, des écarts qui leur en feraient trouver d’autres. La route, semée de souvenirs glorieux, où la politique française s’était engagée depuis le seizième siècle, et surtout à la suite de Richelieu, semblait si belle à nos pères, si sûre, si directe qu’à aucun prix ils ne s’en écartèrent.

Ils en avaient pied à pied disputé les étapes à la maison d’Autriche, dans un temps où, malgré les Habsbourg, ils avaient résolu d’être et de rester une nation. Depuis lors, leur politique nationale avait été dirigée sans trêve contre l’Espagne et les empereurs. Et, par les règles fixes dont ils avaient éprouvé la valeur, elle était devenue, comme leur littérature, classique. On l’aimait, on la respectait en France : comme nos chefs-d’œuvre, on la pratiquait.

Le plan général en était très simple, profondément imprégné de l’esprit latin. Une nation doit avoir des frontières. La France retrouva les siennes dans les écrivains de l’antiquité qui avaient décrit la vieille Gaule, César et Strabon : les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, frontières naturelles autant qu’historiques ; boulevards de sa défense, assignés par la Providence à son activité. S’assurer ces frontières, conquérir ce domaine sur la maison d’Autriche qui les occupait avec l’intention de les restreindre, du même coup sauver la France de Jeanne d’Arc, et refaire la vieille Gaule, fut désormais un même dessein, une règle aussi impérieuse que celle de notre théâtre classique. Il ne parut plus possible de faire, en politique, des chefs-d’œuvre autrement. Les Bourbons, leurs ministres, et les générations de grands capitaines qui avaient servi les intérêts de la nation et son amour-propre, devinrent des maîtres incontestés. Ils eurent pour admirateurs la nation tout entière, et pour disciples tous les hommes qui voulaient se signaler à elle dans les affaires ou les batailles. A tous les ambitieux, il fallait des guerres aux Pays-Bas, sur le Rhin, ou dans ces plaines d’Italie où l’on se heurtait aux Espagnols depuis des siècles, et des missions auprès des alliés classiques que la France s’était donnés contre eux, Hollande, Suède, princes allemands, Turquie. C’était le moyen de plaire aux Français, amoureux de prouesses par instinct et par tradition, furieusement anti-autrichiens, de s’introduire dans une cour où les princes du sang, comme au moyen âge, rêvaient de se partager les couronnes enlevées aux Habsbourg, celles de Pologne, d’Espagne ou d’Italie.

Ainsi, fidèle à la tradition, l’opinion publique fit tort peu à peu à des intérêts publics que cette tradition ne pouvait plus servir. D’une part, l’Espagne, à la fin du dix-septième siècle, incapable de se défendre, était hors d’état d’inquiéter la France. Les Habsbourg d’Autriche, déjà presque réduits à leurs États héréditaires, ne disposaient plus, au profit de l’une et contre l’autre, de l’Allemagne, encore moins de l’Europe. La France avait d’autre part constitué son unité, sinon aussi largement que l’y invitaient les écrivains classiques et leur école, assez cependant pour atteindre le Rhin, les Alpes, le Jura et les Pyrénées. A défaut de frontières purement naturelles, elle s’en était donné de politiques qui la mettaient à l’abri de tout danger. L’œuvre de défense, qui avait formé la gloire de Richelieu et la tradition de ses successeurs, était achevée. En faire une œuvre de combat, c’était la compromettre, et flatter la France plus que la servir. Ce pouvait être un plaisir pour les Bourbons, une satisfaction d’amour-propre pour eux et leurs sujets même d’arracher aux Habsbourg les domaines qui les avaient rendus si puissants. Mais à coup sûr, on le vit aux temps malheureux de la succession d’Espagne, cette lutte devait être stérile pour le royaume.

Sans doute les Bourbons pouvaient le souhaiter plus grand, après l’avoir fait plus fort. Mais, outre que les conquêtes portent souvent en elles-mêmes des principes d’affaiblissement, celles de la France, autour de ses frontières, et dans le cadre de la vieille Gaule, étaient devenues un danger ou un motif de jalousie pour les nations amies qui, depuis l’époque de Strabon et de César, s’y étaient installées. En Belgique, Louis XIV rencontra la Hollande, les Allemands dans les provinces rhénanes, les Suisses sur le Jura, les ducs de Savoie sur les Alpes, tous ses meilleurs alliés d’autrefois, à l’avenir aussi inquiets de ses desseins que des entreprises espagnoles. Pour les rassurer, il suffisait de tourner les regards des Français sur d’autres frontières, aussi naturelles, au delà desquelles s’ouvrait à leur activité un champ immense et presque illimité. Là, plus de luttes contre la maison d’Autriche, ni de conflits avec les nations dont la France ne devait pas être à la fois la bienfaitrice et la spoliatrice. Que de conquêtes à faire, sans troubler la paix européenne, dans ces mondes nouveaux où les Français avaient déjà fondé Québec et Pondichéry ! La nature aussi les y invitait et, s’ils tenaient encore à s’inspirer de Strabon, les indications mêmes du géographe ancien qui avait si bien marqué la situation de notre pays sur deux mers, sans en pouvoir encore prévoir toute l’importance.

A cette expansion de la France enfin, la politique de Richelieu devait s’appliquer au moment où elle cessait d’être applicable en Europe. Il n’y avait plus de frontières ni de France à défendre dans le vieux monde. Mais dans le nouveau monde il y avait une nouvelle France, d’autres nations, filles de la nôtre, d’autres frontières à protéger. Les Espagnols, ni les Habsbourg ne nous menaçaient plus : mais les Anglais se préparaient à reprendre la politique de leur plus grands souverains, d’Élisabeth et de Cromwell. Isolés, protégés, mais aussi enfermés dans leurs îles, ils prétendaient à l’empire exclusif des mers et des colonies. De pareilles prétentions étaient aussi dangereuses pour la France moderne que leurs prétentions d’autrefois sur la vieille France, ou les desseins des Habsbourg. Les Français du dix-huitième siècle avaient le devoir et les moyens de les combattre. Pour cette tâche, la nature ne les avait pas aussi bien servis que leurs rivaux. Mais l’histoire et la politique les avaient mis, vers la fin du dix-septième siècle, après beaucoup d’efforts, au même point. A défaut de la mer, qui partout faisait à l’Angleterre un rempart, ils avaient trouvé dans les montagnes et les fleuves du continent européen ou dans l’amitié et la faiblesse de leurs voisins les éléments de leur défense nationale. En cet état, assurés de leur domaine continental, s’ils ne voulaient pas l’étendre, ils étaient libres et capables de disputer à l’Angleterre le domaine des océans et des mondes nouveaux : grande entreprise et féconde, si la France s’y consacrait uniquement.

Bien entendues et subordonnées comme il aurait fallu à leurs intérêts présents, les traditions de leurs ancêtres, celle de Henri IV et de Richelieu les y invitaient. La paix du continent en eût assuré le succès. Faussées par une imitation servile, mal comprises, ces traditions l’en éloignèrent et la jetèrent, en sens contraire, dans des aventures qui devaient occuper ses forces en Allemagne et en Orient inutilement. Une même politique ne pouvait adopter ces deux manières d’entendre et de poursuivre la tradition française, restaurer tout le passé, et en abandonner ce qui ne pouvait servir à l’avenir, faire des guerres à l’Europe, et lutter contre l’Angleterre à la faveur d’une paix continentale. Ce fut pourtant cette politique contradictoire que les Français pratiquèrent au dix-huitième siècle. Ils soutinrent, tantôt à la fois, tantôt à tour de rôle, leurs droits à l’empire des mers et des colonies, leurs prétentions à la domination de l’Allemagne et de l’Orient.

En ce désarroi surtout, ils manquèrent de guides. Tandis que les partis en Angleterre, les factieux à la cour de Russie, s’accordaient pour mettre les intérêts de leur pays au-dessus de leurs propres querelles, à la cour de Versailles il y eut autant de politiques que de coteries. Et tous les moyens étaient bons aux ambitieux, grands seigneurs, princes de la maison royale ou ministres, qui les formaient. L’intrigue et la corruption entretinrent leurs secrets, si nombreux qu’on en peut découvrir jusqu’à trois, sans compter l’action officielle des ministres, dans la politique française en Pologne. Au dehors, pour des motifs divers et contradictoires, la France engageait partout des guerres stériles : au dedans, c’était une guerre sourde, secrète, entre les partis qui se la disputaient, aux dépens de son prestige et des entreprises même où ils l’entraînaient. La royauté donnait le triste exemple de se mêler elle-même aux secrets de ces coteries, de suivre leurs avis contraires, de se les approprier même.

Il faut rendre cette justice à Louis XIV qu’il avait, à la fin du dix-septième siècle, montré à son peuple et à la royauté leur véritable avenir et leurs devoirs. Deux grandes guerres avec l’Europe et la résistance de Guillaume III l’avaient instruit. Après le traité de Ryswick (1697), voyant la succession d’Espagne prête à s’ouvrir, il avait su peser dans une juste balance les ambitions traditionnelles de sa monarchie, de sa famille, et les intérêts de son royaume. Deux fois, il renonça à la succession d’Espagne plutôt que d’accorder aux Anglais la moindre parcelle de l’empire colonial et maritime des Espagnols. L’orgueil de son peuple, son amour-propre paternel, eussent été satisfaits si les Habsbourg eussent été pour jamais chassés de Madrid. Louis XIV estima justement qu’ils n’étaient plus dangereux pour la France, avec les frontières qu’elle avait ou qu’on lui compléterait, et du moment qu’elle ne leur laisserait pas l’Italie. Il trouva surtout plus onéreuses et plus dangereuses les conditions que l’Angleterre mettait à leur ruine : une part considérable des ports et des colonies espagnoles. Ce ne fut pas sa faute si ces sages conclusions, formulées dans le traité de partage du 11 juin 1699, ne déterminèrent pas jusqu’à la fin de son règne la politique de la France.

Déjà alors, et pour tout un siècle, des intrigues, des intérêts particuliers, un secret étranger à la diplomatie officielle, décidèrent de la France autrement. Louis XIV avait plus de soixante ans. Les courtisans, attentifs à un changement de règne qui paraissait prochain, songeaient au Dauphin, l’héritier présomptif de France et l’héritier aussi du trône d’Espagne. Ils voulaient lui plaire et se faire un mérite d’avoir procuré à ses fils la succession espagnole, quand il recueillerait lui-même celle de France. A Madrid, ils intriguèrent, au conseil, pour décider le roi Charles II à tester en faveur du duc d’Anjou, et à Versailles ensuite pour faire accepter ce testament à Louis XIV. La France conspirait avec eux, moins sage que son roi, plus royaliste que lui, heureuse de faire aux Bourbons des sacrifices que son maître ne lui demandait pas.

Le dix-huitième siècle s’ouvrit ainsi pour elle par une première guerre de succession, qui servit de modèle à toutes les autres et ne lui servit pas de leçon. Acharnés à la lutte contre les Habsbourg, les Français se réjouirent de leur pouvoir enlever, en 1713, l’Espagne. Absorbés dans leur résistance, aveuglés par le succès final, ils ne virent pas la Prusse se constituer en royaume, la Russie envahir les frontières orientales de l’Europe, ni l’Angleterre jeter à travers le monde les premiers fondements d’un empire redoutable. C’était un parti pris dans la nation de ne consulter que ses traditions au lieu de ses intérêts, chez les princes du sang et pour tous les ambitieux à la cour, d’employer cette force aveugle au succès de leurs desseins particuliers et secrets.

On vit en effet, dans cette guerre, la maison d’Orléans, écartée du trône de France par les héritiers directs de Louis XIV, chercher en Espagne une compensation. En 1709, comme l’Europe réclamait l’abdication de Philippe V et que, pour avoir la paix, Louis XIV la demandait à son petit-fils, le duc d’Orléans, envoyé au delà des Pyrénées au secours de son cousin, intriguait avec les Anglais. Il espérait se faire donner par eux une place qu’il avait mission de leur disputer. Il avait son secret, comme le dauphin et son fils. La maison de Conti, en 1707, eut aussi le sien : l’objet était moins considérable, comme il convenait à une famille moins haut placée. Il fallait que la France aidât la princesse de Conti à recueillir une autre succession, celle de Neuchâtel, au risque de se donner un ennemi de plus, les Suisses, qui n’eussent pas permis à la France de franchir le Jura. Autant de successions, autant d’intrigues, dont le royaume devait faire les frais.

Louis XIV, cependant, n’était pas disposé à sacrifier ainsi jusqu’au bout ses sujets à sa famille. Il voyait les frontières envahies, les finances épuisées, la mer et les colonies livrées aux Anglais, toute l’Europe bouleversée pour leur seul profit. Toujours prêt à reconnaître ses erreurs et à les réparer, le vieux roi comprit le péril pour la France de cette lutte stérile et aveugle contre les Habsbourg, de l’effort qu’il lui avait demandé pour établir un de ses fils à Madrid. Il supplia le duc d’Anjou de revenir auprès de lui, soutenir sa vieillesse et son royaume chancelants. A cette époque de crise, comme au début de cette affaire, sa volonté, éclairée et réglée par les seuls intérêts de ses sujets, se heurta aux exigences de sa famille : Philippe V entendit rester en Espagne, au gré des Espagnols, aux dépens des Français qui l’applaudirent d’avoir reconquis son royaume, à Villaviciosa. Ils auraient eu peut-être, dans l’excès des malheurs qu’ils se préparaient, lieu de s’en repentir. Ce qui les sauva, en 1711-1713, ce ne fut pas seulement la constance de Louis XIV, la fermeté de ses conseillers, le génie de ses généraux, ce fut le brusque hasard de la mort de l’empereur Joseph Ier : l’Europe vit brusquement se reconstituer le colosse de la monarchie de Charles-Quint. L’Angleterre n’avait soutenu les Habsbourg que dans son propre intérêt : elle les abandonna, au moment où ils pouvaient trouver le leur dans cette restauration imminente du passé, et se fit payer par la France, très chèrement, le prix de cet abandon[7].

[7] Voy. chapitre IX, passim.

Que d’enseignements pour la monarchie française, pour les ministres et le peuple, dans cette première guerre de Succession, dans la paix qui la conclut ! Il parut bien que toute guerre analogue, toute dispute avec la maison d’Autriche, en Espagne, en Flandre, en Italie, serait ruineuse et vaine, si elle se compliquait d’un conflit avec les puissances maritimes. Il fut clair aussi que la paix obtenue par l’Angleterre, de cette manière, à Utrecht, l’encouragerait à chercher dans de nouvelles disputes continentales l’occasion d’autres progrès. Après bien des efforts, consacrés à des objets divers, la monarchie des Bourbons n’avait acquis ni une province, ni, à plus forte raison, un royaume : elle avait donné à l’Espagne, elle avait perdu un de ses princes, au moment où elle n’était représentée que par un vieillard septuagénaire et un enfant de cinq ans. Enfin, par des intrigues de famille, elle avait compromis, épuisé le royaume, réduit ses colonies, tandis que les Anglais, ses rivaux, développaient les leurs. Traditions populaires ou secrets de cour avaient paralysé la conscience ou la défense des intérêts de la nation.

La leçon, pour Louis XIV du moins, ne fut pas perdue. Il ne voulut plus exposer sa vieillesse et son État à une double tâche, trop lourde pour leurs forces. Résolument, après 1713, il abandonna celle dont l’objet n’était que satisfaction d’orgueil ou de rancunes : il offrit son amitié aux Habsbourg, en vainqueur généreux et perspicace, rassuré sur leurs entreprises par la solidité de ses frontières. Rapprochés, les Bourbons et les Habsbourg pouvaient faire la loi à l’Europe, une loi pacifique, avantageuse à leurs États respectifs qui seraient ainsi capables de tenir tête, l’Autriche aux princes allemands, ses vrais ennemis, la France aux Anglais, ses seuls rivaux. Ce n’était pas à son peuple seulement que Louis XIV imposait cette politique sage, c’était à sa famille même, au roi d’Espagne. Il lui fit comprendre qu’il ne devait pas moins à la France en échange de ce qu’il avait reçu d’elle. Il lui conseillait une longue paix et, à défaut d’une alliance ou d’un traité avec l’Autriche qui ne s’y prêtait pas, une trêve, du moins équivalente, aussi précieuse à son nouveau royaume qu’à son ancienne patrie.

C’était tout un programme nouveau de politique extérieure que Louis XIV, aidé par son ministre Torcy, traçait en 1714, le seul qui pût convenir à la France dans la situation nouvelle de l’Europe. Mais, à l’âge où il le rédigeait, quoique d’une main très ferme encore, ce programme avait plutôt la valeur d’un testament. Le vieux roi mourait, en effet, en septembre 1715, et ses dernières pensées sur la politique française eurent le sort, après sa mort, des mesures qu’il avait prises pour régler en paix son héritage.

Cet héritage allait à un enfant de cinq ans : de tout temps les minorités avaient été pour le royaume une occasion de troubles, une source de malheurs pour la royauté. Comme la Constitution française ne reposait que sur la personne et la volonté du roi, et qu’en temps de minorité, la personne royale était incapable de se faire obéir, il semblait alors que les liens de l’État fussent relâchés. Les ambitions, les volontés particulières pouvaient se donner carrière. En 1715, ce furent les princes du sang, Légitimés, Orléans, Bourbons de France ou d’Espagne qui se disputèrent le pouvoir. Le duc d’Orléans réussit à le prendre tout entier, avec l’aide du Parlement. La lutte fut d’autant plus vive et les rancunes des victimes d’autant plus tenaces que l’enjeu était plus considérable.

Il ne s’agissait pas seulement de la Régence, pouvoir précaire en somme, et limitée à quelques années. Le nouveau roi, Louis XV, que les morts successives de ses parents avaient appelé prématurément au trône, semblait à son tour condamné par la faiblesse de son âge et de sa santé. Alors, après la succession de Louis XIV, celle de Louis XV, et, peut-être à bref délai, la Succession de France, après celle d’Espagne, une perspective autrement grandiose, autrement séduisante pour les princes du sang et pour Philippe V lui-même.

Comme dans la guerre de Succession d’Espagne, dans la paix qui suivit les traités d’Utrecht ce fut la France qui fit encore les frais de leur ambition. La politique française fut subordonnée, en 1716, aux intérêts, aux entreprises du duc d’Orléans sur le trône de France. Elle n’eut d’autres principes que l’engagement pris à Hanovre entre Stanhope et l’abbé Dubois de garantir mutuellement, à Georges Ier la succession de la reine Anne, au régent celle de Louis XV. Les alliances de la France, alors, n’eurent pas d’autres fondements. Ce fut le seul système du gouvernement qu’elle s’était donné. Il se livra aux Anglais, dont Louis XIV avait montré l’ambition redoutable, leur accorda de nouveaux avantages, la démolition de Mardyck qui eût remplacé Dunkerque, ainsi que des concessions commerciales aux Hollandais (traité de La Haye, janvier 1717). Ce pacte onéreux de la France avec les puissances maritimes, ses rivales, aurait pu s’expliquer encore et se justifier en partie s’il eût été dirigé comme autrefois contre les Habsbourg. On comprendrait qu’un Régent, mal assuré de son pouvoir, eût voulu flatter les sentiments de la nation aux dépens même de ses intérêts. Mais ce ne fut pas le cas : l’alliance de La Haye fut suivie de la quadruple alliance de Londres, où la France et l’Autriche se réconcilièrent par les soins de Georges Ier, l’Empereur avec l’espoir d’acquérir la Sicile et la Toscane, le duc d’Orléans pour se faire garantir par lui la succession de France. Étrange système qui rapprochait les Français de tous leurs ennemis et les éloignait de l’Espagne, leur alliée naturelle, sacrifiée à l’Autriche comme la France l’avait été elle-même aux puissances maritimes[8] !

[8] Voy. chapitre XI, p. 296-300.

Il dura pourtant cinq années et s’étendit à toute l’Europe ; dans les affaires du Nord, aussi troublées que celles de l’Europe occidentale alors, la France intervint, sans qu’on pût démêler les mobiles de ses actes. Pierre le Grand la sollicita, en 1717, de choisir entre la Russie et les Suédois. Le Régent n’accepta pas l’amitié du czar, qui vint lui-même la lui offrir à Paris, et, pourtant, il abandonna la Suède aux princes allemands qui la dépouillèrent. Puis, après avoir ainsi trahi sa vieille alliée, démembrée par le traité de Stockholm, la France lui envoya, en 1719, des subsides destinés à lui permettre de lutter encore contre le czar, ou plutôt les remit à l’Angleterre qui s’en fit honneur. Toutes ces démarches, contradictoires et stériles, furent déterminées par les seuls intérêts du Régent : il tenait à l’amitié du roi Georges Ier et de la nation anglaise, pour les promesses qu’ils lui avaient faite. S’il livrait la Suède aux princes allemands, ce fut pour que l’un de ces princes, l’électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, recueillît une bonne part de l’affaire. Et ce fut d’autre part pour plaire aux Anglais, jaloux et inquiets des progrès de Pierre le Grand dans la Baltique, que le duc d’Orléans rejeta ses offres, puis fournit aux Suédois et à leurs amis de Londres les moyens de lui résister[9].

[9] Voy. chapitre X, p. 281-284.

Tout ainsi fut, en quelques années, sacrifié par le duc d’Orléans et l’abbé Dubois, son précepteur et son ministre, le passé de la France et son avenir, ses traditions et ses intérêts. Ni assez audacieux, ni assez criminels pour sacrifier le petit roi lui-même dont ils avaient la garde, ils réglèrent pourtant la politique du royaume sur l’attente de sa succession. Elle ne fut pas réglée autrement, et c’est en vain qu’eux-mêmes, et depuis, les historiens ont invoqué, pour l’expliquer, des principes différents. Ils prétendirent, et l’on a cru qu’ils avaient voulu, par une entente avec ses ennemis, donner et conserver la paix à la France. S’ils confirmèrent en 1717, en 1718 les traités d’Utrecht, n’était-ce pas pour fournir à l’Europe la preuve, au royaume les bienfaits de leurs intentions pacifiques ?

Mais les traités d’Utrecht avaient été si chèrement achetés, qu’il n’était pas nécessaire d’y ajouter de nouveaux sacrifices. Pourquoi les confirmer ? Qui les menaçait ? L’empereur Charles VI, sans doute, ne les avait acceptés qu’à regret. Il prétendait disputer encore l’Espagne à Philippe V. Celui-ci, de son côté, avec l’aide d’Albéroni, reconstituait les forces de l’Espagne pour une lutte prochaine, en Italie où l’appelaient les Farnèse. Cette querelle, cependant, entre les Habsbourg et les Bourbons de Madrid n’était pas de nature à réveiller en Europe la guerre, si l’Europe y restait résolument étrangère. Sans eux, malgré eux, elle avait recouvré à Utrecht la paix qu’elle souhaitait, et n’avait rien à souhaiter de plus, si la France l’observait. Le besoin que la France en avait elle-même en était une garantie sûre et suffisante. L’Europe n’en eût pas demandé d’autres, si le Régent n’avait pas inquiété l’Angleterre par des démarches favorables aux Stuarts, et ne l’avait ensuite sollicitée, par le conseil de Dubois, de renouveler les traités d’Utrecht. Il la priait : elle était en droit d’exiger. Le plus remarquable fut qu’elle n’exigea pas la confirmation des actes de 1713, mais de nouveaux sacrifices, onéreux pour notre marine et notre commerce. Ce fut le Régent qui insista pour obtenir, à ce prix, le rappel des traités d’Utrecht et particulièrement des articles où se trouvait inscrite la renonciation des Bourbons d’Espagne au trône de France, fondement de ses droits et de ses espérances.

La paix, les traités d’Utrecht, purs prétextes, en somme, utiles à dissimuler les mobiles personnels de cette politique égoïste : « La triple alliance peut vous suffire, écrivait cyniquement Dubois à son élève. Examinez si le reste vous est nécessaire. » Le reste, c’était les intérêts véritables du royaume. On le vit bien, d’ailleurs, lorsque cette alliance se transforma en Quadruple Alliance, dans l’année 1718, par l’accession de l’Empereur. Pour se la procurer, le duc d’Orléans fit bon marché des prétextes qu’il avait invoqués. Il promit à Charles VI la Sicile et la Toscane : était-ce maintenir les actes de 1713 que de violer celui qui avait établi la neutralité de l’Italie, qui l’avait fermée ainsi aux entreprises des Bourbons et des Habsbourg ? Et quelle raison, pour conserver la paix à la France, de l’associer à la politique impériale, toujours préoccupée de renouveler la guerre contre l’Espagne en Italie ?

Le résultat de cette diplomatie fut en effet une coalition contre l’Espagne : l’Empereur lui disputa la Sicile, la Sardaigne, Parme et la Toscane (1717-1718) ; l’Angleterre ruina sa marine en face de Palerme (août 1718), et la France fit en 1719, contre le prince qu’elle avait conduit à Madrid, une expédition coûteuse au delà des Pyrénées, pour le seul profit de détruire au Passage les arsenaux et les chantiers maritimes établis, depuis 1715, par Albéroni.

On chercherait en vain, dans le goût des Français pour une paix que Philippe V ne leur refusait pas, dans la conspiration de Cellamare, trop superficielle pour la troubler, les motifs de cette entreprise, agréable et utile seulement aux Anglais et à l’Empereur. Il faut les demander au Secret du régent. Ce prince voulut obtenir, par la force, des Bourbons d’Espagne, la garantie de son avènement au trône de France et satisfaire les alliés qui avaient promis de l’y soutenir. Sans scrupule, il trompa les Français pour conquérir la France avec leurs propres ressources. Il a réussi même à tromper l’histoire. Spéculant sur le besoin que le royaume avait de la paix et la crainte d’une guerre civile, par une trame d’intrigues et de mensonges savamment ourdie par l’abbé Dubois à Paris, à Vienne, à Londres, à Hanovre, en dehors et à l’insu de la diplomatie officielle, le duc d’Orléans enchaîna pendant quatre ans la France et l’Europe à ses ambitions.

Que les Français, sans le savoir, étaient loin du temps où, servis, éclairés et guidés par leurs rois et de grands ministres, ils prenaient part à toutes les affaires de l’Europe pour surveiller, défendre ou faire triompher leurs intérêts ! Fidèles aux souvenirs de cette époque glorieuse, ils se flattaient d’y faire grande figure encore, à la suite d’un gouvernement qui leur donnait l’illusion d’une autorité acceptée par toutes les cours. Ils croyaient, au nord et au midi, par leurs conseils ou par les armes, dicter des lois aux puissances. Illusions, satisfactions d’amour-propre qui leur coûtaient bien cher ! On ne leur disait point par quels sacrifices des intérêts français la Régence avait acquis une influence dont la France ne devait pas profiter. Le royaume était à la fois le banquier et l’enjeu d’une partie mystérieuse où Dubois jouait, pour son maître, très serré, sans autre bénéfice pour l’État que celui d’un repos imaginaire. Jamais la politique française n’était venue à ce point d’abandon et de détresse que ses seuls ressorts fussent, au lieu d’un intérêt ou d’une tradition nationale, un simple secret de famille, inavouable.

Ce ressort lui-même était si fragile, qu’à force de le tendre ceux qui l’avaient monté craignirent de le briser. Le Régent et Dubois, après avoir imposé à la France ruinée les frais d’une entreprise personnelle qui la ruinait plus encore, se trouvèrent en présence de la faillite. Ils eurent recours à Law, qui leur apportait de l’étranger un secret aussi, celui du crédit. Il leur fallut un coup d’État, un lit de justice pour imposer ces idées nouvelles au Parlement (août 1718). Par les finances et par la politique, par ses confidents devenus ses ministres officiellement, le duc d’Orléans disposait de la France en maître absolu et s’ouvrait l’accès du trône.

Mais alors les deux secrets qu’il avait formés pour cet objet avec Law et Dubois se contredirent après s’être soutenus. Il ne se trouvait pas que des chimères dans le système du financier étranger ; et ce qu’il y avait de solide en ses projets, le dessein de relever le commerce de la France par le crédit et de l’étendre par une large politique coloniale, était conforme aux besoins, aux intérêts véritables de la nation. Tandis que beaucoup de Français se laissaient séduire par l’agiotage et les promesses hâtives du Mississipi, d’autres plus avisés, et surtout les armateurs et les commerçants des grands ports, de Nantes, de la Rochelle, de Bordeaux, de Lorient profitaient de l’engouement du public, de la facilité des transactions commerciales pour développer leurs affaires. Par leur initiative et la protection de Law les colonies françaises naissaient à une vie nouvelle : la France reprenait conscience de ses intérêts, au point qu’en un an, dès la fin de 1719, les Anglais, jaloux de cette renaissance, mettaient le Régent en demeure de choisir encore une fois entre ses vues ambitieuses et ses devoirs, entre Dubois, qui travaillait pour lui seul avec eux, et Law qui servait, contre eux, les Français.

La situation parut d’autant plus délicate au duc d’Orléans, que la guerre avec l’Espagne peu à peu détachait de lui le public. Les princes légitimés, vaincus en 1715, d’anciens ministres de Louis XIV ou des courtisans évincés en 1718 par la faveur de l’abbé Dubois, Torcy, d’Huxelles, Saint-Simon, par vengeance plus que par patriotisme, disaient très haut à la nation qu’elle avait tort de laisser perdre ainsi ses traditions les plus chères, de désarmer en face des Habsbourg, de s’armer contre un roi de sa race. Philippe V, au delà des Pyrénées, lui avait adressé les mêmes appels. La Bretagne, la Vendée, le Poitou les entendaient. On commençait à douter de la conspiration de Cellamare, le seul motif avoué de cette lutte fratricide.

Le Régent lui-même ne l’avait entreprise qu’à regret, à toute extrémité. Il n’y aurait pas même pensé, si l’ami qu’il avait envoyé à Madrid, au début des négociations de l’abbé Dubois en 1716, Louville, avait pu persuader le roi d’Espagne de lui abandonner ses droits au trône de France. A mesure que son secret et ses intrigues avec les Anglais se développaient, le Régent n’avait pas renoncé à conquérir sans eux l’Espagne à ses ambitions, autrement : si Philippe V s’obstinait, n’y avait-il pas moyen de former auprès de lui un parti national, jaloux des Italiens, d’Albéroni et de la reine, qui se laisserait mieux convaincre ? En secret encore, Louville et Longepierre à Paris, Saint-Aignan, l’ambassadeur de France à Madrid, l’avaient essayé jusqu’à la fin de 1718. Pendant trois ans et jusqu’à la guerre déclarée, le duc d’Orléans avait donc tout fait pour l’éviter. Il en avait prévu toutes les conséquences ; il redoutait, en 1719, un réveil de l’opinion publique qui pouvait déchirer la trame subtile de ses combinaisons ambitieuses. Un instant il songea, alors, à sacrifier Dubois et l’alliance anglaise. Il écouta leurs ennemis, et Law surtout, qui, se sentant menacé par eux, intriguait avec la Russie, l’Espagne et les Farnèse.

Ces derniers avaient réussi, par l’influence d’Élisabeth, à convaincre Philippe V que l’avenir de sa maison était en Italie, où ils espéraient s’agrandir eux-mêmes avec l’aide des troupes espagnoles. Le renvoi d’Albéroni, conseillé par eux, avait masqué aux yeux de l’Europe cette brusque conversion du roi d’Espagne, et lui avait permis sans trop de honte d’abandonner la France au Régent par la paix de 1720. Pour mettre toutes les chances de leur côté, les Farnèse entreprirent alors de persuader au duc d’Orléans une conversion analogue, l’abandon de l’alliance anglaise, une ligue de tous les Bourbons contre les Habsbourg, agréable aux Français, favorable à son autorité et, dans l’avenir, aux desseins de la maison de Parme sur l’Italie. Leur envoyé à Paris et Peterborough, un whig qui avait juré la perte des Habsbourg après les avoir servis, rallièrent tous les adversaires de Dubois et de sa politique, au nom des traditions de la France trop longtemps sacrifiées.

L’intérêt de la France, d’ailleurs, n’était pas davantage dans ce nouveau système qui pouvait réveiller la guerre précédente, lui mettre sur les bras une double affaire avec l’Angleterre et avec les Habsbourg, pour le seul profit des princes italiens. Ce système n’était pas meilleur que la paix onéreuse et relative que Dubois lui avait procurée jusque-là. Mais cette considération n’embarrassait guère le duc d’Orléans : entre la politique qu’il avait suivie depuis 1716 et celle qu’on lui proposait au mois de juin 1720, il y avait cette différence que l’une était populaire parmi les Français, conforme aux traditions et à ce qu’ils croyaient être leur intérêt, que l’autre paraissait un renversement des maximes politiques du grand siècle. Le Régent avait cru s’assurer de la France par les conseils de Dubois. Il la perdait, s’il les suivait encore. Et s’il ne les suivait plus, il risquait de perdre le concours de l’Europe. Quel embarras pour un prince qui ne calculait que ses chances d’avenir, qui n’était pas guidé par la conscience de ses devoirs !

Dubois l’en tira par une série d’expédients où son génie, fertile en intrigues, se découvrit tout entier. Ce fut désormais le fondement de sa fortune qui s’affermit au moment où elle paraissait le plus ébranlée, et grandit chaque année depuis 1720. Archevêque de Cambrai, cardinal et premier ministre, Dubois trouva les moyens de servir son maître, en se donnant les apparences d’avoir servi la France. Il y avait encore moyen de tromper les Français, de flatter leurs manies pour apaiser leurs exigences, de se faire leurs courtisans pour se dispenser d’être leurs serviteurs. Dubois y excella à partir de 1720, et la nation ne s’étonna pas de voir arriver au premier ministère, quand Louis XV devint majeur en 1723, un politique qui, selon la bonne tradition et pour lui plaire, conclut, en mars 1721, un pacte d’alliance avec les Bourbons d’Espagne contre les Habsbourg. Le mariage du jeune roi avec une princesse d’Espagne ne valait-il pas un manifeste ? N’était-ce pas la preuve suffisante que la France rentrait dans la tradition à laquelle aveuglément elle attachait encore sa grandeur ?

Ce que ne lui dirent pas le duc d’Orléans et son confident, c’étaient les intrigues qu’ils avaient employées pour opérer, sous le feu, ce changement de front brusque, pour se ménager l’amitié des Anglais à travers cette évolution décisive qui aurait dû la leur faire perdre. Cela, c’était encore leur secret, qui restait l’âme et l’élément principal de leur diplomatie. Ils se gardaient bien d’avouer à la nation qu’il leur avait fallu payer très cher, par un marché dissimulé dans l’ombre des chancelleries, de la perte de tout le commerce français en Espagne, l’adhésion des Anglais au traité de 1721. La triple alliance de Madrid (juin 1721) était pourtant, comme celle de Hanovre autrefois, une convention dont la France faisait tous les frais : exposée à une guerre stérile contre l’Empereur en Italie, pour le profit des Farnèse et de l’Espagne, et, pour l’avantage des Anglais, à la perte de son commerce au delà des Pyrénées, desservie, dupée, elle applaudissait à cette œuvre néfaste qu’elle croyait inspirée des grandes maximes du passé, sans voir qu’elle était réglée pour le seul avenir de la maison d’Orléans. Par des traditions désormais condamnées, par un secret coupable, aux dépens de ses vrais intérêts présents, elle se laissait entraîner insensiblement à une nouvelle guerre contre les Habsbourg, absolument inutile.

Il parut, en 1723, que cette lutte allait éclater à la veille de la mort de Dubois et du Régent. Ils l’avaient retardée jusqu’à la majorité du roi pour être, auparavant, bien assurés de la France et des dispositions de l’Angleterre. Depuis 1721, le congrès de Cambrai, auquel ils convoquèrent toutes les puissances, leur fut un moyen de les tenir toutes en haleine sans prendre parti. Il s’agissait de régler, après les successions d’Espagne et de France, les successions italiennes de Parme et de Toscane, nouvel objet de litige entre les Habsbourg et les Bourbons. On n’avait pas d’exemple que ce genre de procès se fût jamais terminé dans un congrès, et sans bataille. Mais Dubois voulait attendre des circonstances favorables pour livrer à l’Autriche une de ces batailles décisives qui feraient de lui, aux yeux des Français, un nouveau Richelieu, le champion de leurs traditions les plus chères. S’il était bien préparé, ce coup d’éclat donnerait la France au Régent, l’Espagne à son gendre Louis, l’Italie à son gendre désigné, don Carlos, héritier de Philippe V et des Farnèse, et, peut-être enfin, la Pologne à son fils le duc de Chartres, auquel Pierre le Grand venait l’offrir alors avec la main de sa fille Élisabeth.

Le point capital était d’amener les Anglais à soutenir ces espérances brillantes, à sacrifier l’Empereur. Au mois de mars 1723, l’occasion se présenta de les brouiller avec Charles VI. L’Empereur, pour se créer des ressources, avait résolu de relever le commerce de ses États. Il avait créé les compagnies de Fiume et de Trieste, exigé des Turcs, à Passarowitz, des avantages pour les marchands autrichiens. Il venait enfin, en instituant la compagnie d’Ostende (19 décembre 1722), de rouvrir la Belgique au commerce. Cette renaissance économique de l’Autriche, et particulièrement celle des Flandres, provoquèrent de vives réclamations à La Haye et à Londres. Les puissances maritimes jalouses demandèrent à la France son concours pour mettre l’Autriche à la raison.

C’était le moment qu’attendait Dubois pour se déclarer. S’il eût consulté les intérêts de la France, il se fût contenté de regarder cette querelle, et réjoui d’une concurrence redoutable pour les marchands anglais. Quel intérêt avait le royaume à les en délivrer, plus qu’à ruiner, en 1718, pour leur plaisir, la marine espagnole ! Le vrai moyen de reprendre la tradition de Richelieu, c’eût été de grouper contre l’Angleterre toutes les puissances que sa suprématie commerciale inquiétait comme elle menaçait la France. Mais, aux yeux des Français, la grande tradition c’était encore celle du dix-septième siècle, la lutte à outrance contre les Habsbourg : cette lutte pouvait servir la maison d’Orléans encore une fois. Dubois résolut d’exciter l’enthousiasme de la nation, les jalousies de l’Angleterre contre l’Autriche et ses sujets de Flandre, pour achever, par une guerre populaire, la fortune de ses maîtres et la sienne. Traditions et secrets de famille, comme au temps de la Succession d’Espagne, allaient ainsi s’unir, par les soins d’un ministre aussi égoïste qu’habile, pour détourner la France de ses intérêts et de ses devoirs[10].

[10] Voy. chapitre XI, p. 300-302.

La mort de Dubois, puis celle du régent, évitèrent au royaume ce nouveau malheur. Elles le laissèrent en paix avec l’Europe, mais elles le mirent, au dedans, plus bas encore. Il se trouva la proie d’un prince du sang, cupide, avare et débauché.

Le duc de Bourbon, premier ministre de 1724 à 1726, eut aussi son secret qui dirigea la politique française, mais inférieur encore, s’il se pouvait, à celui du Régent, secret tout négatif et plus avilissant encore. Jaloux des destinées que semblaient réserver à la maison d’Orléans ses droits reconnus par l’Europe, et la mauvaise santé de Louis XV, Monsieur le Duc, trop éloigné du trône pour y prétendre lui-même, ne se proposa qu’un ouvrage et y employa toute la diplomatie de la France. Il jura de détruire l’édifice savant des intrigues de la Régence : système singulier qui de la France ne faisait plus qu’un champ clos pour les princes du sang. L’amitié de l’Angleterre avait été le fondement principal des espérances que le duc voulait anéantir : il la rechercha et s’y tint pour faire pièce aux d’Orléans, tandis que sa maîtresse, Mme de Prie, y trouvait son compte. Les droits du roi d’Espagne au trône de France étaient le seul obstacle aux ambitions de la branche cadette : le duc imagina de fortifier ces droits cinq ans après la guerre qui avait eu pour principal objet de les annuler. Il réveilla les espérances de Philippe V à Madrid, d’Albéroni à Rome.

Ses projets échouèrent devant la volonté absolue des Farnèse, qui poussaient le roi d’Espagne à réclamer l’Italie d’abord, au risque d’une guerre redoutable pour un gouvernement nouveau tel que celui du duc. Persuadé que l’Angleterre pouvait lui suffire, le duc de Bourbon détruisit alors, quitte à mécontenter l’Espagne, le principal ouvrage de la politique précédente, le mariage de Louis XV avec l’infante d’Espagne. Il renvoya brutalement à ses parents la jeune princesse : le roi avait failli mourir le 20 février ; avec elle, il n’aurait pas de longtemps d’héritiers, et le moindre accident mettait le trône à la portée des d’Orléans. Il fallait en finir, donner à la France au plus tôt un dauphin en lui donnant une reine qui, en cas de régence, laissât l’autorité à l’auteur de ces intrigues. Le choix du duc de Bourbon se porta sur Marie Leczinska, dont il escomptait, pour le jour de l’échéance, la gratitude : et la France se trouva brouillée avec l’Espagne, contre son intérêt, par le secret nouveau, comme par le précédent, à la suite d’intrigues de cour contradictoires et vaines.

La brouille, cette fois, fut très vive et faillit encore aboutir à une guerre. Irrité, Philippe V se jeta, par le traité de Vienne (1725), dans les bras des Habsbourg, ses ennemis jusque-là irréconciliables. Toutes les alliances furent renversées : Charles VI songeait à défendre contre les Anglais le commerce des Flandres, Philippe V espérait leur reprendre Gibraltar. C’était de leur part une pensée juste que de se réconcilier enfin, pour se garantir de la tyrannie de l’Angleterre, ou se venger. Si Louis XIV avait pu voir ce rapprochement des Bourbons et des Habsbourg, qu’il avait souhaité en ses derniers jours pour tenir l’Angleterre en respect, il eût approuvé son petit-fils : nul doute qu’il ne l’eût scellé lui-même. En tout cas, il se fût bien gardé de venir au secours des Anglais, comme le fit le duc de Bourbon.

Entre les mains de ce prince égoïste, la France et son roi n’étaient plus que les instruments aveugles de la politique anglaise. Ils forgeaient, au service de leurs pires ennemis, des armes qui, destinées à frapper la maison d’Orléans, les blessaient d’abord. On vit les Français unis à Hanovre, contre l’Espagne, avec l’Angleterre, la Prusse (1725), et bientôt exposés, par la défection immédiate du Roi-Sergent, à porter le poids d’une lourde guerre continentale : tous les bénéfices, la ruine du commerce d’Ostende et la possession de Gibraltar, étaient d’avance réservés à leurs alliés d’Angleterre. Pour eux, la satisfaction puérile de combattre, une fois de plus, l’Autriche, sans avantage, et l’Espagne, contre leurs intérêts les plus clairs. Ballottés, comme le feu roi, entre les factions des princes, trahis par leurs intrigues, trompés par leurs mensonges, ils suivaient un chemin obscur, dont l’histoire elle-même a peine à retrouver les détours, au terme duquel étaient la ruine et la honte.

En ce désarroi, ils trouvèrent pourtant un guide qui les ramena, pour quelque temps, dans la bonne voie. Derrière les princes du sang, tandis qu’ils se disputaient le pouvoir, le précepteur de Louis XV, Fleury, avait aussi ses ambitions et son secret. La fortune prodigieuse du cardinal Dubois, tout entière formée par l’intrigue, les avait encouragées. Le rêve caressé par Fénelon et réalisé six mois par son successeur au siège de Cambrai, l’évêque de Fréjus l’avait repris avec l’espoir d’en jouir plus longtemps. Il ne s’agissait pas de la Succession de France, mais simplement de celle des cardinaux-ministres qui s’étaient illustrés, en servant la royauté au siècle précédent. Louis XV était trop jeune encore pour se passer de serviteur et assez grand pour comprendre qu’autour de lui, depuis dix ans, tout était égoïsme, cabales et presque trahison. Inquiet, renfermé, défiant, le roi ne s’ouvrit plus qu’à son précepteur Fleury. En vain le duc de Bourbon avait-il fait tous ses efforts pour conquérir la confiance du jeune monarque. M. de Fréjus était toujours là. Le 11 juin 1726, il prenait officiellement, par la volonté du roi, la direction du gouvernement.

C’était une lourde charge pour un vieillard de soixante-treize ans, à la veille d’une guerre générale et dans le désordre de la cour. Fleury l’accepta par ambition. Avec lui, la France eut enfin un ministre dont le dessein était de servir le roi, en qui elle s’incarnait. « Pour l’intérêt du roi et du pays, disait-il à son ami Walpole, il m’a été impossible de marcher plus longtemps dans la voie du duc de Bourbon. » Ce fut la première fois, depuis 1715, que le royaume ne fut plus gouverné par une faction. Fleury prit ses collaborateurs dans tous les partis, des gens de la vieille cour, d’Huxelles, Tallard, Berwick, le jeune duc d’Orléans et ses amis, entre autres Le Blanc, Morville, résolu d’ailleurs à leur imposer la volonté du roi et la sienne. Lorsque Marie Leczinska donna un héritier à Louis XV (14 août 1729), les ambitions des princes du sang se trouvèrent condamnées pour jamais, la Succession de France assurée et réglée. Après un mauvais rêve de dix années, la France pouvait s’éveiller à une vie nouvelle sous le règne d’un prince dont la régence, au moins, n’avait pas diminué l’autorité.

La première condition de cette existence, c’était une paix qui permît aux Français de reprendre conscience d’eux-mêmes et de leurs destinées. Un roi jeune et entreprenant les aurait peut-être entraînés dans des aventures hâtives. Mais Louis XV, indifférent, négligent, n’était pas ce roi. Et, s’il l’eût été, le vieillard qu’il avait pris pour confident, par une vue plus nette de ses intérêts et par un goût très naturel à son âge pour le repos, l’aurait retenu sur cette pente dangereuse. Fleury n’eut rien de plus pressé que d’éviter à la France la guerre qui se préparait. Peut-être, même, n’avait-il pris le pouvoir que pour l’empêcher. Les Anglais le crurent. En tout cas, le duc de Richelieu, que le ministère précédent envoyait, le 28 mars 1725, à la cour de Vienne, au moment de se brouiller avec elle, secrètement et déjà sur l’avis de Fleury, avait employé tous ses offices à retarder une rupture.

Grâce à lui, à cette intrigue qui précéda le ministère de M. de Fréjus, la guerre, d’abord, n’éclata point. En vain les Anglais, le Parlement, le roi pressaient la France d’exécuter le traité de Hanovre (janvier 1727) : les Espagnols, en 1727, mettaient le siège devant Gibraltar (février) et sommaient aussi la France de prendre parti. Fleury fit traîner la réponse que des deux côtés on lui demandait. Il attendait que l’Empereur s’expliquât d’abord sur les offres pacifiques qu’il lui avait fait faire par Richelieu et par la cour de Rome. On devait pardonner à un vieux ministre ses hésitations, ses inquiétudes. Et les Français auraient pu l’en remercier comme d’un premier bienfait.

Le 31 mai 1727, en effet, Charles VI leur donnait une trêve précieuse, renonçait pour sept ans à la Compagnie d’Ostende, préférait enfin à la guerre un nouveau congrès, préface d’une solution pacifique. Des quatre puissances qui avaient formé les ligues de Vienne et de Hanovre, deux déjà, la France et l’Autriche, reculaient effrayées de leurs conséquences. Il ne restait plus à Fleury, l’auteur prévoyant de ce mouvement de recul, qu’à y entraîner les autres.

L’Angleterre se laissa convaincre aisément. Dès le premier jour, Fleury avait acquis sa confiance par celle qu’il marquait à ses ministres, aux Walpole en particulier. Ceux-ci ne soutenaient les résolutions belliqueuses de leurs collègues et de la nation que pour faire peur à l’Autriche et au roi d’Espagne. Si la France leur procurait, par les mêmes moyens ou par d’autres, les satisfactions qu’ils souhaitaient, mieux valait à leurs yeux les obtenir par la paix que par la guerre. Ils laissèrent au Cardinal le temps nécessaire. Trois mois lui suffirent pour persuader la cour de Vienne. Et, pendant ces trois mois, il travailla celle d’Espagne, assez pour l’ébranler fortement.

Peu de temps après, il l’avait désarmée par des arguments décisifs. Le roi d’Espagne escomptait toujours la succession de France. Au début de 1727, il demandait au nouveau ministre de Louis XV d’appuyer ses droits au trône de son maître. Fleury n’hésita pas : comptant sur le secret de cette intrigue, il répondit par une promesse formelle, afin de ramener Philippe V à des sentiments meilleurs pour la France et surtout pacifiques. Il servait l’Angleterre par un engagement qu’elle eût blâmé, et sur lequel, sans doute, il espérait n’avoir à donner jamais d’explication. Louis XV vivait : il était d’âge à avoir des héritiers, et sa femme de nature à lui en donner. Le tout était de gagner du temps.

Fleury y réussit : le 13 juin 1727, Philippe V retirait ses troupes de Gibraltar et promettait de rendre aux Anglais les privilèges commerciaux dont ils jouissaient en Espagne depuis six ans. Quelle que fût la compensation qu’on lui avait promise, Walpole, qui l’ignorait, tenait la paix qu’il voulait. Les préliminaires de Paris, dictés par Fleury, comme leur nom l’indique, pacifiaient l’Europe au gré de l’Angleterre et valaient mieux pour la France qu’une guerre onéreuse et inutile. C’était une liquidation aussi nécessaire qu’heureuse.

Fleury espérait l’achever bientôt, par une paix définitive, au congrès qui allait s’ouvrir à Cambrai, puis à Soissons (1728). Le succès dépendait des dernières résolutions de l’Empereur et du règlement de la Compagnie d’Ostende, le principal motif de ses dissentiments avec l’Angleterre, de son alliance avec l’Espagne. La reine d’Espagne, qui avait le plus souhaité la guerre, inquiétée au mois de mars 1728 par une maladie de son mari, demandait la paix aux alliés de Hanovre, avec un asile en Italie. Ils le lui promirent, par le traité du Pardo (mars 1728). Isolé, préoccupé de l’avenir de sa maison aussi, Charles VI, après quelques difficultés qu’il fit encore pour la forme, allait être réduit à céder. C’était, à bref délai, un traité aussi considérable et plus complet que ceux d’Utrecht[11].

[11] Voy. chapitre XII, p. 303-304.

Au moment de le conclure, après l’avoir si bien préparé, Fleury rencontra, sur la route où il guidait les Français vers la paix, un obstacle imprévu, un piège que lui tendait, sous la forme d’un secret, toujours, son entourage, entiché des prétendues maximes de la politique nationale. Depuis 1727, il s’était associé au ministère des affaires étrangères Chauvelin. Cet ancien magistrat, favori du maréchal d’Huxelles, stylé, recommandé par lui et par Pecquet, commis du ministère, champion autorisé des traditions françaises, se préparait derrière le cardinal à les défendre, malgré lui, contre l’Angleterre et les Habsbourg à la fois. Il blâmait en secret l’alliance anglaise, recherchait celle de l’Espagne et, dans cette amitié, le moyen de déclarer la guerre aux puissances maritimes et à l’Empereur, comme au temps, qu’il croyait heureux sans doute, de la Succession d’Espagne. L’histoire, en général, s’est prononcée pour Chauvelin contre Fleury, pour le bouillant secrétaire d’État contre le vieux ministre. Elle a trop écouté les contemporains, avocats de la même cause condamnée que Chauvelin. Mieux informée, elle jugera que le moins vieux des deux et le plus utile était alors celui qui réglait les affaires de la France non par les idées du passé, mais par ses intérêts présents, pour la paix et pour l’avenir.

Au mois d’août 1729, Chauvelin recevait de Madrid, agréait et essayait d’imposer à Fleury un projet de traité définitif entre la France et l’Espagne, qui menait tout droit à la guerre. Ce projet renvoyait à une date ultérieure les satisfactions que réclamait l’Angleterre et les subordonnait à la restitution impossible de Gibraltar et de Minorque. Il stipulait l’occupation par l’Espagne des duchés de Parme et de Toscane, et menaçait d’une guerre immédiate avec les Bourbons l’Empereur, s’il s’y opposait encore. Défavorable aux Anglais, nettement dirigé contre l’Autriche, il était de nature à les réunir dans une alliance analogue à celle de 1701, pour les Successions d’Italie, comme pour celle d’Espagne.

Averti par son ami H. Walpole et par sa propre expérience, Fleury, de cet instrument de guerre, fit encore avec adresse un moyen de pacification. Il exigea de l’Espagne des concessions pour les marchands anglais, l’abandon de ses espérances sur Gibraltar, son consentement à la ruine de la compagnie d’Ostende. Il obtint des Anglais, en échange, la promesse d’établir le fils d’Élisabeth Farnèse, D. Carlos, dans les duchés contestés. Ce fut le traité de Séville (9 novembre 1729).

Un an après, l’Empereur, isolé par l’union des Bourbons et des puissances maritimes, abandonnait aux uns les duchés italiens, aux autres la compagnie d’Ostende contre la promesse formelle de la succession d’Autriche assurée à sa fille (16 mars 1731)[12]. La France se dispensa de souscrire à ce second traité de Vienne : elle n’était point en guerre avec l’Autriche. Et l’opinion publique eût reproché à Fleury de lui donner, sans nécessité, une garantie de durée, qui n’eût pas permis aux Français de la combattre encore à la première occasion favorable.

[12] Voy. chapitre XI, p. 304.

On lui reprocha même d’avoir, par sa médiation, préparé cette paix de 1731, plus complète pourtant que les traités d’Utrecht. On l’accusa d’avoir travaillé pour les Anglais et pour l’Espagne, sans profit pour le royaume. N’en était-ce point un cependant, quoique négatif, de lui avoir épargné successivement deux guerres inutiles, l’une contre l’Espagne et les Habsbourg, l’autre contre les Habsbourg et les puissances maritimes ? Ce fut toujours le malheur de Fleury d’avoir employé ses talents à réparer des fautes qu’il n’avait pas commises. Il eut plus de peine à défendre les intérêts français contre les intrigues de cour ou les entraînements de l’opinion publique, égarée par de fâcheuses traditions, que contre l’Europe. Il y réussit, pendant vingt ans, par des victoires obscures dont la France, loin de lui faire honneur, lui garda toujours rancune.

Au lendemain des traités de Vienne, la question de la Succession de Pologne se posa par la mort d’Auguste II (février 1733). Toute la France fut en émoi ; n’était-ce pas sa tradition d’établir des princes français en Pologne pour s’en faire des alliés contre l’Autriche ? Elle avait sous la main un candidat tout désigné, le beau-père de son roi, Stanislas Leczinski. La cour, pour plaire à la reine, appuyait au conseil sa candidature. En vain Fleury fit remarquer que la Pologne était bien éloignée, que, devant l’Allemagne hostile, on ne pouvait l’atteindre que par mer, que la présence d’une flotte française dans la Baltique alarmerait les puissances maritimes. La succession de Pologne valait-elle qu’on risquât de refaire les grandes alliances de la Succession d’Espagne ? La tradition, l’affection de la France pour la famille royale, entretenues par les courtisans, furent plus fortes que la sagesse du vieux Cardinal : « On eût dit que toute la nation faisait pour elle-même la conquête de la Pologne. »

Au conseil, auprès des politiques même, les arguments de Fleury ne purent prévaloir. Beaucoup en reconnaissaient la justesse. Mais tous, persuadés qu’il fallait faire la guerre à l’Autriche, voyaient dans les affaires de Pologne une bonne occasion de la lui déclarer. La paix de 1731 n’avait pas désarmé les hommes d’État qui avaient un instant, en 1729, préparé une nouvelle croisade en Italie contre les Habsbourg. Chauvelin demeurait leur idole et leur guide. Il avait repris, après un premier échec, ses intrigues avec l’Espagne, avec les Farnèse résolus à chasser maintenant les Autrichiens des Deux-Siciles. Dans ses plans de guerre avec l’Empereur, la Pologne entrait, comme un facteur traditionnel, à côté des princes allemands. Dès le 30 octobre 1730, Chauvelin se déclarait prêt à faire pour le roi Stanislas tout ce qui serait possible. En 1733, la candidature du roi déchu lui parut le moyen de provoquer l’Empereur : toute la cour et le conseil l’approuvèrent.

Réduit toujours à défendre les Français contre eux-mêmes, entre deux maux, Fleury choisit le moindre, et le limita si adroitement qu’il réussit à en tirer des avantages pour la France. Il abandonna l’entreprise de Pologne, laissa partir Stanislas, sans lui envoyer des secours que l’Angleterre eût peut-être arrêtés[13]. Il se tourna résolument contre l’Autriche, avec le dessein très arrêté de ne lui prendre que ce qui était absolument nécessaire à la sûreté de nos frontières. L’empereur Charles VI venait d’appeler au trône l’héritier de Lorraine, François, l’époux de Marie-Thérèse : la Lorraine, qu’il apportait en dot aux Habsbourg, ne pouvait leur rester, comme un coin enfoncé au cœur de la puissance française. Dès 1728, Fleury avait prévu le danger et avait essayé de le prévenir par une convention de neutralité (14 octobre). Une occupation définitive lui parut, si elle pouvait être le résultat d’une guerre avec l’Autriche, meilleure qu’une neutralité suspecte.

[13] Voy. chapitre XIII, p. 399-401.

D’autre part, les princes italiens, les Farnèse et le roi de Sardaigne appelaient Louis XV en Italie depuis quinze ans contre l’Autriche. Il fallait au moins qu’ils lui payassent ce service. La France n’avait pas d’intérêts dans la péninsule. Mais elle en avait un à fermer les défilés des Alpes aux intrigues de la maison de Savoie par l’occupation de leur duché. Elle promit, le 26 septembre 1733, au roi de Sardaigne, à cette condition, son appui, et le Milanais. Elle adhéra, le mois suivant, à la confédération des princes italiens et de l’Espagne.

Enlever, par la guerre ou la négociation, aux voisins de la France les dernières armes qu’ils eussent encore entre les mains, c’était, au moment où la tradition nationale s’imposait avec une force irrésistible, l’employer à une œuvre utile, réalisable, l’enchaîner aux vrais intérêts du royaume, canaliser ce torrent, dont les écarts eussent été funestes et qui, endigué, pouvait être fécond encore. Ce fut le mérite très grand de Fleury. Il ne laissa pas les Français s’égarer vers les Pays-Bas : par la promesse de les en éloigner toujours, il rassura l’Angleterre et l’empêcha de se joindre à l’Empereur. Ainsi préparée, limitée à un objet précis, la lutte pouvait éclater entre les Habsbourg et les Bourbons, selon le vœu de l’immense majorité des Français, et sans risque pour eux.

Quand elle eut éclaté, Fleury en surveilla les péripéties pour être toujours en mesure de l’arrêter au moment opportun. Les succès de Berwick, sur le Rhin, de Villars, en Italie, des généraux espagnols dans les deux Siciles, justifiaient sa diplomatie, mais ne l’endormaient point. L’Europe, « la société des nations », selon l’expression même de Fleury, l’avait laissé faire parce qu’elle le savait modéré. Mais elle était prête à former avec l’Empereur une ligue qui rendrait la guerre générale, si Louis XV et ses alliés profitaient de sa neutralité pour commencer à l’avance la conquête de l’héritage autrichien : « On se flatterait, disait justement Fleury, si l’on pensait qu’elle ne voudra pas toujours en face de la France, à plus forte raison de toute la maison de Bourbon, une puissance capable de lui résister. » Quel intérêt la France, nantie de la Lorraine désormais, avait-elle à combattre à outrance la maison d’Autriche, à risquer une guerre générale dont le profit serait encore pour les puissances maritimes ?

C’était le langage de la sagesse, la vraie tradition, la grande leçon que Louis XIV, instruit par la guerre de Succession d’Espagne, avait, en 1715, dicté à ses ministres et à ses héritiers. Déjà l’Angleterre, en février 1735, offrait à la France, sous prétexte de médiation, une paix inacceptable, rien pour elle ni pour Stanislas Leczinski, le simple échange des duchés de Parme et de Toscane contre les deux Siciles pour les Bourbons d’Espagne et l’obligation de garantir à Marie-Thérèse l’héritage de l’Empire, des conditions telles qu’on aurait dit les Habsbourg vainqueurs et les Bourbons vaincus. Son dessein était clair : elle préparait aux Français des humiliations, ou, s’ils se cabraient, la surprise d’une coalition européenne.

Si Fleury n’eût veillé, la cour de Versailles, celle de Madrid, les ministres de Louis XV et d’Élisabeth Farnèse et les Français eux-mêmes auraient donné dans le panneau. A Versailles, les courtisans parlaient de passer le Rhin et d’aller porter la guerre en Bohême. A Madrid, la reine, enhardie par la conquête facile des deux Siciles, réclamait le Mantouan pour un autre de ses fils, toute l’Italie, comme leur père avait eu l’Espagne. Et le ministre des affaires étrangères, Chauvelin, croyait se préparer de hautes destinées et une large popularité, en favorisant, par des intrigues secrètes avec l’Espagne, toutes ces chimères fatales à la nation, agréables seulement à son goût d’aventures, à ses sentiments anti-autrichiens.

Seul, le vieux cardinal tint tête aux ennemis du royaume ou à ses amis, plus dangereux encore, qui allaient le perdre en le flattant. Le 3 octobre 1734, il concluait, en dehors de l’Angleterre, à l’insu de Chauvelin, une convention préliminaire avec l’Autriche qui déjouait les calculs de l’une, les espérances ambitieuses de l’autre. La France était largement payée de sa peine par l’acquisition de la Lorraine, quoique l’échéance fût retardée jusqu’à la mort de Stanislas, qui devait la recevoir en dédommagement de la Pologne. Ses alliés n’avaient pas à se plaindre : les Bourbons d’Espagne perdaient la Toscane, cédée au duc de Lorraine en échange de ses États, et Parme, mais ils acquéraient les deux Siciles, le plus ancien et le plus riche des royaumes italiens. Les princes de l’Italie eux-mêmes s’agrandissaient aux dépens de l’Empereur, comme ils l’avaient souhaité, le roi de Sardaigne dans le Milanais (Tortone et Novare), les Farnèse, au sud de l’Italie où ils trouvaient enfin une couronne royale. Il y avait bien longtemps que la France n’avait obtenu, pour elle ou pour ses alliés, à si peu de frais, de tels profits.

Sans doute ce ne fut pas l’opinion des Français d’alors : ils ne se consolaient pas d’avoir formé de plus vastes espérances et de les voir brusquement se fermer. Ce n’était point assez non plus aux yeux de Philippe V, largement dédommagé de ce que lui avaient enlevé les traités d’Utrecht, ni de sa femme, d’autant plus âpre en ses ambitions qu’elle était la dernière héritière d’une race éteinte. La politique de Fleury, aussi mesurée qu’heureuse, ne les contentait pas. Il avait fait des concessions aux Habsbourg : c’était clair. Il leur avait laissé la Toscane en échange de la Lorraine ; Parme, l’Italie centrale en dédommagement de l’Italie méridionale et leurs riches domaines de Lombardie, dans le nord. Il leur avait garanti, même pour l’avenir, la possession intégrale de leurs États héréditaires, la Pragmatique Sanction. Mais sa modération avait un objet dont l’importance échappait aux contemporains. Le traité de Vienne (1738), enfin, n’était pas un acte de faiblesse arraché par la peur de la guerre à l’égoïsme du vieux ministre. Il devait être, dans sa pensée très clairvoyante, attentive aux vrais intérêts du royaume, le point de départ d’une politique nouvelle et féconde.

Dès 1737, Fleury en exposait les principes à ses agents. Au duc de Mirepoix, notre ambassadeur à Vienne, il disait : « Sa Majesté vous destine à être l’instrument de ce qui se peut opérer de plus intéressant pour l’Europe entière, l’établissement d’une intelligence et d’une union aussi durables qu’intimes entre le roi et l’empereur. » Pourquoi se combattraient-ils encore ? Les puissances européennes ne leur avaient-elles assez prouvé, depuis quarante ans, qu’elles ne leur permettraient plus de s’accroître aux dépens l’un de l’autre ? Si elles excitaient encore leur jalousie, c’était avec le dessein de s’accroître elles-mêmes à leurs dépens, à la faveur de leurs disputes. De toutes, celle qui avait le plus pratiqué ce jeu et s’y était le plus enrichie, c’était l’Angleterre. Fleury connaissait son système, lui qu’on accusait d’y avoir lié aveuglément celui de son maître. Il ne l’avait pas combattue, tant qu’il avait cru avoir à combattre les Habsbourg, pour ne pas reconstituer la grande alliance, autrefois si funeste à la France. Il crut l’heure venue, en 1738, après avoir pris à l’Autriche tout ce qu’il pouvait lui enlever, de s’unir à elle « afin d’ôter, à l’avenir, aux Anglais toute occasion de reprendre la balance des affaires de l’Europe. » Fleury attendait de la paix de Vienne un avantage autrement considérable qu’une acquisition de territoire, le moyen de délivrer la France du courtage onéreux que l’Angleterre lui imposait depuis 1713, en apprenant à l’Empereur à s’en débarrasser aussi.

Il savait qu’autour de lui les courtisans, les ministres même, le parti des Belle-Isle et des Chauvelin, le désapprouveraient. Mais il était résolu à se passer d’eux comme des Anglais, et il marqua sa volonté par un coup d’autorité. A ses côtés et en secret, Chauvelin continuait ses manèges avec les Bourbons d’Espagne, et contrecarrait avec eux la réconciliation de la France et de l’Autriche. Le 20 février 1737, il était exilé dans ses terres par lettre de cachet : « Vous avez manqué au roi et à vous-même, » lui dit Fleury.

Au-dessus des intrigues de cour, derrière les traditions anti-autrichiennes qui leur servaient d’excuse auprès de la nation, le cardinal saisissait les vrais intérêts de la France et la nécessité d’une politique nouvelle, sinon dans ses principes, du moins dans ses moyens. Il fallait être aveugle pour ne pas voir l’élan et l’esprit d’entreprise qui emportaient alors les Français vers le commerce et les entreprises coloniales.

La paix leur avait fait des loisirs, et ils les employaient à ouvrir des mondes nouveaux, l’Amérique du Nord et l’Inde, à leur influence, à leurs marchands. En vingt ans, vers 1740, ils avaient plus que quintuplé leurs flottes commerciales, enrichi leurs villes et le royaume, développé leur industrie, fondé la Nouvelle-Orléans et des postes sur l’Ohio, créé Karikal et Chandernagor, agrandi Pondichéry. Il n’y avait qu’à regarder cette France, nouvelle par son extension et ses entreprises, les jalousies qu’elle donnait à l’Angleterre, pour comprendre ses besoins et ses dangers. Cela valait mieux, pour servir, guider ses progrès et prévenir ses embarras, que de tenir ses regards attachés sur la France de Richelieu et fascinés par cette grandeur passée.

Fleury, en rapprochant les Bourbons des Habsbourg, en donnant à la France des sûretés en Europe qui lui permissent de suivre au dehors ses intérêts, comme Louis XIV à la veille de sa mort, avait raison contre Chauvelin et la jeune cour. Contraste singulier, qui montrait les vieillards occupés de l’avenir et les jeunes gens de radotages ! Les uns, par préjugé, ramenaient la France au temps malheureux de la Succession d’Espagne, où l’Angleterre faisait la loi à l’Europe. Les autres liquidaient d’avance la Succession d’Autriche, certains que Louis XV, délivré de ce souci, serait, par la reconnaissance de l’Empereur qu’il en aurait aussi délivré, en mesure de régler ses affaires à son gré, pour les seuls intérêts de son royaume.

On le vit bien, en 1739, un an avant la mort de Charles VI. Jalouse de l’Espagne qui, sous la direction de Patino, reprenait conscience de son avenir colonial et de ses forces commerciales, l’Angleterre lui cherchait querelle. Elle prétendait, en vertu des traités d’Utrecht, au monopole du négoce dans l’Amérique du Sud, à la possession de tout le continent du nord. « Nous avons plus de navires dans nos ports que toutes les marines réunies de l’Europe, » disaient à Londres les partisans de la guerre, persuadés que l’Angleterre était assez forte pour imposer ses volontés à toutes les puissances maritimes.

Le moment était venu pour la France de leur prouver le contraire, et l’occasion favorable. Défendre l’Espagne, c’était protéger du même coup notre commerce et nos colonies. L’entreprise était nécessaire et presque assurée du succès : « Il y aurait un beau coup à faire contre les Anglais, s’écriait d’Argenson, tandis qu’ils n’ont pas d’alliés. Nous avons débauché la Suède ; il devient avéré que l’Empereur est de nos amis. La bonne situation présente des Hollandais les attache à nos intérêts. » L’ami de Chauvelin se refusait à faire honneur « au vieux prêtre » qui gouvernait la France de cette situation excellente. C’était pourtant l’effet de sa diplomatie et du traité de Vienne[14].

[14] Voy. chapitre XI, p. 306-310.

Qui donc avait procuré au royaume, à la veille d’une lutte décisive, ces amitiés précieuses ? Quel autre que Fleury, à peu près seul, blâmé par Chauvelin, blâmé par la cour, avait pacifié l’Europe jusqu’en Orient par la paix de Belgrade (1739), pour la délivrer du joug des Anglais et mettre un terme à leurs ambitions insolentes[15] ? Plus juste que les Français, un maître en fait de politique, Frédéric II, estimait à son juste prix celle du Cardinal : « Il a relevé et guéri la France. Les Français doivent leurs plus beaux succès à leurs négociations. La véritable fortune de ce royaume, c’est la pénétration et la prévoyance de ses ministres. » Le gros de la nation en avait conscience : « Grâce au cardinal, écrivait Barbier, le roi est le maître et l’arbitre de l’Europe. » Après avoir subi la loi de l’Angleterre, il se préparait, avec le concours des puissances lassées ou menacées aussi par cette domination, à rendre contre elle, devant l’Europe impassible, « un jugement flétrissant ».

[15] Voy. chapitre XIII, p. 404-405.

A cent ans d’intervalle, et comme Louis XIII, guidé par un cardinal, volontairement économe et pacifique, Louis XV avait, en 1740, mis la France au point d’engager, presque à coup sûr, une lutte qui devait décider de son avenir dans le monde, comme, en 1640, sa lutte contre l’Autriche avait assuré sa prépondérance en Europe. Ce fut, par la vertu d’un bon conseiller, le moment le plus brillant de son règne : c’était aussi l’heure marquée pour la royauté et la France, à l’approche du terme décisif, des grandes défaillances.

Elles se succédèrent depuis, sans interruption, jusqu’en 1774. Tout y concourut, les circonstances, les erreurs de l’opinion publique que Fleury avait redressées, mais non détruites, les intrigues des courtisans qui ruinèrent son autorité et ses conseils, le caractère enfin et les faiblesses de Louis XV.

Par une coïncidence fâcheuse, treize jours après l’ordre donné à la flotte française de se joindre à la flotte espagnole, au lendemain de cette déclaration de guerre à l’Angleterre, l’empereur Charles VI mourait. La question de la Succession d’Autriche se posait. Les princes allemands, le roi de Prusse, les électeurs de Bavière, de Saxe donnaient le signal de la guerre. Les Bourbons d’Espagne, prêts à bâcler leur paix avec les Anglais, allaient reprendre en Italie la suite de leurs desseins, interrompue par les traités de Vienne[16].

[16] Voy. chapitre XII, p. 345-350.

Cette prise d’armes en grand contre les Habsbourg parut aussitôt aux Français le moment marqué par la Providence « d’abattre cette grande puissance dont on avait senti, à Paris, les effets si longtemps. » — « Voilà, s’écrie Barbier, transporté d’aise, le plus grand événement qui soit arrivé, dans l’Empire et l’Europe, de temps immémorial. La position du roi est la plus grande qui ait jamais été. » Quelle faute, aux yeux de l’écrivain qui enregistre les sentiments de tous les Parisiens, que le traité de Vienne ! Quelle erreur d’avoir reconnu la Pragmatique ! Il faudrait alors pouvoir diviser les domaines de la maison d’Autriche, s’y tailler une belle part, les distribuer aux clients traditionnels de la France. Trop longtemps cette maison allemande avait usurpé l’empire et la supériorité sur les rois, qui auraient dû appartenir aux Capétiens, aux Bourbons, à la France. Malgré ses faiblesses et ses complaisances pour l’Empereur, Fleury était bien heureux d’avoir assez vécu pour se trouver dans la position flatteuse de donner à son maître et aux Français cette satisfaction suprême d’achever ce que la nation appelait l’œuvre de Richelieu.

Dans cet enthousiasme général, provoqué par le réveil de traditions que son bon sens condamnait, Fleury pourtant était triste. Il voyait ruinée d’un coup, « par le rocher détaché qui roulait, suivant les paroles de Frédéric II, sur ses projets, » l’œuvre de paix européenne qu’il avait patiemment concertée pour délivrer la France du joug de l’Angleterre. En vain essayait-il « de retenir Louis XV sur le mont Pagnotte, » comme disait le jeune roi à ses chasseurs qui le pressaient de se mettre en chasse contre Marie-Thérèse. En vain assurait-il à l’ambassadeur d’Autriche qu’il observerait fidèlement les engagements du traité de Vienne. Il lui faisait, en même temps, le triste aveu de ses inquiétudes et de son impuissance : « Je suis, comme dit l’Écriture, in medio pravæ et perversæ nationis. »

En cet embarras, le pauvre cardinal n’avait qu’une ressource, l’appui et la volonté du roi que la France respectait et aimait, au moins autant que ses traditions. « Quand un grand roi ne veut pas avoir la guerre, il ne l’a pas, » disait-il sans cesse à Louis XV. Pendant quelques mois, son élève, docile encore, écoutait et répétait la leçon aux courtisans indignés. Au début de 1741, il se livrait à d’autres conseils. L’influence de Fleury était ruinée.

C’est le moment décisif de notre histoire au dix-huitième siècle. Toute la cour, comme la nation, conspirait contre la politique du Cardinal. Vraiment, il avait fait un beau travail d’avoir ménagé ainsi l’Autriche par des promesses antipatriotiques, et engagé la France dans une guerre maritime, négligeant l’essentiel pour le superflu : « Un cardinal avait frappé à mort la maison d’Autriche ; un autre cardinal, si on le laissait faire, allait la ressusciter. » Chauvelin, dans son exil de Bourges, devait être bien content des résultats de cette plate et servile administration. Quelle belle revanche ! Il fallait la lui donner complète : « Il nous faudrait M. de Chauvelin, s’écriait d’Argenson. » — « Ses actions remontent, » écrivait Barbier. Le roi, avec toute la cour, finit par passer lui-même à l’adversaire de son premier ministre. Il le fit en secret : mais la guerre contre l’Autriche fut décidée.

Depuis le livre piquant de M. de Broglie sur le Secret du roi, c’est une opinion acceptée que Louis XV, par sa diplomatie secrète, a tenté de réparer les fautes de sa diplomatie officielle : « Il a déguisé ce qu’il avait de meilleur en lui. C’est dans une correspondance chiffrée qu’il épanchait tout ce qui restait au fond de son cœur de sentiments dignes du trône. »

Nous nous faisons de ce secret une autre idée, en le prenant à ses origines, lorsqu’il se forma, pour le malheur de la France, contre la diplomatie de Fleury. A beaucoup de vices dont on a fort parlé, Louis XV en joignait un, qui est moins connu, et qu’il avait peut-être acquis à l’école du Régent, la dissimulation. « Ce prince, quoique fort jeune, disait en 1723 un diplomate étranger, est très dissimulé. » Les trahisons dont il avait été de bonne heure entouré l’avaient préparé à en commettre à son tour : ce fut son excuse et l’origine de son Secret. Avec des inférieurs, son premier valet de chambre, Bachelier, un commis de ministère, Pecquet, et des courtisans jaloux de parvenir ou de revenir, Chauvelin et Belle-Isle, Louis XV forma entre Paris et Bourges un ministère occulte qui « fit la barbe au cardinal ». Fleury ne le trouva plus docile à ses instructions : « il y avait des prises entre eux sur les affaires d’Allemagne. »

Jusqu’à sa dernière heure pourtant le Cardinal lutta, défendant pied à pied son autorité, sa politique, les intérêts véritables du royaume. Ce fut la partie de son ministère la plus calomniée, et pourtant la plus digne. Au mois d’octobre 1740, il fit arrêter et mettre à la Bastille Pecquet, le dépositaire du secret royal. Au début de 1741, il fit de vifs reproches à Louis XV de la défiance qu’il lui marquait. Lorsque la diplomatie secrète fut pourtant assez forte pour déterminer Louis XV à intervenir dans les affaires d’Allemagne, Fleury s’efforça de limiter cette intervention à l’élection impériale, refusa d’envoyer des troupes contre Marie-Thérèse, et lui garantit encore ses États. Chaque défaite de son autorité lui suggérait l’idée d’une nouvelle précaution. Au mois de mai 1741, il n’était plus « le maître de régler la danse » : les jeunes gens, Frédéric II, Louis XV, ses courtisans, Belle-Isle en tête, s’entendaient à Nymphenbourg (4 juin 1741) pour prendre leurs satisfactions. Fleury, qui prévoyait que la France « paierait les frais de la fête », s’arrangeait pour qu’elle ne fût ni longue ni coûteuse. Il s’était efforcé d’en écarter les puissances maritimes. Il avait retenu les flottes destinées contre l’Angleterre, et promis au roi, électeur de Hanovre, de respecter ses États allemands (27 septembre 1741).

Il ne commandait plus, sans doute. L’autorité allait à Belle-Isle, le premier acteur de cette pièce montée dans les coulisses contre son avis, ses plans, pour le plaisir du roi, de la cour et de la nation elle-même. Le vieux Cardinal aurait eu mauvaise grâce à combattre de front la faveur de ce jeune homme général, diplomate, stratégiste, dont les succès avaient toute l’Allemagne pour théâtre : « Vous êtes l’arbitre de la Germanie, écrivait Maurice de Saxe au marquis. Vous disposez du sort des empires et des royaumes. Jamais mortel, depuis les Romains, ne s’est trouvé en pareille passe. »

Lorsqu’en un tour de main, l’auteur de ce hardi compliment, engagé par Louis XV, fit entrer l’armée française à Prague, à la barbe des Autrichiens, lorsque Belle-Isle eut fait de l’électeur de Bavière un empereur et un roi, ce fut, à la cour, du délire. On ne remarquait pas la trahison de Frédéric II à Klein-Schnellendorf (octobre 1741). De Versailles on ne voyait, en Allemagne, que la maison d’Autriche déchue de l’Empire et démembrée, et les princes allemands, amis de la France, redevables à sa politique et à ses armes de la victoire qu’elle leur préparait depuis un siècle. Et chacun de reporter sur Belle-Isle l’honneur de ces succès flatteurs pour la nation. « Il avait eu un système pour les affaires d’Allemagne. » Il avait incarné la tradition nationale. « Mangeant peu, dormant peu, mais pensant beaucoup, il n’avait qu’un mot à dire pour en imposer à notre petit peuple de ministres. » Ce mot glissé à l’oreille du roi adroitement, cette formule magique qui avait décidé de la guerre, ce système inspiré à Belle-Isle par la tradition plus que par la réflexion, avaient pourtant, moins que l’on ne se l’imaginait, réalisé les rêves dont il s’enivrait.

Par sa prévoyance, qui ne lui procurait encore qu’ingratitude, Fleury avait trouvé le moyen de faire d’une mauvaise entreprise une affaire honorable, et tout au moins inoffensive. Il avait laissé à tous ces enfants, roi, courtisans, Français, le hochet qu’ils voulaient, veillant à ce qu’il ne les blessât point. Limitée à l’Allemagne, la guerre les avait amusés pendant un an, au gré de leur vanité, sans dommages[17].

[17] Voy. chapitre XII, p. 350-352.

Mais il était difficile qu’elle se prolongeât, et ne s’étendît point. L’Angleterre, qui avait tant profité des guerres continentales, se préparait à chercher dans celle-là de nouveaux profits : « Il faut maintenant travailler à la paix, ou tâcher que la France, après tant de peines et de dépenses, en retire quelque avantage, » écrivait Fleury, en janvier 1742, à Belle-Isle qui ne l’entendit point. Le lendemain, Walpole quittait le ministère, et Carteret, son successeur, se déclarait pour l’Autriche, lui procurait l’alliance des Provinces-Unies, des troupes, et s’efforçait de la réconcilier avec la Prusse, pour entraîner contre les Français toute l’Allemagne et toute l’Europe. Cette intervention de l’Angleterre aboutit au traité de Breslau (11 juin 1742). Frédéric II refusait encore à l’Angleterre une attaque contre les Français en échange de la Silésie qu’elle lui procurait tout entière. Il les abandonnait du moins, tout seuls, au fond de l’Allemagne, loin de leurs frontières, aux ressentiments de l’Autriche délivrée de ses menaces, reconstituée par l’énergie de Marie-Thérèse et les subsides de l’Angleterre. La leçon était dure : peut-on nier qu’ils ne l’eussent méritée par leur ignorance de tout ce qui s’était accompli en Allemagne depuis cent ans et en Angleterre après la paix d’Utrecht ?

Le pis fut qu’ils la reçurent sans la comprendre. Quand, revenus de leur rêve, ils virent Prague se rendre malgré l’héroïsme de Chevert, et Belle-Isle ramener de Bohême son armée décimée par le froid et la misère (déc. 1742), ils accusèrent le maréchal qui avait conçu, puis compromis ce beau dessein. Ce fut surtout à Fleury qu’ils s’en prirent : n’était-ce pas lui qui, pour avoir voulu gouverner à un âge où l’on ne gouverne plus, par sénilité et par méchante envie, avait sacrifié la France ?

On raconte qu’à la nouvelle de la paix de Breslau, en présence de l’Angleterre hostile, le cardinal fondit en larmes. Il avait alors quatre-vingt-dix ans. Au lieu d’achever cette longue vieillesse dans l’éclat d’une gloire à laquelle il touchait presque en 1740, il se voyait, lui et la France, précipités dans des aventures qu’il avait prévues et vainement essayé de prévenir. « L’estomac ne va plus, dit un ambassadeur prussien qui le voyait de près, les ressorts sont usés. La vue baisse beaucoup, il n’entend plus. » A l’approche de la mort, et d’une guerre générale qu’il avait retardée pendant dix-sept ans, Fleury sentait doublement son impuissance. L’esprit, en lui, se soutenait encore, et le soutenait. Peut-être prévoyait-il l’abîme où allait la France, et le jugement partial auquel il laisserait sa mémoire exposée. Que ce fût patriotisme ou ambition, il se raidit une fois encore. « Il se ranima le plus qu’il put, » le mot est d’un contemporain, pour tenter un dernier effort, où l’histoire n’a vu qu’une dernière faiblesse.

« La paix à quelque prix que ce soit, » écrivait à Belle-Isle, le 21 juin 1742, Amelot au nom de Fleury. Il n’y avait pas à la demander aux Anglais, trop heureux d’avoir détaché Frédéric II de notre alliance, « devenus trop hautains. » Mais peut-être Marie-Thérèse comprendrait-elle, comme son père en 1737, qu’elle n’avait pas intérêt à poursuivre une guerre pour le seul profit de ces alliés égoïstes qui avaient tant de fois sacrifié l’Autriche et, récemment encore, au traité de Breslau ?

Fleury s’efforça de la convaincre : certes, l’humiliation était grande pour la France d’implorer la paix d’une reine à qui elle avait déclaré, en 1741, une guerre inexpiable. Les Français n’auraient pu supporter l’idée d’une pareille démarche. Fleury la fit à l’insu du roi et des ministres. Il écrivit secrètement à Vienne, le 11 juillet 4742, avec l’espoir de désarmer l’impératrice. Déterminée par les conseils ou les menaces de l’Angleterre, par ses rancunes aussi, Marie-Thérèse n’écouta point la prière du cardinal, et la livra aux gazettes qui la publièrent. « Quelle huée et quelle surprise ! » Il parut que Fleury était tombé en enfance : depuis il ne s’est pas relevé de la honte de cette démarche humiliante et stérile.

La honte pourtant n’était pas pour lui, mais pour les auteurs de la diplomatie secrète qui avaient réduit les ministres officiels à user des mêmes moyens pour défendre les intérêts de la France. Depuis trois ans, un combat s’était engagé entre le Secret du roi et la politique de Fleury, plus dangereux encore pour le royaume que la lutte contre la maison d’Autriche. C’était là le vrai mal dont souffrait et devait longtemps souffrir la France : par un dernier effort, le cardinal voulut l’en guérir. Il dénonça à Marie-Thérèse les intrigants qui avaient fait autant de tort aux Français, à Louis XV qu’aux Habsbourg. Il la supplia de l’aider à déjouer leurs ambitions et leurs calculs, comme il avait déjoué en 1737, avec Charles VI, les manœuvres de Chauvelin. Qu’elle y consentît, et une fois encore il aurait servi la France, en ruinant les intrigues qui la perdaient.

« Plus il avançait dans sa carrière, dit un contemporain, plus il devenait soupçonneux et jaloux, voulant tout faire par lui-même. » Plus il avait raison de l’être : au moment où il s’efforçait de panser les plaies qu’avait faites au royaume le secret de Belle-Isle, alors que ce secret était condamné par les résultats même, un autre naissait entre le duc de Noailles et Louis XV, le 20 novembre 1742, pour étendre aux Pays-Bas la guerre que le cardinal avait voulu arrêter. Après les jeunes gens, les vieillards, en qui l’âge n’avait pas éteint les ardeurs de l’ambition, employaient l’intrigue pour séduire Louis XV par les souvenirs glorieux du règne de son grand-père. Il leur fallait des conquêtes en Flandre, au risque de reconstituer la grande alliance de 1701 et pour le plaisir de la combattre. Ce n’était pas seulement la vie de Fleury qui était condamnée à la fin de 1742, c’était sa politique, le gouvernement et les intérêts de la France, sacrifiés pour longtemps à d’aveugles traditions, au Secret du roi.

Pendant deux ans, après la mort de Fleury, la tradition dicta toutes les démarches de Louis XV. Comme son aïeul, il n’eut plus de premier ministre, et il eut des maîtresses affichées. Il alla commander ses armées, préférant la guerre de sièges aux entreprises risquées. Le maréchal de Noailles, dépositaire des papiers de Louis XIV, lui proposait de belles instructions qu’il plaçait sous le patronage du grand roi et de Mme de Châteauroux, la maîtresse de son petit-fils. Singulier procédé d’un ambitieux, homme de bien et nourri des traditions, qui peint l’état d’esprit de ces courtisans prêts à employer auprès d’un roi sans volonté ni dignité tantôt l’intrigue, tantôt la vertu magique des grands souvenirs de la monarchie.

Jamais le mal qu’avait combattu Fleury, sans succès, ne fit plus de ravages qu’aussitôt après sa mort. Il n’y eut plus de premier ministre. Mais, comme il n’y avait pas de roi, il n’y eut même plus de gouvernement. Autant de politiques à Versailles que de personnes admises dans la confiance de Louis XV. Le Secret de la favorite d’abord, qui poussait son amant à une guerre offensive en Flandre pour lui faire cueillir des lauriers faciles. Et le roi mena en Flandre une campagne de sièges (1744) inutile, tandis que les ennemis envahissaient l’Alsace.

Le cardinal de Tencin formait une autre intrigue à Versailles, au profit des Stuart qui lui avaient procuré le chapeau : en janvier 4744, la France fournissait des vaisseaux au prétendant Charles-Édouard et se privait d’un général de premier ordre, Maurice de Saxe, pour une entreprise condamnée d’avance.

Maurepas prenait les intérêts des Espagnols, et, sans rien demander pour la France, leur promettait, le 25 octobre 1743, le Milanais et le Parmesan pour l’infant don Philippe, Gibraltar, Minorque, la Géorgie qu’on enlèverait, par une guerre à outrance, à l’Angleterre. Maurepas voulait avoir sa guerre sur mer et continuait avec l’Espagne les manœuvres de Chauvelin. Il semblait vraiment qu’en l’absence d’une volonté capable de servir la France, les ambitions des courtisans allassent chercher dans les débris de la politique française, au hasard, toutes les affaires litigieuses qu’elle avait eu autrefois à débattre avec l’Europe.

Et pourtant, avant d’aller provoquer l’Angleterre en Flandre, aux colonies, en Amérique, dans la Méditerranée, en Espagne, Louis XV n’aurait-il pas dû songer à régler son compte avec l’Allemagne ? Le maréchal de Noailles l’en pressait : il invoquait la tradition, mais de la même manière que les autres courtisans. Général, chargé de la guerre en Bavière, il entretenait avec le roi une correspondance secrète qui lui permettait de blâmer et de critiquer son chef hiérarchique, le ministre de la guerre, d’Argenson. Et, tandis qu’il adressait à Louis XV de longs mémoires sur le gouvernement et la politique étrangère, il se faisait battre à Dettingen (1743), laissait l’Alsace, la Lorraine ouvertes aux entreprises des Impériaux et perdait, en 1744, l’occasion de les battre. Si Frédéric II n’était pas rentré en campagne (1744) pour rétablir entre la France et l’Autriche un équilibre qu’il jugeait nécessaire à sa sécurité, la France aurait payé bien cher la négligence de son roi, les intrigues de la cour, et son culte pour une politique dont elle ne comprenait pas le danger[18].

[18] Voy. chapitre XII, p. 353-355.

Un instant il parut que l’excès même du mal allait suggérer à Louis XV un remède salutaire. Il eut l’idée d’appeler au ministère des affaires étrangères un diplomate de l’école de Fleury, son meilleur collaborateur, l’auteur de la paix de Belgrade, le marquis de Villeneuve. Par malheur, celui-ci refusa d’exposer sa vieillesse aux mésaventures qui avaient troublé celle du cardinal : à son défaut, le choix du roi tomba sur le marquis d’Argenson.

Ce n’était pas lui qui pouvait mettre un terme aux contradictions où les intrigues de la cour avaient jeté la politique française. D’Argenson était la contradiction faite homme, non par défaut, mais par excès d’intelligence et de réflexion. Les idées les plus opposées lui plaisaient tour à tour, pourvu qu’il pût y mettre la marque de son esprit. Il allait d’un système à l’autre, avec autant de conviction que d’aisance. En 1744, il avait à choisir entre la continuation de la guerre ou la paix. Il préférait la paix : la France n’avait plus de conquêtes à faire. Elle était « assez forte pour s’en passer, assez juste pour n’en pas souhaiter. » Mais, comme sa puissance même lui donnait le moyen d’imposer le respect des faibles aux puissances ambitieuses, il continua la guerre contre l’Autriche qui lui semblait la plus dangereuse de toutes. On le vit réunir des congrès à Paris, à Bréda, à La Haye et rejeter, après Fontenoy (1745), l’occasion qu’il eut de terminer le conflit en traitant directement avec Marie-Thérèse, épuiser la France enfin sous prétexte de la rendre l’arbitre de l’Europe.

Dans son temps, d’Argenson fut une exception qui, cinquante ans plus tard, n’eût pas paru telle. Pour les formes, comme pour le tour et le fond des pensées, on retrouve en lui le précurseur des hommes de la Révolution. Sa politique est la leur : il rêvait une France conquérant le monde d’une manière désintéressée, pour y établir la justice, des nations soumises au code européen de Henri IV et de l’abbé de Saint-Pierre. Il fit la guerre au delà des Alpes pour y former un corps italique : il n’y eut pas de difficultés qu’il ne cherchât aux Bourbons et aux Farnèse d’Espagne, pour écarter de l’Italie ces conquérants, quoique l’Espagne fût notre alliée et une ressource au moins contre les Autrichiens. Et de même en Allemagne : de plus en plus aimable avec Frédéric II, à mesure qu’il nous trahissait davantage, il avait rêvé de le réconcilier avec l’électeur de Saxe. Pour gagner Auguste III, il lui livrait la Pologne et mariait sa fille au dauphin : il voulait ainsi de tous les princes d’Allemagne délivrés de la maison d’Autriche former une nation.

Entre ses mains, la politique française fut pendant trois ans incohérente et vaine. Elle s’obstinait, sur certains points, à poursuivre une tradition condamnée ; sur d’autres, en Pologne et en Espagne, elle l’abandonnait. En tout cas, elle n’était plus réglée par les intérêts du royaume, mais par des systèmes contradictoires, plus dangereux encore que des préjugés. Les victoires de Maurice de Saxe à Fontenoy (1745), à Raucoux (1746), à Lawfeld (1747), la conquête de la Belgique, la prise de Berg-op-Zoom, l’entrée des Franco-Espagnols à Gênes, dans le Milanais et le Parmesan (1745-1746), cachaient aux Français les désastres de nos flottes, l’invasion de la Bretagne et de la Provence, la chute de Louisbourg (1745) et les dangers que courait aux Indes l’empire formé par Dumas et Dupleix[19].

[19] Voy. chapitre XI, p. 316.

Si d’Argenson n’avait contribué qu’à compromettre davantage, dans une guerre stérile, les vrais intérêts du royaume, la nation, la cour et le roi n’auraient pas même songé à lui en faire un reproche. Mais, esclave parfois de la tradition jusqu’à l’excès, il se permit de la violer dans ses rapports avec l’Espagne : la diplomatie secrète de Louis XV l’en punit. Le duc de Noailles fut envoyé au delà des Pyrénées pour recueillir les plaintes de la famille royale, les transmit secrètement au roi. Au mois de janvier 1747, d’Argenson était disgracié.

Une fois, par hasard, la diplomatie secrète rendait service à la France en la débarrassant d’un ministre à la fois incapable de faire la guerre ou la paix. Ce bienfait, d’ailleurs, fut de courte durée. Au moment où l’entreprise, mal concertée, de la succession d’Autriche tournait à la gloire de la France par les victoires de Maurice de Saxe, l’héroïque résistance de nos colons, par la neutralité de la Prusse et la lassitude de l’Autriche, un politique digne de ce nom, devinant le tournant des événements, en eût profité pour conclure un traité analogue au traité de Vienne. Ce fut un diplomate sans valeur qu’une intrigue de cour donna pour successeur à d’Argenson, plus médiocre que lui et indécis pour d’autres raisons, le marquis de Puysieux. Esclave de la Prusse, comme lui, par tradition, tout en reconnaissant que la haine contre l’Autriche n’était plus qu’un préjugé sans valeur, ami de l’Espagne et s’en défiant, Puysieux cherchait la paix que le roi désirait, sans méthode et sans succès.

La France la trouva, sans lui, dans les victoires de Maurice de Saxe. Quand les Anglais virent les Français maîtres de la Belgique et bientôt de la Hollande, l’Autriche impuissante à les leur disputer, Frédéric II résolu à ne pas les aider, il leur parut qu’obligés de combattre seuls en Europe, ils n’auraient plus le moyen de défendre ou d’accroître leurs colonies. Marie-Thérèse comprenait aussi que sa lutte contre Louis XV risquait, par l’égoïsme des Anglais, de compromettre sa monarchie sans lui laisser l’espoir d’une revanche sur la Prusse. Et, renonçant tous à leurs projets, provisoirement, les Alliés résolurent d’offrir la paix à la France, aux colonies, sur mer et en Europe. Puysieux n’eut plus qu’à la signer. Il ne stipula d’ailleurs qu’au nom des Bourbons, à qui il procura, dans la personne de l’infant don Philippe, fils de Philippe V et gendre de Louis XV, les duchés de Parme et de Plaisance. Maigre résultat pour un si grand effort : après avoir hautement parlé de la ruine des Habsbourg, tout ce que les Bourbons avaient réussi à leur enlever, par des intrigues et des guerres qui avaient ruiné et déshonoré la France, c’étaient quelques terres italiennes[20].

[20] Voy. chap. XI, p. 317-319.

Au moins, c’était la paix et une liquidation définitive de la Succession d’Autriche, de nature à ne laisser ni aux Habsbourg de longues rancunes, ni aux Bourbons, d’espérances. Le traité d’Aix-la-Chapelle (1748) conservait à la France ses positions maritimes et coloniales. L’offensive énergique et heureuse de Maurice de Saxe avait déjoué les calculs de l’Angleterre, sauvé le Canada et Dupleix. Plus de querelles en perspective sur le continent européen et, dans les continents nouveaux, un avenir sans limites : il n’en fallait pas davantage à la France pour qu’elle gardât sa place dans le monde.

Pourtant, il lui fallait encore un gouvernement qui comprît la valeur et les nécessités de cette situation. Elle n’en eut jamais de plus médiocres. Le ministre des affaires étrangères, Puysieux, avait signé la paix de 1748. Il la croyait son œuvre et, depuis, en fit tout son système. Mais un fait n’est pas une idée : le système de Puysieux n’en était pas un. S’il s’attachait à maintenir le traité d’Aix-la-Chapelle, alors que les puissances européennes, Angleterre ou Autriche, n’y voyaient qu’une trêve nécessaire, il ne s’aperçut pas qu’il pouvait être pour le royaume le point de départ d’une politique nouvelle et féconde. Il avait négligé de régler les limites de l’Angleterre et de la France au Canada : la question lui avait paru secondaire et bonne, tout au plus, à occuper des commissaires. Cela seul indiquait la portée et la nature de la paix qu’il entendait conserver.

Le ministre spécialement chargé des colonies, le contrôleur général Machault, avec des vues pourtant très neuves sur la réforme administrative du royaume, approuvait la politique pacifique de son collègue et ne la comprenait pas autrement. Alors que par son seul génie, sans rien demander à l’État ni à la Compagnie d’Orient, Dupleix occupait le Dekhan, l’Inde, Machault lui imposait l’abandon de ses conquêtes et proposait aux Anglais de constater cet abandon par une convention officielle de neutralité (février 1752), destinée à ne laisser à la France que des comptoirs. Conséquence d’une guerre malheureuse contre nos rivaux, une semblable convention eût pu paraître une nécessité. Mais la signer, la proposer même pour éviter une guerre où toutes les chances, avec l’avantage de la situation acquise, eussent été pour nous, c’était vraiment trop de prudence ou d’aveuglement.

On a dit, pour excuser les ministres d’alors, que la faiblesse du royaume, sa misère et les opinions de leurs contemporains en matière de colonies justifiaient l’abandon d’une entreprise qui dépassait les limites d’une affaire commerciale. Elles n’en justifient point le sacrifice inutile et prématuré. Dans un État comme la France, où l’opinion publique se confiait au gouvernement, c’était une faute grave, de la part des ministres, de la suivre au lieu de la guider à travers une crise décisive[21].

[21] Voy. chapitre XI, p. 319-323.

Leur seule excuse, alors, fut le peu d’autorité que leur laissaient Louis XV et sa cour. Le roi, décidément, ne gouvernait plus, sans donner à ses ministres le moyen de le faire à sa place. Il continuait, comme à Fleury, « à leur faire la barbe », s’amusait de la rivalité du comte d’Argenson et de Machault, puis empêchait le contrôleur général de réaliser ses plans financiers : enfin, tandis que ses ministres aux affaires étrangères cherchaient la paix à tout prix, Louis XV prenait plaisir à une politique indépendante, secrète, dont le dernier objet était la guerre. Si encore sa politique mystérieuse eût été dirigée contre l’Angleterre, et dans l’intérêt du royaume, le procédé, quoique mauvais en lui-même, eût été justifié par le motif.

Quand le Secret du roi se forma entre Louis XV et le prince de Conti, en 1746, ils ne songeaient guère à la France. Ils pensaient à la Pologne : le prince y cherchait une couronne royale ; le roi un moyen de se prouver qu’il était roi encore, sans le paraître. Le nombre des successions à vaquer se faisait de plus en plus rare en Europe depuis que cinquante ans de guerre avaient mis fin aux procès ouverts en Espagne, en Italie, en Autriche, en Angleterre. Plus d’espérances d’établissements au dehors pour les fils, gendres ou cousins des Bourbons, sinon dans les pays de la Vistule où la couronne royale était toujours à l’encan. C’était une tradition au reste qu’ils la disputassent aux Allemands : Henri de Valois à l’archiduc Ernest d’Autriche, un Conti déjà, en 1697, à la maison de Saxe. Ainsi, ne continueraient-ils pas l’œuvre des princes capétiens dont les cadets avaient eu coutume en Hongrie, en Pologne, en Italie, de se mettre sur les frontières orientales de l’Europe, à l’avant-garde des troupes chrétiennes ? Penser à la Pologne enfin, n’était-ce pas veiller aux intérêts de la France, former aux extrémités de l’Europe, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, autour de la maison d’Autriche, un cercle redoutable pour rompre celui que, depuis le quinzième siècle, elle formait autour de nos frontières ?

Il est vrai que cette affaire lointaine pouvait renouveler, comme en 1732, la guerre avec les Habsbourg au moment où les Français auraient dû, contre l’Angleterre, rechercher leur alliance ou leur neutralité. Et quelle contradiction entre notre diplomatie officielle, qui sentait et proclamait la nécessité d’une politique pacifique, et le Secret de Conti et du roi, qui la condamnait ! Toujours le même mal travaille la politique française depuis la guerre de la Succession d’Espagne, avec toute la différence qu’il y a de Louis XIV à Louis XV, du duc d’Anjou au prince de Conti, de Torcy à Puysieux, et de l’Espagne à la Pologne. Et ce mal se développe à l’aise, sans qu’on le remarque, dans les plaies que font à la France des traditions mal comprises.

Égarés encore aujourd’hui, comme nos ancêtres, par ces traditions, nos historiens, H. Martin, et le mieux renseigné de tous sur ce sujet, M. de Broglie, ont plus que de l’indulgence, des éloges et presque de l’admiration pour le Secret de Louis XV et de Conti, pour ses agents, pour ses doctrines, derniers champions, derniers vestiges de notre influence traditionnelle en Pologne.

Certes, la France avait un intérêt majeur à ne point abandonner aux Allemands ni aux Russes ces nations d’Orient, Suède, Pologne et Turquie, qui occupaient leurs convoitises rivales. Plus longtemps durerait le problème oriental, par la résistance des peuples exposés à la conquête russe ou aux intrigues allemandes, plus sûrement le problème de la frontière du Rhin achèverait de se résoudre en paix. « C’était, a-t-on dit, l’immense service que nos alliés d’autrefois contre l’Autriche nous rendaient alors, et la France avait intérêt à les conserver. » Mais le moyen n’était pas d’accroître, pour les soutenir, les divisions qui les ruinaient, d’encourager les intrigues du sérail à Constantinople, ou les factions qui, à Stockholm, énervaient leur pays avec la royauté, d’accueillir les seigneurs polonais qui offraient aux Bourbons une couronne par un complot destiné à ruiner le pouvoir royal, leur seule sauvegarde. Le système était bon au temps où la France avait intérêt, en de certains moments critiques, dans les passes difficiles de son duel avec les Habsbourg, à provoquer subitement une diversion sur leurs frontières orientales. Ce duel était fini : la France n’avait plus besoin de tenir ouverts ces marchés de mercenaires. Elle pouvait et devait les fermer, pour en faire des États, gardiens attentifs et intéressés de la paix européenne.

Au milieu de ses rêves incohérents et irréalisables, d’Argenson avait entrevu cette nécessité et formé, pour les affaires du Nord et de l’Est, un plan vraiment sage et pratique. Il fallait, suivant lui, soustraire la Pologne et la Suède à la servitude de la Russie, « empêcher que la cour de Saint-Pétersbourg ne subordonnât à ses convenances ou à celles de Vienne les intérêts de ces États. » Pour y réussir, d’Argenson avait imaginé d’unir par une alliance étroite la France et la maison de Saxe, d’assurer à Auguste III la transmission de la couronne de Pologne dans sa famille. Il espérait lui procurer la liberté de ne consulter que ses intérêts, ceux de sa maison, ceux de son royaume, le jour où la Pologne et lui seraient affranchis de la tutelle des Russes et des Allemands.

Ce système ne ressemblait plus à l’ancienne politique de la France sur la Vistule ; mais il y maintenait son influence qu’elle déléguait, pour ainsi dire, aux Saxons. Il eût mis fin à l’anarchie polonaise et protégé l’Allemagne elle-même contre les entreprises de la Russie. C’était la vraie manière de conjurer la ruine de la Pologne. D’Argenson, en cette affaire, fut prévoyant : il trouva sa récompense dans le succès. Le 21 avril 1746, un traité d’alliance se signait entre Louis XV et Auguste III, et, bientôt après, le fils de Marie Leczinska épousait la fille du prince qui avait détrôné son père (décembre 1746) : d’abord la réconciliation, puis l’amitié scellée par des liens de famille. Les victoires de Maurice de Saxe, l’oncle de la dauphine, à ces liens ajoutaient ceux de la reconnaissance. Il ne manquait plus à ce plan excellent que la consécration du temps.

C’est alors que, sous prétexte de traditions à défendre, le Secret du roi se forma sur des bases absolument différentes, contre la maison de Saxe, en faveur de Conti. Louis XV se donnait le malin plaisir de démentir sa propre politique. Il sacrifiait, en 1747, son ministre d’Argenson, puis ses successeurs, Puysieux et Saint-Contest, à Conti, son grand vizir de poche, et lui permettait de débaucher les ambassadeurs chargés par d’Argenson d’appliquer son système en Pologne même. Le procédé était mauvais, l’œuvre pire encore. La suite en fut lamentable.

Il n’y parut pas d’abord : en dépit des efforts de Conti, la politique nouvelle inaugurée par d’Argenson résista aux intrigues de la cour. L’amitié de Louis XV et de la maison de Saxe ne fut pas condamnée avec le ministre qui l’avait ménagée. Elle eut des avocats et des défenseurs, aussi autorisés que Conti, auprès du roi : Maurice de Saxe et surtout sa nièce, cette jeune dauphine dont il eut le temps de régler les premiers pas à Versailles, assez pour lui donner, malgré son âge, beaucoup d’influence. Soit que, par son mariage, elle rappelât à Louis XV les jours les plus glorieux de son règne et l’homme à qui il les devait, soit que, par son charme même et son intelligence, elle eût triomphé de l’égoïsme de son beau-père, Marie-Josèphe de Saxe se trouva de très bonne heure en état de plaider auprès du roi, de soutenir la cause et les intérêts polonais de sa maison.

Mais ce fut un malheur alors pour le royaume qu’elle fût obligée, pour y réussir, d’agir en secret comme ses adversaires. Une intrigue en fit surgir une autre. Et puis, entre les mains de la dauphine, par l’influence du cabinet saxon qui de Dresde inspirait ses démarches, le système de d’Argenson se déforma. L’amitié de la France et de la Saxe en demeura le fondement, mais elle prit un autre caractère : l’auteur de l’alliance de 1746 avait prétendu en faire un instrument de pacification. Informé des inquiétudes légitimes qu’éveillaient à Dresde les progrès de la puissance prussienne, d’Argenson s’était efforcé de les calmer et d’amener une détente entre Frédéric II et l’électeur de Saxe. En devenant le secret de la dauphine, son œuvre se dénatura : elle fut plus saxonne que française, et plutôt agressive. Auguste III et son ministre Brühl y virent surtout un moyen de chasser les Prussiens de la Silésie, qui coupait leurs communications avec la Vistule. Que leur eût servi d’assurer leurs droits sur la Pologne, si la monarchie prussienne pouvait à son gré leur en fermer le chemin ? Mieux valait à leurs yeux, pour l’empêcher, la ruine de Frédéric II que son amitié, dût-on rouvrir en Allemagne une guerre : avec l’aide de Marie-Thérèse et le concours de la France, après tout, les chances étaient pour la Saxe contre la Prusse.

Quel que fût donc le sort réservé à cette double intrigue, au secret de Conti et à celui de la dauphine, à la Pologne ou aux princes saxons, l’avenir qu’elle préparait chacune à la France, en 1750, n’était que trop clair. Des deux parts, c’était la guerre, une guerre continentale, bien loin de nos frontières, au cœur de l’Allemagne, une entreprise contre les Hohenzollern ou les Habsbourg, fatale aux seuls intérêts que les Français eussent alors à défendre, sur mer, en Amérique et en Inde.

Combien le mal dont souffrait la politique française s’était aggravé depuis que la mort de Fleury avait enlevé au royaume sa dernière sauvegarde, à Louis XV son dernier conseiller ! L’un et l’autre étaient désormais, consciemment ou non, la proie des intrigues et des intrigants. Ils flottaient, désemparés, sans pilote, à la merci des tempêtes qui se formaient à tous les coins de l’Europe et du monde, sous le calme apparent de la paix d’Aix-la-Chapelle. Un bon juge en politique, le ministre autrichien Kaunitz, venu à Paris en 1753 pour décider Louis XV à se réconcilier avec sa cour, à reprendre la Silésie aux Prussiens, conseilla à sa souveraine, comme le moyen certain de réussir, une alliance avec le prince de Conti ou la dauphine. Les alliances de la France, ses intérêts étaient désormais à la discrétion du cousin ou de la belle-fille du roi[22].

[22] Voy. chapitre XIV, p. 414.

La dauphine, dans le courant de l’année 1755, l’emporta, auprès de Louis XV, sur le rival de sa maison. Elle avait trouvé une auxiliaire dans Mme de Pompadour. Quoique la dauphine avec son mari, par déférence pour la reine, se fût d’abord, à la suite des sœurs du roi, déclarée contre la favorite, les intérêts de sa maison et de son intrigue firent fléchir ses scrupules. L’austère duc de Noailles n’avait-il pas mis son secret aussi sous le patronage de Mme de Châteauroux ? Justement, alors, Mme de Pompadour prenait goût aux affaires étrangères, non d’elle-même, mais par le conseil d’un abbé diplomate qui rêvait de refaire avec elle la fortune de l’abbé Dubois, de Bernis.

Après le Secret du régent et celui du roi, l’intrigue de la favorite. C’était dans l’ordre : aux ambitieux tous les moyens étaient bons. La diplomatie secrète devait en venir à ce degré d’avilissement. Comme la dauphine, Mme de Pompadour était hostile au prince de Conti, à ses projets, à ses ambitions, parce qu’il avait refusé de l’y associer. Par les soins de Bernis elles se rapprochèrent, et ce concours d’affections légitimes et adultères entraîna Louis XV et la France dans les voies de la diplomatie saxonne.

Cette diplomatie venait justement d’obtenir à Versailles un premier avantage. Au moment où le prince de Conti, maître d’un département presque universel, armait contre la Saxe et la Russie tout l’Orient, de la Baltique à la mer Noire (1754), son entreprise rencontra un obstacle inattendu dans la défection de son principal agent en Pologne, le comte de Broglie. Pour plaire au roi, en servant Conti, le jeune comte s’était déclaré nettement et avec succès contre la maison de Saxe à Varsovie (1752-1754). Tout d’un coup sa famille, et surtout l’abbé de Broglie, son oncle, qui recevait les confidences de la dauphine, l’avertit de Paris, qu’à l’avenir, par le crédit croissant de la princesse, il aurait un moyen plus sûr d’être agréable à Louis XV, une conversion rapide aux plans de sa belle-fille : « à quoi songez-vous, monsieur mon neveu ? » Le neveu fut docile, sinon fidèle. Au milieu de 1754, il proposait à Conti de se rapprocher de la maison de Saxe, au lieu de la combattre, reprenait les plans de d’Argenson agréables à la dauphine ; et, à la fin de l’année, il venait à Versailles en congé pour les faire agréer au roi. En 1755, sa conversion était accomplie : il retournait à Dresde, porteur d’un traité d’alliance avec la Saxe, désapprouvé par Conti, agréé par le roi.

Dans l’esprit du jeune diplomate et du ministre des affaires étrangères, Saint-Contest, qu’il avait associé à son évolution, tous deux fidèles à la pensée de d’Argenson, le rapprochement de la France et de la Saxe était destiné à protéger la Pologne contre les Russes. Pour le cabinet saxon, plus inquiet des progrès de Frédéric II que de la puissance moscovite, l’influence déclarée de la dauphine à Versailles devait être l’instrument d’une alliance avec Louis XV contre la Prusse.

De toutes parts, les puissances du Nord et de l’Allemagne se liguaient contre Frédéric. Au mois de septembre 1755, l’impératrice de Russie signait avec le roi d’Angleterre un traité offensif contre lui. Marie-Thérèse, enfin, chargeait Kaunitz, puis Stahremberg, d’étudier à Versailles les moyens d’armer la France contre son rival. Tandis que les Russes s’assuraient le concours des Anglais, les Saxons et l’Autriche, dans le même but, s’efforçaient d’obtenir celui des Français. Auguste III escomptait le crédit de sa fille, et commençait à en ressentir l’effet. Marie-Thérèse s’adressait à Mme de Pompadour, et leurs deux confidents, Stahremberg et Bernis, formaient à Bellevue, en septembre 1755, le plan d’un rapprochement, entre l’Autriche et la France, plus considérable encore que l’alliance franco-saxonne[23].

[23] Voy. chapitre XII, p. 359-361.

Il faut rendre justice aux ambitieux qui compromirent alors la France par leurs négociations secrètes, qui l’entraînèrent dans des complications où son intérêt n’était point, à Broglie et à Bernis : au début de leur œuvre, ils songèrent à elle et crurent la servir, en servant leurs protecteurs et leur propre fortune. L’un et l’autre comprenaient la situation et les besoins de l’État. Les Anglais et les Français étaient aux prises, depuis 1754, au Canada. Les flottes des deux nations s’étaient heurtées en juin 1755 dans la baie de Fundy. Louis XV croyait encore éviter cette guerre nécessaire : il se laissait amuser par des négociations pacifiques du cabinet anglais. La lutte était ouverte : Bernis en calculait justement la portée et les conséquences. De Broglie s’en effrayait comme lui. A l’un, l’alliance autrichienne ; à l’autre, l’amitié de la Saxe, de la Prusse et de la Pologne paraissaient les plus sûrs moyens de conjurer une guerre européenne qui eût occupé en Orient ou en Allemagne les forces du royaume. La paix du continent, une lutte heureuse contre l’Angleterre, voilà ce qu’il fallait à la France, et ce qu’ils croyaient lui donner[24].

[24] Voy. chapitre XI, p. 323-324.

Leur erreur vint de leur ignorance, inexcusable chez des diplomates qui prétendaient à gouverner un grand pays. Bernis en a fait l’aveu plus tard : « Nous n’avons pas de ministres, disait-il. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je consens à me comprendre dans cette catégorie. Nous touchons au dernier période de la décadence. » Les intrigues de cour, où ils usaient leur activité et leur intelligence, ne leur laissaient plus les moyens ni le loisir d’étudier l’Europe. Ils connaissaient à merveille les intentions des partis qui se disputaient la faveur de Louis XV : ils ignoraient les desseins des puissances qui se disputaient l’Allemagne, l’Orient, le monde. Ils ne savaient pas que l’Autriche et la Saxe nous recherchaient, pour nous entraîner à une guerre contre la Prusse. Aveugles, ils dirigeaient la France inconsciente vers l’abîme dont ils pensaient la préserver. Mieux eût valu qu’incapables, à l’exemple de nos diplomates officiels, ils fussent demeurés inertes. Mais adieu alors leur ambition, et leurs rêves de fortune, et les intrigues secrètes qui, pour beaucoup d’autres avant eux, avaient été les chemins obscurs d’un grand emploi et de la réputation.

Certes, c’était bien le dernier degré de honte et de faiblesse où pussent arriver la royauté et la nation françaises : trois secrets dont celui de la favorite, du grand vizir, et d’une princesse étrangère, au lieu d’un secret unique, déjà funeste, qui était encore le Secret du roi. Et, à la place de traditions, inapplicables sans doute aux intérêts présents, mais respectables encore par les grands souvenirs qu’elles rappelaient, des nouveautés plus dangereuses, des systèmes mal étudiés, et presque dictés par des cours étrangères, la France, en un mot, abandonnée par la royauté à des complaisants novices ou mal informés. Ce fut, par l’excès même du mal, la défaillance suprême, dont les suites ont pesé bien longtemps sur les destinées de la nation.

A quoi bon insister sur les phases de cette agonie ? On les connaît toutes : plus perspicace que les Français, Frédéric II a deviné les desseins de la Saxe, de l’Autriche et de la Russie. Il sait, de source sûre, qu’elles veulent l’attaquer et, pour le détruire, l’isoler : les unes se préparent à lui enlever l’alliance de Louis XV ; la czarine, celle de l’Angleterre. Il réussit alors à détacher Georges II, électeur de Hanovre, de cette coalition formidable, et jette comme un premier défi à ses adversaires le traité de Westminster (16 janvier 1756).

Marie-Thérèse, avec la Saxe, relève le défi : au mois de mars, elle négocie à Saint-Pétersbourg un plan d’attaque contre la Prusse. Au même moment, elle fait faire à la cour de France « un pas de géant. » Elle la brouille définitivement avec Frédéric II : le traité de Versailles (mai 1756) n’est encore sans doute qu’un plan de défense, très différent de l’œuvre agressive à laquelle l’impératrice prétend associer la France. Mais il fait à Frédéric II l’effet d’une menace, comme le traité de Westminster a paru aux Français une trahison. Et la Prusse, au mois d’août 1756, force Louis XV, lorsque son roi devient « infracteur de la paix, » attaque la Saxe et menace à son tour l’Autriche, à porter la guerre en Allemagne, contre son propre intérêt, malgré sa volonté[25].

[25] Voy. chapitre XII, p. 361-363.

Déjà Bernis, avant d’avoir vu la suite de cette guerre, pouvait contempler l’étendue du mal qu’il avait fait au royaume, en le lançant dans cette aventure. Il avait cru détacher des Anglais leurs principaux alliés : il leur donnait l’alliance redoutable de la Prusse. Il avait espéré « ménager à la France des ports, des places, des ressources, des avantages et des positions maritimes capables d’affaiblir le commerce et la marine de sa rivale » : il lui avait simplement ménagé une affaire stérile et onéreuse en Allemagne. Son ignorance acheva, en 1757, ce que son ignorance avait commencé.

Il lui parut que Frédéric II ne serait pas capable de résister longtemps aux attaques de la France, de l’Autriche, et de la Russie. « En une campagne, tout serait fini, » le roi de Prusse mis à la raison, la France maîtresse des Pays-Bas, libre alors de disputer la mer et l’Amérique aux Anglais. Diriger cent mille Français sur l’Allemagne, et verser douze millions à la cour de Vienne, ce n’était pas trop payer des avantages si précieux. Bernis se chargea d’en convaincre Louis XV : Mme de Pompadour l’y aida, et l’en récompensa. Il devint ministre des affaires étrangères (juin 1757), un mois après le second traité de Versailles, triste convention qui consacrait à la fois son aveuglement, son secret et sa fortune. La nation applaudit à son œuvre, assez folle pour croire, sur sa parole, « que l’effort gigantesque qu’il venait lui demander en faveur de l’Autriche serait limité et décisif. »

Quelle déception six mois plus tard, pour la France, après Lissa, après Rosbach, après Plassey ! Frédéric II maître de l’Allemagne ; les Anglais, de l’Inde, presque du Canada ; « notre marine en désastre, nos côtes exposées, notre frontière découverte. » Quelle leçon pour Bernis ! Il n’avait calculé ni les ressources militaires de la Prusse, ni l’égoïsme de la Russie plus pressée de se fixer en Pologne encore que d’abattre Frédéric II, ni même les forces de la France. L’armée de Louis XV valait sa diplomatie. Ce n’était pas le nombre qui lui faisait défaut, mais la qualité. Après la défaite, Bernis reconnut, trop tard, qu’il s’était embarqué témérairement, sans s’être préparé. Il put voir ce que valaient les généraux chargés par Louis XV en une campagne de ruiner Frédéric II, des étourdis sans honneur, des ambitieux sans mérites et sans connaissances, apportant à l’armée, de la cour qui les envoyait, des habitudes d’ignorance, d’intrigues et de cupidité. Bernis s’indignait de leur égoïsme : « Tous nos généraux demandent à revenir, ce sont les petites maisons. Dieu nous préserve des têtes légères dans le maniement des affaires, et Dieu préserve les conseils des rois des petits esprits qui ne sentent pas la disproportion qu’il y a entre leurs rétrécissements et l’étude des grands objets. » A ce jugement l’histoire peut souscrire en le complétant, en l’appliquant à Bernis autant qu’à Soubise[26].

[26] Voy. chapitre XI, p. 325-328, et chapitre XII, p. 363-366.

Peut-être aurait-elle le droit d’être pour ce cardinal plus indulgente, s’il avait eu le temps de réparer le mal qu’il avait fait à la France. Il en eut l’intention : aux dépens du royaume, il avait appris à le mieux gouverner. La campagne de 1757 lui ouvrit les yeux sur les dangers du traité de Versailles et d’une plus longue guerre. Il ne fallait plus « songer à se partager la peau d’un ours qui sait mieux se défendre qu’on n’a su l’attaquer » : laisser l’Autriche et la Russie détruire la Prusse, si elles y tenaient, et concentrer contre l’Angleterre tout ce qui restait de forces à la France, c’était le devoir tout tracé. Bernis eut le mérite de le comprendre. Il essaya en 1758 de le pratiquer : à Choiseul, notre ambassadeur à Vienne, il faisait ses confidences : « Si l’État périt, ce ne sera pas de ma faute ; je veux au moins mourir comme le chevalier sans peur et sans reproches. » Il le suppliait d’obtenir de Marie-Thérèse qu’elle permît au roi de diminuer ses troupes d’Allemagne : « Donnez-nous la paix à tout prix. » C’était un vrai cri de conscience que ce cri de détresse.

Nous avons gardé la « confession » de Bernis. Le mot est de lui. Ses ennemis, ses critiques auraient peine à faire un tableau plus noir de l’état où sa politique avait mis la France : « Tout exige que nous sortions du précipice où nous descendons à pas de géants. Nos places frontières ne sont pas pourvues, nous n’avons plus d’armées, l’autorité languit, et le nerf intérieur est entièrement relâché. Les fondements du royaume sont ébranlés de toutes parts. Notre marine est détruite, les Anglais se promènent sur nos côtes et les brûlent. Le commerce maritime, qui faisait entrer deux cents millions par an, n’existe plus. Nous avons à craindre la perte totale de nos colonies. Nous serons réduits au rang des secondes puissances de l’Europe. »

Ce mal profond, Bernis en signalait, avec les effets prochains, la cause unique et profonde, le défaut d’un gouvernement fort et attentif à ses devoirs. « On laisse tout faire également à tout le monde. Le roi n’est nullement inquiet de nos inquiétudes, ni embarrassé de nos embarras. » Mais s’il sentait les conséquences de ses fautes, de Bernis était impuissant à les réparer. Il n’avait plus l’autorité nécessaire : n’était-ce pas lui qui avait ajouté aux secrets du roi l’intrigue de la favorite, pour arriver au ministère dont il portait le poids et les responsabilités ? Ce fut son châtiment alors d’être renversé du pouvoir, au moment où l’expérience lui aurait permis d’en faire un meilleur usage, par une intrigue analogue à celle qui le lui avait donné, de sentir qu’« avec les petits esprits et les têtes étroites, » il avait perdu la France, et qu’il ne pouvait se réhabiliter en la sauvant.

Mme de Pompadour se riait de ses noirs pressentiments. Et bientôt, lasse de ce conseiller qui voulait faire le mentor, elle se préparait à lui donner un successeur. De quoi s’avisait-il ? De prendre les intérêts de la France, lorsqu’il les avait sacrifiés pour entrer au ministère ? Pour y parvenir à son tour, le comte de Stainville, bientôt duc de Choiseul, les sacrifia d’abord. Il était ambassadeur à Vienne, depuis 1756, par la faveur de Mme de Pompadour qui l’avait fait préférer au comte de Broglie, suspect d’attachement au prince de Conti, même après une trahison.

Depuis le traité de Versailles, l’ambassade de Vienne était devenue le poste principal, celui où l’on pouvait, autant que de Paris, diriger l’alliance et la guerre de Sept ans. Bernis l’avait demandé avant de devenir ministre d’État. Choiseul l’obtint, en fit aussitôt une sorte de ministère : ministère secret, occulte où il fut de bonne heure l’égal de son chef hiérarchique. Il correspondait avec les autres ambassadeurs du roi, directement, et souvent en secret avec les généraux de l’armée d’Allemagne. En vain Bernis le suppliait-il d’amener la cour d’Autriche à des sentiments pacifiques : la guerre lui donnait trop d’importance pour qu’il acceptât ces ordres, dictés pourtant par l’intérêt supérieur du royaume. Il la savait agréable à Louis XV et à Mme de Pompadour, et voyait baisser le crédit de Bernis à mesure qu’il s’y opposait. Certes, c’eût été d’un grand cœur, dévoué à son pays, et l’occasion d’une belle action que la postérité lui eût comptée, de risquer son crédit, comme Bernis, pour arrêter la France au seuil encore de cette affaire désastreuse. Choiseul préféra profiter des embarras du pays et du ministre pour achever définitivement sa fortune. Bernis offrit sa démission, la reprit, espérant encore gouverner de moitié avec le rival qu’il avait toujours traité en ami, puis fut forcé de quitter le pouvoir. Choiseul le reçut (déc. 1758) de la main de la favorite, comme un partisan déclaré de la guerre à outrance. Les meilleurs serviteurs de la France, alors, ne pouvaient plus se dégager des liens et des compromis de la diplomatie secrète ; et ce n’est pas le spectacle le moins triste que de voir des hommes, qui auraient pu et voulu servir leur pays, réduits, par le gouvernement de Louis XV, à en chercher le moyen dans des intrigues funestes et déshonorantes.

En dépit du complot auquel Choiseul dut son autorité, malgré l’engagement qu’il prit de continuer une guerre mauvaise, ce ministre n’en a pas moins été un de ceux qui ont le mieux compris les intérêts de la France. Le public ne s’y est pas trompé. Quoi qu’il l’ait vu obligé de signer la paix désastreuse de Paris et d’Hubertsbourg, en 1763, il a paru l’oublier : il lui a donné et gardé une place à part entre tous les ministres de Louis XV. Depuis, certains historiens ont entrepris de reviser cet arrêt. « N’ayant ni suite dans les desseins, ni véritable fermeté dans le caractère, écrivait récemment M. de Broglie, Choiseul réussit au delà peut-être de son attente et certainement de son mérite. Sans avoir rien laissé après lui et rien légué à l’avenir, il a séduit même la postérité. » Choiseul, contre ces critiques partiaux, a plaidé en 1765, dans un Mémoire au roi, sa cause victorieusement et celle de ses admirateurs. Il eut de la suite dans ses desseins, et ces desseins étaient conformes aux intérêts de la nation.

« Votre Majesté, écrivait-il au roi, avait été attaquée, en 1755, en Amérique par l’Angleterre. Ses armes conquirent Mahon en 1756. C’est alors qu’elle conclut, au mois de mai, un traité avec la cour de Vienne, qui fut le préliminaire de l’espèce de ligue qui se forma, contre le roi de Prusse, entre la France et la maison d’Autriche. Cette nouvelle alliance fit négliger la guerre de mer et la guerre d’Amérique, qui était la véritable guerre. Votre Majesté donnait trente millions à Vienne, n’avait pas une marine capable de défendre ses possessions américaines et employait son armée de terre à la cause de son alliée, de sorte que réellement vous ne faisiez rien pour la guerre véritable de la France contre l’Angleterre. »

L’histoire aurait peine à définir avec plus de netteté et de clairvoyance que ne le fit alors Choiseul, au milieu des événements mêmes, les causes et l’étendue du sacrifice que Louis XV imposa à son royaume en 1756. La seule faute de ce ministre, créature de la Pompadour et serviteur de son secret, fut de croire qu’il fallait prolonger le sacrifice encore, pour se procurer les moyens d’en corriger les effets. Pour plaire à ses protecteurs il se déclara en faveur de la guerre et, pour servir la France, d’une guerre dirigée surtout contre les Anglais : « De la guerre d’Allemagne il fit la guerre d’Angleterre. »

Ce fut l’objet et le résultat d’un nouveau traité, qu’il passa avec la cour de Vienne (30 décembre 1758). La France abandonna l’espérance qu’elle s’était gardée de conquérir les Pays-Bas, et laissa à l’Autriche, aidée des Russes, le soin de mettre Frédéric II à la raison. Sans se désintéresser de l’Allemagne, puisqu’elle fournissait à Marie-Thérèse une armée et des subsides, elle se proposait d’employer la plus grande partie de ses forces et de son argent « à porter des coups directs à l’Angleterre. » Elle exigeait enfin de l’Autriche, pour prix de son concours, au lieu d’une cession éventuelle des Pays-Bas, la promesse de mettre aussi, quand la paix serait faite, les Anglais à sa merci. A la Russie également Choiseul demanda un concours plus actif contre nos vrais ennemis : il ne lui suffisait pas que la czarine, profitant de l’alliance avec Marie-Thérèse et Louis XV pour abattre la Prusse, ne nous procurât d’autre profit que sa neutralité sur mer. L’avantage des deux partis ne lui semblait pas égal. Il voulait qu’une flotte russe aidât la nôtre à bloquer les Anglais dans leur île. Il obtint seulement, le 8 mars 1759, qu’unis aux Danois, les Moscovites s’engageassent à leur fermer la Baltique.

Toutes les pensées de Choiseul se concentraient sur un objet unique : ruiner l’Angleterre partout, dans ses colonies, sur mer et chez elle-même. Il était grand temps, en effet. Le 2 juin, Louisbourg, le boulevard du Canada, tombait aux mains de nos ennemis. Ils menaçaient Montcalm de toutes parts sur l’Ohio et par la route du lac Champlain. Le Sénégal, en Afrique, Saint-Louis et Gorée en 1758, les circars d’Oressa, le Dekhan, en Inde, devenaient des colonies anglaises. Nos côtes mêmes de Bretagne, sauvées comme par miracle, le 11 septembre 1758, par la bataille de Saint-Cast, couraient des dangers que, depuis des siècles, elles ne connaissaient plus.

C’était bien, en effet, une nouvelle guerre de Cent ans, un duel entre les deux nations, pour l’attaque ou la défense d’un patrimoine autrement grand que la vieille France. Choiseul eut le mérite de le sentir alors, et les Français, pour cela, lui ont pardonné de n’avoir pas réalisé le projet qu’il formait, en 1759, d’écraser les Anglais dans leur île même. Il leur suffit qu’il l’eût conçu. Quand, depuis vingt ans, le roi et ses collaborateurs tournaient le dos à leurs plus redoutables ennemis, lui seul leur fit front résolument. Il organisait des escadres à Brest et à Toulon, préparait une invasion en Angleterre et en Écosse. Il ne désespérait pas de la France : « Tant que nous aurons des hommes en France, nous ne nous rebuterons pas. »

Choiseul trouva des hommes : il ne leur trouva pas de chefs. L’armée d’Angleterre fut confiée à Soubise, le vaincu de Rosbach, celle d’Écosse à l’homme qui n’avait pas su défendre la Bretagne, d’Aiguillon ; la flotte, à des incapables encore, La Clue et Conflans. Et puis, dans le désarroi de l’administration, les délais nécessaires aux préparatifs permirent à l’Angleterre de prévenir une entreprise dont les chefs n’étaient pas gens à réparer le temps perdu. Pour sauver, en 1760, les débris de l’honneur et du domaine national, la seule ressource désormais c’était, à tout prix, la fin de cette lamentable aventure. Choiseul mesura, d’un rapide coup d’œil, la gravité de nos échecs et, avec la promptitude de décision qui lui était propre, se résolut à la paix.

Il la demanda aux bons offices de la czarine Élisabeth. Elle n’avait pas voulu lui donner les moyens de vaincre l’Angleterre. Elle pouvait s’entremettre pour l’apaiser. L’idée était juste et hardie d’aller chercher ainsi, à l’Orient de l’Europe, la fin d’un conflit dont les affaires d’Orient, par les intrigues de la maison de Saxe, avaient été la première cause. La Russie tenait entre ses mains, après trois ans de guerre où s’étaient épuisées les ressources de l’Autriche, de la France et de la Prusse, la Pologne et le sort du continent. C’était à la fois reconnaître et limiter sa puissance, que de l’employer à une œuvre pacifique[27].

[27] Voy. chapitre XII, p. 367, et chapitre XIII, p. 416-417.

L’œuvre, sans doute, présentait des difficultés, d’autant que les Russes, après Kunersdorff (13 août 1759), prenaient mieux conscience de leur importance. Elle n’était pas impossible pourtant si le roi de France savait flatter l’affection et l’amour-propre d’Élisabeth. La preuve, c’est qu’après un an d’efforts, à la fin de 1760, les Russes offraient à Louis XV le moyen de fléchir les Anglais en faisant à Frédéric II, « le premier ministre du roi d’Angleterre, » de la clémence de ses alliés, la condition de son propre salut. Déjà, Choiseul et notre ministre à Saint-Pétersbourg, Breteuil, s’applaudissaient entre eux de cette paix prochaine, inespérée, qui nous eût rendu l’Amérique, perdue depuis un an, et l’Inde.

Encore aujourd’hui, à plus de cent ans de distance, lorsqu’on relit les péripéties de ce drame sanglant de la guerre de Sept ans, en présence de cette scène décisive dont Saint-Pétersbourg fut le théâtre en 1760, on se sent pris d’une émotion aussi grande, aussi légitime que si l’on n’en connaissait pas la suite et la conclusion. Ainsi, dans une tragédie, dont nous connaissons tous les rôles et chaque acte, toujours nouvelle quoique classique, la crise où se décide le sort des héros familiers à notre admiration ou à notre pitié éveille en nous les mêmes angoisses. Et, quand on songe que c’était alors le sort d’une grande nation qui se jouait, que cette nation était la nôtre et qu’elle fut perdue au moment d’être sauvée, les hommes comme Choiseul qui lui offrirent un moyen de salut, paraissent grands et dignes d’être aimés à côté de ceux qui le lui enlevèrent.

Ce fut l’avant-dernier crime du Secret du roi, de Louis XV, et de ses auxiliaires dans cette œuvre mauvaise. Le dernier fut la perte de la Pologne qui, par leur faute, s’accomplit quelques années après. La démarche faite par Choiseul auprès de la Russie, pour obtenir une paix nécessaire et encore honorable à la France, parut à Louis XV le sacrifice de la Pologne, de son secret. Il n’y avait pas à s’y tromper : les Russes demandaient, en échange de leur concours, une partie de la république : l’Ukraine (1760). Louis XV préféra garder à la Pologne une province et sacrifier les colonies françaises.

Le jour même où son ministre envoyait à Élisabeth un ambassadeur, Breteuil, chargé de la convaincre et de séduire la grande-duchesse, la future czarine Catherine II, le roi de France débauchait lui-même cet agent et lui faisait passer en secret des ordres contraires (mars-avril 1760). Déjà le marquis de l’Hopital, que Breteuil remplaçait en Russie (1759-1760), avait été débauché de la même manière : averti par d’Éon, un autre agent secret, il avait laissé passer l’occasion que Choiseul lui avait si vivement recommandé de saisir. Breteuil se garda bien de faire autrement. Et ce fut presque malgré lui que, six mois après son arrivée, la czarine lui offrit formellement sa médiation. Choiseul lui ordonnait de l’accepter (10 mars 1761). Louis XV, en secret, le blâma d’en avoir seulement écouté l’offre et lui enjoignit de la rejeter. « Je sens, lui disait-il, la difficulté de concilier mes instructions avec celles que vous recevez du duc de Choiseul, mais j’exige de vous que vous fassiez tous vos efforts pour ramener mon ministre à des principes plus favorables à la Pologne » (juin 1761). Par une telle dépêche, au moment décisif, Louis XV et son secret se jugent d’eux-mêmes. Mettre un ambassadeur dans le cas de choisir entre le roi et l’interprète autorisé de ses volontés, lui imposer la désobéissance comme un devoir, le transformer en maître de son chef hiérarchique et perdre la France pour sauver la Pologne, quel procédé ! Arrivée à ce point de honte, d’indiscipline et de trahison, la diplomatie secrète n’a plus d’excuses.

Elle n’eut pas même celle d’avoir été utile aux Polonais. Elle les perdit alors dans les intrigues contradictoires où elle s’embrouillait elle-même, par la fatalité de ses origines et de sa nature. Sous prétexte de les servir, elle voulait leur imposer un roi, et ne sut pas même leur désigner un candidat unique. Jusqu’en 1756, Louis XV avait recommandé le prince de Conti aux Polonais et formé pour lui avec les Potocki, Branicki, Mokranowski, un parti patriote. Il l’abandonna, en 1757, pour plaire à la dauphine, et appuyer le parti des princes saxons.

Conti lui-même imitait cet abandon : dépité de son échec en Pologne, il cherchait ailleurs une compensation. Il espéra la recevoir des mains de la czarine en Courlande, et lui dépêcha en 1756 l’Écossais Douglas qui, du coup, livra aux Russes la Pologne et les Turcs, ses meilleurs défenseurs. Puis, à son tour disgracié par Louis XV, le prince de Conti rattachait ses dernières espérances à la Pologne, où il reformait, avec Mokranowski, le parti patriotique trahi par l’alliance de Louis XV avec les Saxons et la Russie. A la veille de la mort d’Auguste III, il restait aux yeux des Polonais le candidat autrefois désigné par la France, le champion de leurs libertés. Et pourtant, le candidat de Louis XV, alors, ce n’était plus lui, c’était le frère chéri de la Dauphine, appuyé par les subsides et les agents du roi, le prince Xavier de Saxe, préféré au fils aîné d’Auguste III, en faveur de qui Conti, malgré les efforts du maréchal de Broglie, ne se désista jamais. Quel singulier moyen, pour sauver la Pologne, de l’associer aux intrigues de Versailles, d’y encourager l’anarchie, d’en faire une victime, tour à tour recherchée et trahie, de tous les ambitieux qui approchaient Louis XV[28] !

[28] Voy. chapitre XIII, p. 425 et p. 430.

Lorsqu’on accusait Choiseul, dans l’entourage du roi, en 1760, de sacrifier de vieux alliés à l’amitié de la Russie, il comprenait mieux leurs besoins et leurs intérêts que les agents secrets, leurs pires conseillers. Il voulait, en 1760, les débarrasser de ces intrigues françaises qui compliquaient leur anarchie, de « tous ces envoyés de la cour qui se faisaient de leur ministère une petite souveraineté. » Il espérait décider Louis XV à quitter ce rôle de chef de parti qui ne servait vraiment ni à lui, ni à ses clients. C’était l’abandon, préférable à une intervention stérile pour la France, funeste pour la Pologne. La diplomatie secrète s’y opposa encore. Elle débaucha l’agent de Choiseul à Varsovie, le marquis de Paulmy, fils de d’Argenson, que sa naissance et ses amitiés désignaient à l’attention du parti saxon, comme elle avait débauché Breteuil à Saint-Pétersbourg.

En vain Choiseul essayait-il de se défendre à Versailles contre les intrigues qui dans toute l’Europe s’opposaient à sa politique. Il frappait, en mars 1759, le principal correspondant du Secret, Tercier, premier commis de son ministère. En 1760, il rappelait de Varsovie le confident le mieux renseigné, Durand. En 1762, il trouvait moyen d’envelopper dans la disgrâce du maréchal de Broglie, son frère, le comte, et le faisait exiler à son château de l’Eure, faible châtiment du mal qu’il avait fait à la France. Dans cette lutte, Choiseul ne pouvait avoir le dernier mot. Le vrai coupable lui échappait : Louis XV, avec une patience digne d’une meilleure œuvre, remplaçait aussitôt les courtisans que son ministre frappait, ou demeurait en relation avec eux dans leur exil.

L’échec diplomatique de Choiseul, la nécessité de poursuivre la guerre qui en fut la conséquence, lui inspirèrent, en 1761, une résolution désespérée : elle lui fit encore honneur. Incapable de faire la paix, il abandonna la direction de la politique étrangère, et, réduit à combattre, pour que la guerre fût bien dirigée et sur mer contre l’Angleterre, il prit les ministères de la guerre et de la marine (janvier-octobre 1761). Par ses ordres, des vaisseaux furent mis en construction, des équipages formés avec l’armée de terre et des matelots étrangers, des officiers recrutés dans la marine marchande. A sa voix, la France tout entière se leva pour cette œuvre de défense nationale. On voyait le Canada perdu, Pondichéry occupé, les Antilles menacées et la terre française entamée même par la conquête de Belle-Isle. Les villes, Paris en tête, les États des provinces, les chambres de commerce, les ordres du roi, les banquiers, les particuliers, les femmes dans un même élan, offrirent des vaisseaux à Choiseul. Fallait-il que Louis XV eût réduit ses sujets à cette détresse, pour leur donner enfin conscience de leurs vrais intérêts, et qu’au moment où elle s’éveillait, il ne fût plus possible de les défendre !

Choiseul ne put que sauver l’honneur de la France. Pour faire mieux, il avait fait appel non seulement à la nation, mais à ses alliés naturels, aux Bourbons d’Espagne et d’Italie, à Charles III et à son fils Ferdinand. Il n’avait quitté le ministère des affaires étrangères qu’après avoir conclu avec eux contre les Anglais le Pacte de famille (15 août 1761). Tous ces efforts n’eurent d’autres résultats que de compromettre l’Espagne à son tour. Son empire colonial fut atteint par les Anglais : à la paix de 1763, qui consacra la ruine de ses colonies, la France dut abandonner le peu qui lui en restait dans l’Amérique du Nord, la Louisiane aux Espagnols pour les dédommager de la perte de la Floride. Et, si Pitt n’eût été renversé, on ne peut calculer ce que cette guerre à outrance, poursuivie avec succès par l’Angleterre qui comptait sur Frédéric II, et par la Prusse assurée de la Russie, eût coûté à l’Espagne et à la France. La paix de 1763, si humiliante, mauvaise, parut aux Français, en cet état, un bienfait. Ils ne la reprochèrent pas à Choiseul, et Choiseul sut mériter leur indulgence par l’usage qu’il en fit.

D’abord, il ne l’accepta point comme définitive. Comme pendant la guerre, tous ses regards restèrent tournés, concentrés sur l’Angleterre : « Elle est l’ennemie déclarée, disait-il au roi, de votre puissance, de votre État. Elle le sera toujours. Son avidité dans le commerce, le ton de hauteur qu’elle prend dans les affaires, sa jalousie de votre puissance doivent vous faire présager qu’il se passera des siècles avant de pouvoir établir une paix durable avec cet État. » Disposer la France à lui résister avec succès fut le premier souci de Choiseul. Il reconstitua sa marine et son armée complètement de 1763 à 1766. Il vit avec joie le roi d’Espagne suivre les conseils de son ministre Grimaldi, l’auteur du pacte de 1761, réorganiser aussi sa marine et ses colonies. « La puissance espagnole, disait Choiseul, est nécessaire à la France, » aussi nécessaire contre l’Angleterre, sa seule rivale, que des flottes nombreuses et un long repos pour se reconstituer.

Prévoir la guerre contre les Anglais, la préparer avec le concours de l’Espagne, la reculer le plus possible, pour y trouver une vraie revanche, telle fut la pensée de Choiseul jusqu’au dernier jour de son ministère. S’il n’eut pas le moyen, ni l’honneur de la réaliser jusqu’au bout, il eut le mérite de l’avoir indiquée à ses successeurs, d’avoir contribué, après Fleury, à créer une tradition où la France retrouva quelque grandeur. Son ministère fut à la fois pacifique et fécond : d’entreprises, il n’en fit que de limitées, d’utiles. Il donna la Corse à la France (1768), un poste dans la Méditerranée qui lui permit de s’appuyer sur l’Italie et l’Espagne, sans prévoir encore qu’il serait une étape vers l’Afrique.

Point de guerres continentales surtout : l’amitié de l’Autriche pouvait être utile à les prévenir. Il la cultiva, et maria le Dauphin (16 mai 1770) à Marie-Antoinette. Mais il ne voulait pas que la France passât d’un extrême à l’autre, et, après avoir rêvé de ruiner l’Autriche, se livrât à elle aveuglément. L’alliance autrichienne lui paraissait suspecte et précaire, bonne, si elle assurait la paix de l’Allemagne, détestable, si elle devait associer la France aux rancunes de Marie-Thérèse, aux ambitions de Joseph II. Entre l’Autriche et la Prusse, Choiseul recommandait à Louis XV la plus stricte neutralité, de manière à maintenir entre elles une balance, la meilleure garantie qu’il y eût de la paix en Allemagne.

Et c’était l’intérêt des Allemands eux-mêmes, assurés, s’ils ne se combattaient plus, de la paix en Orient, garantis par cette paix contre l’approche de la puissance russe. Choiseul était d’accord avec eux pour souhaiter que les nations placées entre l’Allemagne et la Russie, la Suède et la Pologne restassent anarchiques et faibles. Leur anarchie répondait de leur neutralité. N’y avait-il pas à craindre qu’au contraire, réorganisées par les princes de Saxe ou de Holstein, véritables clients des czars, elles ne devinssent contre l’Europe des avant-postes dangereux de la puissance russe ? L’équilibre maintenu entre les partis en Suède et en Pologne, par l’anarchie, c’était la paix assurée en Orient, comme en Allemagne par la balance des principaux États de l’empire désorganisé. Et cette paix générale du continent européen devint, pour Choiseul, la règle essentielle de sa politique, la seule façon de procurer à la France, un jour, une revanche sur l’Angleterre.

Il réussit, pendant sept ans, à la maintenir, et ce ne fut pas sans peine. Au lendemain des traités de 1763, les auteurs habituels de la diplomatie secrète, le comte de Broglie en tête, non contents d’avoir procuré à la France la guerre de Sept ans, imaginèrent de la rouvrir, pour se faire valoir auprès du roi. C’était l’Angleterre qui devait être le théâtre de leurs exploits : il s’agissait d’enlever à Choiseul l’honneur d’une revanche qu’il préparait contre elle avec prudence. Le comte de Broglie imagina de montrer à Louis XV en secret un projet de descente en Angleterre (avril 1763). Il fit envoyer au delà de la Manche un jeune ingénieur, de la Rozière, pour le dresser définitivement sur place. Le secrétaire de l’ambassade française, le fameux d’Éon, était chargé de le guider dans cette mission délicate. Tout en protestant de ses intentions pacifiques, le comte de Broglie non seulement préparait la guerre : il la faisait déjà. Associer aux manœuvres d’un espion militaire le représentant de la France à Londres, c’était jouer un jeu bien dangereux. Un hasard délivra Choiseul de ces brouillons, et la France de ce péril : d’Éon, furieux d’un avancement qu’on lui refusait, se brouilla avec les chefs du Secret, se mit en révolte contre Louis XV, les fit tous chanter. On eût été à deux doigts de la guerre, s’il eût parlé. La leçon ne corrigea ni le roi, ni ses confidents. Elle permit du moins à Choiseul de traiter les affaires d’Angleterre, comme il le voulait.

Quant à celles d’Orient, il n’en fut jamais maître. Il avait désigné le marquis de Paulmy, en 1760, pour suivre et maintenir l’anarchie en Pologne, pour n’y pas permettre la constitution d’une royauté favorable aux vues de la Russie. Paulmy, en 1763, avait laissé les mêmes instructions à son secrétaire, Hennin. Puis, lorsqu’en 1763 la Russie parut s’entendre avec la Prusse pour occuper la république, Choiseul confia à son cousin le comte de Choiseul-Praslin le soin d’appuyer les Czartoriski, qui semblaient prêts à constituer un gouvernement hostile aux adversaires de leur pays : Choiseul-Praslin leur expédia le général Mounet. A chaque démarche nouvelle, les agents officiels, dès leurs débuts, Paulmy, Hennin, Mounet furent débauchés par la diplomatie secrète. Leurs chefs leur commandaient l’abstention pour plaire au roi, en faveur du frère de la Dauphine, le prince Xavier. Ils armaient, contre les Czartoriski, les patriotes clients du prince de Conti, et prolongeaient l’anarchie. Cette anarchie, elle n’était pas seulement à Varsovie, mais à la cour de Versailles. Pour vaincre les adversaires que la France leur suscitait, les Czartoriski persécutèrent les dissidents : Frédéric II et Catherine n’attendaient qu’une occasion. Ils invoquèrent la liberté de conscience pour détruire la liberté de la Pologne.

Pour la sauver, Choiseul fit un dernier effort. Il savait les desseins de la Prusse et de la Russie. Il crut, en 1768, pouvoir les arrêter, sinon par une guerre, du moins par sa diplomatie. Deux ans avant, il avait repris le ministère des affaires étrangères. Par ses ordres, Vergennes et Saint-Priest déterminèrent les Turcs à déclarer la guerre à la Russie (1768). Choiseul espérait encore, en 1770, convaincre les Allemands de la nécessité de résister aux entreprises de Catherine II. Il n’ignorait pas, sans doute, les menées de Frédéric II, « toujours entraîné par le soin inconsidéré de l’objet du moment, » prêt à sacrifier l’avenir de la Prusse, par un partage, à sa sécurité immédiate. Mais il ne pouvait croire au même aveuglement de la part de Marie-Thérèse. Il la sollicitait de s’allier aux Turcs ; il lui envoyait un de ses agents les mieux informés des affaires de Pologne, Durand. C’était à Vienne qu’il organisait, sous sa direction, la résistance des Polonais. Pour donner le temps à la cour impériale de se décider, aux Turcs de vaincre, il faisait passer aux confédérations de l’argent et des chefs, Taulès (1768), de Châteaufort (1769), Dumouriez (1770).

Pas un instant, Choiseul ne songea, d’ailleurs, à mêler directement la France à cette guerre. La Pologne était trop éloignée : c’était aux Allemands menacés par la puissance russe, aux Turcs, à défendre leurs frontières. A Constantinople, comme en Pologne, les Français ne pouvaient faire office que de conseillers. Si leurs conseils eussent été entendus par l’Autriche, comme par les Turcs, les destinées de l’Orient eussent pu être changées. Le Secret du roi avait contribué à ouvrir la crise polonaise : les menées de Frédéric II la fermèrent par le partage de 1772. En France et en Allemagne, l’intrigue détruisit les effets de la politique avisée et prudente de Choiseul. Elle perdit la Pologne qu’il aurait voulu sauver. Il sauva du moins la Suède qui, reconstituée par une paix de dix années, par les soins d’un ministre dévoué à ses intérêts, reprenait conscience de ses destinées, de sa puissance (1772)[29].

[29] Voy. chapitre XIII, p. 433-441.

Louis XV seul demeurait incorrigible. Après la mort de Mme de Pompadour (15 avril 1764), il voulut écarter Choiseul pour afficher Mlle d’Esparbès. A chaque chute, il tombait plus bas. En 1768, il afficha Mme du Barry : « Le roi a besoin de maîtresses, disait Choiseul. C’est égal, cette coquine me donne de l’embarras. » Elle lui en donna tant, qu’elle le renversa (décembre 1770). Le comte de Broglie n’avait pas eu honte de solliciter la favorite que Choiseul ne ménageait pas. Il avait pour excuse l’exemple du parti dévot qui s’alliait à elle contre l’ami des philosophes. On intrigua autour de Choiseul jusque dans son cabinet. Le roi lui débaucha son premier commis et l’accusa d’intrigues avec la cour d’Espagne. Il l’exila à Chanteloup enfin, où toute la France le suivit, tandis que le duc de Broglie et le duc d’Aiguillon se disputaient sa succession.

D’Aiguillon l’emporta : heureusement, en réalité, l’héritage glorieux de Choiseul n’était pas pour ces confidents indignes de Mme du Barry. Ils n’eurent pas le temps de le dissiper. Louis XV mourut en mai 1774. La France retrouva dans Louis XVI un roi pénétré de ses devoirs envers elle, de sa dignité, laborieux et suffisamment instruit. S’il ne rappela pas Choiseul, comme la France le lui demandait, il lui donna Vergennes, et le lui conserva jusqu’en 1787.

Comme Choiseul, Vergennes devait sa fortune à la diplomatie secrète. Il y avait trouvé le chemin d’ambassades importantes, en Orient et dans le Nord, guidé par son oncle Chavigny, ami de Dubois, serviteur secret du régent, et plus tard, excellent serviteur de la France. Pour parvenir, Vergennes s’était donné au Secret du roi : parvenu, il se donna tout entier au royaume. C’était lui qui, avant Choiseul, avait jeté les Turcs sur la Russie pour sauver la Pologne ; lui encore, en 1772, qui, avant et après la chute de Choiseul, avait, avec Gustave III, sauvé la Suède. Au courant de toutes les grandes affaires de l’Europe, il avait appris, dans sa carrière, comment la France y avait perdu sa place, comment elle devait l’y reprendre. Il connaissait assez le mal que les intrigues de cour lui avaient faites, pour l’en guérir et s’en défier. L’expérience des choses présentes, enfin, l’avait corrigé, depuis longtemps, des erreurs traditionnelles du passé.

La guerre contre l’Angleterre, la revanche salutaire, quand l’heure serait venue, et les circonstances favorables, lui paraissaient une nécessité de premier ordre : « Il faut la faire rentrer dans l’ordre des puissances tributaires où elle a réduit la France, lui ravir l’empire qu’elle prétend exercer dans les quatre parties du monde, avec autant d’orgueil que d’injustice. »

Mais point de guerre en dehors de celle-là : sur le continent, la France n’en devait pas chercher, n’ayant rien à souhaiter. Que pouvait-elle souhaiter, en effet, constituée comme elle l’était, assurée de son unité, de ses frontières, entourée d’États trop faibles pour la menacer, assez forts pour la garantir ? « Un roi conquérant, disait Vergennes à son maître, aurait sans doute à regretter cette position, un roi-citoyen s’applaudit de se trouver dans des conjonctures aussi favorables à ses vues pacifiques. » A ce langage, on reconnaît l’élève des philosophes. Au nom de la raison et de la justice, Vergennes condamnait les entreprises ambitieuses des politiques, l’abus de la force, les intrigues de la raison d’État, les conquêtes et les partages. La justice, sans doute, n’est pas toujours le dernier mot des politiques ; mais ce qu’elle prescrivait, à la fin du dix-huitième siècle, par un rare bonheur, se trouvait d’accord avec l’intérêt de la France et de l’Europe. Vergennes eut le mérite de le comprendre et de le dire.

Que, suivant la tradition séculaire et condamnée, la France intervînt en Allemagne, dans les Pays-Bas ou en Italie pour se rapprocher de ses frontières naturelles, ce ne pouvait être que pour affaiblir l’Autriche, ou pour la servir et la fortifier. L’affaiblir, à quoi bon ? Était-elle encore dangereuse pour la France, et la Prusse ne suffisait-elle pas à la tenir en respect ? Ruiner l’Autriche pour quelques conquêtes stériles, c’était enfin livrer l’Allemagne à Frédéric II. L’équilibre des deux grandes puissances allemandes répondait à la France de leur neutralité. Pour le maintenir, il fallait aussi prendre garde à ne pas affaiblir, à ne pas fortifier l’Autriche. L’alliance autrichienne et la présence de Marie-Antoinette à Versailles garantissaient la France contre les réveils dangereux de son ancienne politique ; mais elles l’exposaient aux suggestions intéressées et ambitieuses de la politique autrichienne. Vergennes était bien résolu à la défendre de ses entraînements ou de ceux de ses alliés. Et il y réussit.

L’exemple que, sur ses conseils, Louis XVI donnait à l’Europe, ne lui était pas moins salutaire. En Orient, les Allemands auraient eu le même intérêt à borner leurs désirs de conquête que la France sur le Rhin et les Alpes. Entourés de puissances faibles qui ne les menaçaient point, ils préféraient aveuglément les sacrifier à la Russie. Engagés dans la politique de partages, par un singulier mélange de peurs et de convoitises, ils n’écoutaient pas les avertissements de la France qui les invitait à soutenir plutôt la Pologne, la Turquie, la Suède. C’était cependant plus juste et plus prudent. « Où en serait l’Europe, s’écriait Vergennes, si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, ce monstrueux système venait à s’accréditer ? La sûreté publique serait détruite. L’Europe n’offrirait bientôt plus qu’un théâtre de troubles et de confusion. »

Séduites par les succès et les leçons de Frédéric II, les puissances européennes n’acceptèrent pas cette leçon de sagesse. La France du moins en profita, et la royauté, avant de disparaître, eut le temps de racheter ses fautes envers elle. La révolution d’Amérique leur en fournit l’occasion : c’était l’heure de la revanche contre l’Angleterre, qu’avait prévue Choiseul. « La révolution d’Amérique, disait-il en 1765, remettra l’Angleterre dans l’état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe. » Il ne la croyait pas si prochaine. Au lendemain de sa chute, elle éclatait. « Le moment est venu de venger les puissances maritimes, s’écria Vergennes en 1774, de la suprématie insolente de l’Angleterre. »

Contre l’ennemi, Vergennes allait retrouver, par le seul effet de sa clairvoyance, les principes qui avaient fait la force de la France, au temps de Richelieu, contre la maison d’Autriche. Il attendit que les Américains eussent constitué une nation pour se déclarer en leur faveur (1777). Louis XVI traita « avec eux comme s’ils étaient établis depuis longtemps, dans la plénitude de leurs droits et de leur pouvoir de nation. » Ce n’était pas la guerre de la France contre l’Angleterre seulement : c’était la défense de toutes les nations maritimes contre la tyrannie de l’une d’entre elles. « Cette politique, disait-il avec raison, depuis plusieurs siècles a fait la grandeur, la sûreté et la gloire de cette couronne. »

On en eut la preuve de 1777 à 1783. L’Espagne comprit les intentions de Louis XVI, et s’y associa activement (12 avril 1779). La Hollande secoua (décembre 1780) le joug séculaire des Anglais. Le Portugal l’imitait et, sans prendre parti encore, se rapprochait de l’Espagne par le traité du Pardo (24 mars 1778). L’Angleterre n’avait plus un client en Europe : elle n’y trouva que des ennemis déclarés ou déguisés. Si, en effet, par la neutralité armée (1780), la Russie, la Suède et le Danemark ne l’attaquaient pas, elles l’atteignaient dans ses prétentions les plus anciennes. Elles lui arrachaient la propriété des Océans, et déclaraient que la mer serait, à l’avenir, le patrimoine commun et respecté des nations. Son empire maritime était ruiné.

Son empire colonial menaçait ruine. Les Américains lui enlevaient tout un monde. Hyder-Ali et les Mahrattes (1781) lui disputaient l’Hindoustan, tandis que les Français, Bussy et Suffren, y rentraient victorieux. Les Espagnols reprenaient Minorque, la Floride, menaçaient Gibraltar (1781-1782).

La paix européenne, habilement maintenue par Vergennes, laissait l’Angleterre exposée toute seule aux coups de ses ennemis, si longtemps ses victimes. La politique de Joseph II avait failli, en 1778, allumer un nouvel incendie en Allemagne. La guerre eût éclaté, pour la succession de Bavière, si Louis XVI eût accepté l’offre intéressée de son beau-frère et provoqué la Prusse et la Hollande en occupant les Pays-Bas (1779). La France, en cette occasion, se montra résolue et prudente : elle modéra ses ambitions pour avoir le droit de limiter celles de l’Autriche, et le moyen de se consacrer à la guerre maritime. La paix de Teschen (1779) fut le prélude et la condition de ses plus beaux succès sur l’Angleterre.

On a beaucoup reproché à Vergennes de n’avoir pas tiré de ces victoires, à la paix de Versailles, en 1783, tout le parti possible, et de l’avoir conclue trop tôt. C’était pourtant, depuis 1738, le premier traité qui ne fût, pour la France, ni stérile, ni désastreux. Il affranchissait et nous rendait véritablement Dunkerque, le Sénégal, des comptoirs dans l’Hindoustan, Minorque et les deux Florides à l’Espagne. L’histoire a prouvé depuis que ces résultats n’étaient pas sans valeur : par le Sénégal, les Français se rouvraient l’Afrique et, de leurs comptoirs de l’Inde et de l’océan Indien, se dirigeaient, deux ans après, vers l’Indo-Chine. Par une guerre plus longue, Vergennes eût peut-être compromis cette œuvre de réparation.

Pour comprendre la paix de 1783 et les motifs qui la dictèrent à ce ministre prudent, il faut, de l’Atlantique, porter ses regards sur l’Orient de l’Europe. Entre Catherine II et l’empereur d’Allemagne Joseph II, s’agitaient, depuis 1780, des projets belliqueux, destinés à bouleverser l’empire turc et, par contre-coup, toute l’Europe. Pour arrêter les projets de la Russie sur la mer Noire, Joseph II, à l’exemple de son émule le roi de Prusse, n’avait rien trouvé de mieux que de s’y associer et de prendre sa part de la Turquie. Pour forcer Catherine II au partage, il entendait exploiter les peurs et les convoitises de la France, comme la Prusse avait exploité, en 1772, celles de l’Autriche. Conseillé par Vergennes, Louis XVI n’entendit pas se laisser exploiter. Mais le moyen de régler cette affaire délicate en Orient, avec une guerre en Occident sur les bras. Pour parler ferme aux Turcs, à la Russie, à l’Autriche, il fallait que la France fût libre. Au mois de septembre 1783, elle concluait la paix avec l’Angleterre. Au mois d’octobre, Louis XVI envoyait à Vienne un ambassadeur, le marquis de Noailles, chargé de déclarer très haut à Joseph II que, s’il n’abandonnait pas ses projets sur l’empire ottoman, il n’avait plus à compter sur l’alliance de la France. La paix de Versailles lui donna les moyens de conserver celle de l’Orient[30].

[30] Voy. chapitre XIII, p. 446 et 448.

En vain Joseph II, découragé, essaya-t-il encore de troubler alors les affaires d’Allemagne. En 1784, il provoqua les Hollandais dans l’espoir que la France, attirée dans les Pays-Bas, en profiterait pour s’y installer et lui abandonnerait la Bavière. Louis XVI soutint, en effet, les Hollandais, mais avec un parfait désintéressement, leur procura la paix de Fontainebleau et résista aux tentations de son beau-frère.

Cette politique, énergique quand il le fallait, modérée dans le succès, désintéressée sans abandon, « replaça la France au rang dont la faiblesse du règne de Louis XV nous avait fait descendre. » Louis XVI jouissait d’une prééminence conforme à son caractère vertueux, « celle d’un monarque modéré, puissant, pacificateur. » Grâce à Vergennes, il reprenait la vraie tradition de ses grands ancêtres, et y ramenait les Français. Il travaillait à rétablir l’équilibre européen, ce système qui n’était pas un mot, ce groupement des nations faibles, menacées par des voisins puissants, autour de la France également menacée par eux. Il avait achevé l’unité nationale en pratiquant, où il le fallait, la politique des frontières naturelles. Dunkerque n’en était-elle point une, et n’étaient-ils point naturels aussi ces domaines que la France reprenait dans les mondes nouveaux, où elle avait trouvé longtemps richesses et puissance ?

Enfin, le plus bel éloge à faire du roi et de son ministre, c’est que l’un avait voulu guérir la France du mal enraciné de la diplomatie secrète, l’autre des maux que lui avaient faits, depuis un siècle, des traditions stériles et dangereuses. Louis XVI avait eu d’autant plus de mérite qu’il avait dû sacrifier à ses devoirs, sur ce point, son affection pour la reine. Marie-Antoinette, plusieurs fois, essaya d’avoir son secret, dirigé par la cour de Vienne, et ne réussit jamais à le lui imposer, ni en 1778, ni en 1784. Vergennes dut combattre : il ne fut jamais sacrifié. Et, quoique ami des philosophes, il eut, de son côté, le mérite de se séparer d’eux lorsqu’ils prêchèrent aux Français l’agrandissement de la Prusse, « la puissance éclairée, l’alliée naturelle de la France, » et la ruine de l’Autriche, « son ennemie traditionnelle. » Entre les intrigues de la cour, et les écarts de l’opinion égarée par les philosophes ou les docteurs en politique ; entre Marie-Antoinette, Mably, Raynal et Favier, entre les secrets et les traditions, la France, grâce à Louis XVI et à Vergennes, avait retrouvé sa voie, le chemin de sa grandeur, de ses intérêts et de sa puissance.

Mais les temps approchaient où, par malheur et en tout, la royauté allait avoir à se prononcer entre la reine et la nation. Et de quelque côté qu’elle se rangeât, elle ne devait pas trouver, dans les intrigues de l’une avec l’étranger, dans les traditions et les provocations de l’autre, les éléments d’une politique extérieure vraiment nationale et bienfaisante.

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Voir aussi les ouvrages cités dans les chapitres XI, XII et XIII. — Il nous faut, enfin, avertir le lecteur que, dans ce chapitre, nous avons dû, sans pouvoir les citer, employer souvent des documents inédits pour combler des lacunes importantes ou corriger plus d’une erreur grave trop généralement acceptée.