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Manuel historique de politique étrangèreChapitre 19 / 23

I
L’EUROPE CENTRALE

La Prusse est le type de l’État au dix-huitième siècle. — Les Allemands appellent le dix-huitième siècle le siècle de Frédéric II, et, s’ils ne le faisaient par un excès de patriotisme, s’ils tenaient compte de l’influence des idées françaises, ils auraient dans une certaine mesure raison. La Prusse, sous Frédéric II, en effet est le type de l’État moderne qui s’agrandit par tous les moyens, la force et l’intrigue à la fois ; la politique prussienne est l’application la plus complète des principes égoïstes du temps ; Frédéric II, le modèle des rois guerriers et citoyens. Les Français eux-mêmes disaient alors que, si la Prusse périssait, l’art de gouverner retournerait dans l’enfance.

Formation de l’État prussien. — La Prusse, c’est-à-dire le Brandebourg et la Marche teutonique réunis, était pourtant, au dix-huitième siècle, un des plus jeunes États de l’Europe. Établis dans le couloir marécageux qui s’étend de la Vistule à l’Elbe, entre les plateaux poméraniens et les landes de Silésie et de Lusace, les premiers margraves avaient péniblement conquis sur les Slaves le territoire où se trouvent aujourd’hui Berlin et Francfort-sur-l’Oder. Leurs successeurs s’étaient étendus à l’ouest, au nord, au sud. En 1614, ils prirent pied sur le Rhin en occupant Xanthen, la Mark, Clèves et Ravensberg. Ils reçurent, en 1648, Minden sur le Weser, en 1714 la Gueldre supérieure, dans la basse vallée du Rhin, et dans sa vallée haute Neuchâtel et le Valengin. En 1720 l’occupation de la Poméranie, Stettin, Usedom et Wollin leur donna les embouchures de l’Oder, dont ils eurent les sources en 1742 par la conquête de la Silésie. En 1743 ils s’étaient portés à l’extrémité occidentale de l’Allemagne, en Frise, dont une partie leur venait en héritage. En 1772 ils acquirent par l’intrigue, à l’extrémité orientale, Culm, Marienbourg et la Pomérélie. Ils avaient ainsi, ces margraves devenus électeurs, puis rois au dix-huitième siècle, des établissements sur tous les fleuves de l’Allemagne du Nord, à tous les points importants de leur cours. La plaine du Nord tout entière paraissait destinée à se réunir entre leurs mains.

La Réforme et l’État prussien. — Au moyen âge, ces conquêtes s’étaient faites aux dépens des Slaves infidèles, par des croisades politiques. La Réforme, au seizième siècle, accentua ce mouvement que la croisade avait déterminé. La Marche teutonique, sécularisée en 1525, devint avec le Brandebourg le noyau de la monarchie prussienne, et plus tard lui donna son nom. Les margraves de Brandebourg, par esprit de réforme, sécularisèrent les évêchés de Brandebourg, d’Havelsberg, de Leibus, de Minden, d’Halberstadt, de Camin. Ce fut comme protestants qu’ils disputèrent en 1609 les duchés du Rhin au palatin de Neubourg. Et en 1764 encore, le roi de Prusse intervint en Pologne sous prétexte de protéger contre le fanatisme de l’aristocratie catholique les dissidents protestants. Enfin, la Réforme avait donné à la Prusse le moyen d’intervenir en Allemagne, et en Europe, contre la France et surtout contre l’Autriche catholique : l’œuvre protestante avait succédé à l’œuvre chrétienne du moyen âge, toujours au profit de l’État. C’était encore une croisade politique.

A l’intérieur, la Réforme avait fortifié l’autorité des margraves et le pouvoir central, déjà plus étendus peut-être qu’en aucun autre pays de l’Europe. Les Hohenzollern, à l’origine, n’avaient pas trouvé dans les propriétés ou les libertés de leurs sujets des droits antérieurs aux leurs. Leurs sujets, c’étaient les Slaves vaincus, ou les Allemands qui avaient pris part à la conquête. Les chefs de l’État prussien avaient créé la noblesse, et même la population de la Marche. Le peuple prussien s’était constitué ensuite, et jusqu’au dix-huitième siècle, par des colonisations, colonisation de Flamands chargés de dessécher les marais, d’Allemands chassés de chez eux par les révolutions et les guerres privées ; — colonisation de Français qui fuyaient la révocation de 1685, ou de Salzbourgeois chassés de leur pays par leur évêque en 1731. Ainsi la Prusse ne fut jamais une nation, mais un État, et un État très fort depuis la Réforme. Le traité de Westphalie livra les Églises et les confessions à l’autorité absolue des électeurs de Brandebourg, princes souverains dans l’Empire. L’Église, en Prusse, fut administrée comme une matière d’État. L’État ne se donnait à aucune confession, les dominait toutes, et tirait parti de chacune.

Nature et politique de l’État prussien. — L’État, en Prusse, était la fin de tout. La religion, la philosophie, les lettres et surtout l’histoire n’étaient que des moyens au service de cette fin. Le roi lui-même ne se donnait que comme un ministre, ou un agent de cet État. — Dans les relations extérieures, l’intérêt de l’État était le principe de la politique prussienne : « l’intérêt de l’État, disait Frédéric II, est la règle des souverains. » Et il pratiqua lui-même cette règle exclusivement : il prit la Silésie, parce qu’il lui fallait la haute vallée de l’Oder ; une partie de la Pologne, parce que la Pologne était en décadence, et que la province de Posen pouvait relier la Silésie à la Prusse et à la Poméranie et défendre contre les Russes la frontière de l’est. Il préparait, en 1767, le même sort à la Suède, pour les mêmes raisons. Il fut, à la fin du dix-huitième siècle, le grand inventeur de ces alliances fondées sur les intérêts, les convoitises des États, et des partages réglés par l’intrigue, accomplis par la force.

La philosophie de l’État prussien au dix-huitième siècle. — Il est vrai que Frédéric II fut un prince philosophe, « citoyen » même, que son État fut un gouvernement éclairé, le modèle des gouvernements éclairés. Le code préparé par Frédéric II, et publié par son successeur Frédéric-Guillaume II, en 1794, proclama le droit naturel des sujets et la supériorité de l’État sur le prince. Mais en réalité les princes prussiens avaient trouvé le moyen d’esquiver les conséquences des doctrines qu’ils paraissaient accepter. Ils subordonnèrent toujours la liberté des particuliers à l’omnipotence de l’État, qu’ils représentaient et dirigeaient. La liberté religieuse et les libertés revendiquées par la philosophie moderne ne furent pour eux que des instruments de domination.

Le roi Frédéric-Guillaume II (1786-1797). — On le vit bien, à la veille de la Révolution française, par le gouvernement du roi Frédéric-Guillaume II qui succéda à Frédéric II. Monarque voluptueux et mystique, il abandonnait le pouvoir à des favoris, à Woellner, aux Saxons Bischoffswerder et Lindenau. Les ministres abusèrent de ce pouvoir absolu pour restreindre, en 1788, la liberté de conscience et la liberté de la presse, dilapidèrent les finances, ruinèrent le royaume à leur profit. Le roi lui-même fut, contre les idées nouvelles propagées par la France, l’un des chefs les plus ardents de la croisade des souverains, ce qui ne l’empêcha pas de publier le code de 1794, très libéral, en apparence, préparé par son prédécesseur.

L’État autrichien reconstitué au dix-huitième siècle sur le modèle de l’État prussien. — Depuis la mort de Charles VI (1740), l’Autriche, un moment menacée dans son existence même, avait repris en Europe une grande place, par les efforts de Marie-Thérèse et de ses ministres, Kaunitz, Haugwitz, Königsegg et Lascy. Dépouillée de la Silésie par les Prussiens, l’Autriche avait imité ses vainqueurs, pratiqué au dehors avec résolution leur politique de conquêtes, au dedans fortifié l’État, en feignant d’adopter les idées nouvelles.

Agrandissement de l’Autriche en Orient. — Le prince Eugène, par ses victoires sur les Turcs à Zeuta (1697), à Petervaradin et à Belgrade (1716), avait ouvert à la monarchie des Habsbourg la route de la mer Noire : elle s’y engagea par une politique nouvelle. Assurée de la Hongrie, l’Autriche reprit au dix-huitième siècle le rôle que l’ancienne Marche de l’Est (Oesterreich), dont elle sortait, avait joué au neuvième : les Habsbourg dirigèrent contre les Turcs la croisade que leurs ancêtres, les Babenberg, avaient autrefois menée contre les Hongrois. Au traité de Passarowitz (1718) ils avaient annexé le banat de Temesvar et organisé avec des colons, appelés de Serbie et de Roumanie, une sorte de Marche, les confins militaires. Alliés à la Russie, ils enlevèrent à la Porte, en 1775, au traité de Kaïnardji, la Bukhovine, entre le Pruth et le Sereth, qui rapprochait leurs provinces de Galicie des embouchures du Danube. En 1789, Belgrade tombait entre leurs mains : les Autrichiens s’avançaient ainsi par les défilés galiciens des Carpathes, en évitant la Porte de fer, vers le bas Danube, et la mer Noire ; par Belgrade, ils tendaient vers Salonique et la mer Égée.

La Réforme et l’État autrichien. — La Réforme, indirectement, avait contribué à cette orientation nouvelle de la politique autrichienne. Avant que l’annexion de la Hongrie ou les victoires de Frédéric II l’eussent décidément produite, elle l’avait préparée. Depuis le seizième siècle, elle avait à jamais ruiné, par le schisme, la conception d’une unité catholique, allemande et européenne dont l’empereur autrichien était le symbole et le chef. La majorité de l’Allemagne était protestante : la charge théocratique dont avait été revêtu l’Empereur ne répondit plus à rien dans la réalité. En vain, de 1610 à 1648, l’Autriche fit un suprême effort pour réagir contre les conséquences de la Réforme, pour rendre, par une restauration du catholicisme, à l’Allemagne une certaine unité, à l’Empereur un pouvoir réel. Elle fut vaincue d’abord aux traités de Westphalie, et définitivement à la mort de Charles VI : elle dut alors se constituer en un État austro-hongrois, l’empire du Danube, analogue aux autres États que la Réforme avait créés ou fortifiés contre elle en Allemagne.

Les traditions du moyen âge, en Autriche, après la Réforme. — Sans doute, l’État autrichien, en subissant le contre-coup de la situation nouvelle que la Réforme avait faite à l’Allemagne, ne s’était pas dégagé entièrement du passé : les annexions que firent en 1743 les Empereurs, l’acquisition au traité d’Utrecht du cercle de Bourgogne (Pays-Bas catholiques), du Milanais, du Mantouan, les efforts qu’ils tentèrent pendant tout le dix-huitième siècle pour étendre leurs possessions en Italie ou en Bavière, prouvaient qu’en 1789 l’Autriche n’avait pas renoncé encore à l’antique héritage des Habsbourg, à l’ouest de l’Europe. Les souvenirs de Charles-Quint hantaient encore l’esprit des souverains et des ministres autrichiens : seulement, pour les faire revivre, les politiques de Vienne appliquaient les procédés qu’ils avaient appris à l’école de Frédéric II, et qui constituaient désormais les maximes de l’État autrichien.

Nature de l’État autrichien. — C’est au nom de la raison d’État, comme la Prusse, que l’Autriche au dix-huitième siècle s’agrandit par des annexions. Aucun autre droit n’a pu légitimer la participation de Marie-Thérèse en 1772 au partage de la Pologne, ni les prétentions de Joseph II en 1775 sur la Bavière. Comme Frédéric II annexait une partie de la Pologne, Marie-Thérèse se crut forcée d’en annexer une autre, « sous peine de compromettre la grandeur de l’État ». Ne pouvant sauver la Pologne et la Turquie, « elle aidait à les partager ». L’occupation de la Silésie, faite au mépris de tout droit, affaiblissait l’Autriche en Allemagne : l’acquisition injuste de la Bavière eût été une compensation obtenue par le même moyen. Depuis 1743, les Habsbourg poursuivaient la reconstitution extérieure de leur État, par les procédés qu’ils avaient appris de Frédéric II, à leurs dépens.

A l’intérieur, l’État autrichien fut aussi restauré sur le modèle de l’État prussien. Kaunitz apprit la diplomatie à l’école de Frédéric II ; Haugwitz emprunta à la Prusse son Directoire général, qui centralisait tous les services administratifs et dont il fut le premier titulaire ; Lascy introduisit dans l’armée l’exercice à la prussienne, créa, avec l’aide du prince de Lichtenstein, une forte artillerie dont Frédéric II avait enseigné l’importance dans la stratégie moderne. Cette œuvre de réforme et de centralisation, abandonnée après 1763 par Marie-Thérèse, fut reprise dans des proportions beaucoup trop vastes par Joseph II, à la veille de la Révolution. Elle ne put triompher, en Autriche, des habitudes provinciales, des diversités de races et de religions : si les réformes de Joseph II avaient abouti, l’Autriche aurait formé, à la fin du dix-huitième siècle, un grand État centralisé, doté, à l’image de l’État prussien, d’une administration très simple et d’une langue officielle unique, le plus grand État et le plus fort de l’Allemagne.

Mais l’Autriche ne s’était point formée comme la Prusse : elle avait grandi, non pas sur un territoire vide, mais par la réunion de nations ayant leur passé, leurs traditions, leur langue. Elle n’était pas, comme la Prusse, un État historique, et elle n’était pas davantage une nation. Elle était « plusieurs nations réunies ». Ces nations résistèrent, en 1789, victorieusement à la constitution de l’État qu’avait rêvé Joseph II : les Belges défendirent leurs libertés municipales et religieuses (révolution des Pays-Bas, 1789). — Les Bohémiens (Tchèques) commencèrent alors à revendiquer les droits de leur nationalité. — Les Hongrois, enfin, forcèrent l’empereur à ne pas leur appliquer ses ordonnances générales (1790).

Malgré les efforts de Marie-Thérèse et de Joseph II, l’État autrichien restait, en 1789, une agglomération de territoires et de nations, dont les conquêtes, en Orient ou à l’ouest, tendaient encore à accroître le nombre et la complexité.

La philosophie et l’État autrichien au dix-huitième siècle. — Comme en Prusse, le gouvernement, en Autriche, était éclairé : Marie-Thérèse a voulu émanciper les serfs de la Hongrie (1764). Joseph II déclarait que « la philosophie serait la législatrice de son empire ». Il supprima les droits féodaux et le servage. Il proclama l’égalité de tous ses sujets devant la loi, la liberté de conscience, et affranchit l’Église autrichienne de la papauté. — Mais la philosophie des Habsbourg, leur libéralisme n’étaient guère plus sincères ni plus désintéressés que celui de Frédéric II, leur modèle. Joseph II avait une façon particulière d’entendre la liberté : il supprimait les pouvoirs municipaux des villes, il confisquait les biens des couvents, intervenait dans les détails des cultes, et faisait poursuivre les déistes de Bohême à coups de bâtons. En réalité, s’il était ami de l’égalité, s’il supprimait les privilèges, c’était moins par respect pour ses sujets que pour accroître le pouvoir de l’État. Il ne ménagea ni les droits de la conscience individuelle, qu’il voulait soumettre à une sorte de religion de l’État, ni ceux des nations dont était formée la monarchie. A tous, en quelques années, il voulut imposer, au nom de la liberté et des idées nouvelles, le joug de l’État autrichien.

La question de l’unité germanique. — Les rois de Prusse, les princes d’Autriche, leurs élèves et leurs rivaux, poursuivaient en 1789 un même dessein par des moyens analogues : par des réformes de centralisation à l’intérieur, au dehors par une politique égoïste de conquêtes, ils voulaient donner à leur État respectif assez de cohésion et de ressources pour que la Prusse ou l’Autriche pussent, l’une ou l’autre, être appelées à faire l’unité de l’Allemagne en l’absorbant. Et, depuis le moyen âge, l’Allemagne, se simplifiant sans cesse, se rapprochait de cette unité.

L’Empire germanique depuis Maximilien Ier. — Elle avait été moins morcelée déjà au seizième siècle qu’au moyen âge. Les réformes administratives de Maximilien (1500-1512) lui avaient donné une première organisation politique, très factice, il est vrai, dont les cadres cependant subsistaient encore officiellement en 1789. L’Empire était divisé en dix cercles, entre lesquels se répartissaient l’impôt et le contingent militaire : haute Saxe, basse Saxe, Westphalie, haut Rhin, Franconie, Bavière, Souabe, bas Rhin, Autriche, Bourgogne. Mais les diètes, la plupart du temps, ne se réunissaient pas, et les contingents n’étaient que très rarement levés.

L’Empire germanique et la Réforme. — La Réforme, en servant les intérêts des princes souverains, contribua encore à substituer à l’ancienne féodalité, si morcelée du moyen âge, un certain nombre d’États plus compacts et plus forts :

Bade-Durlach, dont les deux branches furent réunies en 1771 dans la personne de Charles-Frédéric ; — Wurtemberg ; — Bavière, qui, par la paix de Teschen (1777), était passée à l’Électeur Palatin, Charles-Théodore ; — Deux-Ponts ; — Saxe-Weimar ; — Saxe Électorale ; — Hanovre ; — Hesse-Cassel ; — Anhalt-Dessau ; — les grands Électorats ecclésiastiques ; — la Prusse et l’Autriche. Les traités de Westphalie (1648) avaient reconnu l’indépendance absolue de ces États : l’Empire germanique fut alors ruiné ; la constitution des États souverains, qui se formèrent sur ses ruines, fut pourtant un progrès vers la simplification et l’unité de l’Allemagne.

Les États allemands au dix-huitième siècle. — Ces États souverains pratiquaient tous, autant que possible, au dehors et au dedans, la politique d’intérêt, la politique de Frédéric II. Le prince de Hanovre, devenu roi d’Angleterre, veillait sur son électorat, que convoitait le duc de Brunswick ; — l’électeur de Saxe s’était fait roi de Pologne ; — le duc de Bavière rêvait la couronne impériale et préparait l’acquisition des évêchés d’Hildesheim, Münster, Paderborn ; — les électeurs ecclésiastiques s’agrandissaient aussi de toutes les manières : « l’électeur de Cologne mettait sur sa tête toutes les mitres qu’il pouvait. »

Avides et égoïstes vis-à-vis de leurs voisins, les princes allemands étaient maîtres absolus de leurs sujets : la clause des traités de Westphalie, cujus regio, ejus religio, leur permettait d’imposer aux habitants de leurs États la confession religieuse qu’ils adoptaient eux-mêmes, sauf à laisser la liberté de quitter le territoire à ceux qui résistaient. Entourés de favoris et de maîtresses, les despotes allemands qui avaient la manie de l’autorité ne l’employaient qu’à satisfaire leurs plaisirs ou leurs caprices. Le margrave de Bade, avec l’argent de ses sujets, entretenait un vrai harem et faisait de coûteuses expériences de chimie ; — Charles-Eugène de Wurtemberg donnait des fêtes à ses maîtresses, des actrices et des musiciennes ; — le duc de Deux-Ponts, Charles, avait des goûts plus simples : il vivait auprès de sa ménagerie, entre sa maîtresse et sa femme.

La philosophie et les princes allemands. — Parmi ces despotes, il y en avait pourtant d’éclairés : Charles-Frédéric de Bade, historien, économiste, qui construisit Carlsruhe, abolit le servage dans ses États, fut l’ami de Klopstock, de Gœthe et de Mirabeau ; — Charles-Auguste, de Saxe-Weimar, qui put un moment réunir à sa cour tous les grands esprits de l’Allemagne, Schiller, Wieland, Herder, Fichte, Hegel, Schelling, les Schlegel. Gœthe fut son ministre. Mais le nombre était rare des princes qui consacraient ainsi au bien-être de leurs sujets, à la gloire de leurs États les ressources dont ils disposaient en maîtres absolus.

La Prusse, l’Autriche et la patrie allemande au dix-huitième siècle. — Au-dessus de ces États, avides et despotiques, que la Réforme avait agrandis, que l’Allemagne avait reconnus au dix-septième siècle, la Prusse et l’Autriche prirent, après la guerre de Sept ans, une place à part. Leur puissance s’affermit dans leur lutte mutuelle. Leurs victoires sur la France et les Russes flattèrent l’amour-propre germanique : et, tandis qu’ils concentraient toutes les ressources et les gloires de l’Allemagne, la notion et le mot de patrie allemande se répandaient. Frédéric II aimait à se dire « bon et fidèle patriote allemand ». A l’entrevue de Neisse, en 1769, Frédéric II et Marie-Thérèse rivalisèrent de patriotisme allemand. — La ligue des princes du Nord, conclue en 1786 par les soins de Frédéric II contre l’Autriche, était « un système patriotique » ; Joseph II, de son côté, pensait que l’Autriche et la Prusse, ayant une langue commune, devaient se partager l’Allemagne.

Le patriotisme allemand et la littérature nationale à la cour de Weimar. — A ce même moment se formait à Weimar une littérature nationale allemande. Gœthe, le premier ministre du duc de Saxe qui encouragea ce mouvement de renaissance littéraire, avait écrit un jour : « Ce qui manque à la poésie allemande, c’est un fonds, et un fonds national. » A la suite des écrivains français, une pléiade de penseurs et de poètes allemands, Herder, Wieland, Schiller, Gœthe enfin, revinrent à l’étude de la nature, source des vertus libres. Mais ils se séparèrent des philosophes français, leurs maîtres, en concevant la nature et la liberté d’une manière moins abstraite. Ce fut la liberté, l’unité de l’Allemagne et de la nature allemande qu’ils célébrèrent, la langue, les hommes et les gloires de leur patrie. Dès lors, c’est-à-dire dès la fin du dix-huitième siècle, les Allemands désirèrent la liberté de leur nation et la formation de l’unité germanique. L’Université d’Iéna, protégée par le duc de Saxe-Weimar, illustrée par l’enseignement de Fichte, Schiller, Herder, fut une école de libéralisme et un foyer de patriotisme. Le duc de Saxe-Weimar proposait, en 1787, au roi de Prusse de constituer une ligue pour la défense des frontières du Rhin avec les troupes hanovriennes, hessoises, prussiennes, saxonnes et badoises, par l’union de tous les Allemands.

Le patriotisme en Prusse et en Autriche. — Ces aspirations, ces projets variaient d’ailleurs suivant les souverains qui les encourageaient. A Weimar, on croyait à la liberté germanique : on la considérait comme une fin. A Berlin et à Vienne, on la prenait surtout comme un moyen. Les souverains de Prusse et d’Autriche prêchaient à l’envi la croisade allemande contre la France à l’ouest et la Russie à l’est, pour prendre la direction des États allemands, pour les dominer ensuite. Ils voulaient, chacun à leur profit, constituer une grande puissance qui défendît aux frontières la patrie allemande en l’absorbant. La guerre nationale n’était qu’un prétexte : en 1786, Frédéric II prenait la direction de l’Allemagne du Nord ; en 1776, Joseph avait tenté le même effort sur l’Allemagne du Sud. Le but, pour tous les deux, c’était la constitution d’un empire prussien ou autrichien en Allemagne. Comme les princes souverains du seizième siècle avaient confisqué au profit de leurs États les idées et les passions éveillées par la Réforme, l’Autriche et la Prusse se préparaient, en 1789, à profiter des tendances libérales et unitaires du dix-huitième siècle, pour confisquer la liberté germanique, en feignant de la protéger.

La question de l’unité germanique en 1789. — Au moment où éclata la Révolution française, la question de l’unité germanique commençait donc à se poser au delà du Rhin. Trois partis pouvaient la réaliser : le parti à la fois vraiment libéral et national, dont le centre était à Weimar, par une fédération des puissances germaniques ; le parti national prussien, le parti autrichien, au profit des Hohenzollern et des Habsbourg. Le tout était de savoir lequel de ces partis la réaliserait, et par quels moyens, par la force, l’intrigue, ou par la puissance victorieuse des sentiments et des idées.