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Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] : les originesII L’ANGLETERRE ET LES PUISSANCES MARITIMES LA QUESTION COLONIALE

Manuel historique de politique étrangère
Chapitre 20 / 23

II
L’ANGLETERRE ET LES PUISSANCES MARITIMES
LA QUESTION COLONIALE

Formation de l’empire anglais. — Dégagée, depuis la Réforme, de tout lien avec le continent, l’Angleterre n’avait déjà plus, depuis le seizième siècle, d’autres intérêts que ceux de ses marchands et de son empire colonial. La révolution de 1688 mit fin aux tentatives de contre-réformation catholique, au pouvoir absolu des Stuart, aux influences étrangères qui les avaient soutenus. Elle constitua l’État anglais au dedans et lui permit de se répandre au dehors, de fonder aux colonies une « plus grande Bretagne ». Les traités d’Utrecht donnèrent aux Anglais l’Acadie, Terre-Neuve et le monopole de la traite des nègres dans l’Amérique du Sud (1713) ; ils s’étaient, pendant la guerre, emparés de Gibraltar qu’ils conservèrent (1704-1713). Le traité de Paris (1763) leur confirma la possession de l’Acadie, celle du Canada, de l’île du Cap-Breton, de la Grenade, de la Dominique, de Tabago et Saint-Vincent, de la Floride, de la baie de Pensacola, cédées par l’Espagne ; du Sénégal, cédé par la France ; enfin, en Asie, de tout l’empire qu’avaient fondé Martin, Dupleix et Bussy (1763).

Au milieu du dix-huitième siècle l’empire des Anglais se composait donc des deux grands domaines coloniaux que, depuis le dix-septième siècle, l’Europe avait ouverts à la civilisation : l’Inde et l’Amérique septentrionale. Ils travaillaient à prendre position dans toutes les mers qui reliaient désormais, au lieu de les séparer, les continents, et particulièrement dans la Méditerranée.

Nature de l’empire anglais. — Comme les rois de Prusse ou les czars, les Anglais avaient procédé à la constitution de cet empire au nom de la raison d’État. Au dix-septième siècle, un de leurs publicistes disait : « Les lois doivent toujours céder au droit que nous avons de nous emparer de toutes choses, dès lors qu’il s’agit de choses où l’intérêt se trouve. » Au dix-neuvième siècle, un autre de leurs publicistes jugeait de la même manière encore la politique qui a fait, au siècle dernier, ce grand empire colonial : « Le territoire a été acquis, en partie, par des moyens injustifiables, pas plus injustifiables cependant que les acquisitions de bien d’autres puissances. Les fondateurs de cet empire n’ont pas été tourmentés par des scrupules de moralité, au moins dans leurs relations avec leurs ennemis et leurs rivaux. » Aussi, on peut dire que les agrandissements de l’Angleterre, comme ceux de la Prusse à la même époque, sont les fruits d’une politique égoïste et ambitieuse : cette politique n’eut plus d’autre règle que l’intérêt de l’État et du commerce qui, en Angleterre, faisait le fondement de l’État.

L’État anglais et la nation anglaise. — D’ailleurs, il ne faut pas oublier que l’État, en Angleterre, au dix-huitième siècle, c’est la nation elle-même. Depuis cent ans, les Anglais sont maîtres de leur gouvernement ; la Chambre des Communes met les ministres en accusation et juge les généraux. Le pays et la Chambre sont eux-mêmes dirigés et dominés par la presse toute-puissante et par des comités qui étendent leur influence de Londres jusqu’aux plus extrêmes comtés. Il y a une opinion publique qui se règle sur les sentiments et les intérêts de la nation, qui se manifeste par les journaux et dans les clubs, et qui décide des actes et du sort des ministères. L’Europe, pour laquelle cette union de l’État et de la nation était chose nouvelle, étonnée des violences de la politique parlementaire, croyait, au dix-huitième siècle, l’Angleterre à son déclin et la comparait à la Pologne.

Mais si ardentes que fussent, dans l’île, les luttes des partis et les compétitions des hommes publics, tous s’unissaient pour défendre la constitution, les intérêts, les traditions sociales et religieuses de l’État. Ils écoutaient les théories des philosophes et leurs railleries contre le passé ; mais ils savaient que l’avenir d’une nation dépend toujours de son histoire. Ils respectaient leur religion, leur roi, leur aristocratie.

Le parti national et Pitt. — Ainsi, en 1789, tous les partis politiques étaient prêts à s’unir dans un seul parti, toutes les passions à se confondre dans un sentiment unique, le parti national, le sentiment de la grandeur de l’État. Pour cela il suffisait que les intérêts de l’Angleterre fussent en jeu.

Pitt, qui prit le pouvoir à vingt-quatre ans (1783), eut le mérite de comprendre à merveille cette situation ; toute l’habileté de ce ministre, « le plus puissant citoyen qu’il y eût en Europe », fut de travailler, en dehors des partis, par un bon gouvernement intérieur, à la grandeur extérieure de l’Angleterre. Ce fut presque l’unique ressort de sa conduite, la raison dernière de sa politique et de ses succès.

L’État anglais et les colonies. — Par une singulière contradiction, qu’expliquait son passé, l’Angleterre, si soucieuse, à l’intérieur, des droits de la nation et des citoyens, fondait, au dehors, sa politique coloniale sur le mépris de ces mêmes droits. Son empire colonial était un État absolu dont la métropole était le souverain et les colons des sujets livrés à l’arbitraire des administrateurs. Il y avait eu, au dix-huitième siècle, dans ces colonies, des sujets de race anglaise qui avaient refusé de se soumettre à cet arbitraire : dès 1754, les Américains réclamaient, par la bouche de Franklin, une constitution plus logique et plus juste. L’entêtement aveugle des ministres anglais, Bute, Grenville, Townsend, les plaça dans l’alternative de rejeter la souveraineté de l’Angleterre ou de renoncer à des droits qu’on ne leur eût pas déniés dans leur patrie d’origine. On peut juger, d’autre part, par les procès scandaleux des gouverneurs anglais aux Indes, de Warren Hastings, quelle était la condition, plus misérable encore et sans remède, des indigènes dans les colonies anglaises.

L’Angleterre et les puissances maritimes. — La révolution d’Amérique avait mis en lumière, à la fin, les défauts du régime colonial de l’Angleterre, despotisme d’État, s’il en fut : elle groupa en outre, contre elle, les grandes puissances maritimes de l’Europe. Les Américains ne défendirent pas seulement leur cause, la cause de la liberté individuelle dans l’État anglais : ils défendirent la liberté en général et les droits de toutes les nations marchandes contre les exigences de l’Angleterre. Depuis le dix-septième siècle, les Anglais prétendaient à la domination des mers, comme d’autres puissances à la domination du continent. La mer fermée aux autres nations (mare clausum), ouverte pour eux seuls, telle était la maxime principale de leur droit public, la règle de leur politique extérieure. En 1789, l’acte de navigation n’avait pas été abrogé ; il stipulait que nul n’aurait le droit de commercer dans les ports ou dans les colonies d’Angleterre s’il n’était sujet anglais. Les Anglais, partisans, entre eux, de la liberté, prétendaient rester les maîtres souverains de leur empire colonial « et les rois de la mer », selon l’expression de Richelieu.

Lésées par ses prétentions, pendant le dix-huitième siècle, les puissances maritimes, et surtout la France et l’Espagne, qui en avaient le plus souffert, s’unirent pendant la guerre d’Amérique pour les ruiner. En 1780, la Russie, le Danemark, la Suède, la Hollande opposèrent victorieusement aux principes de la politique anglaise, par la neutralité armée, un nouveau droit maritime, tandis que la France et l’Espagne, unies aux Américains, vengeaient leurs anciennes défaites.

Cet échec des prétentions et de l’ambition anglaises eût été plus grave si les puissances maritimes fussent restées unies après 1783, comme l’exigeaient leurs véritables intérêts. Mais la Hollande se brouilla avec l’Espagne en prétendant lui interdire la route du cap de Bonne-Espérance. Elle força l’empereur d’Autriche, Joseph II, à fermer l’Escaut au commerce. L’Angleterre profita de ces divisions pour imposer à la France le traité de commerce de 1786 ; à l’Espagne, son alliance en 1787 ; à la Hollande, un stathouder qui lui était entièrement dévoué. Enfin, les appétits des puissances continentales en Orient, leurs projets de partage de l’empire ottoman, contraires aux droits des gens, mais conformes aux principes égoïstes et violents de la politique anglaise, lui rendirent, en 1788, l’espérance de larges compensations dans la Méditerranée, sur la route des Indes.

En 1789, l’Angleterre n’avait rien abandonné de ses prétentions, de ses maximes politiques, fondées sur l’intérêt, soutenues par la raison d’État. L’échec de 1783, tout passager, ne les avait pas modifiées. L’exemple des Allemands et de la Russie en Pologne, leurs projets sur la Turquie ne pouvaient que les confirmer. C’était, à la veille de 1789, l’occasion d’une belle revanche sur les puissances maritimes qui l’avaient un instant humiliée, mais en face desquelles elle ne désarmait point : « adversus hostem æterna auctoritas ».

Renaissance de l’Espagne. — Au premier rang de ses ennemis se trouvait l’Espagne : depuis le début du dix-huitième siècle, sous le gouvernement des Bourbons, elle était, en effet, redevenue surtout une puissance maritime. Pendant deux siècles, la politique de ses rois l’avait détournée de la voie que lui traçait sa position géographique sur l’Océan et la Méditerranée. Dépouillée de ses provinces belges et italiennes, gouvernée par une nouvelle dynastie à laquelle le traité d’Utrecht ne laissait plus d’espoir sur le continent qu’en Italie, pour y rentrer elle avait repris conscience de ses destinées et refait sa puissance maritime.

En 1713, elle perdit Gibraltar ; en 1763, la Floride : mais ces sacrifices n’avaient pas été sans compensation. La France, en 1763, lui avait cédé la Louisiane. En 1783, l’Angleterre dut lui rendre les deux Florides et Minorque. Elle reprenait pied dans la Méditerranée, tenait tête à l’Angleterre dans l’Amérique septentrionale, dans l’Extrême-Orient et possédait encore, dans l’Amérique du Sud, un empire aussi grand que celui des Anglais aux Indes. Comme puissance coloniale, elle était sur le même rang que l’Angleterre. Comme puissance maritime, elle avait repris une si grande place, qu’en 1787, Catherine II, renonçant à conquérir la France à ses projets contre les Turcs, décidée à n’y pas associer les Anglais, lui offrit une part dans le démembrement de l’empire ottoman.

L’État, la royauté et la nation espagnoles. — Cette renaissance incontestable de l’Espagne au dix-huitième siècle était le fruit de la politique des Bourbons. A l’oligarchie de conseils et de grands seigneurs qui avait fini par ruiner la monarchie de Philippe II, ils avaient substitué une forme d’État plus concentré autour de la royauté, et plus fort. Français, ils avaient pris leurs modèles d’abord à la cour de Versailles qui commençait à se perdre dans les intrigues. Alliés aux Farnèse, ils avaient subi ensuite l’influence de la cour de Parme qui leur donna Alberoni et de meilleurs exemples. Avec ce ministre, ses imitateurs et ses élèves, Riperda, Patino, Ensenada, Philippe V et Charles III reconstituèrent l’État espagnol. Ils lui créèrent des ressources, une marine, des armées, encouragèrent, par des travaux de tout genre, le commerce colonial et intérieur, l’industrie et l’agriculture.

Le défaut de cette œuvre fut qu’elle s’accomplit en dehors et contre le gré de la nation. Les Espagnols, préoccupés surtout de leurs franchises, attachés à leurs coutumes, isolés de l’Europe et dominés par le clergé, y furent indifférents ou hostiles. Habitués à respecter leurs rois, ils les laissaient faire ; mais ils détestèrent leurs collaborateurs. Charles III voulut les guérir malgré eux. Par des réformes plus profondes encore et d’un ordre plus élevé, il essaya de les délivrer du joug de leur ignorance. Il fit de son despotisme, qu’ils acceptaient, un instrument d’émancipation intellectuelle. Après avoir chassé les jésuites, « prince éclairé » servi par des philosophes, Charles III réforma l’enseignement, créa des instituts scientifiques, des écoles de beaux-arts. Son successeur, Charles IV, reconquis par les Espagnols, faillit à la tâche qu’il lui laissait. La nation accueillit son impuissance comme un bienfait. En 1789, cette forme de despotisme royal, qui livrait la royauté et l’Espagne aux caprices d’un favori, lui semblait préférable à la volonté des rois qui avaient entrepris de la régénérer malgré elle.

L’Espagne et ses colonies. — Ainsi la dynastie française revenait peu à peu, en 1789, aux habitudes du milieu qu’elle avait essayé de modifier, et finit par s’y soumettre. De bonne heure elle en avait subi l’influence. Pour plaire aux Espagnols, Philippe V, sa femme, Élisabeth Farnèse, et leurs enfants poursuivirent, en même temps que la réorganisation de l’État, l’établissement de leur maison en Italie. Ils persistèrent aussi à considérer le domaine colonial de la même manière que leurs prédécesseurs autrichiens : ce qu’ils attendaient toujours d’Amérique, c’étaient les lingots. Ce que les Espagnols y cherchaient, c’étaient des places. Tous mettaient les colonies en coupe réglée. Ils ne connaissaient pas d’autres revenus coloniaux que ceux des mines, fermaient l’accès de l’Amérique à toute importation autre que celle des nègres, nécessaire à la recherche de l’or, à toute exportation qui n’était pas celle des richesses métalliques. Les monopoles livraient aux étrangers tout le commerce et opprimaient les colons. Dès 1789, le Pérou essaya de se soulever, et les publicistes européens, prévoyant un soulèvement prochain de l’Amérique méridionale, pressaient l’Espagne de réformer son système colonial. Épuisés par un siècle d’efforts, les Bourbons n’étaient plus capables de comprendre cette nécessité : Charles IV passait sa vie à la chasse ; sa femme se livrait sans pudeur à Godoy, prince de la Paix, et tous deux lui livraient l’État.

La renaissance de l’Espagne, sa prospérité maritime et coloniale n’étaient donc pas durables, parce qu’elles n’étaient pas l’œuvre de la nation. La dynastie française qui seule avait entrepris cette œuvre l’abandonnait en 1789, à mesure qu’elle s’assimilait plus complètement aux Espagnols.

L’État hollandais. — Depuis le début du siècle, la Hollande s’était mise à la remorque de l’Angleterre. Elle avait sacrifié ses intérêts commerciaux et maritimes au plaisir d’acquérir les Pays-Bas catholiques (traités d’Utrecht — traité de la Barrière, 1715). Une seule fois, « la chaloupe » essaya d’engager la lutte contre « le vaisseau de ligne » : ce fut pendant la guerre d’Amérique où elle prit parti contre l’Angleterre : elle se brisa et perdit Négapatam. Elle fut la seule des puissances maritimes qui ne profita pas de l’abaissement momentané de l’Angleterre. Et la possession des Pays-Bas catholiques, pour laquelle elle avait tout sacrifié, lui échappa. En 1745, la France chassa des Pays-Bas les garnisons hollandaises qui, en 1732, furent remplacées par les troupes autrichiennes ; en 1786, elle lui imposa le traité de Fontainebleau qui, de toutes les villes occupées par elle en vertu du traité de la Barrière, ne lui laissa que Maëstricht et quelques villages frontières. Sauf cette exception, les Provinces-Unies revinrent à leurs limites de 1664. C’était la ruine de toutes leurs espérances, d’un siècle et demi d’efforts. L’Angleterre avait recueilli sur mer ce qu’elles avaient négligé ; l’Autriche gardait sur le continent ce qu’elles avaient désiré.

Le malheur voulut que la leçon ne leur suffît pas : leur politique extérieure était liée à la forme de leur gouvernement intérieur, depuis le jour où Guillaume III avait vaincu les marchands d’Amsterdam. Les conquêtes continentales, le sacrifice des intérêts commerciaux de la nation étaient l’œuvre du parti militaire qui avait enchaîné la Hollande à l’Angleterre. Le stathoudérat avait été supprimé en droit, en 1703 ; mais ses traditions et sa politique avaient été continuées par Heinsius et ses successeurs. La Hollande s’était, d’ailleurs, de nouveau livrée au parti militaire en 1745, et quand elle essaya de s’en affranchir, en 1787, la Prusse et l’Angleterre, appelées par le prince d’Orange, la firent rentrer sous le joug. Désormais elle n’eut plus d’autre politique à jamais, ni d’autres desseins que ceux de la monarchie des Nassau : avec eux, elle abdiquait devant l’Angleterre, elle attendait toujours l’heure de reprendre les Pays-Bas catholiques. Elle n’avait plus ni les moyens, ni le désir de garder son rang parmi les puissances maritimes. Placée, depuis ses origines, en face d’une alternative redoutable, appelée à devenir, par une monarchie militaire et conquérante, une puissance continentale, ou, par une république marchande et pacifique, une puissance maritime, elle avait pris le parti qui la ruinait.

La Hollande et ses colonies. — Elle avait pourtant encore un grand empire colonial aux Indes ; mais il n’était pas mieux gouverné que la métropole. Les Provinces-Unies, au dix-septième siècle, avaient fourni à toutes les puissances européennes le type d’une exploitation coloniale. Leurs compagnies de commerce, investies d’un monopole, avaient admirablement tiré parti des îles de la Sonde. Mais, dans la suite, au moment où elles auraient dû relâcher le système du monopole, elles l’avaient exagéré. Les Hollandais avaient construit des forts pour se protéger contre leurs concurrents étrangers. Ils avaient détruit les plantations pour limiter la production des épices. A Banda, à Amboine, à Java, on les vit massacrer sans pitié les indigènes et les Européens qui travaillaient en contrebande. Leurs administrateurs, à pareille école, se démoralisèrent : chargés de combattre la contrebande, ils la firent à leur profit. Les compagnies se ruinèrent, tandis que les agents s’enrichissaient, et les colonies cessèrent de se développer. Enfin la source même de leur prospérité fut atteinte, lorsqu’en 1771 les Français, en 1774 les Anglais se mirent à cultiver, dans leurs colonies, les arbres à épices : le muscadier, le giroflier ou le caféier. La jalousie des Hollandais, l’étroitesse de leur système mercantile n’avaient abouti, en somme, qu’à ruiner la production de leurs colonies, au moment où des colonies rivales leur préparaient une concurrence victorieuse. Ils ne se souciaient plus assez de leurs intérêts commerciaux pour transformer leur système colonial : ils n’étaient même plus assez forts pour défendre leurs domaines d’Extrême-Orient.

Le Portugal et ses colonies. — Un autre petit État, qui avait eu et qui conservait encore un grand empire colonial, s’était mis aussi, depuis le début du dix-huitième siècle, à la remorque de l’Angleterre et pour les mêmes raisons que la Hollande. Négligeant leurs intérêts coloniaux, qu’ils avaient livrés à l’Angleterre par le traité de Méthuen (27 décembre 1703), les Portugais avaient rêvé de faire, suivant les expressions mêmes de la diplomatie française, le personnage de conquérants, et de conquérants de l’Espagne. Après avoir ruiné l’union ibérique, un instant accomplie au temps de Philippe II, ils songeaient alors à la reconstituer à leur profit. Ils livrèrent leur pays aux commerçants anglais, comme une colonie, dans l’espoir d’acquérir Badajoz, Albuquerque, Alcantara, les villes du Tuy, Guarda, Vigo et Bayona, et la Guyane du Nord.

Ces espérances ne se réalisèrent point, et, jusqu’en 1778, le Portugal fut à la discrétion de l’Angleterre, surtout au temps du gouvernement de Pombal qui resserra encore cette alliance : il n’y trouva d’autre profit que le placement de ses lingots et de ses vins.

Au point de vue politique, « le Portugal ne fut plus regardé comme un membre du corps politique de l’Europe, qui offrît quelque ressource considérable aux puissances qui voudraient prendre des liaisons utiles avec lui ». A cette époque (1776), l’Espagne et la France réussirent à faire comprendre au Portugal l’importance, pour toutes les nations commerçantes et spécialement pour celles qui avaient des possessions aux Indes, de prévenir, par des mesures communes, les dangers dont leur navigation était menacée : « Il ne fallait pas que les Anglais parvinssent à leur but favori de se rendre les maîtres absolus de toutes les mers. » Le Portugal qui, en 1740 et en 1762, avait favorisé la politique dominatrice des Anglais, l’abandonna en signant le traité du Pardo (1778) avec l’Espagne et un traité de neutralité avec la France. Mais il était bien tard : à la fin du dix-huitième siècle, par suite de sa longue alliance avec l’Angleterre, le Portugal était devenu un facteur sans importance dans la lutte des puissances maritimes entre elles : il eut au moins la sagesse de le comprendre et de s’imposer désormais une stricte neutralité.

Le Portugal n’avait aucunes ressources, matérielles ou morales, ni agriculture, ni commerce, ni industrie. Le pays n’était qu’un marché où s’échangeait l’or de l’Amérique contre les marchandises d’Europe, d’Angleterre surtout. La royauté vivait des revenus de ses domaines, largement, mais ne gouvernait pas. Le clergé catholique, très riche, avait plus d’influence que le roi. La noblesse vivait dans ses terres, comme le roi, presque aussi souveraine que lui. Le peuple était ignorant et paresseux. La courte administration de Pombal, qui essaya de ruiner le clergé et la noblesse et de réorganiser le royaume par la toute-puissante volonté du roi Joseph Ier dont il était le ministre, ne parvint pas à faire du Portugal un État.

Il lui restait pourtant le Brésil, la plus riche des colonies de l’Amérique du Sud, moins par l’or que les Portugais se contentaient d’en tirer que par la fertilité de son sol et l’excellence de ses ports. Le Portugal n’avait pas su l’exploiter. Mais c’était une ressource précieuse, dont la nation et la royauté portugaises devaient un jour connaître la valeur. Comme la Hollande, le Portugal ne comptait plus, en 1789, parmi les puissances maritimes que par ses richesses coloniales, et pour les mêmes raisons. Il s’était mis à la merci des Anglais, dans l’espérance que son aveugle fidélité lui procurerait des dédommagements en Europe ou en Espagne. L’Angleterre avait tout pris sur ces deux vassaux également ambitieux et imprudents : elle ne leur avait rien donné en échange.

L’Italie. — L’Italie, par sa position centrale dans la Méditerranée, avec ses prolongements et ses annexes de Sicile, de Malle et de Sardaigne, aurait pu, si elle avait été unie, s’opposer aux entreprises de l’Angleterre dans la Méditerranée et y jouer un rôle important. Elle était trop morcelée pour avoir une politique conforme à ses intérêts naturels. Elle restait, comme par le passé, un champ clos et un lieu de passage pour les nations européennes. Autant de routes, autant d’États que les Allemands, les princes français et les Espagnols se disputaient encore comme au seizième siècle.

Les Autrichiens occupaient les routes de la Valteline, le Milanais, le Mantouan depuis le traité d’Utrecht. La Toscane, pays de transition essentiellement, entre les plaines du Pô et la vallée du Tibre, en relation par Livourne avec la mer, appartenait à la maison de Lorraine que l’on pouvait considérer comme une branche de la maison d’Autriche (François, 1738-1765 ; Pierre-Léopold, 1765-1790).

Les Espagnols, maîtres des Deux-Siciles depuis 1735, indirectement et par l’intermédiaire des successeurs de Philippe V, avaient disputé aux Allemands (1731-1748) les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla et les avaient obtenus : ils avaient ainsi fermé aux Allemands les routes de l’Apennin ; mais ceux-ci s’en étaient frayé d’autres en mariant, en 1771, l’unique héritière de Modène à un archiduc. Par le pacte de famille (1761), tous les États espagnols de la péninsule étaient entrés dans la clientèle de la France, et celle-ci, par l’acquisition de la Corse (1768) et l’alliance avec les Deux-Siciles, possédait ainsi les étapes italiennes de la route de l’Orient.

D’États italiens, il n’en restait que quatre dignes de ce nom : 1o Venise, le point de départ des relations de l’Occident avec l’Orient. Elle tremblait alors devant les empereurs et l’Autriche, déchue de sa situation prépondérante dans le Levant qu’elle avait laissée à la France et que les Anglais convoitaient. — 2o Les États du pape, centre de routes importantes, vivant de grands souvenirs, mais impuissants à se défendre au sud contre les princes de Naples. — 3o Les Farnèse avaient rêvé de constituer, par l’expulsion des étrangers, une nouvelle monarchie italienne ; le petit-fils du dernier prince Farnèse avait acquis, en 1738, les Deux-Siciles. Mais sa naissance le rattachait à l’Espagne et aux Bourbons. Son passé limitait son avenir. — 4o La Savoie, seule parmi les puissances purement italiennes, se développait sans cesse depuis un siècle. Maîtres des routes des Alpes, au nord-est, les princes de Savoie, par une politique adroite, non de neutralité, mais d’alliances contradictoires, avaient acquis, au traité d’Utrecht, Exilles et Fenestrelles, les clefs du mont Cenis et de mont Genèvre, et toute une partie de Montferrat, c’est-à-dire toute la vallée supérieure du Pô. Ils avaient reçu, en outre, la Sardaigne : ils n’avaient pas réussi en 1789, comme ils l’espéraient en 1774, à réunir leurs possessions continentales à leurs provinces maritimes, par l’acquisition de la Ligurie, de Gênes et de la Corse, qui leur avaient échappé. Ils avaient, du moins, constitué au nord de la péninsule un second royaume, exclusivement italien, indépendant de l’Allemagne, de la France et de l’Espagne, et décidé à demeurer tel pour le plus grand honneur de la maison de Savoie, au profit de la grandeur et de l’unité italiennes. En 1780, le comte Napione proposait à Victor-Amédée de former autour des princes de Savoie une confédération italienne. La Savoie avait conscience de ses destinées, analogues à celles de la Prusse dans l’Allemagne du Nord. Comme la politique des Hohenzollern, celle de la maison de Savoie était fondée sur l’intérêt exclusif de l’État : c’est par là qu’elle voulait déjà, en 1789, former un royaume purement italien, de plus en plus compact, capable d’émanciper ou d’absorber les différentes provinces de l’Italie.

Au profit de ces desseins, en Italie comme en Allemagne, un patriotisme italien naissait alors, qui, au-dessus des États particuliers, devait un jour, dans le monde des sentiments et des idées, aider la politique réaliste de la Savoie, comme celle de la Prusse. Ce patriotisme réveillé par les poètes, par Alfiéri ; par les historiens, Muratori et Denina ; par les philosophes, Vico, préparait les esprits à la résistance contre les étrangers, à la liberté, à l’unité : « L’Italie attend et espère, » disait Catherine II, et Mme de Staël, qui comprit l’Italie aussi bien que l’Allemagne, disait : « Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu’ils ont été et par ce qu’ils pourraient être, que par ce qu’ils sont ».

Il n’était donc pas question, en 1789, de politique italienne, même dans les questions maritimes où l’Italie aurait eu, si elle avait été unie, un si grand rôle. L’Angleterre dominait à Naples par l’influence d’Acton, ministre tout-puissant de Ferdinand IV. Elle essayait de s’établir à Gênes. La France occupait la Corse et disposait de Gênes et de Venise. La Savoie, comme les Farnèse, pressentait les destinées de l’Italie. Elle s’associait aux projets des grands États occidentaux en Orient (1783), en concluant des traités de commerce avec la Porte ottomane. Elle faisait mieux encore : elle constituait un État italien tandis que les Italiens songeaient à leur indépendance nationale ; elle avait une politique qui répondait d’avance aux espérances et aux vœux de l’Italie tout entière. C’était l’avenir : en 1789, la péninsule n’était encore pour l’Europe qu’un champ clos ou un lieu de passage.


La question coloniale et maritime. — La prétention de l’Angleterre à faire de l’Océan son empire, et de ses domaines coloniaux la source de profits exclusifs et considérables pour son commerce, avait, depuis le dix-huitième siècle et les traités d’Utrecht, posé plus nettement encore que par le passé une question vitale pour le commerce et l’avenir des autres puissances maritimes.

La France avait essayé, sans succès jusqu’en 1778, de retarder la solution qu’exigeaient les Anglais. A cette époque, ceux-ci avaient été vaincus par l’alliance de Louis XVI, de Charles III avec leurs colonies d’Amérique. Ils durent s’humilier devant la ligue des puissances neutres.

Mais cette défaite et cette humiliation avaient été de courte durée et n’avaient changé ni l’ambition de l’Angleterre, ni les données du problème, ni sa gravité.

La décadence de l’empire ottoman, dont la Russie et la Prusse invitaient les puissances maritimes à profiter, promettait à l’Angleterre de larges compensations, en Orient, aux pertes qu’elle avait faites en Occident. La Hollande, l’Espagne, le Portugal, la France auraient pu arrêter ces projets, si elles fussent demeurées unies. Mais les nations maritimes se divisaient au profit de leur rivale : et aucune n’avait ni une conscience suffisante de ses intérêts maritimes et coloniaux, ni le moyen de les défendre seule. La grandeur maritime et la puissance coloniale de l’Angleterre étaient, au contraire, comme sa constitution, au-dessus de tous les partis : rois, hommes d’État, Anglais de toute condition, de toute opinion, divisés de caractère, de tendances ou d’intérêts, s’accordaient sur ce double principe qui faisait une tradition très forte dans un État très libre, une puissance redoutable et sûre d’elle-même, au milieu de puissances affaiblies ou troublées.