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Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] : les originesIII LA RUSSIE ET LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII e SIÈCLE

Manuel historique de politique étrangère
Chapitre 21 / 23

III
LA RUSSIE ET LA QUESTION D’ORIENT AU XVIIIe SIÈCLE

La Russie se rapproche de l’Europe centrale. — Au dix-huitième siècle, la Russie se rapprocha de l’Allemagne, au point de devenir un danger pour elle. Frédéric II avait vu les armées de la czarine Élisabeth aux portes de Berlin. Depuis le commencement des temps modernes, on avait pu prévoir le moment où il en serait ainsi : à la fin du seizième siècle, l’historien de Thou constatait les progrès de la puissance moscovite et en signalait les inconvénients pour l’empire germanique.

Formation de l’État russe. — La Russie avait eu la même origine que l’électorat de Brandebourg ou l’archiduché d’Autriche. L’empire des czars s’était formé de la réunion de Marches, constituées encore plus à l’est, dans la grande plaine sarmate, au moyen âge : la marche de Kiew, dans la vallée du Dniéper, entre les plateaux de la Podolie et de l’Ukraine, d’une part, et de l’autre le plateau agricole de Kaluga, Tula, Karkow, placée de telle manière, qu’au nord elle était en relations, par Vitepsk et Smolensk, avec la Duna et la Baltique ; ou bien par la vallée du Pripet, avec la Lithuanie et la Pologne, et qu’au sud elle se trouvait sur la route même de la mer Noire et de Constantinople, par Kherson. C’était à Kiew que les pirates varègues ou scandinaves, venus de la Baltique, s’étaient mêlés aux Grecs, qui leur apportèrent du Midi leur religion et leurs habitudes ; — la marche de Novogorod, dans la vallée de la Néva et de son affluent le Wolkoff, entre les plateaux ouralo-baltiques et le plateau forestier de Waldaï, destinée par sa situation géographique à relier le système baltique du Ladoga, de la Néva, à la région du Dniéper (Lithuanie) et à la haute vallée du Volga (Grande Russie). Novogorod était placée sur la route de la Baltique à la Russie centrale, comme Kiew sur la route de la mer Noire : elle fut, pendant tout le moyen âge, le centre du commerce du Nord entre les villes hanséatiques et les Moscovites ; — la marche de Moscou, au cœur même de la plaine sarmate, aux sources de l’Oka et du Volga, du Dniéper et de la Duna, entre les forêts du nord et les steppes agricoles du sud, merveilleusement disposée pour concentrer toutes les relations des pays de la Baltique, de l’Europe centrale, de la mer Noire et de l’Asie, pour absorber la Russie moderne.

Cette absorption, cette concentration des marches et de la puissance russe autour de Moscou, commencée au seizième siècle par Ivan III, « le rassembleur de la terre russe, » compromise un moment par les révoltes des boiars, était définitivement achevée, au dix-huitième siècle, par les efforts des Romanow, de Pierre le Grand surtout, le plus illustre d’entre eux.

Extension de l’État russe au dix-huitième siècle. — Dès le début du dix-huitième siècle, l’État russe, ayant constitué son unité, s’étendait vers l’Europe et vers l’Asie par les quatre grandes routes qui rayonnent autour de Moscou : la route de la Baltique, la route de la Pologne, la route du Volga et de ses affluents, la route du Dniéper et de la mer Noire.

La route de la Baltique : Le traité de Nystadt (1721) l’ouvrit aux Russes en leur donnant la Livonie (Riga), l’Esthonie (Revel), l’Ingrie (Narwa, Saint-Pétersbourg) ; le traité d’Abo (1743) leur valut une partie de la Finlande, sur la rive droite de la Néva. Depuis 1734, ils disposaient de la Courlande.

La route de Pologne : Le partage de 1772 livra aux armées russes le chemin de Varsovie et de l’Europe centrale, par les palatinats de Polsk, Witepsk, Mohilew et Mcislaf, c’est-à-dire par le pays lithuanien qui s’étend entre la Duna, le Dniéper et le Drusch.

La route de la mer Noire : Au traité de Kainardji, en 1774, Catherine II annexa à l’empire Azow et son territoire, que Pierre le Grand avait pris et rendu aux Turcs ; puis, en 1784, la Crimée tout entière, Kertch et Ienikale, les clefs de la mer d’Azow ; Kinburn, qui domine tout le pays entre le Bug et le Dniéper. Elle avait occupé aussi, au nord du Caucase, la vallée moyenne du Terek, dont le cours supérieur est, à Vladikaukas, la route naturelle des rivages méridionaux de la mer Noire. Par leurs conquêtes sur les Tartares du Kouban et de la Crimée, les Russes avaient achevé de s’établir sur la rive septentrionale. En sorte qu’en 1789, ils s’avançaient sur Constantinople, à la fois par les embouchures du Danube et les Balkans, par le Caucase et l’Asie Mineure.

La route du Volga : Dans le cours du dix-huitième siècle, les Cosaques russes avaient enfin occupé insensiblement la vallée inférieure du Volga, la vallée supérieure de la Kama, son affluent, et les rives du fleuve Oural.

En 1737, un poste fut établi à Astrakhan ; en 1771, les Kalmucks cédèrent les steppes qui s’étendent entre le Don et le Volga : malgré la réforme de Pougatschef, Orenburg resta, sur l’Oural, le poste de défense de l’empire à l’est. Trois routes s’ouvraient vers l’Asie : celle de Sibérie, qui fut occupée par les Russes longtemps avant Pierre le Grand, et plus solidement, en 1745, par les lignes fortifiées de l’Irtysch et de l’Ui, aux frontières de la Chine ; la route de la Caspienne, avec deux postes, l’un à l’embouchure du Volga, l’autre à l’embouchure du Terek, le second servant de pierre d’attente pour les entreprises futures vers le Turkestan méridional et les frontières de la Perse ; la route centrale, par les monts Mugodiar et le plateau d’Urst-urst, fermée aux Russes en 1789 par les Khirgizs, peuplades nomades qui, en 1734, s’étaient mises sous la souveraineté des Turcs et détenaient ainsi, suivant l’expression de Pierre le Grand, les véritables clefs de l’Asie.

Ainsi, l’empire russe s’était assez étendu pour atteindre, à l’ouest, les plus grands États de la vieille Europe, à l’est, les grands empires de l’Asie, la Chine et la Perse. Il empruntait ainsi à l’Europe les ressources nécessaires pour coloniser l’Asie.

La colonisation russe au dix-huitième siècle. — Comme la Prusse, la Russie était née et vivait, en plein dix-huitième siècle, de la colonisation. Au moyen âge elle avait accueilli, à Kiew et à Novogorod, les Grecs, les Normands, les commerçants allemands. Elle avait pris à l’Europe ses arts et son industrie ; aux Tartares, leurs mœurs et des mots de leur langue ; aux Grecs, leur religion et leur théologie. Pierre le Grand se fit Européen pour coloniser lui-même son empire avec l’aide d’une foule d’étrangers, géomètres, ingénieurs, pilotes, le Français Lefort, l’Irlandais Bruce, l’Allemand Ostermann. Le règne d’Anne Iwanowna (1730-1740) avait été celui des Allemands ; le règne d’Élisabeth (1740-1762), celui des Français. Catherine II, princesse d’Anhalt, était une étrangère, au milieu d’une cour dont les mœurs et le langage étaient français ; mais une étrangère et une Française devenue foncièrement Russe : elle appela, comme ses prédécesseurs, les étrangers en Russie, les Slaves du Danube ou nouveaux Serbes, qu’elle établit entre le Bug et le Dnieper, des Allemands du Palatinat, des frères Moraves de Bohême, qui fondèrent, en 1774, la colonie agricole de Saratoff.

Tandis que les Européens s’établissaient ainsi en Russie, les Russes eux-mêmes se portaient à l’est de l’empire ; des paysans qui fuyaient la servitude de la glèbe ou les persécutions religieuses des Polonais et des Turcs, allaient sans cesse former, sur la frontière de l’empire, des colonies agricoles et militaires qui, d’abord indépendantes, puis encadrées, à la fin du dix-huitième siècle, dans l’État russe, portèrent vers l’Asie l’influence slave. Ces Cosaques, répartis depuis la Sibérie jusqu’à l’Oural et le long de la vallée du Volga, constituaient une marche immense, toujours repeuplée, toujours en mouvement. Ils étaient, en Asie, les agents de la civilisation que les czars avaient créée en Russie avec l’aide de l’Europe.

Nature de l’État russe. — Les chefs de cette double colonisation, les czars, étaient les maîtres absolus des Européens qu’ils appelaient de l’ouest, des Cosaques qu’ils poussaient vers l’est, de tout l’empire qu’ils avaient constitué. Au-dessous d’eux, les paysans formaient une masse immense rattachée à l’État, soit directement, soit indirectement par les nobles chargés de percevoir sur eux la capitation. Jusqu’à Pierre le Grand, la noblesse avait essayé de rester indépendante entre le czar et le peuple ; après l’institution du tchin par ce prince, elle ne compta plus qu’autant qu’elle servait l’État. Elle ne fut qu’une noblesse d’offices. Les Cosaques enfin, qui essayèrent de maintenir, en 1706, contre Pierre le Grand (Mazeppa), en 1774, contre Catherine II (Pougatschef), leur indépendance, étaient, à la fin du dix-huitième siècle, définitivement soumis au czar et encadrés dans ses armées.

Toutes les forces de l’empire étaient ainsi réunies entre les mains du souverain russe par un vaste système de centralisation ; le sénat (domna), les commissions et les collèges de gouvernement, les gouvernements de province n’étaient que des rouages administratifs. Le czar était lui-même cet État qu’il avait créé de toutes pièces, le maître absolu de cette immense colonie slave.

La religion grecque et l’État russe. — Cette colonie était une colonie religieuse et le czar restait, comme les souverains du moyen âge, le chef d’une véritable croisade, d’une croisade grecque.

Depuis longtemps, en Prusse, il n’y avait plus de croisade : les Autrichiens, qui prétendaient émanciper les Slaves de Turquie, n’avaient pas la même religion qu’eux. Au contraire, il y avait en Russie un lien qui rattachait entre celles toutes les populations faisant ou pouvant faire partie de l’empire, depuis les Cosaques slaves jusqu’aux Slaves soumis aux Turcs, la communauté de religion. C’était le même combat que menaient en Asie les Cosaques contre les Kirgizs musulmans, et les armées russes en Occident contre les Polonais, les Suédois ou les Turcs, le combat pour la foi grecque contre les infidèles et les hérétiques. Les écrivains français, en 1780, remarquaient le fanatisme religieux des Russes.

En 1588, le patriarche de Constantinople avait abdiqué en faveur d’un patriarche russe. Dès lors, la nation moscovite était devenue dans l’Orient « la protectrice et la libératrice de la croyance des Grecs ». Au début du règne de Pierre le Grand, le patriarche russe abdiqua en faveur du czar, qui devint ainsi le chef militaire et spirituel de cette croisade.

En 1789, les missionnaires grecs préparaient dans l’empire ottoman la voie aux agrandissements politiques de la Russie, tandis que, sur les frontières asiatiques, les Cosaques, fils de ces paysans qui avaient souffert pour la foi grecque, luttaient pour elle encore et pour la grandeur de l’empire. Il n’y avait en Russie, comme partout en Europe, que l’intérêt de l’État, au dehors et au dedans ; mais, là, les intérêts de l’État se confondaient avec ceux de la religion, d’une religion populaire et respectée.

La Russie et les idées modernes au dix-huitième siècle. — Assurément, le gouvernement de Catherine II, comme celui de Frédéric II, paraissait un gouvernement éclairé, très moderne à la surface. La czarine s’entourait de philosophes et de littérateurs, Diderot, Grimm, le prince de Ligne, le comte de Ségur, d’Alembert. Elle déclarait dans la préface d’un code « que le souverain n’est pas fait pour la nation, mais la nation pour le souverain ». Elle ne conforma jamais en réalité sa conduite à ces maximes. Elle n’eut d’autre règle, dans sa politique extérieure, que les intérêts traditionnels de la Russie : elle partagea la Pologne, et menaça la Révolution dont elle avait paru accueillir les doctrines. Elle pratiqua la tolérance, mais nulle ne fut plus qu’elle pénétrée de l’importance de son autorité religieuse. En réalité, elle appelait en Russie les philosophes et leurs idées, comme ses prédécesseurs avaient appelé sans cesse les Européens, pour éclairer son empire, et dans la mesure seulement où ces idées lui parurent profitables aux intérêts et compatibles avec les traditions de l’État russe. Elle travaillait, avec l’aide de l’Europe, à la colonisation religieuse, politique de la Russie. De toutes les manières, par des réformes, des conquêtes ou des partages, Catherine II, fidèle à la tradition de Pierre le Grand, rapprochait son empire de l’Occident pour lui donner la première place en Orient.


La question d’Orient. — Au début du dix-huitième siècle, la Russie n’atteignait encore nulle part l’Europe centrale et occidentale directement. La Pologne la séparait de l’Autriche et de la Prusse ; la Suède et la Norvège, ainsi que le Danemark, de la mer Baltique et de la mer du Nord ; la Turquie, de la Méditerranée. La question d’Orient se posa quand l’État russe voulut supprimer ces barrières au centre, au nord, au midi.

La Pologne n’est pas un État. — La Pologne n’était pas constituée de manière à résister aux ambitions de la Russie. L’événement l’a tristement prouvé. Elle n’avait pas d’unité géographique. Elle était formée de trois parties distinctes : les plaines de la Vistule, qui sont la continuation de la dépression allemande de la Sprée et de la Wartha ; la région du Dniéper, et, entre les deux, la vallée marécageuse du Pripet, qui aurait dû être le centre de la monarchie et qui n’était qu’un lieu de passage.

Dans ce pays mal défini par la nature, il n’y avait jamais eu d’unité politique, d’État. La Lithuanie et la Pologne essayèrent longtemps de constituer cette unité aux dépens l’une de l’autre. En 1501, la Lithuanie fut incorporée à la Pologne, mais elle demeura dans l’État un État à part, le grand-duché de Lithuanie. C’était un corps qu’il était aisé de démembrer : aucun pouvoir public, à l’intérieur, ne reliait les différentes parties de la nation. Au dix-huitième siècle, la Pologne était restée un État du moyen âge. Livré aux caprices d’une aristocratie qui, par les pacta conventa, annulait la royauté, et, par le liberum veto, s’annulait elle-même, le peuple polonais ne se passionnait que pour la religion : c’était chez lui une manière de patriotisme, patriotisme dangereux entre la Russie Orthodoxe et la Prusse protestante.

Premier démembrement de la Pologne (1772). — Au nom de la religion grecque la Russie, depuis 1717, occupait la Pologne. Plus tard, ce fut en vertu de doctrines philosophiques sur la tolérance que Catherine II et Frédéric y mirent leurs troupes en 1764. En 1772, la Russie prit Witepsk, Smolensk, Polosk et Mohilew, l’extrémité de la plaine lithuanienne, jusqu’à la Duna et au Dniéper ; Frédéric II s’empara de la vallée de la Netze et de la basse Vistule pour compléter ses provinces de l’est et relier la Silésie à la Prusse ; l’Autriche, tournant les Carpathes, annexa les plateaux galiciens. La porte de la Russie était ouverte aux Allemands par la Netze, la porte de l’Allemagne aux Russes par le Pripet, la route de la mer Noire aux Autrichiens pare le Bug.

La triple alliance : les puissances copartageantes. — Chacune des trois grandes puissances de l’Est accomplit ainsi à la fin du dix-huitième siècle son œuvre, sans qu’un conflit éclatât entre elles. La Russie aurait désiré toute la Pologne ; mais la Prusse sut la menacer d’une alliance avec l’Autriche, menaça l’Autriche, d’autre part, d’une entente avec la Russie, et les contraignit toutes deux à former une triple alliance, qui reposa pour l’avenir « non sur la communauté des intérêts, mais sur l’opposition des convoitises ». Ce genre d’alliance fut désormais la règle introduite dans la politique par les puissances continentales pour le règlement de la question d’Orient.

La Pologne en 1789. — En 1789, il restait encore un royaume de Pologne, que Stanislas Poniatowski (1764-1795), ancien amant de Catherine II et esclave des puissances partageantes, ne pouvait sauver. La Pologne eût pu être conservée encore par une réforme de l’État, qui fut en partie tentée à Grodno (1788) ; les nobles la firent échouer, pour ne pas fortifier à leurs dépens l’autorité royale. Le royaume de Pologne se trouve ainsi définitivement livré, en 1789, à la triple alliance et condamné.

La Turquie n’a pas d’unité géographique. — La Turquie est exposée, en 1789, aux mêmes dangers que la Pologne et pour les mêmes raisons. La Turquie n’a pas d’unité géographique : elle a toujours été, comme la Pologne, un pays de transition, de passages.

La région des Balkans sert de trait d’union entre la plaine russe, la plaine du Danube et l’Asie Mineure : la Vallée de la Morawa et celle de la Maritza sont les grandes voies de communication des plaines du nord vers l’Hellespont. La Morawa débouche dans le Danube à Semendria avant les Portes de fer : elle a deux sources, l’une, la Serb-Morawa et son affluent l’Ibar, qui, dans la région du Scardagh, de Kossowo, forme la route de Belgrade à Salonique, par le Varder, à travers la Macédoine ; l’autre, la Bulgar-Morawa, dont l’affluent, la Nichawa (Nich et Pirot), rejoint, au grand passage de la région du Danube, les chemins de la mer Égée. Sofia est à la tête de ce passage, dans la haute vallée de l’Isker, à égale distance de Nich, sur la Nichava, de Philippopoli et d’Andrinople, sur la Maritza, de Dupnitsa, sur le Strymon (Macédoine). C’est le passage des peuples, des barbares à la fin de l’empire, des croisés latins au quatorzième siècle, des Turcs au quinzième et au seizième siècle. La route de la Russie est plutôt par la vallée de la Maritza et de son affluent la Toundja, qu’elle reçoit à Andrinople. La Toundja, rivière bulgare, est reliée par la passe de Chipka à la vallée de la Jantra, affluent du Danube, à la route de Bukarest par Sistovo et Routschouk. Par les défilés de Choumla, plus à l’est, elle est reliée à la route de Silistrie, à la Dobrutscha, aux steppes russes.

En Asie, l’Arménie est un centre de routes, le point où se croisent les voies commerciales de Trébizonde, sur la mer Noire, vers Tauris en Perse, vers Bagdad et le golfe Persique, vers Scutari et l’Asie Mineure, vers Adana et Cypre. Le nœud de ces grandes relations de commerce est aux environs d’Erzeroum et de Baïesid.

Le Liban est ouvert sur deux points, entre Antioche et Halep, entre Beyrout et Damas, de façon qu’une route peut aller de la Méditerranée par Édesse vers la haute vallée du Tigre, et l’autre par le désert vers la vallée moyenne de l’Euphrate.

En Afrique, l’Égypte est la route du Soudan, par terre, la plus facile, parce qu’elle contourne le désert ; la Tripolitaine est, par le désert, au contraire, avec des oasis comme Gadamès, la route directe vers le lac Tchad ; la Tunisie forme, pour les peuples qui viennent d’Orient, la porte toute grande ouverte du Magreb.

Suez, Hellespont, îles de la mer Égée, Grèce. — La Turquie détient en outre, en 1789, presque toutes les routes de mer de l’Europe vers l’Asie : l’isthme de Suez n’est pas encore percé ; mais on songe, à la fin du dix-huitième siècle, à établir, avec transbordement, une route maritime dans la mer Rouge : les Dardanelles ferment aux Russes la mer Égée, aux Européens, la mer Noire, les chemins du Caucase, de la Caspienne, de l’Asie centrale. Enfin, la mer Égée est semée d’îles qui sont, à la tête de toutes ces routes, des positions maritimes de premier ordre, Cypre, en face de la Syrie, la Crète, en face de l’Égypte et de Suez. La Grèce elle-même, reliée à ces îles par un plateau sous-marin, constitue comme une sorte de barrière qui commande, pour l’Europe, toute la Méditerranée orientale.

Ainsi des routes continentales et maritimes, des positions stratégiques, des îles, des isthmes, des détroits, voilà la Turquie, en 1789, sans unité et sans frontières.

La Turquie n’est pas un État. — Les Turcs, dans ce pays de transition, n’ont pas encore, à la fin du dix-huitième siècle, pu constituer un État. Ils campent sur ces routes d’Asie en Europe, au milieu des populations qu’ils surveillent, sur les ruines qu’ils ont faites, toujours prêts à entrer en campagne, non pour l’État, mais pour la religion. Ils sont en Europe les derniers des barbares, les seuls représentants de la foi musulmane, menacés d’une croisade constante par les Autrichiens et les Russes.

Projets de démembrement de l’empire turc. — Le partage de la Pologne fut le prélude de la ruine de la Turquie. Le traité de Kainardji (1774), signé deux ans après la chute de la Pologne, fit perdre aux Turcs la côte de la mer Noire, Kinburn, Azow, et donna aux Russes le droit d’intervenir dans l’empire comme en Pologne, en 1717, en faveur des sujets de rite grec.

Dès 1776, des projets de partage s’échangent entre l’Autriche et la Russie, qui les reprennent plus nettement encore en 1787.

La quadruple alliance : les puissances partageantes. — Le partage de la Turquie se prépare alors par les mêmes procédés que celui de la Pologne. La Prusse prétend saisir cette nouvelle occasion d’obtenir une compensation au nord, Thorn et Dantzig. La triple alliance des puissances partageantes est dirigée contre l’empire ottoman. Mais elle s’agrandit : la Turquie suscite encore d’autres convoitises, celles des puissances maritimes. La France, l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne ne veulent pas abandonner à la Russie ou à l’Autriche les routes de leurs colonies d’Asie. En 1777, l’Autriche offrait à la France une place dans la triple alliance, une part dans le partage, Cypre, l’Égypte et la Crète. La France refusa, et, en 1787, elle se trouva trop occupée par ses embarras intérieurs pour songer à ses intérêts au dehors. L’Angleterre, au contraire, délivrée de la guerre d’Amérique, en quête de compensations, poussait à la guerre les Ottomans, en 1788, pour obtenir ensuite de la Russie et de l’Autriche une part dans le démembrement de l’empire.

Ainsi se formait, en 1789, aux dépens de la Turquie, une quadruple alliance analogue à celle qui avait détruit la Pologne.

Les États scandinaves. — Et cette alliance menace alors les États scandinaves, comme la Turquie, des mêmes convoitises.

Les États scandinaves n’ont pas d’unité géographique. — La région de plateaux et de basses terres qui s’étendent autour de la Baltique n’a pas d’unité. C’est une région de transition entre les pays maritimes de l’ouest et le continent, entre l’Europe centrale et les terres du nord. La Finlande a la même disposition que le plateau suédois et s’abaisse par une transition insensible vers la plaine russe ; le Danemark repose dans sa partie méridionale sur le même sol que la Scandinavie et se rattache par un isthme sablonneux au nord de la plaine allemande. La Norvège appartient au plateau rocheux de la mer du Nord et des îles atlantiques. Le Sund est le Bosphore du Nord, Copenhague et Stockholm en sont les clefs. Les peuples du continent ont franchi sans peine, comme les Turcs au sud, ce bras de mer souvent gelé, pour occuper la péninsule scandinave. Les nations commerçantes, Varègues, Anglais, marchands hanséatiques ou hollandais, ont traversé sans cesse le détroit pour porter leur civilisation au cœur de la Russie. Aujourd’hui c’est à Copenhague que se croisent tous les réseaux télégraphiques du Nord.

Les États scandinaves ne forment pas un État. — Il n’y a jamais eu un État durable dans cette région, mais des États. L’union de Calmar, qui plaça sous un même sceptre, et sans les fondre ensemble, la Suède, la Norvège et le Danemark, n’a duré qu’un siècle (1397-1523). En 1789, la Norvège seule et le Danemark sont unis sous un même gouvernement. L’aristocratie a été heureusement domptée en Danemark, en 1660, par le roi Frédéric III, en 1772, en Suède, par Gustave III. Chacun de ces États est donc assez fortement organisé, mais isolé et sans intérêt avec ses voisins.

Partage des États scandinaves. — Le partage des royaumes scandinaves commença au dix-huitième siècle. La Suède, qui avait fait de la Baltique un lac suédois, avait succombé, en 1718, à la triple alliance de la Russie, des Allemands et de la Pologne. La Russie, au traité de Nystadt (1721), lui prit la Livonie, la Carélie, l’Esthonie, l’Ingrie, en 1743, le sud de la Finlande ; la Prusse, à la paix de Stockholm (1721), la Poméranie, les îles d’Usedom et de Wollin ; le Hanovre, Brême et Verden.

En 1764, le Danemark se trouva de même menacé par les prétentions du czar Pierre III sur le Sleswig-Holstein. Les rois Frédéric V (1746-1766) et Christian VII (1766-1808), avec l’aide de leurs ministres Bernstorff, surnommé le Colbert hollandais, et Struensée, surent reculer le danger par d’utiles réformes à l’intérieur et par le règlement de la question du Sleswig avec Catherine II.

Mais aussitôt le roi de Danemark lui-même et le roi de Prusse Frédéric II signèrent un traité secret (1764-1769) avec Catherine II, pour maintenir l’anarchie en Suède et pour la partager ensuite. Gustave III du moins, par les conseils de Choiseul, put sauver son pays d’un partage en restaurant le pouvoir royal par un coup d’État.

Les puissances partageantes. — L’Angleterre, en 1789, surveille, d’une façon jalouse et intéressée, les progrès de la Prusse et surtout de la Russie, qui, en 1780, a formé contre elle, avec la Suède et le Danemark, la neutralité armée. En 1788, elle pousse à la guerre contre les Russes le roi Gustave III, en même temps que les Turcs, pour amener Catherine II, la Prusse et l’Autriche à une quadruple alliance qui lui permettra de prendre position au nord dans la Baltique, au sud dans la mer Égée.

La question d’Orient en 1789. — Les efforts des Russes, pour occuper les portes de l’Europe au nord, au sud, au centre, leurs violences et leurs conquêtes avaient posé la question d’Orient : les convoitises contraires de la Prusse et de l’Autriche, leurs intrigues avaient déterminé la solution : le partage de la Pologne, de la Suède et de la Turquie par une triple alliance.

A la fin du dix-huitième siècle, le problème se compliquait des intérêts et des convoitises des puissances maritimes, de l’Angleterre en particulier. La triple alliance s’élargit.

En effet, la marche vers l’Est (der Drang nach Osten) n’est plus alors pour la Prusse qu’une tradition historique, pour l’Autriche, qu’une nécessité politique. La plaine slave est acquise à la civilisation moderne et constituée en un grand État qui leur barre la route continentale de l’Orient et sert lui-même de point de départ à la croisade grecque en Asie.

Mais, tandis que les Slaves entament l’Asie par le continent, les Anglais, les Hollandais, les Français, les Espagnols, à qui l’Amérique s’est en partie fermée, poursuivent par mer la colonisation des îles et des péninsules asiatiques. La Turquie est la clef de cette colonisation maritime sur laquelle les puissances européennes, détournées de l’Amérique par la constitution d’États nouveaux, s’apprêtent à porter toute leur attention. Le règlement de la question d’Orient en Turquie devint ainsi, en 1789, pour l’Angleterre et les puissances maritimes, pour leur commerce, leurs colonies et leurs ambitions une question de vie ou de mort : toute l’Europe y fut désormais intéressée.