II
LE LIVRE DE MARCO POLO
Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli, s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage. Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur.
Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord, et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait perdu une bataille navale près d’Alexandrette.
Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo, rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298, fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes.
C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité, il avait été probablement victime des malheurs de la guerre ; car la vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en Italie : « Qui veut voir Pise aille à Gênes ! » L’élite des citoyens de Pise y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est encore : « Pise la morte ».
Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée le livre qui nous est parvenu : moins un récit de voyage, à vrai dire, qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols ; il revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon : « Car, dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le sachent par ce livre. »
C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet, surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande. On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre, chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés, duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte. Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et contemporain, il le jugea « délectable et plus commun à toutes gens ».
Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits ; et les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo, nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du XIIIe siècle.
Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise (1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans lesquelles s’accomplit la sienne.
MARCO POLO
SON TEMPS ET SES VOYAGES