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Marco Polo : son temps et ses voyagesCHAPITRE PREMIER LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.

Marco Polo : son temps et ses voyages
Chapitre 3 / 16

CHAPITRE PREMIER
LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.

Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le moment le principal entrepôt du commerce de la mer Majeure où mer Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles, genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le plus bigarré. Le fond en était grec ; mais des Tartares, Comans, Russes et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain neutre : à Soldaie il n’était plus question de croisade.

On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence ; mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle.

En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière. Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies on ajouta, dit-on, un nouveau verset : « Des Tartares, Seigneur, préservez-nous ! »

Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres. Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient garder : Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y établirent pas, il est vrai ; ils lui laissèrent même non seulement son évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.

La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut en définitive propice au développement des relations commerciales. Des guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le plus vaste empire que le monde ait jamais vu ; car il comprenait la majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie de la Chine : il était gouverné par « le chef de tous les Tartares du monde », le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus, occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie méridionale : c’était celui « des Tartares du ponant ». Enfin la Perse et peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un quatrième État mongol dit « des Tartares du levant », par opposition à ceux du Volga.

Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom. Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre sur une immense étendue.

Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance.

Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe, qu’ils avaient fait trembler ; mais quand leur mouvement offensif parut arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires. Quelle était leur religion ? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel qui mettait aux prises chrétiens et musulmans ? Il se trouvait que ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares. Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades.

Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages, les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de déceptions engendra cette recherche ; mais, fable ou vérité, ces rumeurs avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir.

Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le pays des Tartares.

Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura quatre chariots couverts, « pareils à ceux avec lesquels les Russes transportent leurs fourrures, » quelques chevaux de selle, et la caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le plus voisin ; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le récit nous ait été conservé.