Marco Polo : son temps et ses voyages — CHAPITRE III RUBROUCK A CARACORUM.
CHAPITRE III
RUBROUCK A CARACORUM.
Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural ; puis, pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été attestée par Hérodote ; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu, et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre expérience. Désormais du moins la découverte était acquise.
Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de hautes montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait d’aspect : de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine ; partout s’étendaient les cultures ; c’était un jardin succédant à la steppe. Un fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des hauteurs, s’élevaient des villes populeuses ; déjà moins nombreuses il est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade, les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius, surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane, qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac, où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie, cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers l’intérieur de l’Asie.
La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs, aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le grand khan des Mongols.
Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par an ; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou sa horde, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk.
La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce, se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq ans ; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol. Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, « il nous demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis : « Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans la boisson ; tout ce qui vous plaira nous convient. » Il nous fit alors verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un long intervalle, il nous ordonna de parler. » L’entretien n’alla pas loin ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un interrogatoire en règle ; car on avait rapporté à Mangou que quarante émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins, étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie.
Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité, d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, « les prêtres chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose. » Cependant quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme ; et lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck nous a laissé le peu édifiant tableau ! Elles commençaient par des chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les ministres du culte laissaient leur raison.
Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat, elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz, nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était bonne ; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour. Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi sur le grand Pont.
C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie. Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages montre la variété de ses aptitudes : une belle croix d’argent à la mode de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les panneaux ; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son domaine ? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées, véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la merveille de Caracorum ; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de la Sibérie et de la Chine.
La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai, c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits par un Européen. « Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux. Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts. » Cette colonie chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé. « En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus que ce palais. »
Cependant le mois de juin 1254 était arrivé : craignant d’être surpris en route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir. Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider des ambassadeurs mongols en Europe ; mais il emporta une lettre du grand khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au « chef des Francs son ordre », c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie d’ambassade. « Que si vous résistiez en disant : Notre terre est loin, nos montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et qui rapproche ce qui est éloigné ! » Muni de cette lettre, le franciscain quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.
Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean : ce souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef de tribus nomades au sud des monts Allai. « Les nestoriens, remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques nestoriens. » Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité, de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées ses connaissances sur la Chine ; mais la route qu’il avait suivie devait, par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs.