Marco Polo : son temps et ses voyages — CHAPITRE IV L’ASIE CENTRALE.
CHAPITRE IV
L’ASIE CENTRALE.
Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857 ; puis, grâce à l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la capitale, elle eut son importance politique et devint le but d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était déjà musulman : l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine. Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan : « Ils sont au grand khan. » Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance.
A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le monde. — On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans l’histoire du commerce ; car leur situation géographique leur assigne un rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son temps, celui d’Issédons ; et l’on racontait même encore, dans certains ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie provenance : la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en Chine ; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu. Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de Sérique, du mot chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au pays d’origine, mais encore au pays d’échange ; et c’est ainsi que pour les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs.

VUE DE KACHGAR.
Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance ; mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux. Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les marchés de l’Asie centrale.
L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une côtoyait le versant méridional des monts Célestes : c’était la route du nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun : c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes.

LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET YARCAND.
La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades, les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux yu, faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco Polo et ses compagnons.
Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord. Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus rares.
A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle existe. Au delà commença le désert de sable, « le sablon » entrecoupé de lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan. L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du lac Lob.
Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui a amené la destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche ; mais, sans cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents atmosphériques. « Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes. Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où ils sont allés par le sablon. » C’est ainsi que, pendant son séjour à Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient la trace. « Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer la lumière pour lire. »
Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du « grandissime désert ». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois. Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance, mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob. Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population, mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert, accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs : avec l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants.

UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.
Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui parut longue : mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers auxquels y était exposé le voyageur. « Quand l’on chevauche de nuit par ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade : il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles ne s’égarent. » Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M. Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent, dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés. — Il serait puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par la peur. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien.
[2] Les phénomènes de mirage décrits, notamment par Mme de Bourboulon dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la « merveille » rapportée par Marco Polo.
Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable, et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski. Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre, c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement ces couvents ou lamaseries qui atteignent souvent les proportions d’une ville : « grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite cité avec plus de deux mille moines ».
Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est, Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie occidentale : peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion (Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc ; et là Marco crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine, qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge. Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de Cambaluc ou Pékin.

LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).
Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de commerce, et jusqu’à ses ruines.