CHAPITRE VII
LE MANZI ET SA CAPITALE.
Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le chef-lieu d’un lou, circonscription moindre que la province, plus grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais, pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse. Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était plus riche ; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait faite l’expression célèbre de Fleur du milieu.
Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont l’effet fut immédiatement décisif.
De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus.
Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à plusieurs reprises et avec force Marco Polo. « Si ceux de la contrée de Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers. » Et ailleurs : « Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes les cités sont entourées d’eaux très profondes ; de sorte que, si les gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais, parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent. » Ce sont là de sages paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire.
Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans ces dernières années ! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer, remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien nommé « le souci éternel de la Chine », rompant les digues qui maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore, que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les rivières.

LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo
La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, perdit bientôt en Chine son caractère de violence. A peine maître du pays, Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le principal eut pour objet d’assurer à la capitale où il avait fixé le siège de son gouvernement, une communication par eau avec les riches provinces du sud. La nature a doté la Chine d’un magnifique réseau fluvial dont l’industrie des habitants a su de bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en Babylonie, dans l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en Chine dès une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique n’a pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons du système de canaux qui couvrait déjà la Chine ; il en raccorda toutes les parties de façon à créer une ligne navigable, une sorte de grand tronc, comme disent les Anglais, unissant tout le réseau. Ce fut le Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe du nord au sud, dans un sens contraire à la direction des fleuves, qui coulent généralement de l’ouest vers l’est : le fleuve artificiel les combine ainsi en un seul système. C’est à Tien-tsin, cité populeuse située sur le Peï-ho et qui sert à la fois de port fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore aujourd’hui sa tête de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans interruption vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai, la célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur cette grande œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs endroits, et les services qu’il rend encore rappellent seulement ce que fut jadis cette ligne de navigation prolongée sur une distance égale à celle de la Baltique à la mer Noire. Cependant c’est encore lui qui approvisionne Pékin. Kubilaï le fit creuser, dit Polo, « parce que du Manzi viennent les grains qui sont nécessaires pour la cour du grand khan ». En 1861 il arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et du débouché du canal : s’ils n’avaient été délogés, Pékin était menacé de famine.
Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent du Grand Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville dont il eut pendant trois ans l’administration. Elle dominait le point de croisement où les convois de grains quittaient le fleuve pour gagner au nord la direction de Cambaluc. Yang-tcheou a dû toujours une grande importance à cette situation. La ville et les environs étaient fortement occupés par des garnisons mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï.
Sur les bords du canal, qu’il dut maintes fois parcourir, Marco décrit un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions les plus fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de cette histoire ne nous permet pas de le suivre dans cette énumération détaillée qui offre le plus intéressant sujet d’études pour la géographie comparée de la Chine. A l’ouest de la province montagneuse de Chantoung les habitants avaient détourné les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle, « une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi, » afin d’alimenter le canal. C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) que le canal quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le Hoang-ho suivait alors le cours méridional, auquel il est resté fidèle jusqu’en 1853, et portait directement ses eaux à la mer Jaune, au lieu de se décharger dans le golfe de Pé-tchi-li. Le voyageur vénitien vit stationner sur le fleuve, à une journée environ de l’embouchure, la flotte de guerre entretenue par Kubilaï pour ses expéditions vers « les îles de l’Inde ». Au sud du Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre le cours inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois plus élevé que la plaine adjacente, et de chaque côté il était bordé de chaussées pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait au transport par eau l’avantage permanent du transport par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu les gros bateaux naviguaient sans rompre charge. « C’est merveille de voir les marchandises qui vont et viennent. » Le long de cette principale artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient presque sans interruption pendant de longues distances. Une progression de villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles étonnait le voyageur à mesure qu’il s’avançait vers le sud. Le carrefour commercial où se pressaient Yang-tcheou et plusieurs villes voisines annonçait enfin le fleuve Bleu.
Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve par excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son cours accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils de l’Océan, est, sinon le plus grand du monde, du moins le plus grand de la Chine, l’un des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. Nulle part peut-être son lit n’offre un aspect plus grandiose et plus pittoresque qu’à l’endroit où débouche le Grand Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois très escarpées sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de religieux bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien « deux cents frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup d’autres, comme chez les chrétiens un archevêché. » Ces asiles de recueillement monastique font un singulier contraste avec l’animation qui les entoure ; et du haut de leurs charmantes retraites les pieux cénobites de l’Ile d’or ou de l’Ile d’argent pouvaient à toute heure contempler le riche et vivant panorama du beau fleuve. « Car par ce fleuve vont et viennent les marchandises des diverses parties du monde. — Et je vous dis que ce fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, et de cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de navires et de riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et par toute la mer des chrétiens. Il ne semble pas un fleuve, mais une mer. Messire Marc Pol raconte qu’il entendit dire à celui qui percevait les droits de navigation pour le grand khan, qu’il y passait bien chaque année deux cent mille nefs, sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y a sur ce fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les châteaux, qui toutes ont navires. »
Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement de la batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle excuserait un peu d’exagération. Cependant les rapports du Vénitien, à l’époque où le pays était au plus haut point de prospérité, n’ont rien de plus excessif que ceux des voyageurs jésuites qui décrivirent la Chine au XVIIe siècle. L’un d’eux raconte avoir rencontré de si longs convois de bois, que, mis à la suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs jours. Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit aujourd’hui à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent de la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une longueur de plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare avoir compté une fois dans un de ces ports fluviaux quinze mille embarcations réunies. Le fleuve Bleu est en effet la voie naturelle par laquelle le bois, le sel, le thé, le riz des régions supérieures du bassin sont dirigés vers les plaines du cours inférieur, vers les plus nombreuses agglomérations humaines qu’il y ait sur la terre. Son importance, incomparable pour le commerce intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus de 400 kilomètres, comme pour justifier le mot de notre voyageur : « C’est moins un fleuve qu’une mer. »
Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au sud, sur la ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les cités populeuses avec lesquelles aucune ville de ce temps, en Europe, n’aurait pu se mesurer, et qu’il faut comparer aux grandes métropoles de nos jours, Londres, New-York ou Paris. Si l’on cherche au XIIIe siècle non seulement où se trouvaient les plus grandes multitudes agglomérées, mais où brillait avec le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et ses élégances, c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy (Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants avant l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout son éclat. L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, philosophes et mires (médecins), contribuait autant que ses riches industries de soie et draps d’or à sa renommée. Telle était surtout la ville qui gardait encore son nom de capitale (c’est le sens du mot Quinsai) bien qu’elle eût perdu l’indépendance, mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait à prospérer sous ses nouveaux maîtres.
Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en Occident, s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme tant d’autres souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels elle fut arrachée en 1864 par d’Aiguebelle, officier français au service du gouvernement chinois. Au XIIIe siècle c’était certainement la première ville du monde. Pendant sa carrière administrative, Polo la visita à diverses reprises ; il y fut plusieurs fois envoyé officiellement pour vérifier les comptes des recettes provinciales. En outre il consulta un mémoire statistique que l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au général mongol au moment de la capitulation de la ville.
C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière et un lac. Elle avait cent lis de circonférence ; le li chinois équivaut à peu près à 445 mètres : c’était donc un développement supérieur de 10 kilomètres environ à l’enceinte murée de Paris, qui est, comme on sait, de 34 kilomètres. Les rues étaient pavées, et à travers le réseau des canaux qui traversaient les différents quartiers, la circulation était ménagée par des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les bateaux, assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête ces ponts servaient aussi de postes stratégiques ; chacun d’eux était occupé par une escouade de dix hommes.
La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait à l’est. Un large canal dérivé de la rivière lui servait de défense à l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans toute sa longueur. De chaque côté de cette avenue se rangeaient des maisons entourées de jardins, des magasins de commerce. L’affluence était si grande à toute heure de la journée « que l’on se demandait comment il était possible de pourvoir à la nourriture d’une telle multitude ». Transportons-nous donc aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres plus petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune trois jours par semaine, d’une affluence de quarante à cinquante mille personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, daims, gros et menu gibier, viandes de boucherie, marée apportée chaque jour de l’océan voisin ou poissons du lac, « remarquablement gras et savoureux à cause des immondices de la ville qui s’y déchargeaient, » montagnes de légumes et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses pêches et des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait grand honneur à la cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait en quelques heures. S’il est vrai que nulle part on n’est plus frappé de l’énormité de Paris qu’en voyant aux Halles la pâture quotidienne qui s’accumule pour rassasier l’appétit du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous faire partager l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le pourtour de chaque place était garni en outre de magasins où l’on vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation d’un vin fait de riz et d’épices, boisson très capiteuse que l’on vendait au détail et à très bas prix. Il est assez étonnant que Polo ne parle point du thé, dont l’usage était déjà général en Chine. Des rues désignées comme dans nos anciennes villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus spécialement, aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la rue des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres encore, où se pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. Enfin au milieu de ce fourmillement affairé veille l’ordre public : sur chaque place de marché sont deux édifices, l’un en face de l’autre, où se tiennent des officiers impériaux pour faire la police et régler les différends.
Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient d’un naturel doux et pacifique, et que les querelles éclataient rarement. Il ajoute qu’ils portent une grande loyauté soit dans leurs transactions commerciales, soit dans leurs fabrications. Ce vieux renom de probité chinoise est un fait dont on retrouve l’écho dans le peu que nous disent les anciens sur leurs rapports avec les Sères ; il paraît encore généralement mérité dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les antiques mœurs.
L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait à la cité, et semble même, d’après les termes qu’emploie notre guide, avoir été compris dans l’enceinte. « Tout autour de ce lac il y a beaucoup de palais magnifiques et de riches maisons qui appartiennent aux gentilshommes de la cité. Il y a aussi beaucoup d’abbayes et d’églises des idolâtres. Au milieu sont deux îles, et sur chacune un beau palais qui semble être palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville veulent faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car elles y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir. »
C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au centre des pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité travailleuse, un vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. Une nombreuse population ouvrière classée par métiers enrichissait de son travail une aristocratie industrielle. « Sachez ni que les maîtres des métiers, qui sont à la tête de divers ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien de leurs mains, mais ils vivent si délicatement et si richement que s’ils étaient rois et reines. » Vêtus de beaux habits de soie, distingués par le choix du langage et la politesse des manières, affables envers les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de Tyr dont parle le prophète, composaient une brillante société dont le renom s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de cette autre Corinthe étaient passés en proverbe. On disait la « cité du paradis ». On tirait vanité d’y être allé une fois, et l’on désirait y revenir le plus tôt possible.
L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent de voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins et de courtines emportant vers les jardins et pavillons de joyeux groupes. Le lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles sur le toit desquelles se tiennent les mariniers, tandis que le dedans, richement décoré de claires et gaies couleurs, offre pour dix, quinze et même vingt personnes la place et tout le mobilier nécessaire à une fête. Les parties de plaisir glissent sur les eaux entre les îles, et des fenêtres ménagées à l’intérieur permettent de jouir du spectacle de la grande ville. Du fond de l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le riche citadin promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas, de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure sombre s’étagent sur les collines voisines.
Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants de Quinsai. C’était celui qui avait servi de résidence à leurs souverains nationaux et auquel restait attaché le souvenir de l’indépendance perdue. Il se composait comme celui de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons, kiosques, étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte crénelée. Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais « le plus somptueux qui fût au monde », se déployait la magnificence des Soungs : les parcs étaient remplis de gibier, les étangs de poissons ; des banquets de dix mille personnes réunissaient les invités impériaux. Un peuple de courtisans, de gardes et de femmes « au nombre de mille attachées au service du roi » fourmillaient dans les innombrables salles toutes peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce passé ? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans les plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu l’approche de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait su que s’enfuir, laissant à sa mère le soin, non de se défendre, mais de traiter avec le vainqueur. Telles étaient les réflexions qui assaillaient l’esprit de Polo en parcourant ces salles envahies par la solitude et toutes pleines de la tristesse des splendeurs évanouies. Il y était guidé par un riche marchand de Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances de sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement à en évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. Il en entretenait son compagnon ; l’aspect de délabrement partout visible autour d’eux et, dans les seules parties du palais qu’on eût préservées de l’abandon, la présence d’un gouverneur mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à ses récits.

PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.
Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population n’était pas un secret pour Kubilaï ; il avait mesuré les précautions au prix qu’il attachait à sa conquête. Quinsai était une cité « moult bien gardée ». Les douze cents villes dont se composait le Manzi étaient militairement occupées. Ces garnisons ne se composaient pas exclusivement de Tartares, des soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie : circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord étaient presque des étrangers pour ceux du Sud.
La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son corps de garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en bois et d’un bassin en métal annonçait l’heure par le nombre de coups frappés sur son instrument. Après le couvre-feu, des patrouilles circulaient partout. Si elles apercevaient quelque part une lumière ou un feu, la porte était marquée d’un signe, et le lendemain matin le délinquant avait à s’expliquer devant les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue était arrêtée. Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu menaçait la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège dans toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans la ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un veilleur donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un marteau sur une table en bois. Les postes voisins du point menacé étaient chargés du sauvetage. Les marchandises étaient mises en sûreté dans des tours en pierre spécialement construites à cet effet dans chaque quartier, et qui servaient d’entrepôts publics.
L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses tournées reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de travailler est obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son entrée dans l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms et la date de son arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance sont exactement notés. Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte son nom, celui de sa femme, de ses enfants, de ses esclaves et même des animaux qu’il entretient. En cas de mort on efface le nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette pratique était générale dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres initiatives, les Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il y avait à Quinsai seize cent mille maisons : ce qui indiquerait une population à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale « un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible chose à croire ». Les recettes devaient être en effet très considérables ; cependant les chiffres qu’il donne comme représentant la contribution annuelle de cette seule province (environ 172 millions de francs, sans compter le revenu des salines, qui montait à 50 millions), si toutefois ils sont bien interprétés, paraissent empreints de quelque exagération. C’est sans doute le cas de répéter avec ses compatriotes : Messer Milione !
Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de Ganfu, qui pendant longtemps avait été le plus important de la Chine méridionale. Au XIIIe siècle il était tombé à un rang secondaire, et les débouchés maritimes de la Chine, les foyers d’échange avec le commerce indien ou arabe s’étaient déplacés dans la direction du sud. La province de Fokien, riche en ports naturels, se prête admirablement à un rôle maritime. Sa capitale, Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal du commerce du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées environ. Dans le détroit de Formose s’ouvre un estuaire rocheux offrant un abri sûr aux vaisseaux et signalé aujourd’hui par la ville de Thsiouan-tcheou. C’est la position qu’occupait au XIIIe siècle le célèbre port de Zaïton, celui dont parlent tous les voyageurs et où débarquaient tous les étrangers venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale.
Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne connût le nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel de la Sonde jusqu’à la côte de Malabar, qui ne fussent en relation avec ce marché maritime. Non seulement dans les mers de Chine, mais jusque dans les parages du cap Comorin on pouvait voir ses grands navires ou jonques, de forme et de construction particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de quatre mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système extrêmement ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de Zaïton montrent à quel degré les Chinois avaient poussé l’art des constructions navales. Elles contenaient jusqu’à cinquante ou soixante cabines de passagers et assez de place pour deux cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier la piraterie, un navire transportait en un seul voyage une grande quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter de longues traversées et chercher au foyer même de production les marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports de l’Inde méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se rencontraient à cette époque avec les navires bien inférieurs que le commerce arabe frétait soit à Aden, soit à Keich ou Ormuzd dans le golfe Persique.
Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient.
Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier. La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune était précaire ! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.
Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois, parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde et des îles de la Sonde, surtout « les espiceries ». Ce que Venise ou Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci : « Et je vous déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et plus ! »
Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à l’orient de leur pays. Il n’y alla point ; car Zipangu échappait aux atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, « en la manière que nos églises sont couvertes de plomb ». Propos exagérés qu’expliquent l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre ; il y a bien au Japon quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or : Zipangu devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque, abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits. Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de Marco Polo avait fait naître ; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé le Nouveau-Monde.
Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après, c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins de découvrir des terres nouvelles, que de « gagner l’Orient par l’Occident ».