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Marco Polo : son temps et ses voyagesChapitre 12 / 16

CHAPITRE VI
LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO.

L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments faisaient défaut à ses intentions ; les hommes manquaient à ses desseins de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des musulmans venus de Perse ; et ce mélange n’était pas toujours sans inconvénient ni sans danger.

L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires, immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa main ; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre ; mais s’il s’agissait d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage ; mais c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le malencontreux messager.

Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement exprimer le secret qui fit sa faveur. « Quand le Seigneur vit qu’il était si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait : J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son retour il pût le dire au grand khan. »

C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis ? L’auteur a omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il avait vues en route, que « ce pour quoi il était allé ». Mais on doit conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son retour il fit entendre au grand khan.

Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de l’empire.

Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental qu’il appelle Pulisangin, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre. Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions « moult subtilement entaillés », ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux.

Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On y retrouve la désinence fu ou fou, qui signifie chef-lieu ; tandis que les centres administratifs moins importants sont désignés par la désinence tchou, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco Polo tantôt sous la forme ju, tantôt sous la forme guy. Taian-fu était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication d’effets militaires.

Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu, il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune ; les Mongols, et Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir ; chacun interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le souvenir des vieilles dynasties et « des grands rois riches et vaillants » qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison mongole.


UN PONT CHINOIS.

A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère, déclare la contrée « moult ennuyeuse à cheminer ». D’après un missionnaire français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette puissante barrière avait été percée par une route stratégique et commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations. Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen, qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus grandiose.

Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui, dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine. Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures. C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les enlever le soir ; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas, dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une ville chinoise au moyen âge ?


UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.

A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï. La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que retrace la première partie de l’itinéraire.

Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants « grands larrons » et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie courante : usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes, avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse, pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.

Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive, il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour arriver au Yunnan.

Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité chinois de population et de langue ; dans le rapport de Polo, il semble encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples divers qui composent l’empire des tzars.

Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen.


LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.

L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des principales industries du pays. « Ils prennent sel, dit Polo, et le font cuire, et puis le jettent en forme. » C’est le procédé dont furent témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très blanc.


PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.

Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des dents d’or, ainsi nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit doré. Les hommes, dans ce singulier pays, « ne font rien qu’aller à la guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service. Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part. » Cet excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans l’antiquité pratiquée en Corse.

Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire.

Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située sur les bords de l’Iraouaddy ? Il est permis d’en douter. Du moins il entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent faisait retentir les « campanelles ». Il recueillit des renseignements jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie.

Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois. Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes montagnes : villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou) qu’il rentra enfin dans la Chine propre.

C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise. L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable.

Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements, d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui lui fut fait à la suite de cette première mission :

« Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en furent émerveillés et dirent : « Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur. » Si bien que pour cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol. »

C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom, et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce gouvernement.

Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe. C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe, tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers.

Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed, qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit : « Où allez-vous si tard ? — Auprès de Gengis, qui est arrivé. » Non moins étonné, le Mongol le suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie : « Trahison ! » et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.

L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de pâture aux chiens ; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la tolérance qu’il observait envers toutes les religions.

Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à se manifester encore par de nouvelles faveurs.