Marco Polo : son temps et ses voyages — CHAPITRE V LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.
CHAPITRE V
LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.
Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à quarante journées et mis à leur disposition les postes et les hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. « Les deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui s’était passé. — Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils lui donnèrent la sainte huile du sépulcre : il en fut moult allègre et la tint à haut prix.
« Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre homme. — Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur ! Et pourquoi vous en ferais-je un long récit ? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête de leur venue. »
On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans la mémoire du « jeune bachelier ». Avec sa précocité de jugement il chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était encore en Chine une cour d’intrus ; outre des Chinois et des Mongols, encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se rendit maître de ces divers langages et « sut de quatre espèces de leurs écritures ». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la maturité sérieuse de son intelligence. « Il était sage et prévoyant en toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand bien. »
Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan. Sa faveur se dessine ; bientôt commencera pour lui une carrière singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare est assis sur le trône de Chine.
La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644), celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence, la Cité du khan (car tel est le sens du mot Cambaluc), il commença par consulter ses « astronomiens », qui lui déclarèrent que la ville se devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient accès ; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre. Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un « grandissime palais, avec une grande campane qui sonne la nuit ». La tour existe encore. Après trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte veillait à la police.

PLAN DE PÉKIN.
Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire, mais plus petite : c’est la ville dite impériale, habitée par les fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire.
Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville impériale ; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite.

PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.
Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres, servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre, l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais, etc. ; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait aisément soutenir un siège contre ses sujets.
L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre. Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts. « Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le transportent. » Sur le sol de ce monticule était répandue une substance qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline était appelée la colline Verte. Nom bien mérité ! dit Polo après avoir décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois.
Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons, bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs ; la charpente entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait bien caractéristique dans la description de Polo.
Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes, son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire.
Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré des douze mille « chevaliers » de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an : notre guide va nous permettre d’y assister.
Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches, couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les modes, tout est encore vrai dans ce tableau : « Les gens se présentent l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour que toute l’année ils aient joie et bonne aventure. »
Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se ranger « tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers, et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour » ; multitude immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel innombrable de la cour impériale de Constantinople, « aussi nombreuse que les moucherons dans l’air un soir d’été ». Les préséances étaient réglées d’après la plus stricte hiérarchie. « Chacun s’étant assis à sa place, un huissier se lève et crie : Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et mettent leurs fronts à terre ; et ils l’adorent comme s’il était Dieu, par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette ; puis chacun retourne à sa place. » Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient apportés de toutes ses provinces et royaumes : perles, pierres précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet hommage ?
Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille impériale, de telle sorte que leur tête était « au niveau des pieds du grand sire », Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs femmes prenaient part au banquet. « Sachez que ceux qui servent à manger et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font signe de grande humilité. » Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs, dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres, égayaient la fête.
On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées, sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître ; c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions, d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus de trois mille années.
Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens, dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait de salle de réception.
Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier ; des léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient dressés à l’attaque ; des aigles également dressés à cet usage s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de l’autre. « Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là d’un côté et de l’autre ; si bien que c’est moult belle chose à voir et délectable ! » Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi.
D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie l’un d’eux s’écrie : « Sire, des grues passent ! » Alors, prenant parmi ses faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche : l’oiseau féodal atteint sa victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.
En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées, surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul Gengis donnaient leurs audiences ; et la facilité avec laquelle l’édifice se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait de se livrer à des réminiscences de la vie nomade.

UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.
Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles. C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire.
Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une sorte de ministère. Il se composait de douze « barons » demeurant ensemble dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets, à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale. L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des insignes gradués : tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil. On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de 2300 ans avant notre ère.
Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des relais-auberges appelés en mongol yambs. Ces relais étaient munis de chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité, mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son voyage.
Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers. Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service, qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos.
Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service public : les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées. Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du centre aux extrémités ?
Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez, dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière « l’arcane », le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises ; sa circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et « le Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent ». La banque, ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système, qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par lequel « le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au monde ». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre, montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.
De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille personnes un grand pain chaud.
Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que « dans toute la province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne brûle autre chose. Le bois ne manque pas ; mais les pierres brûlent mieux et coûtent moins cher. » Ce curieux témoignage sur la richesse en houille de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du renseignement.
Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours. Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous apprend que, désignés sous le nom de tacuins, certains petits pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres, révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus ou moins selon son plaisir. — Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces exemplaires ! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y aurait pas porté ses fruits ?
Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel. Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle.