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Marco Polo : son temps et ses voyagesChapitre 6 / 16

CHAPITRE IV
NICOLO ET MAFFEO POLO.

Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement ? C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux, favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir.

On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait, comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260 : à cette époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent Nicolo et Maffeo Polo.

Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion « belle et honnête contenance », suivant l’expression d’un des leurs, Balducci Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être. Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à Soldaie ? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision. Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un assortiment de joyaux : excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla bon d’aller plus avant.


TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.

Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son frère, « prince libéral et courtois, » dont la réputation s’étendait sans doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore, depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la province d’Obscurité : c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de Marco Polo.

Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du levant, établis en Perse. Barca eut le dessous ; sa défaite fut le signal d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils ne purent « ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils demeurèrent en ladite cité trois ans ».

Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité. Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les accompagner à sa cour. « Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger. » Jamais proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.

Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers mongols avaient déjà guidé Rubrouck.

Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du grand khan : de grands changements s’étaient accomplis dans cet intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.

Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en empereur chinois.

Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments de leur maître en promettant bon accueil aux deux Vénitiens ; ils étaient les premiers Latins qui parvinssent jusqu’à lui, et depuis longtemps il avait le désir d’en connaître. Kubilaï devait à son commerce avec la société la plus civilisée de l’Orient une culture d’esprit qui manquait tout à fait à ses prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe lui avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en enquérir.

Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme de taille moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait préservé d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, ses yeux noirs, sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers une foule de questions dans lesquelles se marquaient les préoccupations habituelles de son esprit. « Il leur demanda premièrement des empereurs, et comment ils maintiennent leur seigneurie et leur terre en justice ; et comment ils vont en bataille, et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda des rois, des princes et des autres barons. » Voilà des détails dont Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère ! Enfin il en vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les coutumes des Latins.

Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. S’il y avait quelque part une ville où affluaient les informations précises sur les hommes et les choses de l’Occident, c’était bien Venise. L’étendue de ses relations commerciales et politiques la mettait en contact avec tous les peuples de la chrétienté et rendait l’esprit de ses citoyens singulièrement propre à saisir les variétés de chacun. Nulle part on ne savait mieux et on n’observait avec plus de finesse. La société vénitienne, dont le souvenir s’associe à un magnifique développement des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo, appartenaient certainement par leur culture et leurs manières à l’élite des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur présence sur ce souverain oriental chez lequel s’était éveillé l’instinct de la civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec eux, l’image vaguement entrevue de cette société hiérarchique de l’Europe féodale prit une forme plus nette à son esprit ; il put se rendre compte des rapports qui en unissaient les membres et démêler, sous le confus assemblage de noms que lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un autre jour que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le triste clergé nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes donnèrent ample matière à ses réflexions ; mais plus encore que de leurs récits il fut frappé de leurs personnes. Ce type d’Européen poli et bien né, qui se révélait à lui pour la première fois, le séduisit vivement.

C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations régulières avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux deux Vénitiens que la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas une chose nouvelle que l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès de princes chrétiens ; mais ce qui était assurément nouveau et remarquable, c’est la nature de la mission qu’avait en vue Kubilaï. Il proposa aux Polo de se rendre en son nom, avec un seigneur tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se résumer ainsi : « Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui sussent les sept arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement aux idolâtres, par force de raisons, comment la loi du Christ était la meilleure, et que toutes les autres lois sont mauvaises et fausses, s’ils prouvaient cela, lui et tous ses sujets deviendraient chrétiens et hommes de l’Église. »

Les termes de cette demande montraient bien le fond de sa pensée. On entendait alors par les sept arts l’ensemble des sciences qu’un homme vraiment instruit devait connaître, à savoir la grammaire, la logique, la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Kubilaï demandait des missionnaires instruits et différents des prêtres nestoriens qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. Cette tentative s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. Désireux d’élever ses grossiers compatriotes au niveau des peuples qu’ils avaient à gouverner, il se tournait vers des contrées que la distinction de ses nouveaux hôtes lui montrait sous leur meilleur jour. Assurément nous jugeons aujourd’hui que le succès de ce projet était peu probable. La pente naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement Kubilaï et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour le christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, comme on le verra dans la suite.

Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain mongol et ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. Outre le message destiné à l’Apostole, Kubilaï les chargea de lui rapporter « de l’huile de la lampe qui brûle sur le sépulcre de Notre Seigneur en Jérusalem ». Ils se remirent en route à travers l’Asie. Avant leur départ, par une faveur insigne, le grand khan leur donna une tablette d’or dite table de commandement, sorte de passeport qui assurait à ses possesseurs, dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination, un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et toutes choses nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère officiel, et partout ils furent servis et honorés. Tel était l’effet de ce nom qui tenait une partie de la terre en crainte ! Cependant le voyage fut pénible. Les neiges, les pluies, les inondations les arrêtèrent plusieurs fois. Leur compagnon, le seigneur mongol, tomba malade et dut être laissé en route. Ce n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils se dirigeaient : ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais leur ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance dans le succès de leur mission.