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Marco Polo : son temps et ses voyagesChapitre 7 / 16

CHAPITRE PREMIER
MARCO POLO.

Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe d’Alexandrette, nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses pour la négociation dont ils étaient chargés : le pape Clément IV était mort depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à Saint-Jean d’Acre le légat, qui prit grand intérêt à leur message, mais les invita à s’abstenir de toute démarche et à prendre patience jusqu’à l’élection d’un nouveau pape. « Ils virent bien que le légat avait raison, et ils se dirent : En attendant que l’on fasse un pape, nous pourrions bien aller à Venise pour voir nos hôtels. » Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là parvinrent par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte ; mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, avait atteint sa quinzième année. Il allait désormais être associé aux pérégrinations de son père et de son oncle, et c’est ici qu’entre en scène celui qui devait devenir le plus grand voyageur du moyen âge.

Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long dont l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe ne parvenaient pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune décision ne sortait du palais où se tenait enfermé le conclave. Un cardinal plaisant parla de faire enlever la toiture de l’édifice, sous prétexte de permettre à l’Esprit-Saint de s’introduire plus librement auprès des membres du sacré collège. Après deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent patience. Par un scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop prolongé n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole, et, accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de Kubilaï, se rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la lampe du saint sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent au légat : « Puisque nous ne voyons pas qu’Apostole soit fait, nous voulons retourner auprès du grand khan, car trop avons déjà attendu. » Le légat, après y avoir consenti, fit faire des lettres à remettre au grand khan, qui témoignaient comment les deux frères étaient bien venus pour accomplir son commandement, « mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu faire ».

Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et se disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, le 1er septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire de suffrages, était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément le légat qui résidait à Acre et qui s’était intéressé à la mission des frères Polo. Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci revinrent à Acre sur une galère mise à leur disposition par le roi d’Arménie. Ils y reçurent moult grands honneurs ; mais, au lieu de cent docteurs que demandait le grand khan, il ne se trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le voyage. C’étaient « les plus savants clercs du temps » ; mais il paraît que leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils dépassé Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion du sultan des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage dans les pays qu’ils traversaient. Nos voyageurs furent en grande aventure d’être tués ou pris, « de sorte que, quand les deux frères prêcheurs virent cela, ils eurent grand peur d’aller avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et messire Maffe toutes les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient » et retournèrent à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui méritait d’inspirer de meilleurs courages !

Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent pas moins leur route vers le souverain qui les attendait et vers les pays pleins de promesses qu’ils avaient entrevus. L’histoire de leurs voyages s’enrichit désormais d’une telle abondance de renseignements, qu’elle devient presque un tableau de l’Asie au XIIIe siècle ; car avec eux chemine cette fois un observateur curieux et infatigable, dans la personne de ce jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur aventure.

Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville natale, qu’il ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son esprit était plus riche de dons naturels que de connaissances acquises. Mais à défaut de l’enseignement des livres, que sa vie errante ne lui laissa guère le loisir de fréquenter, il étudia dans le grand livre du monde. Son intelligence se développa, s’aiguisa au milieu même du monde nouveau qu’il devait décrire. C’est à l’âge où les impressions ont toute leur fraîcheur, la curiosité toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que les routes de l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée jusqu’à l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles propres à passionner cette heureuse intelligence ! C’est par le nombre prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements qu’il a recueillis que se montre la fermentation de son esprit sous l’influence de cette vie excitante qui passionna sa jeunesse ; car autrement, dans la relation qui résume ses voyages, il est loin de prodiguer les confidences de ses impressions personnelles, et l’on aurait bientôt compté les passages où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes aux relations des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause quelque surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder de près, on retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse d’observation, l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit pratique qui distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en dégage, comme dans une ancienne fresque un peu effacée.