Aller au contenu principal

Marco Polo : son temps et ses voyagesCHAPITRE II LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE.

Marco Polo : son temps et ses voyages
Chapitre 8 / 16

CHAPITRE II
LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE.

La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette époque un des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. Elle appartenait à un petit royaume où les restes de la nationalité arménienne maintenaient encore leur indépendance et qui occupait entre la Syrie et l’Asie Mineure la contrée appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens d’Occident trouvaient dans cet État un allié naturel contre les sultans mamelouks, qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis de nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres pays affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises contre les épices, les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. Une forteresse ruinée avec quelques huttes misérables marque l’emplacement où fleurit jadis cette ville morte du golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au XIIIe siècle aboutissaient les convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas était le point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre l’Europe chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de terre sans cesse menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle qu’il n’a plus retrouvé depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.

Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au danger et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. C’était le nom que portait l’intérieur de la contrée depuis que de nombreuses tribus turques venues de l’Asie centrale y avaient élu domicile. Ces ancêtres des Osmanlis vivaient à la bonne et vieille manière turque dans les steppes herbeuses qui couvrent les plateaux : « Gens simples, qui demeurent en montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture. » Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui composaient la population. A côté des Turcs restés pasteurs et à demi nomades, les villes et les bourgades fortifiées étaient occupées par des habitants grecs ou arméniens qui avaient conservé la tradition des belles industries d’autrefois. C’est de leurs mains que sortaient les draps de soie de diverses couleurs, les fins et beaux tapis. Les principales villes étaient encore celles qu’avait connues l’antiquité : Conie (Iconium), Césarée, Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville d’Auguste. Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie par les marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient gagner les ports de la mer Noire se séparaient de ceux qui se dirigeaient vers Tauris.

C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent sur les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. Ce pays, comme le précédent, était soumis à l’autorité des Tartares du levant et faisait partie de l’empire mongol. Chaque été, quand ces terres élevées se couvraient d’herbages, la cavalerie tartare venait y camper en masse ; mais elle se retirait aux approches de l’hiver, à cause des froids excessifs dont cette saison est le signal. La population, entièrement arménienne, passait alors comme aujourd’hui pour une des plus industrieuses de l’Orient.


LE MONT ARARAT.

La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un archevêque, Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une haute montagne célèbre dans les traditions arméniennes. Marco Polo ne cite pas son nom ; mais il n’est pas douteux qu’il ait en vue la cime colossale, de 5150 mètres de haut, que les Européens appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son retour parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et véritable, aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays : Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende aux deux voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de neige, que personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. La neige n’y fond jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas de s’ajouter aux anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait l’arche de Noé qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute Rubrouck, un moine essaya avec tant de persévérance d’atteindre la cime mystérieuse, qu’un ange lui apparut et lui remit un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne plus se tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre monastère d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte encore la même histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant le sommet de l’Ararat a livré son secret, et ni le professeur Parrot en septembre 1829, ni ceux qui lui ont succédé, n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée. Mais si l’Ararat d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs de cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa tête, il y a encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un certain nombre de cimes inexplorées qui prétendent au même honneur et qui ont aussi leur arche de Noé.


LE MONT ARARAT SURMONTÉ DE L’ARCHE DE NOÉ DANS LA CARTE CATALANE.

L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. Tandis que nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour se rendre en Perse, ils recueillirent des renseignements sur les contrées qui la bornent au nord et au sud. Au nord c’était le petit royaume chrétien de Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté tartare et surveillait les avenues du Caucase. On arrivait par là au passage qui se trouve à l’extrémité orientale de la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle la Porte de Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de Derbent, qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer Caspienne. Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo n’en parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre remplissait encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi de traditions apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé lui-même la tour et les remparts qui couvraient les abords de cette position stratégique, « afin d’empêcher les pâtres du désert d’entrer dans les villes et les terres cultivées ». (Rubrouck.)

Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, toutes les fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis obstacle, est devenue une des grandes voies commerciales du monde.

La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher aux musulmans et de l’ouvrir au commerce européen. Par Mossoul et Bagdad on gagnait le golfe Persique, où le commerce de l’Inde entretenait l’activité de plusieurs entrepôts. L’un d’eux était Kisi, dans un îlot appelé aujourd’hui Keich ; l’autre était Ormuzd, où nos voyageurs devaient arriver par une autre route.

A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries dont la trace subsiste encore dans notre langue, comme un souvenir de leur antique renom et de relations aujourd’hui perdues. La première fabriquait des tissus de soie appelés mosolins, d’où est venu le mot de mousseline ; de Bagdad ou Baudas venaient les étoffes de brocart connues sous le nom de baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les mosolins, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands et les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux que les négociants occidentaux avaient affaire. Quel triste contraste offre l’état présent de ces contrées avec ces récits d’autrefois !

Treize ans auparavant « Baudas la grant cité » était la capitale de l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que Polo appelle le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe l’avait frappée en 1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, s’en était emparé, et, s’il faut en croire des relations peut-être exagérées, 800 000 personnes avaient péri dans le massacre qui suivit l’assaut. On voit cependant que son importance commerciale survécut à son écrasement politique. Quand Polo parcourut l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore. On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes contrées, au temps d’Hérodote, on racontait au voyageur grec les circonstances de la chute de Crésus et des grands empires qui venaient de s’écrouler dans l’Asie occidentale. La mort du dernier khalife avait surtout frappé les imaginations. Quand la ville fut prise, « le vainqueur, disait-on, trouva au khalife une tour toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors. C’était la plus grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en eut grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui : « Khalife, dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor ? Qu’en devais-tu faire ? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais sur toi avec si grande armée pour te déshériter ? Pourquoi ne donnais-tu pas ton avoir aux chevaliers et aux soldats pour te défendre, toi et la cité ? » Et le khalife ne sut que répondre et ne dit rien. « Eh bien, khalife, reprit-il, puisque je vois que tu aimas tant le trésor, je te le veux donner à manger. » Il le fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et commanda que nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui dit : « Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras, puisqu’il te plaisait tant ; car jamais tu ne mangeras autre chose que de ce trésor. » Il demeura enfermé quatre jours et mourut. Et il eût mieux valu qu’il eût partagé son trésor aux hommes qui l’eussent défendu, que d’être pris, déshérité et mort, comme il fut. »


ITINÉRAIRES DE RUBROUCK DES FRÈRES POLO et voyages de Marco Polo.

La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui comprenait l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était Tauris. C’est à cette ville, terme ordinaire des marchands occidentaux partis de Laïas, que parvinrent, après avoir franchi l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons. Tauris occupe entre les contrées les plus riches de l’Asie antérieure une position centrale ; aussi y voyait-on des marchandises venues de l’Inde, de Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les denrées que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les mamelouks, on les trouvait à Tauris depuis que les routes de l’Asie étaient libres ; et il était bien connu des négociants d’Europe qu’elles y arrivaient en meilleur état et de qualité supérieure. C’était une cité où les marchands faisaient de bonnes affaires. La population indigène, attachée à l’islam, se montrait assez malveillante pour les chrétiens ; mais cela n’empêchait pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne s’y rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces derniers les Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce peuple énergique marchait avec un vigoureux esprit d’initiative à la conquête commerciale de l’Orient. Marco Polo en cite une curieuse preuve. Les Génois venaient tout récemment de transporter des vaisseaux et d’établir une navigation dans la mer de Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du pays qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie dite généralement soie ghèle. Ainsi dans l’espace de peu d’années on peut mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck on ne sait pas si la Caspienne est une mer fermée : moins de vingt ans après elle est sillonnée par des navires génois ; et si l’on consulte les cartes marines ou portulans du XIVe siècle, on voit que les côtes en sont connues dans le plus grand détail. Tel était l’élan qui entraînait dans cette direction le commerce, et avec lui les découvertes géographiques.

De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit celle de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine. Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le commerce ; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question, la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe armée dans ces routes suspectes ; et les trois Vénitiens durent se joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et Ormuzd.

La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre, s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits ; mais aussitôt il en jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu et l’emportent dans leur pays. — Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints, qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les rencontra notre voyageur.


LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).

Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la plupart aux descriptions du célèbre Vénitien.


ANES SAUVAGES.

Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi ; c’est la ville que nous nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il y a de belles chasses : perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie, des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux. Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un certain charme ; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent glacial, semblables aux despoblados des plateaux castillans.

A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une partie de la population. « Quant aux dames et demoiselles, elles brodent avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille manières. » Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée. Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six mois pour apprendre ainsi un modèle ; mais une fois dans la tête il ne s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo, mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages. Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.


ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd

Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. « Et il faisait très bon chevaucher. » Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de montagnes.

Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique, s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation, comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils franchirent un col très élevé ; car malgré la saison ils y éprouvèrent un si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de s’en garantir.

Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux. Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen du système ; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques. D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité. Il y vit des moutons à grosse queue, « grands comme des ânes, » espèce particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf zébu de l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de Reobarles, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé ; un de ces jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des irrigations avait répandu ses bienfaits.

Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de hautes murailles : il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à ces Pindarries qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de Karaunas une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000 cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres profits sur quelques caravanes : c’étaient de vastes coups de filet où main basse était faite sur la population du pays entier.

Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur ; si bien qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle d’un brouillard ordinaire de Londres ; un cavalier devient invisible à quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la journée.

C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans.

Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée. Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement réussirent à se sauver.

Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs ! Cependant elle arriva sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers, où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées, frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de Garmsir, qui veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral. Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au kamsin d’Égypte ou au sirocco d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée ; et la décomposition des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par lambeaux leurs restes méconnaissables.

Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on envoyait des chevaux : ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup. Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval, eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon. On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde.

Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient projeté de prendre à Ormuzd la route de mer ; mais des circonstances sur lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite « par moult ennuyeuse voie » dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la « grande et noble ville de Balch », où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait la frontière de l’État tartare de Perse ; au delà commençait celui de l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de Gengis-khan.