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Marco Polo : son temps et ses voyagesChapitre 9 / 16

CHAPITRE III
PAMIR.

Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de Kubilaï-khan : Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer ; c’est à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents, ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner.

La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs, leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources principales de l’Oxus.

Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune force humaine ne pourrait faire revivre.

La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près comme des infidèles ou kafirs, terme par lequel les rigides sectateurs de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur penchant au meurtre.

Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion. Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes petites villes, désignées sous le titre mérité de sanatoria, qui s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. « Ces montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée, du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre, que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne perdent pas de temps : vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc. » Cette fois, par exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du voyageur.

Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous ces rois s’appellent en sarrasinois Zulcarnein, qui veut dire en français Alexandre. — Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie réellement l’homme aux deux cornes ; et c’est en effet l’expression par laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies, qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations de ces contrées.

Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval qui avait sa légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir d’en obtenir un ; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire.

Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe, frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres, pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du conquérant.

Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.

Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant trois jours continuellement en montagnes, « et l’on monte tant, que l’on dit que c’est le plus haut lieu du monde ».

Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes, qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné, susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière du plateau.


ITINÉRAIRE DE MARCO POLO SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre Balch et Kachgar

Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble, près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait, après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen, est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et l’influence chinoises.

Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac entre deux montagnes. « Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde, si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours. Il y a grande abondance de tout gibier ; entre autres beaucoup de moutons sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages. » On raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.

« Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul herbage, rien que désert : si bien que les voyageurs sont forcés de prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire.


CORNES DE L’OVIS POLI.

« On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire.

« Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il n’y a ni habitation ni herbage ; mais les voyageurs doivent porter tout ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est en vérité une mauvaise engeance. »

Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate, sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause, est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant, situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. « Le charbon, dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et à force d’être animé par le soufflet. » Un autre observateur plus illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme « s’éparpiller, sautiller ». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne. Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes, et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude que notre ancien voyageur apportait dans ses récits ? Les faits qui le frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît d’expliquer ou de prévoir : on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en fit sentir la valeur.

Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut traversé par lui ? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de 1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire, en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question.

La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais, en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur. « Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute l’attention qu’il méritait. » Il trouvait beaucoup de ressemblance entre les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre : Wood continua avec les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards : c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et le voyageur même se sentit ému. « Le silence de la scène, l’aspect sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression sur un esprit réfléchi. »

Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi, l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied sur le toit du monde. C’est le nom que les indigènes donnent à la partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de 1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel l’officier anglais donna le nom de Victoria : de son extrémité occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. « Partout où nos regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il oppressait le cœur. » Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer : elle ne serait, d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de 1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement. Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo, Ovis Poli.


LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.

Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs, seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait vus le Pamir. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne, l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood, l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été. Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques troupeaux apparaissent ; quelques tentes ou kibitkas de Kirghizes s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif ; peu à peu le froid, la stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes ; comme eux s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze cents ans, « à moitié chemin entre la terre et le ciel ».

[1]Il faut ajouter Bénédict Goëz, jésuite portugais, qui, parti de l’Inde en 1602, atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins de la Chine occidentale. Mais on a très peu de renseignements sur son voyage.