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Marco Polo : son temps et ses voyagesChapitre 14 / 16

CHAPITRE PREMIER
LE DÉPART DE CHINE.

« Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries où le seigneur l’envoyait. » On est loin de savoir par le détail toutes les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde comme ambassadeur du grand khan ; et, après avoir parcouru des mers variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre ; d’abord par les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont il fut l’occasion indirecte.

Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco Polo, l’occasion cherchée.

Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le poids des années : quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir leur ville natale ! D’autres raisons encore, plus délicates, leur conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises périlleuses ; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait cette échéance imminente.

Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir, mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait nécessaire pour arriver au but.

Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois « barons » accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, « moult belle dame et avenante, » qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il paraît cependant que le cortège se mit en route ; mais, des guerres s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin. Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y engager sans guide.


Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295

Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour. Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition ? C’est ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. « Et il y en avait bien 150 en état de porter les armes. » Ensuite, passant le détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et de l’état des pays par lesquels il fallait passer.

Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre complices de leurs desseins ? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la longue traversée qu’ils avaient en perspective.

Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans. Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes, parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire à bon port.

Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de ces lettres ? parvinrent-elles à leurs adresses ? On regrette d’être là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde, et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore séparé.

Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État, avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés, est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire. Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292. Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles aucun Européen n’avait été initié avant eux ?