Flagorneries des journaux. — Les premiers collègues de M. de
Polignac. — Expédition d'Alger. — Ouverture de la session de
1830. — Adresse. — La Chambre est dissoute. — Nouvelle
Chambre. — Je pars pour Dieppe. — Ordonnances du 25 juillet. —
Je reviens à Paris. — Réflexions pendant ma route. — Lettre à
madame Récamier. — Révolution de juillet. — M. Baude, M. de
Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
Thiers. — J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. —
Corps aristocratiques. — Pillage de la maison des Missionnaires,
rue d'Enfer. — Chambre des Députés. — M. de Mortemart. —
Course dans Paris. — Le général Dubourg. — Cérémonie funèbre.
— Sous la colonnade du Louvre. — Les jeunes gens me rapportent
à la Chambre des Pairs. — Réunion des pairs.
Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une
qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres:
j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité.
Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le
moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en
m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce
coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me
supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne
comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec
moi ne se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste
fort légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière
politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais
tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle
ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse.
Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir
déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le
lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette
frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.
Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois
descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante
illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à
l'Académie[194], et terminait ainsi sa lettre:
«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit
qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument
à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses
apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre
pays.»
Cette noble lettre de l'auteur des Méditations poétiques fut
suivie de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'écrivait à son tour:
«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des
sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les
beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère
m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez
familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait
avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne
comptez pas beaucoup d'imitateurs.»
Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel
Rémusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la
faiblesse de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de
Damas. Je conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent
les places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer.
M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir
l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me
dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, c'est
bien différent aujourd'hui!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut
besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il
fut nommé[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:
«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez
bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je
suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses
fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi
reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun
événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif
intérêt.»
Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en
est résulté que je suis devenu en partie la cause de son élévation
politique: la prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel.
Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de
La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201].
Le 17 juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je
rencontrai au bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes
crottées, qui montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à
son nez fin, à ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général
Bourmont; il avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de
Bourmont est un officier de mérite, habile à se tirer des pas
difficiles; mais un de ces hommes qui, mis en première ligne, voient les
obstacles et ne les peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être
conduits, non pour conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera
un nom.
Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus
mauvais coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que
vous approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses
voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un
procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des
affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais
ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant
elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée[202].
M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M.
de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de
Guernon-Ranville[203] suppléa M. de Montbel à l'instruction publique.
Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du
ministère faisait paraître des brochures ironiques contre le
Représentatif; l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt
en cas de violation de la charte. Il se forma une association publique
pour résister au pouvoir, appelée l'Association bretonne[204]: mes
compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières
révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui
tourmentent les rivages de notre péninsule.
Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne
dynastie[205], vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire
Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu
plusieurs fois l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque
coup d'éclat; il était chargé du matériel de la feuille républicaine:
MM. Thiers, Mignet et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du
National, M. le prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la
caisse; il souillait seulement l'esprit du journal en versant au fonds
commun son contingent de trahison et de pourriture. Je reçus à cette
occasion le billet suivant de M. Thiers:
Monsieur,
«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait,
je vous adresse le premier numéro du National. Tous mes
collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous
considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole.
Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à
exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain
de me trouver dans une bonne voie.
«Recevez, monsieur, mes hommages
«A. Thiers.»
Je reviendrai sur les rédacteurs du National; je dirai comment je les
ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur
à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à
l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il
devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume
dégainaient.
Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition
d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre,
s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à
la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez
probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur
pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la
catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait
pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le
cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à
Paris toute la garde royale; il aurait préparé l'argent et les
vivres nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.
Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de
France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui
saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle
découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres
d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp
de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les
populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui,
après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des
révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être
délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit[207]?
Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis
sollicitait du Turc l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri
III, non encore roi de Pologne! Alger allait devenir notre fille et
notre conquête, sans la permission de personne, sans que l'Angleterre
osât nous empêcher de prendre ce château de l'Empereur, qui rappelait
Charles-Quint et le changement de sa fortune. C'était une grande joie et
un grand bonheur pour les spectateurs français assemblés de saluer, du
salut de Bossuet, les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la
chaîne des esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux,
lorsqu'il annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le
consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:
«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des
dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare: Je tiens la
mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes
vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes
murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses
rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends
déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets,
qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes
étonnés s'écrient par avance: Qui est semblable à Tyr? Et toutefois
elle s'est tue dans le milieu de la mer.[208]»
Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les
nations marchent à leurs destinées; à l'instar de certaines
ombres du Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le
bonheur.
Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie,
emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la
monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint
Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des
bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur
patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le
maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en
fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée:
«C'est bien une œuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te
vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois
cingler avec cinq cents voiles.»
Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte
partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209],
frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme
charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de
Champollion[210]? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire
d'aile? Écoutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: «Deux
mois ne s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon
flotter en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires.
Soixante mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur
le champ de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades,
quelques blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate,
étaient son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour
saluer comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute
conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect
que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai
au fond du cœur devant la majesté des grandes infortunes dont je
contemplais tristement le symbole.[212]»
La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire
au roi: «Si de coupables manœuvres suscitent à mon gouvernement des
obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai
la force de les surmonter.» Charles X prononça ces mots du ton
d'un homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en
colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus
la faiblesse des résolutions apparaissait derrière[213].
L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait:
«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours
permanent des vues de votre gouvernement avec les vœux du peuple la
condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques.
Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que
ce CONCOURS N'EXISTE PAS.»
L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une
vois contre cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214]
faisait disparaître la phrase sur le refus du concours. Cet amendement
n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient
pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une
immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois
un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un
pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair
pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils
s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit
pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il
permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins
étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de
la portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations
rapides.
Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était
immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La
dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de
Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se
retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce[215]. On avait
autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire
revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le
général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après
la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le
ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens
capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha,
comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le
mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant
se trouva le plus courageux de la bande ignorée[216], et le
Dauphin avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217].
L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour
le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de
juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrêt de mort
de la branche aînée.
Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les
ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les
républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une
Convention. La Tribune[219], journal de ce parti, parut, et dépassa
le National. La grande majorité du pays voulait encore la royauté
légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences
de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait
devenir ministre: les orages font éclore les insectes.
Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel
pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la
légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'homme; la royauté
pouvait être pressée, le roi ne le pouvait pas: l'individu nous a
perdus, non l'institution.
Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux
cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition
comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq: la
partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la
retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup
d'État fut résolu.
Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin,
le jour même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé
d'aller revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance,
par un effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien
apprendre, regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et
m'agenouiller devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et
de Rome. J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis
dans l'hôtel où M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrétaire de
légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher
madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres
s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à
regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une
lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances
avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche;
il descendait de la diligence et tenait en main les journaux.
J'ouvris le Moniteur et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces
officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait
du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des
chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept
heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis
un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait
fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu
des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de
mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans
le ciel des paysages chimériques.
J'emportai le Moniteur. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus
et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes
me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de
la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces
observations[221] montrait une ignorance complète de l'état de la
société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque
opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans
doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et
les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la
Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux
intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger,
développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un
non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi
de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux,
indiqué jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et
Bonaparte auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût
révélé ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les
étapes de leurs armées?
Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément
jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans
le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité
sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la
comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à
vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut
apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit
qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit
que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes
qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la
presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à
l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la
liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne,
en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.
Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est
cette prétention effrontée, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT
AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les
peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré
changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du
rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils
l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps
annoncé que l'on confisquerait la charte; ils le rappellent, mais
seulement pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils
n'avaient pas besoin.
La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse
dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était
élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.
La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux
premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale,
étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique
et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais
par des ordonnances, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui
ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans
exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un
gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une
résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer
les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci
eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à
parler contre ces mesures inconstitutionnelles.
Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur
les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs vœux; l'Europe absolue
avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des
ordonnances arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre
heures, on crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était
sauvée, et M. de Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant
appris la vérité, ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi:
il déclara qu'il s'était trompé, que l'opinion était décidément
libérale, et il s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution
autrichienne.
Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de
juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les
antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide
aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au
système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux
du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le
cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls,
ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce
sous les plombs, dans quelque séance secrète des Dix, qu'ont été
minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a
été condamnée à être étranglée sur le Pont des Soupirs? L'idée
était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous
révélera peut-être jamais.
Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des
propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise
au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des
nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À
Herblay, point de chevaux à la poste. J'attendis près d'une
heure. On me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des
barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à
boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il
conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il
me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait
chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro.
De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore
flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une
révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant
accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de
défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche
parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des
feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que
je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par
Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de
l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une
ruine apporte à une autre ruine.
Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je
remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était
solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de
l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là.
Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse.
Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une
voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard
d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.
Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir:
je leur semblais une protection pour le quartier. Madame de
Chateaubriand était à la fois bien aise et alarmée de mon retour.
Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette
lettre prolongée par des post-scriptum:
«Jeudi matin, 29 juillet 1830.
«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers
ne partent plus.
«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et
du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les
coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance
continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le
résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont
les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne!
«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai
encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de
Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2
septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le
5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de
Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse;
l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à
Saint-Cloud, et prête à partir.
«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais
claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le
pouvoir légitime que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire;
attendre et pleurer sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver
dans les provinces; on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre
côté, la congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent
les empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu
suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le
pays le plus troublé et le plus malheureux.»
«Midi.
«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du
roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger.
On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général
Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.
«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en
état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le
dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter.
Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!»
«Vendredi.
«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la
victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais
j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la
couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai
pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en
causerons quand vous serez arrivée.
«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»
RÉVOLUTION DE JUILLET.
JOURNÉE DU 26.
Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le
Moniteur du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni
le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M.
Mangin[224], préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le
préfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par le Moniteur,
de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre[226]; et néanmoins
c'étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes
forces armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille
de M. de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire
des ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une
adjudication au ministère de la guerre.
Le roi partit pour la chasse le 26, avant que le Moniteur fût arrivé à
Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit.
Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac:
«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi,
dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé
nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de
l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte
sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute
l'étendue de votre commandement.»
Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette
force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte
d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on
ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après
avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se
résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire
saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au
bureau du National: M. Thiers rédigea une protestation qui
fut signée de quarante-quatre rédacteurs[227], et qui parut, le 27 au
matin, dans le National et le Temps.
À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de
Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir
Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui
allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés,
l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la
soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des
pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi
à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des
nouvelles de Paris: «La rente est tombée.—De combien? dit le
Dauphin.—De trois francs, répondit le maréchal.—Elle
remontera,» répartit le Dauphin; et chacun s'en alla.
JOURNÉE DU 27 JUILLET
La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris
le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal
se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du
Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du National; M. Carrel
résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent
pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de
Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM.
Béquet[230], dont l'un a travaillé au National, et l'autre au Journal
des Débats.
Au Temps, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros
des journalistes est incontestablement M. Coste.
En 1823, M. Coste dirigeait les Tablettes historiques[231]:
accusé par ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et
reçut un coup d'épée. M. Coste[232] me fut présenté au ministère des
affaires étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je
lui dis: «Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté;
mais comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand
vous attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie,
dans votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper
des remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme
de courage devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne
vous en prenez plus à quelques vieillards faibles que le trône et le
sanctuaire protègent à peine; je vous livre en échange ma personne.
Attaquez-moi soir et matin; dites de moi tout ce que vous voudrez,
jamais je ne me plaindrai; je vous saurai gré de votre attaque légitime
et constitutionnelle contre le ministre, en mettant à l'écart le roi.»
M. Coste m'a conservé de cette entrevue un souvenir d'estime.
Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du Temps entre M.
Baude et un commissaire de police[233].
Le procureur du roi de Paris[234] décerna quarante-quatre mandats
d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.
Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit
chez M. Périer[235], comme on en était convenu la veille: on ne conclut
rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de
Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de richesse,
ne voulait pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de
nourrir encore l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il
dit vivement à M. de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la
légalité; vous nous faites quitter une position superbe.» Cet esprit de
légalité était partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une
chez M. Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer
appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du
peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées;
il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le
barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa
fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui
regarde toujours sa langue dans une glace?»
La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la
gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez
de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses
dispositions militaires.
Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut
dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris,
appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la
circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces
détachements fut assailli, dans la rue du Duc-de-Bordeaux[236], d'une
grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer,
lorsqu'un coup parti de l'Hôtel Royal, rue des Pyramides, décida la
question: il se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était
armé de son fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa
fenêtre. Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M.
Folks tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui
vivent à l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les
autres; vous les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des
querelles qui ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot,
peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel
droit ce M. Folks avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce
la constitution de la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si
quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir
été engagés par la balle d'un Anglais[237].
Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé
que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers
cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou
restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa
dans les ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des
corps de garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement
des fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du
jour le 28, et tout était fini à huit heures.
Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou
demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses
lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis
dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée
chez M. Cadet-Gassicourt.
Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors
de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le
parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait
à se laisser entraîner au mouvement.
M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à
cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège.
JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET.
Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: Vive la
charte! qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de Vive
la liberté! à bas les Bourbons! On criait aussi: Vive l'empereur!
vive le prince Noir! mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à
l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et
les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de
France; on les attachait à la corde des lanternes cassées; on
arrachait les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des
facteurs de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les
huissiers leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les
fournisseurs de la cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert
les aigles napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés
à la colle n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté:
avec un peu d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les
empires.
Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des
moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un
envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était
vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en
savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y
trouva les ministres assemblés[238], et M. de Polignac lui remit
l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait
mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru
pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient
venir s'établir à l'état-major de la garde.
Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le
28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre,
le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en
partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire
arriver des vivres au Carrousel, quartier général. La
manutention, qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut
enlevée. M. le duc de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat,
savant, mais malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un
génie militaire est insuffisant aux troubles civils: le premier officier
de police eût mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal.
Peut-être aussi son intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs;
il resta comme étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.
Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour
l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des
colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une
autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé
leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient
converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier
général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient.
Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était
chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et
celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne
Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les
points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg[239]
était logé aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée,
il proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il
assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le
forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de
bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait
parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran
mutilé? On n'écouta point ses conseils.
Un Salon.
Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la première colonne
de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la
Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241]
fut attaqué; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque.
À mesure qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la
route, trop faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés
par le peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et
des barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et
Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits
futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes
nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur
distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer
des maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel
de Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont
d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud.
Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux
pour la mère de Louis XIV enfant.
La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville[243] suivit les quais des
Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit
le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de
Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une
diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e
léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le
Marché-aux-Fleurs.
On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple,
tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait
l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait
inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait
foudroyée sans aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie
fit feu. Les soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où
débouchèrent par le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils
avaient été obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg
Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé.
Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de
Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues
adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade
resta finalement à la garde.
Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit
instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse,
insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a,
pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux
croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets
promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au
peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes
tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on
entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de
fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée.
Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés
conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de
blessés parmi les combattants qui se séparaient.
Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux,
ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se
rassemblaient en grand nombre à la mairie du 1er
arrondissement pour maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde
souffrait plus que le peuple, parce qu'elle était exposée au feu des
ennemis invisibles qui étaient dans les maisons. D'autres nommeront les
vaillants des salons qui, reconnaissant des officiers de la garde,
s'amusaient à les abattre, en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou
une cheminée. Dans la rue, l'animosité de l'homme de peine ou du soldat
n'allait pas au delà du coup porté: blessé, on se secourait
mutuellement. Le peuple sauva plusieurs victimes. Deux officiers, M. de
Goyon et M. Rivaux, après une défense héroïque, durent la vie à la
générosité des vainqueurs. Un capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un
coup de barre de fer sur la tête: étourdi et les yeux sanglants, il
relève avec son épée les baïonnettes de ses soldats qui mettaient en
joue l'ouvrier.
La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers
perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure
extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion
d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes
de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte
Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en
Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de
Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien
Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut
être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui
l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse;
il était trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles
adversaires, qui avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils
ne succombèrent pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés
que la justice a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des
vainqueurs! Ces galériens n'ont pu polluer le triomphe national
républicain; ils n'ont été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe.
Ainsi s'abîmèrent obscurément dans les rues de Paris les restes de ces
soldats fameux, échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de
Leipzig: nous massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions
tant admirés sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme
avait disparu à Sainte-Hélène.
Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux
troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite
était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas
abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les
barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes
revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et
le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux
le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le
langage énergique des camps.
Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris
par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand
la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait
personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et
font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des
rues tortueuses; la ligne, par son espèce de neutralité
d'abord, et ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions
belles en théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé.
Le 50e de ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville;
harassé de fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel,
et il prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.
Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un
autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de
l'École, et stationnèrent dans le Louvre.
Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au
génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V
jusqu'à nos jours.
«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile,
commença à s'esmouvoir, et se firent les barricades en la manière que
tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une
fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les
rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant
son grand chapeau, leur dict: Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est
trop; criez vive le roi!»
Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant,
gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de
1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire?
Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le XVIe
siècle menait tout devant lui; le XIXe a laissé tout derrière: M. de
Puyravault n'est pas encore le Balafré.
JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET.
Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique
suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à
l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à
Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques
furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les
crimes, en en permettant de plus grands.
Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire
arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard,
Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre;
mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son
honneur de mettre son ordre à exécution.
Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait
eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et
Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées,
s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du
duc d'Orléans pour la première fois[244]. M. Thiers et M. Mignet,
allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le
général répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il,
ne l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à
rien.
Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des
députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette,
chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef
du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit
au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi
en herbe n'y était pas.
Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre
les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières
les grandes questions.
M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis
que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[246]
était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de
Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal
la nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de
Raguse alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de
l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on
tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[247]
témoin de ces conversations, s'emporta contre le général
d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la
parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang.
Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus
cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se
renferma dans une question d'honneur militaire, prétendant que
le peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce
post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est
urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont
faites.»
L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans
le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:
«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres;
voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez
le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui
était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M.
Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de tenir bon.
Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la
porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher,
répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien
à cela.»
JOURNÉE MILITAIRE DU 29 JUILLET.
Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École
polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M.
Charras[249], forcèrent la consigne et envoyèrent quatre
d'entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir
leurs services à MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens,
distingués par leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés,
lorsque ceux-ci se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois
jours, ils devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une
parfaite simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les
autres au Palais-Royal et aux Tuileries.
L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que
le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur
accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français
ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent
pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde.
Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en
vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille
barricades élevées dans Paris.
Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux
bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue
Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il était arrivé de
Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes
d'infanterie.
La position militaire était meilleure: les troupes se
trouvaient plus concentrées, et il fallait traverser de grands espaces
vides pour arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans[250], qui jugea
bien ces dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son
expérience à la disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son
côté le général Pajol[251] se présentait aux députés pour prendre le
commandement de la garde nationale.
Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries,
tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal
pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant
leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M.
Bertier[252], fils de la première victime sacrifiée en 1789.
Celui-ci, ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour
la cause royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la
vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par
nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés;
depuis 1793, Paris était accoutumé à voir passer les
événements et les rois.
Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce
la défection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le
peuple.
Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur
quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait
envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le
Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la
colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se
rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui
conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les
croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la
terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se
jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes
parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le
peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de
tirer du milieu des chefs-d'œuvre sur les lanciers alignés au
Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la
suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses
poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent
pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort
dans cette échauffourée[253]: son nom est inscrit au coin du
café où il est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui
aux Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou
blessés: ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie.
Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard,
par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le
pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en
mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés
de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du
roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des
gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide,
dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français,
aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée
d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles
passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et
avec la lance de François 1er.
Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent
vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra
dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se
retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On
crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques
voitures des écuries et un fourgon traverser la place Louis
XV: c'étaient les ministres s'en allant après leurs œuvres.
Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le
roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et
que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.
Une compagnie du 3e de la garde avait été oubliée dans la maison d'un
chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut
emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de
la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut
transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne
Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École
polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un
dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major
Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait
parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et
de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma
dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le
feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette
bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards,
baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier
voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les
différents corps auxquels ils appartenaient[254].
JOURNÉE CIVILE DU 29 JUILLET.
M. le duc de Mortemart[255] était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à
dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine
des cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. À onze
heures, le 29, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de
l'engager à rappeler les ordonnances; le roi lui dit: «Je ne veux pas
monter en charrette comme mon frère; je ne reculerai pas d'un pied.»
Quelques minutes après, il allait reculer d'un royaume.
Les ministres étaient arrivés: MM. de Sémonville, d'Argout[256],
Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu'il eut une
longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint à l'ébranler dans sa
résolution qu'après avoir passé par son cœur en lui parlant des
dangers de madame la Dauphine. Il lui dit: «Demain, à midi, il n'y aura
plus ni roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux.» Et le roi lui répondit:
«Vous me donnerez bien jusqu'à une heure.» Je ne crois pas un mot de
tout cela. La hâblerie est notre défaut: interrogez un Français et
fiez-vous à ses récits, il aura toujours tout fait. Les ministres
entrèrent chez le roi après M. de Sémonville; les ordonnances furent
rapportées, le ministère dissous, M. de Mortemart nommé président du
nouveau conseil.
Dans la capitale, le parti républicain venait enfin de
déterrer un gîte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du
Temps), en courant les rues, n'avait trouvé l'Hôtel de Ville occupé
que par deux hommes, M. Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt
l'envoyé d'un gouvernement provisoire qui s'allait venir installer. Il
fit appeler les employés de la Préfecture; il leur ordonna de se mettre
au travail, comme si M. de Chabrol était présent. Dans les gouvernements
devenus machines, les poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour
se nantir des places délaissées: qui se fit secrétaire général, qui chef
de division, qui se donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et
distribua ce personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter
leur lit afin de ne pas désemparer, et d'être à même de sauter sur la
place qui viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général[257], et
M. Zimmer, étaient censés les chefs de la partie militaire du
gouvernement provisoire. M. Baude[258], représentant le civil de ce
gouvernement inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations.
Cependant on avait vu des affiches provenant du parti républicain, et
portant création d'un autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette,
Gérard[259] et Choiseul[260]. On ne s'explique guère
l'association du dernier nom avec les deux autres; aussi M. de Choiseul
a-t-il protesté. Ce vieillard libéral, qui, pour faire le vivant, se
tenait roide comme un mort, émigré et naufragé à Calais, ne retrouva
pour foyer paternel, en rentrant en France, qu'une loge à l'Opéra.
À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua
les députés réunis à Paris, à l'Hôtel de Ville, pour y conférer sur les
mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies; ils
devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l'Hôtel de Ville, afin d'y
composer une commission consultative. Cet ordre du jour était signé:
J. Baude, pour le gouvernement provisoire, et colonel Zimmer, par
ordre du général Dubourg. Cette audace de trois personnes, qui parlent
au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affiché par lui-même au coin
des rues, prouve la rare intelligence des Français en
révolution: de pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener
les autres peuples. Quel malheur qu'en nous délivrant d'une pareille
anarchie, Bonaparte nous eût ravi la liberté!
Les députés s'étaient rassemblés chez M. Laffitte[261]. M. de La
Fayette, reprenant 1789, déclara qu'il reprenait aussi le commandement
de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l'Hôtel de Ville.
Les députés nommèrent une commission municipale composée de cinq
membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de
Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui
s'installa à l'Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout
cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg.
M. Mauguin, envoyé en mission vers la commission, resta avec elle.
L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l'Hôtel de
Ville par l'invention de M. Dubourg.
À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de
Sémonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu'ils avaient
appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens
ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil,
ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de
mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda
au grand référendaire s'il avait des pouvoirs écrits; le grand
référendaire répondit qu'il n'y avait pas pensé. La négociation des
officieux commissaires finit là.
Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s'était fait à
Saint-Cloud, M. Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart,
ajoutant que les députés assemblés chez lui l'attendraient jusqu'à une
heure du matin. Le noble duc n'étant pas arrivé, les députés se
retirèrent.
M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orléans et des
proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient
donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des
gouvernements, et aux hommes de théorie l'habitude de ressemeler des
chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s'enlèvent
et sur lesquels glissent ces gouvernements.
Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour
moi sans occupation. Mon plan était arrêté: je voulais agir, mais je ne
le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât
les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment; me mêler
de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonné juste,
témoin l'affront essuyé par MM. d'Argout, Sémonville et Vitrolles.
J'écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de
porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volonté. M. de
Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de
Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu'il avait
nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait à
m'entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver? Je le cherchai
vainement le 29 au soir.
Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des
pairs; elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et
juger le différend. S'il n'y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle
était libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et
de prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès;
il y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle
aurait subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans
cette Chambre vingt hommes prêts à se dévouer? Sur ces vingt hommes, y
en avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les libertés
publiques?
Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont
souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance:
elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements
mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les
grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le
despotisme; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas
l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur
existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre
des lords sauva-t-elle Charles Ier? Sauva-t-elle Richard Cromwell,
auquel elle avait prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle
aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-même? Ces
prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la
balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie
ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de
garder le pouvoir quand il lui échappe: c'est de passer du
Capitole au Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à
moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre
civile.
Pendant que j'attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à
défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge
affluaient par la barrière d'Enfer. Les derniers ressemblaient à ces
carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à
mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la
Saint-Barthélemy. En passant devant la communauté des missionnaires,
située dans ma rue, ils y entrèrent: une vingtaine de prêtres furent
obligés de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement
pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue[262]. On n'a point
parlé de cette misère. Avait-on à s'embarrasser de ce que la
prêtraille pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalité à sept ou huit
fugitifs; ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur
obtins des passe-ports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago[263],
et ils allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. «La fuite des saints
a souvent été utile aux peuples, utilis populis fuga sanctorum.»
La commission municipale, établie à l'Hôtel de Ville, nomma le baron
Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l'intérieur, M.
Mérilhou[264] à la justice, M. Chardel[265] aux postes, M.
Marchal[266] au télégraphe, M. Bavoux[267] à la police, M. de Laborde à
la préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire
volontaire se trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude,
qui s'était créé membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent;
les services publics reprirent leur cours.
Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés
s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent
réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M.
Bérard[268] annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de
Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte,
croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le
suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de
fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de
Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que
le roi consentait à tout.
En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu
de les communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de
rétrograder jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M.
Sauvo[270]; celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans le
Moniteur sans l'autorisation de la Chambre des députés ou de la
commission municipale.
M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une
discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait
pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative;
M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait
qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne
pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.
On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces
cinq commissaires furent MM. Augustin Périer[271], Sébastiani, Guizot,
Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientôt le
comte de Sussy[273] fut introduit dans la Chambre élective. M. de
Mortemart l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés.
S'adressant à l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le
chancelier, quelques pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M.
le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le
général Gérard ou à M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de
vous la communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud
dans la nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire
où je pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des
ordonnances dont je suis porteur depuis hier.»
M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de
Saint-Cloud; il avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou
quinze heures, depuis hier, selon son expression; il n'avait pu
rencontrer ni le général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart
était bien malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la
lettre communiquée:
«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise:
M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je
l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.»
Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances
du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la
troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et
président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au
ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des
finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand
référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de
Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu
forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une
brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à
regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait
pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause
royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus,
personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de
Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs
nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des
ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement
sur la question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop
commode pour un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte
pour dire ensuite: Il n'y a rien de fait.»
Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas positivement sur la
question de dynastie, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si
on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses
talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de
courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que
la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre
chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et
que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le
talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a
remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah!
comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires
étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas!
de ma bien-aimée, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais
toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.
Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui
m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre
auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place
Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion
autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand
mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de
l'ordre et du silence: le changement des mœurs était visible.
Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de
la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en
regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon
vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École:
j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également
à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux
se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit,
chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son
tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le
colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait,
pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de
Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la
moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville[274]. C'est
cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat
républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la
tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui
acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux.
Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras,
me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me
dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en
me montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous
leur en avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de
courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et
la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui
caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes
glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de
leurs cavaliers.
Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville,
brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au
sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il
déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en
voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle
manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.
M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente Histoire de
dix ans[275], publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon
récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique,
traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes
armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin,
rédacteur du Constitutionnel, que cet homme avait reçu son uniforme,
pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été
données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de
l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et
quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général
Dubourg.» Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant
qui ce nom n'avait jamais retenti.[276]»
Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était
creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en
étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les
morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse
regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la
religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions
s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à
coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de
la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes
gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous
porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je
suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des
pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier:
«Où allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh
bien, au Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la
charte! vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour
des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint
m'embrasser.
Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la
galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma
demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de
me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches
retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel
que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait
continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le
repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.
Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs.
Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du
Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux
Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et
semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain.
Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et
des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue
de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je
souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes
gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes
jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait
aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les
chapeaux! vive la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive
la charte! mais vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne
provoquait aucune colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout
pouvait encore s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que
des hommes populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une
armée.
Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la
rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier
offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu
de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse
escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de Vive la
charte! vive Chateaubriand! J'étais touché des sentiments de cette
noble jeunesse: j'avais crié vive le roi! au milieu d'elle, tout aussi
en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle
connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des
pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et
pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la
fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles
des soldats de Charles X!
Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui
régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta
dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma
présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient
rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre
consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis
enfin M. de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais
prêt à m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté,
qu'en revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de
l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les
avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie
déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan;
que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le
nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à
tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la
Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les
prudents, en secouant la tête[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc,
apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait
avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi
donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve.
Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général
Sébastiani débute par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse
affaire.» Ensuite il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de
Mortemart; il parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la
louange de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à
l'impossibilité de s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de
Neuville, nous fûmes les seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole:
«M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans
les rues, et qu'il a vu partout des dispositions hostiles: je viens
aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la
cour de ce palais; vous avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de
votre sang ceux qui ont ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié:
Vive la charte! j'ai répondu: Vive le roi! ils n'ont témoigné aucune
colère et sont venus me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce
là des symptômes si menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi,
que rien n'est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La
question n'est pas de considérer s'il y a péril ou non, mais de garder
les serments que nous avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos
dignités, et plusieurs d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en
retirant les ordonnances et en changeant son ministère, a fait tout ce
qu'elle a dû; faisons à notre tour ce que nous devons. Comment! dans
tous le cours de notre vie, il se présente un seul jour où nous sommes
obligés de descendre sur le champ de bataille, et nous n'accepterions
pas le combat? Donnons à la France l'exemple de l'honneur et de la
loyauté; empêchons-la de tomber dans des combinaisons
anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses libertés iraient se
perdre: le péril s'évanouit quand on ose le regarder.»
On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une
impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur
intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps
n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif
bien avisé n'aurait pas donné une obole.[Lien vers la Table des Matières]
Flagorneries des journaux. — Les premiers collègues de M. de
Polignac. — Expédition d'Alger. — Ouverture de la session de
1830. — Adresse. — La Chambre est dissoute. — Nouvelle
Chambre. — Je pars pour Dieppe. — Ordonnances du 25 juillet. —
Je reviens à Paris. — Réflexions pendant ma route. — Lettre à
madame Récamier. — Révolution de juillet. — M. Baude, M. de
Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
Thiers. — J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. —
Corps aristocratiques. — Pillage de la maison des Missionnaires,
rue d'Enfer. — Chambre des Députés. — M. de Mortemart. —
Course dans Paris. — Le général Dubourg. — Cérémonie funèbre.
— Sous la colonnade du Louvre. — Les jeunes gens me rapportent
à la Chambre des Pairs. — Réunion des pairs.
Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une
qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres:
j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité.
Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le
moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en
m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce
coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me
supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne
comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec
moi ne se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste
fort légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière
politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais
tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle
ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse.
Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir
déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le
lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette
frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.
Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois
descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante
illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à
l'Académie[194], et terminait ainsi sa lettre:
«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit
qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument
à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses
apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre
pays.»
Cette noble lettre de l'auteur des Méditations poétiques fut
suivie de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'écrivait à son tour:
«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des
sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les
beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère
m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez
familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait
avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne
comptez pas beaucoup d'imitateurs.»
Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel
Rémusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la
faiblesse de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de
Damas. Je conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent
les places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer.
M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir
l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me
dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, c'est
bien différent aujourd'hui!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut
besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il
fut nommé[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:
«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez
bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je
suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses
fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi
reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun
événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif
intérêt.»
Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en
est résulté que je suis devenu en partie la cause de son élévation
politique: la prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel.
Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de
La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201].
Le 17 juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je
rencontrai au bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes
crottées, qui montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à
son nez fin, à ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général
Bourmont; il avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de
Bourmont est un officier de mérite, habile à se tirer des pas
difficiles; mais un de ces hommes qui, mis en première ligne, voient les
obstacles et ne les peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être
conduits, non pour conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera
un nom.
Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus
mauvais coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que
vous approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses
voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un
procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des
affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais
ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant
elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée[202].
M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M.
de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de
Guernon-Ranville[203] suppléa M. de Montbel à l'instruction publique.
Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du
ministère faisait paraître des brochures ironiques contre le
Représentatif; l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt
en cas de violation de la charte. Il se forma une association publique
pour résister au pouvoir, appelée l'Association bretonne[204]: mes
compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières
révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui
tourmentent les rivages de notre péninsule.
Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne
dynastie[205], vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire
Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu
plusieurs fois l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque
coup d'éclat; il était chargé du matériel de la feuille républicaine:
MM. Thiers, Mignet et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du
National, M. le prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la
caisse; il souillait seulement l'esprit du journal en versant au fonds
commun son contingent de trahison et de pourriture. Je reçus à cette
occasion le billet suivant de M. Thiers:
Monsieur,
«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait,
je vous adresse le premier numéro du National. Tous mes
collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous
considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole.
Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à
exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain
de me trouver dans une bonne voie.
«Recevez, monsieur, mes hommages
«A. Thiers.»
Je reviendrai sur les rédacteurs du National; je dirai comment je les
ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur
à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à
l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il
devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume
dégainaient.
Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition
d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre,
s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à
la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez
probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur
pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la
catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait
pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le
cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à
Paris toute la garde royale; il aurait préparé l'argent et les
vivres nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.
Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de
France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui
saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle
découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres
d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp
de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les
populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui,
après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des
révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être
délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit[207]?
Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis
sollicitait du Turc l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri
III, non encore roi de Pologne! Alger allait devenir notre fille et
notre conquête, sans la permission de personne, sans que l'Angleterre
osât nous empêcher de prendre ce château de l'Empereur, qui rappelait
Charles-Quint et le changement de sa fortune. C'était une grande joie et
un grand bonheur pour les spectateurs français assemblés de saluer, du
salut de Bossuet, les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la
chaîne des esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux,
lorsqu'il annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le
consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:
«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des
dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare: Je tiens la
mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes
vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes
murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses
rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends
déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets,
qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes
étonnés s'écrient par avance: Qui est semblable à Tyr? Et toutefois
elle s'est tue dans le milieu de la mer.[208]»
Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les
nations marchent à leurs destinées; à l'instar de certaines
ombres du Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le
bonheur.
Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie,
emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la
monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint
Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des
bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur
patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le
maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en
fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée:
«C'est bien une œuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te
vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois
cingler avec cinq cents voiles.»
Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte
partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209],
frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme
charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de
Champollion[210]? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire
d'aile? Écoutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: «Deux
mois ne s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon
flotter en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires.
Soixante mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur
le champ de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades,
quelques blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate,
étaient son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour
saluer comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute
conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect
que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai
au fond du cœur devant la majesté des grandes infortunes dont je
contemplais tristement le symbole.[212]»
La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire
au roi: «Si de coupables manœuvres suscitent à mon gouvernement des
obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai
la force de les surmonter.» Charles X prononça ces mots du ton
d'un homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en
colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus
la faiblesse des résolutions apparaissait derrière[213].
L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait:
«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours
permanent des vues de votre gouvernement avec les vœux du peuple la
condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques.
Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que
ce CONCOURS N'EXISTE PAS.»
L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une
vois contre cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214]
faisait disparaître la phrase sur le refus du concours. Cet amendement
n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient
pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une
immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois
un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un
pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair
pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils
s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit
pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il
permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins
étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de
la portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations
rapides.
Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était
immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La
dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de
Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se
retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce[215]. On avait
autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire
revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le
général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après
la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le
ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens
capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha,
comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le
mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant
se trouva le plus courageux de la bande ignorée[216], et le
Dauphin avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217].
L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour
le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de
juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrêt de mort
de la branche aînée.
Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les
ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les
républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une
Convention. La Tribune[219], journal de ce parti, parut, et dépassa
le National. La grande majorité du pays voulait encore la royauté
légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences
de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait
devenir ministre: les orages font éclore les insectes.
Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel
pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la
légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'homme; la royauté
pouvait être pressée, le roi ne le pouvait pas: l'individu nous a
perdus, non l'institution.
Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux
cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition
comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq: la
partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la
retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup
d'État fut résolu.
Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin,
le jour même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé
d'aller revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance,
par un effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien
apprendre, regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et
m'agenouiller devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et
de Rome. J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis
dans l'hôtel où M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrétaire de
légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher
madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres
s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à
regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une
lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances
avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche;
il descendait de la diligence et tenait en main les journaux.
J'ouvris le Moniteur et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces
officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait
du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des
chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept
heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis
un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait
fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu
des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de
mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans
le ciel des paysages chimériques.
J'emportai le Moniteur. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus
et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes
me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de
la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces
observations[221] montrait une ignorance complète de l'état de la
société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque
opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans
doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et
les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la
Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux
intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger,
développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un
non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi
de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux,
indiqué jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et
Bonaparte auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût
révélé ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les
étapes de leurs armées?
Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément
jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans
le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité
sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la
comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à
vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut
apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit
qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit
que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes
qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la
presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à
l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la
liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne,
en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.
Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est
cette prétention effrontée, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT
AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les
peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré
changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du
rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils
l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps
annoncé que l'on confisquerait la charte; ils le rappellent, mais
seulement pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils
n'avaient pas besoin.
La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse
dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était
élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.
La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux
premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale,
étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique
et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais
par des ordonnances, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui
ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans
exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un
gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une
résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer
les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci
eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à
parler contre ces mesures inconstitutionnelles.
Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur
les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs vœux; l'Europe absolue
avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des
ordonnances arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre
heures, on crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était
sauvée, et M. de Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant
appris la vérité, ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi:
il déclara qu'il s'était trompé, que l'opinion était décidément
libérale, et il s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution
autrichienne.
Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de
juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les
antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide
aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au
système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux
du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le
cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls,
ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce
sous les plombs, dans quelque séance secrète des Dix, qu'ont été
minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a
été condamnée à être étranglée sur le Pont des Soupirs? L'idée
était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous
révélera peut-être jamais.
Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des
propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise
au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des
nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À
Herblay, point de chevaux à la poste. J'attendis près d'une
heure. On me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des
barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à
boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il
conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il
me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait
chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro.
De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore
flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une
révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant
accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de
défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche
parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des
feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que
je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par
Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de
l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une
ruine apporte à une autre ruine.
Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je
remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était
solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de
l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là.
Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse.
Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une
voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard
d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.
Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir:
je leur semblais une protection pour le quartier. Madame de
Chateaubriand était à la fois bien aise et alarmée de mon retour.
Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette
lettre prolongée par des post-scriptum:
«Jeudi matin, 29 juillet 1830.
«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers
ne partent plus.
«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et
du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les
coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance
continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le
résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont
les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne!
«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai
encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de
Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2
septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le
5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de
Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse;
l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à
Saint-Cloud, et prête à partir.
«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais
claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le
pouvoir légitime que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire;
attendre et pleurer sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver
dans les provinces; on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre
côté, la congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent
les empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu
suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le
pays le plus troublé et le plus malheureux.»
«Midi.
«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du
roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger.
On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général
Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.
«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en
état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le
dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter.
Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!»
«Vendredi.
«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la
victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais
j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la
couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai
pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en
causerons quand vous serez arrivée.
«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»
RÉVOLUTION DE JUILLET.
JOURNÉE DU 26.
Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le
Moniteur du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni
le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M.
Mangin[224], préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le
préfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par le Moniteur,
de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre[226]; et néanmoins
c'étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes
forces armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille
de M. de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire
des ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une
adjudication au ministère de la guerre.
Le roi partit pour la chasse le 26, avant que le Moniteur fût arrivé à
Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit.
Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac:
«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi,
dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé
nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de
l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte
sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute
l'étendue de votre commandement.»
Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette
force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte
d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on
ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après
avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se
résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire
saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au
bureau du National: M. Thiers rédigea une protestation qui
fut signée de quarante-quatre rédacteurs[227], et qui parut, le 27 au
matin, dans le National et le Temps.
À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de
Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir
Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui
allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés,
l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la
soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des
pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi
à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des
nouvelles de Paris: «La rente est tombée.—De combien? dit le
Dauphin.—De trois francs, répondit le maréchal.—Elle
remontera,» répartit le Dauphin; et chacun s'en alla.
JOURNÉE DU 27 JUILLET
La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris
le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal
se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du
Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du National; M. Carrel
résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent
pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de
Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM.
Béquet[230], dont l'un a travaillé au National, et l'autre au Journal
des Débats.
Au Temps, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros
des journalistes est incontestablement M. Coste.
En 1823, M. Coste dirigeait les Tablettes historiques[231]:
accusé par ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et
reçut un coup d'épée. M. Coste[232] me fut présenté au ministère des
affaires étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je
lui dis: «Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté;
mais comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand
vous attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie,
dans votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper
des remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme
de courage devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne
vous en prenez plus à quelques vieillards faibles que le trône et le
sanctuaire protègent à peine; je vous livre en échange ma personne.
Attaquez-moi soir et matin; dites de moi tout ce que vous voudrez,
jamais je ne me plaindrai; je vous saurai gré de votre attaque légitime
et constitutionnelle contre le ministre, en mettant à l'écart le roi.»
M. Coste m'a conservé de cette entrevue un souvenir d'estime.
Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du Temps entre M.
Baude et un commissaire de police[233].
Le procureur du roi de Paris[234] décerna quarante-quatre mandats
d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.
Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit
chez M. Périer[235], comme on en était convenu la veille: on ne conclut
rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de
Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de richesse,
ne voulait pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de
nourrir encore l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il
dit vivement à M. de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la
légalité; vous nous faites quitter une position superbe.» Cet esprit de
légalité était partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une
chez M. Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer
appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du
peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées;
il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le
barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa
fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui
regarde toujours sa langue dans une glace?»
La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la
gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez
de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses
dispositions militaires.
Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut
dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris,
appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la
circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces
détachements fut assailli, dans la rue du Duc-de-Bordeaux[236], d'une
grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer,
lorsqu'un coup parti de l'Hôtel Royal, rue des Pyramides, décida la
question: il se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était
armé de son fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa
fenêtre. Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M.
Folks tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui
vivent à l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les
autres; vous les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des
querelles qui ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot,
peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel
droit ce M. Folks avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce
la constitution de la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si
quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir
été engagés par la balle d'un Anglais[237].
Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé
que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers
cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou
restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa
dans les ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des
corps de garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement
des fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du
jour le 28, et tout était fini à huit heures.
Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou
demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses
lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis
dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée
chez M. Cadet-Gassicourt.
Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors
de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le
parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait
à se laisser entraîner au mouvement.
M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à
cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège.
JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET.
Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: Vive la
charte! qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de Vive
la liberté! à bas les Bourbons! On criait aussi: Vive l'empereur!
vive le prince Noir! mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à
l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et
les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de
France; on les attachait à la corde des lanternes cassées; on
arrachait les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des
facteurs de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les
huissiers leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les
fournisseurs de la cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert
les aigles napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés
à la colle n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté:
avec un peu d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les
empires.
Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des
moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un
envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était
vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en
savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y
trouva les ministres assemblés[238], et M. de Polignac lui remit
l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait
mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru
pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient
venir s'établir à l'état-major de la garde.
Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le
28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre,
le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en
partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire
arriver des vivres au Carrousel, quartier général. La
manutention, qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut
enlevée. M. le duc de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat,
savant, mais malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un
génie militaire est insuffisant aux troubles civils: le premier officier
de police eût mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal.
Peut-être aussi son intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs;
il resta comme étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.
Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour
l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des
colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une
autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé
leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient
converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier
général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient.
Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était
chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et
celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne
Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les
points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg[239]
était logé aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée,
il proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il
assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le
forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de
bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait
parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran
mutilé? On n'écouta point ses conseils.
Un Salon.
Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la première colonne
de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la
Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241]
fut attaqué; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque.
À mesure qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la
route, trop faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés
par le peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et
des barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et
Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits
futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes
nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur
distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer
des maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel
de Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont
d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud.
Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux
pour la mère de Louis XIV enfant.
La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville[243] suivit les quais des
Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit
le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de
Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une
diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e
léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le
Marché-aux-Fleurs.
On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple,
tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait
l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait
inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait
foudroyée sans aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie
fit feu. Les soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où
débouchèrent par le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils
avaient été obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg
Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé.
Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de
Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues
adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade
resta finalement à la garde.
Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit
instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse,
insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a,
pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux
croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets
promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au
peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes
tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on
entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de
fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée.
Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés
conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de
blessés parmi les combattants qui se séparaient.
Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux,
ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se
rassemblaient en grand nombre à la mairie du 1er
arrondissement pour maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde
souffrait plus que le peuple, parce qu'elle était exposée au feu des
ennemis invisibles qui étaient dans les maisons. D'autres nommeront les
vaillants des salons qui, reconnaissant des officiers de la garde,
s'amusaient à les abattre, en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou
une cheminée. Dans la rue, l'animosité de l'homme de peine ou du soldat
n'allait pas au delà du coup porté: blessé, on se secourait
mutuellement. Le peuple sauva plusieurs victimes. Deux officiers, M. de
Goyon et M. Rivaux, après une défense héroïque, durent la vie à la
générosité des vainqueurs. Un capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un
coup de barre de fer sur la tête: étourdi et les yeux sanglants, il
relève avec son épée les baïonnettes de ses soldats qui mettaient en
joue l'ouvrier.
La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers
perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure
extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion
d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes
de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte
Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en
Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de
Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien
Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut
être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui
l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse;
il était trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles
adversaires, qui avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils
ne succombèrent pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés
que la justice a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des
vainqueurs! Ces galériens n'ont pu polluer le triomphe national
républicain; ils n'ont été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe.
Ainsi s'abîmèrent obscurément dans les rues de Paris les restes de ces
soldats fameux, échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de
Leipzig: nous massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions
tant admirés sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme
avait disparu à Sainte-Hélène.
Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux
troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite
était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas
abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les
barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes
revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et
le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux
le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le
langage énergique des camps.
Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris
par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand
la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait
personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et
font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des
rues tortueuses; la ligne, par son espèce de neutralité
d'abord, et ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions
belles en théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé.
Le 50e de ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville;
harassé de fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel,
et il prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.
Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un
autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de
l'École, et stationnèrent dans le Louvre.
Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au
génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V
jusqu'à nos jours.
«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile,
commença à s'esmouvoir, et se firent les barricades en la manière que
tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une
fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les
rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant
son grand chapeau, leur dict: Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est
trop; criez vive le roi!»
Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant,
gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de
1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire?
Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le XVIe
siècle menait tout devant lui; le XIXe a laissé tout derrière: M. de
Puyravault n'est pas encore le Balafré.
JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET.
Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique
suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à
l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à
Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques
furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les
crimes, en en permettant de plus grands.
Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire
arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard,
Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre;
mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son
honneur de mettre son ordre à exécution.
Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait
eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et
Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées,
s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du
duc d'Orléans pour la première fois[244]. M. Thiers et M. Mignet,
allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le
général répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il,
ne l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à
rien.
Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des
députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette,
chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef
du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit
au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi
en herbe n'y était pas.
Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre
les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières
les grandes questions.
M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis
que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[246]
était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de
Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal
la nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de
Raguse alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de
l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on
tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[247]
témoin de ces conversations, s'emporta contre le général
d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la
parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang.
Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus
cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se
renferma dans une question d'honneur militaire, prétendant que
le peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce
post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est
urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont
faites.»
L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans
le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:
«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres;
voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez
le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui
était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M.
Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de tenir bon.
Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la
porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher,
répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien
à cela.»
JOURNÉE MILITAIRE DU 29 JUILLET.
Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École
polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M.
Charras[249], forcèrent la consigne et envoyèrent quatre
d'entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir
leurs services à MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens,
distingués par leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés,
lorsque ceux-ci se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois
jours, ils devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une
parfaite simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les
autres au Palais-Royal et aux Tuileries.
L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que
le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur
accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français
ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent
pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde.
Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en
vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille
barricades élevées dans Paris.
Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux
bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue
Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il était arrivé de
Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes
d'infanterie.
La position militaire était meilleure: les troupes se
trouvaient plus concentrées, et il fallait traverser de grands espaces
vides pour arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans[250], qui jugea
bien ces dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son
expérience à la disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son
côté le général Pajol[251] se présentait aux députés pour prendre le
commandement de la garde nationale.
Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries,
tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal
pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant
leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M.
Bertier[252], fils de la première victime sacrifiée en 1789.
Celui-ci, ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour
la cause royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la
vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par
nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés;
depuis 1793, Paris était accoutumé à voir passer les
événements et les rois.
Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce
la défection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le
peuple.
Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur
quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait
envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le
Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la
colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se
rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui
conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les
croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la
terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se
jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes
parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le
peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de
tirer du milieu des chefs-d'œuvre sur les lanciers alignés au
Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la
suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses
poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent
pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort
dans cette échauffourée[253]: son nom est inscrit au coin du
café où il est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui
aux Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou
blessés: ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie.
Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard,
par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le
pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en
mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés
de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du
roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des
gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide,
dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français,
aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée
d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles
passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et
avec la lance de François 1er.
Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent
vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra
dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se
retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On
crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques
voitures des écuries et un fourgon traverser la place Louis
XV: c'étaient les ministres s'en allant après leurs œuvres.
Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le
roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et
que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.
Une compagnie du 3e de la garde avait été oubliée dans la maison d'un
chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut
emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de
la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut
transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne
Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École
polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un
dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major
Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait
parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et
de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma
dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le
feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette
bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards,
baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier
voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les
différents corps auxquels ils appartenaient[254].
JOURNÉE CIVILE DU 29 JUILLET.
M. le duc de Mortemart[255] était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à
dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine
des cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain. À onze
heures, le 29, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de
l'engager à rappeler les ordonnances; le roi lui dit: «Je ne veux pas
monter en charrette comme mon frère; je ne reculerai pas d'un pied.»
Quelques minutes après, il allait reculer d'un royaume.
Les ministres étaient arrivés: MM. de Sémonville, d'Argout[256],
Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu'il eut une
longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint à l'ébranler dans sa
résolution qu'après avoir passé par son cœur en lui parlant des
dangers de madame la Dauphine. Il lui dit: «Demain, à midi, il n'y aura
plus ni roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux.» Et le roi lui répondit:
«Vous me donnerez bien jusqu'à une heure.» Je ne crois pas un mot de
tout cela. La hâblerie est notre défaut: interrogez un Français et
fiez-vous à ses récits, il aura toujours tout fait. Les ministres
entrèrent chez le roi après M. de Sémonville; les ordonnances furent
rapportées, le ministère dissous, M. de Mortemart nommé président du
nouveau conseil.
Dans la capitale, le parti républicain venait enfin de
déterrer un gîte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du
Temps), en courant les rues, n'avait trouvé l'Hôtel de Ville occupé
que par deux hommes, M. Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt
l'envoyé d'un gouvernement provisoire qui s'allait venir installer. Il
fit appeler les employés de la Préfecture; il leur ordonna de se mettre
au travail, comme si M. de Chabrol était présent. Dans les gouvernements
devenus machines, les poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour
se nantir des places délaissées: qui se fit secrétaire général, qui chef
de division, qui se donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et
distribua ce personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter
leur lit afin de ne pas désemparer, et d'être à même de sauter sur la
place qui viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général[257], et
M. Zimmer, étaient censés les chefs de la partie militaire du
gouvernement provisoire. M. Baude[258], représentant le civil de ce
gouvernement inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations.
Cependant on avait vu des affiches provenant du parti républicain, et
portant création d'un autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette,
Gérard[259] et Choiseul[260]. On ne s'explique guère
l'association du dernier nom avec les deux autres; aussi M. de Choiseul
a-t-il protesté. Ce vieillard libéral, qui, pour faire le vivant, se
tenait roide comme un mort, émigré et naufragé à Calais, ne retrouva
pour foyer paternel, en rentrant en France, qu'une loge à l'Opéra.
À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua
les députés réunis à Paris, à l'Hôtel de Ville, pour y conférer sur les
mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies; ils
devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l'Hôtel de Ville, afin d'y
composer une commission consultative. Cet ordre du jour était signé:
J. Baude, pour le gouvernement provisoire, et colonel Zimmer, par
ordre du général Dubourg. Cette audace de trois personnes, qui parlent
au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affiché par lui-même au coin
des rues, prouve la rare intelligence des Français en
révolution: de pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener
les autres peuples. Quel malheur qu'en nous délivrant d'une pareille
anarchie, Bonaparte nous eût ravi la liberté!
Les députés s'étaient rassemblés chez M. Laffitte[261]. M. de La
Fayette, reprenant 1789, déclara qu'il reprenait aussi le commandement
de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l'Hôtel de Ville.
Les députés nommèrent une commission municipale composée de cinq
membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de
Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui
s'installa à l'Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout
cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg.
M. Mauguin, envoyé en mission vers la commission, resta avec elle.
L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l'Hôtel de
Ville par l'invention de M. Dubourg.
À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de
Sémonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu'ils avaient
appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens
ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil,
ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de
mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda
au grand référendaire s'il avait des pouvoirs écrits; le grand
référendaire répondit qu'il n'y avait pas pensé. La négociation des
officieux commissaires finit là.
Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s'était fait à
Saint-Cloud, M. Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart,
ajoutant que les députés assemblés chez lui l'attendraient jusqu'à une
heure du matin. Le noble duc n'étant pas arrivé, les députés se
retirèrent.
M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orléans et des
proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient
donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des
gouvernements, et aux hommes de théorie l'habitude de ressemeler des
chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s'enlèvent
et sur lesquels glissent ces gouvernements.
Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour
moi sans occupation. Mon plan était arrêté: je voulais agir, mais je ne
le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât
les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment; me mêler
de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonné juste,
témoin l'affront essuyé par MM. d'Argout, Sémonville et Vitrolles.
J'écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de
porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volonté. M. de
Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de
Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu'il avait
nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait à
m'entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver? Je le cherchai
vainement le 29 au soir.
Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des
pairs; elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et
juger le différend. S'il n'y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle
était libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et
de prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès;
il y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle
aurait subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans
cette Chambre vingt hommes prêts à se dévouer? Sur ces vingt hommes, y
en avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les libertés
publiques?
Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont
souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance:
elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements
mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les
grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le
despotisme; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas
l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur
existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre
des lords sauva-t-elle Charles Ier? Sauva-t-elle Richard Cromwell,
auquel elle avait prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle
aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-même? Ces
prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la
balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie
ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de
garder le pouvoir quand il lui échappe: c'est de passer du
Capitole au Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à
moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre
civile.
Pendant que j'attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à
défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge
affluaient par la barrière d'Enfer. Les derniers ressemblaient à ces
carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à
mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la
Saint-Barthélemy. En passant devant la communauté des missionnaires,
située dans ma rue, ils y entrèrent: une vingtaine de prêtres furent
obligés de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement
pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue[262]. On n'a point
parlé de cette misère. Avait-on à s'embarrasser de ce que la
prêtraille pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalité à sept ou huit
fugitifs; ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur
obtins des passe-ports par l'intermédiaire de mon voisin, M. Arago[263],
et ils allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. «La fuite des saints
a souvent été utile aux peuples, utilis populis fuga sanctorum.»
La commission municipale, établie à l'Hôtel de Ville, nomma le baron
Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l'intérieur, M.
Mérilhou[264] à la justice, M. Chardel[265] aux postes, M.
Marchal[266] au télégraphe, M. Bavoux[267] à la police, M. de Laborde à
la préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire
volontaire se trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude,
qui s'était créé membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent;
les services publics reprirent leur cours.
Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés
s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent
réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M.
Bérard[268] annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de
Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte,
croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le
suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de
fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de
Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que
le roi consentait à tout.
En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu
de les communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de
rétrograder jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M.
Sauvo[270]; celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans le
Moniteur sans l'autorisation de la Chambre des députés ou de la
commission municipale.
M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une
discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait
pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative;
M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait
qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne
pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.
On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces
cinq commissaires furent MM. Augustin Périer[271], Sébastiani, Guizot,
Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientôt le
comte de Sussy[273] fut introduit dans la Chambre élective. M. de
Mortemart l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés.
S'adressant à l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le
chancelier, quelques pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M.
le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le
général Gérard ou à M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de
vous la communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud
dans la nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire
où je pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des
ordonnances dont je suis porteur depuis hier.»
M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de
Saint-Cloud; il avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou
quinze heures, depuis hier, selon son expression; il n'avait pu
rencontrer ni le général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart
était bien malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la
lettre communiquée:
«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise:
M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je
l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.»
Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances
du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la
troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et
président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au
ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des
finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand
référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de
Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu
forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une
brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à
regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait
pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause
royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus,
personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de
Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs
nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des
ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement
sur la question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop
commode pour un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte
pour dire ensuite: Il n'y a rien de fait.»
Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas positivement sur la
question de dynastie, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si
on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses
talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de
courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que
la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre
chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et
que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le
talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a
remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah!
comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires
étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas!
de ma bien-aimée, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais
toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.
Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui
m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre
auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place
Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion
autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand
mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de
l'ordre et du silence: le changement des mœurs était visible.
Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de
la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en
regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon
vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École:
j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également
à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux
se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit,
chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son
tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le
colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait,
pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de
Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la
moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville[274]. C'est
cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat
républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la
tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui
acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux.
Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras,
me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me
dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en
me montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous
leur en avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de
courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et
la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui
caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes
glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de
leurs cavaliers.
Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville,
brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au
sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il
déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en
voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle
manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.
M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente Histoire de
dix ans[275], publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon
récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique,
traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes
armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin,
rédacteur du Constitutionnel, que cet homme avait reçu son uniforme,
pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été
données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de
l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et
quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général
Dubourg.» Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant
qui ce nom n'avait jamais retenti.[276]»
Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était
creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en
étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les
morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse
regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la
religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions
s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à
coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de
la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes
gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous
porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je
suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des
pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier:
«Où allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh
bien, au Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la
charte! vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour
des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint
m'embrasser.
Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la
galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma
demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de
me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches
retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel
que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait
continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le
repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.
Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs.
Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du
Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux
Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et
semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain.
Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et
des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue
de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je
souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes
gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes
jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait
aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les
chapeaux! vive la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive
la charte! mais vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne
provoquait aucune colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout
pouvait encore s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que
des hommes populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une
armée.
Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la
rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier
offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu
de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse
escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de Vive la
charte! vive Chateaubriand! J'étais touché des sentiments de cette
noble jeunesse: j'avais crié vive le roi! au milieu d'elle, tout aussi
en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle
connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des
pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et
pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la
fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles
des soldats de Charles X!
Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui
régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta
dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma
présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient
rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre
consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis
enfin M. de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais
prêt à m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté,
qu'en revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de
l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les
avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie
déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan;
que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le
nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à
tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la
Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les
prudents, en secouant la tête[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc,
apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait
avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi
donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve.
Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général
Sébastiani débute par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse
affaire.» Ensuite il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de
Mortemart; il parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la
louange de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à
l'impossibilité de s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de
Neuville, nous fûmes les seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole:
«M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans
les rues, et qu'il a vu partout des dispositions hostiles: je viens
aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la
cour de ce palais; vous avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de
votre sang ceux qui ont ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié:
Vive la charte! j'ai répondu: Vive le roi! ils n'ont témoigné aucune
colère et sont venus me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce
là des symptômes si menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi,
que rien n'est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La
question n'est pas de considérer s'il y a péril ou non, mais de garder
les serments que nous avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos
dignités, et plusieurs d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en
retirant les ordonnances et en changeant son ministère, a fait tout ce
qu'elle a dû; faisons à notre tour ce que nous devons. Comment! dans
tous le cours de notre vie, il se présente un seul jour où nous sommes
obligés de descendre sur le champ de bataille, et nous n'accepterions
pas le combat? Donnons à la France l'exemple de l'honneur et de la
loyauté; empêchons-la de tomber dans des combinaisons
anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses libertés iraient se
perdre: le péril s'évanouit quand on ose le regarder.»
On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une
impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur
intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps
n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif
bien avisé n'aurait pas donné une obole.[Lien vers la Table des Matières]