Les républicains. — Les orléanistes. — M. Thiers est envoyé à
Neuilly. — Convocation des pairs chez le grand référendaire. La
lettre m'arrive trop tard. — Saint-Cloud. — Scène. Monsieur le
Dauphin et le maréchal de Raguse. — Neuilly. — M. le duc
d'Orléans. — Le Raincy. — Le prince vient à Paris. — Une
députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la
lieutenance générale du royaume. — Il accepte. — Efforts des
républicains. — M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. —
Les républicains au Palais-Royal. — Le roi quitte Saint-Cloud.
— Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. — Corps
diplomatique. — Rambouillet. — Ouverture de la session, le 3
août. — Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. — Départ du
peuple pour Rambouillet. — Fuite du roi. — Réflexions. —
Palais-Royal. — Conversations. — Dernière tentation politique.
— M. de Sainte-Aulaire. — Dernier soupir du parti républicain.
— Journée du 7 août. — Séance à la Chambre des Pairs. — Mon
discours. — Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
rentrer. — Mes démissions. — Charles X s'embarque à Cherbourg.
— Ce que sera la révolution de juillet. — Fin de ma carrière
politique.
Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les
autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée
étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui
tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils
hésitaient, ils ne se prononçaient pas: il devenait manifeste,
par la tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation
plutôt que de se voir engloutis dans la République.
Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle
n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en
attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections.
Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.
Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des
députés. Liberté des cultes.»
Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine;
une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou
mauvais de céder à ce vœu, plus de royauté; chacun aurait plaidé sa
cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès
national eût eu le caractère de la légalité.
Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait
en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos,
prospérité publique, liberté.»
Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale
composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune
proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même
du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement
provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le vœu de la majorité
des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et
coupable.»
Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand
nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, était
signée par MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier,
Guinard, Hingray, Cauchois-Lemaire, etc.
Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation
la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les
principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se
séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations,
disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La
République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les
inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère.
Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM.
Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public
sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des
adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,»
disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de
Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas Capet,
mais Valois[279].
Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait
vers Neuilly avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y était pas. Grands
combats de paroles entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut
convenu qu'on écrirait à M. le duc d'Orléans pour le décider à se
rallier à la révolution. M. Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et
madame Adélaïde promit de devancer sa famille à Paris. L'orléanisme
avait fait des progrès, et, dès le soir même de cette journée, il fut
question parmi les députés de conférer les pouvoirs de lieutenant
général à M. le duc d'Orléans.
M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins
bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un
récépissé de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui
s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé
l'honneur.»
La commission municipale fit une proclamation dans laquelle
elle déclarait que les crimes de son pouvoir (de Charles X) étaient
finis, et que le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait (au
peuple) son origine: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on
voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La
Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya
M. Odilon Barrot[281] à la Chambre des députés annoncer que le peuple,
auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un
simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien
quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin
d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après
quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation
fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze
membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance
générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.
Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs:
sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai
de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de
l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au
palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des
parterres, les yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les
montagnes où elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles,
se dérobant elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la
maxime d'Épicure: «Cache ta vie.»
J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les
bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine
de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le
Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il
s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment
des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son
corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais, à la
gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis
opposés entre la liberté et l'honneur.
Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un
triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils
tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus
déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la
disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés,
libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces
petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout
l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges
imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte
allaient à la chasse aux ilotes.
Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne,
dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.
Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps.
Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en
contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale.
Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne
causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de
l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à
la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques;
passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes,
diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les
traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes
commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient
colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore
persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient
les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de
révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans
tout cela.
À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la
commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer
aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats
crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette
annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été
communiquée au Dauphin, qui, grand amateur de discipline,
entra en fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent;
allez vous expliquer avec lui.»
Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la
salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de
camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit
jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si
singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte
se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix
s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal
sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez
votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache
son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter
entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince
s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie:
«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps
accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes
l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts
dans son appartement[283].
Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus
déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque
le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut
dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur
le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait
pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le
maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus
singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et
Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est
grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.
Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la
monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au
portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait
les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement
d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint
jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne
sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.»
M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce
penchant que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se
modifie selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant;
imprudent, ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et
bas dans ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes;
l'autre, pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc
d'Orléans appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce
prince dans sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et
laisse toujours une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration,
il flatte la cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le
rendez-vous des mécontentements et des mécontents. On soupire, on se
serre la main en levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une
parole assez significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de
l'opposition meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse
est vide; la livrée est admise à toutes les portes et à toutes les
fosses. Si, au temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux
Tuileries sur le chemin de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin
de saluer à droite, de manière que, moi étant à gauche, il me tourne
l'épaule. Cela sera remarqué, et fera bien.
M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En
fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard?
Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances?
Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou
laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe,
on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité
politique, se renfermant dans sa fausseté, attendit
l'événement comme l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa
toile. Il a laissé le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par
ses désirs, dont il est probable qu'il avait peur.
Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier,
et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer
entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la
liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades,
le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du
monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme:
il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un
filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe
subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter
les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.
La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée:
alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes
précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi
écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis
qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on
exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce
passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la
beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien.
Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du
vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa
conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus
excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire
attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre
qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui
ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.»
La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui
elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud,
et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le
faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni
l'un ni l'autre parti.
Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la
nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se
retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte
d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine
des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de
canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre
ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient
le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans
les campagnes de Gand.
Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva
point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans
envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut
chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut
toutes les peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à
Neuilly pour y attendre la députation de la Chambre des députés.
Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans,
Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il
alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la
calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de
Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se
cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante
dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et
malheureuse victoire.
Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des
députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince,
lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la
grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour
Paris, accompagné de MM. de Berthois[285], Haymès et Oudart. Il portait
à sa boutonnière une cocarde tricolore: il allait enlever une
vieille couronne au garde-meuble.
À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter
M. de La Fayette.
La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle
demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume;
réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos
dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses
personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la
présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On
lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après
s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en
vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du
royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera
désormais une vérité.»
Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet
enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une
autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés
retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau,
et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le
forçaient d'être lieutenant général du royaume.
La République, étourdie des coups qui lui étaient portés,
cherchait à se défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette,
l'avait presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations
qui lui arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions;
il s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il
pouvait à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une
république ou une monarchie; il aimait à se bercer dans cette
incertitude où se plaisent les esprits qui craignent les conclusions,
parce qu'un instinct les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les
faits sont accomplis.
Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers
ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les
avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en
même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance
de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la
République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.
Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes
gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des
proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc
d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le
supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des
députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de
manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il
était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était
fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel
était fils de Philippe II, régent; que Philippe II était fils
de Philippe Ier, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe
d'Orléans était Bourbon et Capet, non Valois. M. Laffitte n'en
continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX
et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.»
Plus tard, la réunion Lointier[286] s'écria que la nation était en armes
pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième
arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le
mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des
pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui,
qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le
douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale;
que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la
présidence de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût
été délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.
Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques
hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si
elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la
Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la
Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière
injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion.
Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient
s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et
faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la
maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même
temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le
duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles
X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même
vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre
par les républicains!
Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre
par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du
Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en
chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté
sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à
porteur ballottée par deux Savoyards. MM. Méchin[287] et
Viennet[288], couverts de sueur et de poussière, marchent entre le
cheval blanc du monarque futur et la brouette du député goutteux, se
querellant avec les deux crocheteurs pour garder les distances voulues.
Un tambour à moitié ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre
huissiers servaient de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient:
Vive le duc d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques
succès; mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les
spectateurs devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur
son cheval de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de
M. Laffitte, en recevant de lui, chemin faisant, quelques
paroles protectrices. Il souriait au général Gérard, faisait des signes
d'intelligence à M. Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en
quêtant le peuple avec son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore,
tendant la main à quiconque voulait en passant aumôner cette main. La
monarchie ambulante arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des
cris: Vive la République!
Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel
de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant:
quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades.
Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les
combattants des trois journées: une exclamation générale: Plus de
Bourbons! Vive La Fayette! ébranla les voûtes de la salle. Le prince en
parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la
déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le
duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit
rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il
vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.»
Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.»
M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit
tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans
un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et
embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci
agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette
fit un roi. Singulier résultat de toute la vie du héros des
Deux Mondes!
Et puis, plan! plan! la litière de Benjamin Constant et le cheval
blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la
fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit
encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un
bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir,
recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces
cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des
parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289].»
À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet
s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire
ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de
Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit
qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur
fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme
d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.»
Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des
mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore
envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des
fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des
Tuileries.
Un certain nombre de républicains s'étaient réunis le matin du
31 au bureau du National: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc
d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les
opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent
conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide[290],
Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294],
Degousée[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort
belles choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua
Bastide, écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.»
«Votre père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous
sépare un peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide,
néanmoins avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des
choses dont il faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.
Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du National
entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos
fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le
consultez-vous, oui ou non?»
M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces
discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau
colonel?—C'est vrai, répond Louis-Philippe.—Qu'est-ce qu'il dit donc?
s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et
l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de
Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez
donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une
belle ambassade!»
Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être
étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.
Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans
les salons, les blouses à table avec les princes et les princesses; dans
le conseil, des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait;
Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras
passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et
de bonheur.
J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes
qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus
correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation
du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne
pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle
manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger—un roi.
On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le
ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui
remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à
Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier
rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât
d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré
à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit
catholique.»
Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de
scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez patriote.
Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé
lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de
diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque
ne trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du
fait accompli, est un détracteur.
Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte,
lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint
Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le
serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien
de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se
prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa
droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange
gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait
dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique,
un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a
abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre
souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son
élection, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui
conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette
royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme,
sentant un peu son cœur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce
calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans
vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût
conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand
homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra.
Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et
haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses
insolents amis; voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas
mesurés, au milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans
toute l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un
mot de respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat,
qui l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé
sur son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent:
Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me
connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington;
j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!
Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à
Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens
du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres,
annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois
heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à
l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever
par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire;
il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne
court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la
parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée,
depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction,
de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.
Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se
couronnaient d'hommes du peuple: on échangea quelques coups de
fusil. Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres
passa à l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses
soldats aux bandes réunies sur la route du Point du Jour. Alors les
Parisiens et la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu
jusqu'à ce que l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée.
Le mouvement rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les
habitants de Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque
aussitôt par les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les
troupes traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le
service depuis la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une
sous la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la
Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis
séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara
de son maître.
On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul
moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur
essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince
inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni
un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré
que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que
de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès;
mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la
duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la
royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves que
le gouvernement représentatif attache au pied du souverain.
On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le
corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui
se mêlait trop de nos affaires.
Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers
troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était
porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de
Lœvenhielm[297] au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche
à la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart
étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut
pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à
Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez
l'étranger: sa diplomatie était de la police, ses dépêches, des
rapports. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le
traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il
entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un
voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il
payait mal et qui l'appelaient Stuart[298].
J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à
cacher, je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier
venu, parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que
je ne fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.
J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux:
«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La
France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre
position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez
pas[299].»
Lord Stuart vit donc nos troubles de juillet dans toute cette bonne
nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps
diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins
poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent,
ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di
Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi
ni pour le peuple.
Deux choses sont certaines:
Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la
quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette
alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans
mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe.
Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne
sont point accréditées auprès du gouvernement; elles le sont auprès du
monarque. Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à
Charles X et de le suivre tant qu'il serait sur le sol français.
N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit
venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait
pas aux vieilles familles de souverains? M. de Lœvenhielm allait
entraîner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di
Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et
que commandait l'honneur.
Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de
Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans
la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte
d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de
conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de
l'enfant royal une masse considérable de populations.
M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la
Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place.
Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne,
cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il
ne manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon
l'usage, de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel
pour une combinaison profonde.
Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les
mœurs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des
honneurs, ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de
laisser passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un
changement dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être
Esterhazy, Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL.
EE. les ambassadeurs à la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo
avait des rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon
bleu et de la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait
rendu aux Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte.
Mais si à Gand il décida la question du trône en provoquant le départ
subit de Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le
corps diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il
a contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il
avait aidé à replacer sur le front de son frère.
Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des
siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec
la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications
faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de
traiter directement ou sans autre intermédiaires que des agents
consulaires, dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort:
car, à cette heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à
prétentions exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une
importance qui leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près
desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions.
Charles X eut tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique
à se rendre à sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il
marchait de surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès
de lui M. le duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de
la république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée.
Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et
M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître
dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le
dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux
soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de
comestibles.
À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche.
Là expira la fidélité du 5e léger. Au lieu de suivre le mouvement, il
revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le
recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50e.
Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie
dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31
juillet expirant, on s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha
dans une maison en arrière de ce village.
Le lendemain, 1er août, il partit pour Rambouillet, laissant les
troupes bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze
heures. Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux,
furent massacrés.
Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château.
Dans la nuit du 1er au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie
reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le
général Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde,
avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2e de grenadiers partit
aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le
Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en
bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur
chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette
révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun
agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir:
le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection
ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât trop
loin, l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il
arrivé qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se
soit arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu
un roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs
étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le
peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit
le grenadier de son drapeau.
Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la
monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et
esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau
tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe!
ou: Vive la Révolution!
L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à
la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire.
Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et
l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par
procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.
Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter
la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de
l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans
son cœur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur
l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque
phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint
très vive quand le prince fit cette déclaration:
Messieurs les pairs et messieurs les députés,
«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à
votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce
même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses
droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures
du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre
des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du
Moniteur.»
Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime
ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué.
Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté
individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en
faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en
lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en
France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des
difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux
divers partis n'aurait existé[304]. L'adoption des cadets de Bourbon
était non seulement un péril, c'était un contre-sens
politique: la France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de
roi, du moins elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore
quelques années, nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que
sera cette paix dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la
conduite du nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son
caractère, il est présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver
sa monarchie qu'en opprimant au dedans et en rampant au dehors.
Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne
(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque
qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été
tuteur infidèle, d'avoir dépouillé l'enfant et l'orphelin, délit
contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la
justice morale (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle,
moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions
à la loi morale.
Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et
contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas
fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par
l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits,
l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la
durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la
branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines.
Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son
âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le
coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe
l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot
approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère
attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté,
lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait
plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger
jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la
maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la
première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas
demandés.
Voici la lettre de Charles X:
«Rambouillet, ce 2 août 1830.
«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou
qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de
les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en
faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.
«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en
faveur de son neveu.
«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à
faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez
d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler
les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me
borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore
bien des maux.
«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me
ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon
petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....
«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec
lesquels je suis votre affectionné cousin.
«Charles.»
Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette
signature: Votre affectionné cousin, n'aurait-elle pas dû le frapper
au cœur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des
abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde
tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands
zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry,
partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des
députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours
d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du
moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas
traîné de misérables jours en terre étrangère.
Mes conseils, mes vœux, mes cris, furent impuissants; je demandais en
vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château
paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme
sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils
auquel elle dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en
ostant de vous tout orgueil; soyez humble et serviable à toutes gens;
soyez loyal en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et
orphelins, et Dieu le vous guerdonnera....» Alors la bonne dame tira
hors de sa manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six
écus en or et un en monnoie qu'elle donna à son fils.»
Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans
une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des
capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien
d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur,
champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si
tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma
mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie!
Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire,
en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de
ce qu'il a de misérable.
Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen,
Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires,
ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers
Rambouillet.
Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de
quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une
multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À
Rambouillet! à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon
en réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais,
le moment arrivé, ils laissèrent partir la canaille, à la tête de
laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305]
pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant
rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et
furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la
force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui
devait sa fortune et le bâton de maréchal[306]: «Maison, je vous demande
sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont
raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la
moitié de la vérité.»
Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents
hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie
légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La
maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et
infanterie, se montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit
cents hommes, sept batteries attelées et composées de quarante-deux
pièces de canon. À dix heures du soir on fait sonner le boute-selle;
tout le camp se met en route pour Maintenon, Charles X et sa famille
marchant au milieu de la colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune
voilée.
Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes,
arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de
Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé
de se mettre à la tête de cette multitude[307], laquelle, après tout, ne
s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des
Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins.
Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas,
se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les
champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de
la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences,
eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du
roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.
Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu
pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout,
Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois!
Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres?
Là, on eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux
à Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré
en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les
camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son
secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4e
chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet.
M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un pony le monarque
jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri
d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres,
plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général
Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la
cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution
populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le
roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses
partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui
ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du
monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les
désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier
constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si
beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche:
allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après
les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!
Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la
place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une
monstrueuse absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais
nous n'en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des
philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal
au seul nom de guerre civile: «Des compatriotes qui se tuent! des
frères, des pères, des fils en face les uns des autres!» Tout cela est
fort triste, sans doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et
régénéré dans les discordes intestines. Il n'a jamais péri par une
guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères.
Voyez ce qu'était l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce
qu'elle est aujourd'hui. Il est déplorable d'être obligé de ravager la
propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin;
mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille
de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de
discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords,
dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles,
parce que c'est ta guerre? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles
sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les
guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver
l'indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur
des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues; ce
sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils
ont l'épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles
l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe.
La guerre étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent
ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se
veut élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps
de faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus
convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se
contentent d'un mot de douleur et passent.
La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les
factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des
divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le
résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce
constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples
qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis
appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des
Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point
l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.
Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des
ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par
obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans
qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie
reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus
de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre
lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il
n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son
petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône
pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le
poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne
fallait pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la
France. En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où
s'est mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.
Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison,
et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de
l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés
publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût
retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce
qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par
la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi
la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à
ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand
ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal
appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa
providence.
La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne
songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des
pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la
couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors,
j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée,
je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du
trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres
avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la
royauté parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par
cela même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en
faveur des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité,
la candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu
dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois
et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté
m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.
Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis
recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes
services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago
me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde;
ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame
Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et
M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au
Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait
transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être,
avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer
d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me
regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.
Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les
repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succès, je
pensai que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au
Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit
par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la
duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements.
J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse
d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit:
«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les
partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que
pensez-vous de tout cela?
«—Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le
dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc
d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant
la minorité de Henri V, et tout est fini.
«—Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous
tomberons dans l'anarchie.
«—Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur
le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?»
Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans
répartit après un moment de silence:
«Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent
arriver. Il faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver
de la République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez
rendre de si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus
quitter la France!
«—Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère?
«—Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité!
«—Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.
«—Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est
si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc
d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.»
La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un
demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement
fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant:
«—Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes
malheureux.»
Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la
campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au
milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux
strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour
répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.
«—Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait
d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous,
monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait
certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que
les événements ne soient plus forts que nous.—Plus forts que nous,
monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons
rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres
et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence
tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et
protecteur.»
Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal
à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de
Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile
que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans
quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les
Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.»
Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle
me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras,
monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez
pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure,
vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que
soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez
que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la
vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut
que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue
avec des pouvoirs ad hoc pour décider une aussi grande
question. Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la
plus populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger,
vous portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à
l'arrivée de la nouvelle législature, vous organiserez la garde
nationale; tous vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec
vous dans les provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se
plaider publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause,
favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des
suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à
craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit
très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte.
Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le
nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour
nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu
monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même
temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous
l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles
pourrait un jour porter le sceptre avec lui.»
Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon,
me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir
avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne.
Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de
faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est
moi qui retiens seul une foule menaçante. Si le parti
royaliste n'est pas massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts.
«—Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin
du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont
passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se
laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.»
S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:
«Eh bien? s'écrièrent-ils.
«—Eh bien, il veut être roi.
«—Et madame la duchesse d'Orléans?
«—Elle veut être reine.
«—Ils vous l'ont dit?
«—L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la
France et de la légèreté de la pauvre Caroline; tous deux ont bien
voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni
l'autre ne m'a regardé en face.»
Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois[309]. M. le
duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la
duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont
monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la
bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les
sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille
m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit
que si je voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A.
Et. se ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais
que j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la
duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême
plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion.
«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois
que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les
conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il
aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici
pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs,
que de la reconnaissance aux bontés de madame. Laissant donc de côté
les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les
événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en
ce qui me touche.
«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur
l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que
sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je
changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un
appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases,
qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui
chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux
paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on
lui opposerait les volumes entiers qu'il a publiés en faveur
de la famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure
De Bonaparte et des Bourbons, les articles sur l'arrivée de Louis
XVIII à Compiègne, le Rapport dans le conseil du roi à Gand,
l'Histoire de la vie et de la mort de M. le duc de Berry? Je ne sais
s'il y a une seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se
trouve pour quelque chose, et où il ne soit environné de mes
protestations d'amour et de fidélité; chose qui porte un caractère
d'attachement individuel d'autant plus remarquable, que madame sait
que je ne crois pas aux rois. À la seule pensée d'une désertion, le
rouge me monte au visage; j'irais le lendemain me jeter dans la Seine.
Je supplie madame d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis
pénétré de ses bontés; j'en garderai un profond et reconnaissant
souvenir, mais elle ne voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame,
plaignez-moi!»
J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle
d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant,
elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne
vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec
lequel ils furent prononcés.
Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste
selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux
entreprises du diable en raison de leur sainteté: Victoria ei est
magis, exacta de sanctis: «sa victoire est plus grande remportée sur
des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les
juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes,
fils vertueux de la terre, qui servent le pays avant tout?
Malheureusement je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux
point capituler avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et
Cicéron; mais sa fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu
pardonner un moment de faiblesse à un grand homme pour un autre grand
homme; que serait-ce que ma pauvre vie perdant son seul bien, son
intégrité, pour Louis-Philippe d'Orléans?
Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je
rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne
m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il
débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait
lus: «Ah! s'écria-t-il, que je suis aise de vous voir! voilà
de belle besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons
notre devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la
couronne de Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul
à la tribune.»
Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide
à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me
laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à cœur léger et à
tête frivole!
Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui
l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par
le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la
Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général
Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotèrent à la
bénévole députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne
pouvait reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre
élective nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté
qu'elle a renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution
est en opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la
nation) les armes à la main; que le comité central des douze
arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un
pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels,
pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses vœux
l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement
les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent
amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de
nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.»
Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume
aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la
lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne
savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles,
auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux
Chambres. M. de La Fayette était réduit à des désirs
impuissants: heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se
laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être
la nourrice; il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général
n'était plus que la liberté endormie, comme la République de 1793
n'était plus qu'une tête de mort.
La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit
de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée
de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue,
qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce
croupion de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X
des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune
disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son
début, et la forcent de rétrograder vers des principes de
quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont
introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.
Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le
bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée;
bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait
apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés
concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le
plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me
semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur
leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient
la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage
d'écouter. Je me disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi!
ceux qui ont reçu les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le
déserter dans son infortune! Ceux dont la mission spéciale était de
défendre le trône héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans
l'intimité du roi, le trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à
Saint-Cloud; ils l'ont embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main
dans un dernier adieu; vont-ils lever contre lui cette main, toute
chaude encore de cette dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit
pendant quinze années de leurs protestations de dévouement, va-t-elle
entendre leur parjure? C'est pour eux cependant que Charles X s'est
perdu; c'est eux qui le poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de
joie lorsqu'elles parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans
cette minute muette qui précède la chute du tonnerre.»
Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La
pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille
Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de
1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je
n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent
l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le
roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les
avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront
l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.
Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, les visages
parurent embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et
regarda la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi,
personne n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve
mon discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à
l'estime de l'avenir.
«Messieurs,
«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée
pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion
différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes
yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un
ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les
changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces
changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on
ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les
pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse
pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace;
mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des
pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela
ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit:
mieux vaut perdre la vie que de la demander.
«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important
qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans
direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou
retrancher aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte
donc de la déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un
intérêt secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance
vraie ou prétendue du trône, je marche droit au but.
«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous
sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.
«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de
savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre
social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?
«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des
garanties suffisantes de durée, de force et de repos?
«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la
république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas
oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait
appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle
anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul
capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité
pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas.
«Ensuite, dans l'état de nos mœurs et dans nos rapports avec les
gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me
paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté
serait d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population
de Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de
telle autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule
république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou
indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une
république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un
président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il
puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se
retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié,
avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de
trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la
propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les
cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre
intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra
odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera,
interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes
effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du
monde, mais son temps n'est pas encore arrivé.
«Je passe à la monarchie.
«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi
qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté,
surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple
vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien! toute
monarchie nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner
cette liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos
malheurs et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en
sûreté qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une
monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter
de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la
république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être
bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème
contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte?
«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement
qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans
la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le
torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des
factions.
«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé;
on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les
intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles
et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse
du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout
de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.
«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients
attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si
l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième
parti, et ce parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.
«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la
violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits
au ciel, des lois jurées à la terre.
«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la
vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal.
Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que
les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi
facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre
départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de
quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à
Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de
Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté
ajoute à la gloire.
«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du
peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a
respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté
sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait
son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et
l'autre.
«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à
coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de
l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château
organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur
de la République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est
armé de son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces
boutiquiers respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et
qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire.
Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les
trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand
crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe:
devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en
a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons:
«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira
de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un
enfant; devait-on condamner son innocence?
«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est
celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans
l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle,
aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est
au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur
laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque
aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M.
le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple,
et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie
de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé
un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la
France ces agitations qui sont la conséquence des violents changements
d'un État.
«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps
d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il
demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue
éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois
en deux nuits, est-ce bien raisonnable?
«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de
nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV
jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se
tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au
roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin
de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits.
Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les
tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose
le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi
que celle dont on argumente.
«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la
souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que,
sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de
progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue
nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le
supposait au XVIIIe siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait
qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et
qu'une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une
république; mais ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de
politique.
«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des
trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que
le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été
reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective.
Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les
développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en
choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui
la faites!
«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de
dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi
n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons
triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double
conquête.
«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez
soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe,
vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les
esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours
au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer
le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la
supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils
disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par
le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de
l'arme qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main
sans les servir.
«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis
point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts,
drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le
porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je
remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un
argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est
abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique
préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer
l'ordre dans la liberté.
«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes
avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris
d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur
toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes
serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout
ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier
des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et
dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil.
«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié
une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du
trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de
révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc
balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous
combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de
coups d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous
vous cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la
tête pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence
d'aujourd'hui est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux,
dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à
coups de fourche, tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde
tricolore: c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent
protégeront leur personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.
«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois
pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps
où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois
plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se
montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre
ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse
jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les
facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur,
gloire et liberté.
«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la
France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des
passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé
dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de
trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute
parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas
cette conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la
mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de
vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.
«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général
du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma
patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le
droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.
«Je vote contre le projet de déclaration[313].»
J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu
l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: Inutile Cassandre,
j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements
dédaignés, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon
mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et
d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui
suit: Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier
un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de
ses dons et que vous avez perdu! Mes regards se portaient alors sur les
rangs à qui j'adressais ces paroles.
Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans
leur fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs
collègues assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque
retentissement: tous les partis y étaient blessés, mais tous se
taisaient, parce que j'avais placé auprès des grandes vérités un grand
sacrifice. Je descendis de la tribune; je sortis de la salle, je me
rendis au vestiaire, je mis bas mon habit de pair, mon épée, mon chapeau
à plumet; j'en détachai la cocarde blanche, je la mis dans la petite
poche du côté gauche de la redingote noire que je revêtis et que je
croisai sur mon cœur. Mon domestique emporta la défroque de la
pairie, et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce
palais des trahisons, où je ne rentrerai de ma vie.
Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces
diverses démissions:
«Paris, ce 10 août 1830
«Monsieur le président de la Chambre des pairs[314],
«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme
roi des Français, je me trouve frappé d'une incapacité légale
qui m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une
seule marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale
me reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me
fut donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec
l'indépendance des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais
été appelé. Il ne serait pas juste que je conservasse une faveur
attachée à l'exercice de fonctions que je ne puis remplir. En
conséquence, j'ai l'honneur de résigner entre vos mains ma pension de
pair.»
«Paris, ce 12 août 1830
«Monsieur le ministre des finances[315],
«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale
une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes
viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles
seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant
prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il
ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à
des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner
entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où
j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était
impossible de prêter le serment exigé.
«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»
«Paris, ce 12 août 1830.
«Monsieur le grand référendaire[316],
«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai
adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M.
le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de
pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de
cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que
j'ai refusé le serment.
«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»
«Paris, ce 12 août 1830.
«Monsieur le ministre de la justice[317],
«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État.
«Je suis avec une haute considération,
«Monsieur le ministre de la justice,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.»
Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais
accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la
fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise.
Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes,
vendues à un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs,
produit net de toutes mes grandeurs.
Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil,
accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires,
traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui
labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou
trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans
quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de
pitié[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit
en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas
davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré
à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus
que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le
spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils
ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille
s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un
repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant
lui. Henri V et sa sœur s'amusaient dans la cour avec les
poulets et les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en
allait, et l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.
Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti
vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France entière avait été
indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la
province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci sur les
mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie.
Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui
cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:
«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain
absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut,
etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre
fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles
sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses
États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale.
Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de
la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et
de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi
de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque
de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué
l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu
surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme
tout le monde, ce n'était point par un esprit de haine ou de
système, c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui
a pénétré les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en
doutent.
Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de
Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre
pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie
brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une
prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à
Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers
princes[319]. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le
Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans
lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse,
appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles
gravures jaunies par le temps.
J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant
moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui
s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il
n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se
trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du
sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés
des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont sœurs
jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont
vigoureuses, les misères à une certaine époque meurent, les
grandeurs seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit
rester, il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité
contemplera le fait accompli.
Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été
le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera,
j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce
peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est
trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la
poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les
réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple
que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»
En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la
journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou
blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se
battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes
impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École
polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part
aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une
simplicité et une naïveté admirables.
Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se
réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres,
également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.
Du côté des troupes, ce fut à peu près la même chose, il n'y
eut guère que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui
avait déjà déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs
de Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la
poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne
trouva personne.
La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre
résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers
demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher
selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se
faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des
hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur
sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10
août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions
furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins
de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à
travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il
à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la
Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi
nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq
années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le
droit de la force introduit dans nos mœurs semblait être devenu le
droit commun.
Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette
révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne
pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen
assuré pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des
janissaires successifs est finie.
Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des
trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements
dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir
les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui
roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent
l'esclave de Dieu.
Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus
loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries
inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le
préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures
bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces
choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit
que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux
parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût
superbe n'explique rien d'une manière suffisante.
Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite;
il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement
de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite
forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées
délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le
cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que
les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par
leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la
décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II
est la conséquence de l'assassinat de Charles Ier. La Révolution parut
s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis
XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos
mœurs, il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont
réchauffé, et bientôt il a éclaté.
Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement
antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans
la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple;
mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le
principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la
souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie
élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un
roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or,
toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la
foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se
présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il
résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent
collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques
chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique
l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté
héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera
dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels
degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.
Ne pensons donc pas que l'œuvre de Juillet soit une
superfétation d'un jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir
rétablir incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons
pas non plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle
mort. Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera
pas pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été
dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la
destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les
libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie.
Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une
greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.
Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est
né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en
contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce
qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement
quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera
allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits
meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les
adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles
rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies
d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot
qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou
reprend sa limpidité.
Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée;
mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces
transformations qui sont la loi des êtres; alors, il vivra
dans une atmosphère appropriée à sa nature.
L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont
l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté:
le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second
croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale
qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité
particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la
jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car
c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir;
les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La
légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait
gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.
Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la
prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens
souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes
les royautés mourront avec la royauté française.
En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le
monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon
jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien
finir.
Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de
1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui
me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour
le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me
défiais de moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale,
exagérai-je les provenances futures des trois journées. Or, dix années
se sont écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis?
Nous sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel
abaissement la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque
plaisir dans l'humiliation d'un gouvernement d'origine française,
j'éprouverais une sorte d'orgueil à relire, dans le Congrès de Vérone,
ma correspondance avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on
vient de donner connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la
faute? est-elle du prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres?
est-elle de la nation même, dont le caractère et le génie paraissent
usés? Nos idées sont progressives, mais nos mœurs les
soutiennent-elles? Il ne serait pas étonnant qu'un peuple âgé de
quatorze siècles, qui a terminé cette longue carrière par une explosion
de miracles, fût arrivé à son terme. Si vous allez jusqu'à la fin de ces
Mémoires, vous verrez qu'en rendant justice à tout ce qui m'a paru
beau aux diverses époques de notre histoire, je pense qu'en dernier
résultat la vieille société finit[320].
Ici se termine ma carrière politique. Cette carrière devait aussi
clore mes Mémoires, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma
course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de
ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de
soldat; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a
disparu; Charles X, en tombant, a fermé ma carrière politique.
J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la
politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes
correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions
littéraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient
rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes.
En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits,
j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle
au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon
opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce
que vous avez lu.
Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne.
Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu'avait été le
Génie du Christianisme dans ma carrière littéraire. Ma destinée me
choisit pour me charger de la puissante aventure qui, sous la
Restauration, aurait pu régulariser la marche du monde vers l'avenir.
Elle m'enleva à mes songes, et me transforma en conducteur des faits. À
la table où elle me fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux
premiers ministres du jour, le prince de Metternich et M. Canning; je
gagnai contre eux la partie. Tous les esprits sérieux que comptaient
alors les cabinets convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme
d'État[322]. Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je
pourrais donc, sans me vanter, croire que le politique a valu en moi
l'écrivain; mais je n'attache aucun prix à la renommée des affaires;
c'est pour cela que je me suis permis d'en parler.
Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart
par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France
reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la
Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et
mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre
histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat.
Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce
qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma
carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès,
parce qu'elle a dépendu des autres.
Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était applicable
qu'à la Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes,
dans les sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et
caduc aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles
royales ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit
plus de créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut
accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront
un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont
arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais
raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue
échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle
devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à
cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins
périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement
constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée.
Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se
tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont
l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je
ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse,
passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus
aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la
voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les
merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes!
venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du
nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage
et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous à la
tête de la grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser;
que le nom français devance les autres dans cette croisade, comme il
arriva jadis au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de
ma patrie, je tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes
qu'elle a adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une
mort ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les
œuvres à la foi, je préparerais des soldats et des millions, je
bâtirais des vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me
demandait pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de
la France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien
ne remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se
distribue les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous
cesserions de demander humblement à nos voisins la permission d'exister;
le cœur de la France battrait libre, sans qu'aucune main osât
s'appliquer sur ce cœur pour en compter les palpitations; et puisque
nous cherchons de nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de
leur splendeur et n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.
Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons
trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils
soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où
sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient
point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la
faculté de sortir du monde matériel.
Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous mes
vœux sont pour la France, quels que soient les pouvoirs à qui son
imprévoyant caprice la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus
rien; je voudrais seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à
mes pieds. Mais les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi
les premières, qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes
et dernières montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.[Lien vers la Table des Matières]
Les républicains. — Les orléanistes. — M. Thiers est envoyé à
Neuilly. — Convocation des pairs chez le grand référendaire. La
lettre m'arrive trop tard. — Saint-Cloud. — Scène. Monsieur le
Dauphin et le maréchal de Raguse. — Neuilly. — M. le duc
d'Orléans. — Le Raincy. — Le prince vient à Paris. — Une
députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la
lieutenance générale du royaume. — Il accepte. — Efforts des
républicains. — M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. —
Les républicains au Palais-Royal. — Le roi quitte Saint-Cloud.
— Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. — Corps
diplomatique. — Rambouillet. — Ouverture de la session, le 3
août. — Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. — Départ du
peuple pour Rambouillet. — Fuite du roi. — Réflexions. —
Palais-Royal. — Conversations. — Dernière tentation politique.
— M. de Sainte-Aulaire. — Dernier soupir du parti républicain.
— Journée du 7 août. — Séance à la Chambre des Pairs. — Mon
discours. — Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
rentrer. — Mes démissions. — Charles X s'embarque à Cherbourg.
— Ce que sera la révolution de juillet. — Fin de ma carrière
politique.
Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les
autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée
étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui
tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils
hésitaient, ils ne se prononçaient pas: il devenait manifeste,
par la tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation
plutôt que de se voir engloutis dans la République.
Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle
n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en
attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections.
Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.
Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des
députés. Liberté des cultes.»
Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine;
une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou
mauvais de céder à ce vœu, plus de royauté; chacun aurait plaidé sa
cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès
national eût eu le caractère de la légalité.
Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait
en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos,
prospérité publique, liberté.»
Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale
composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune
proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même
du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement
provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le vœu de la majorité
des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et
coupable.»
Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand
nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, était
signée par MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier,
Guinard, Hingray, Cauchois-Lemaire, etc.
Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation
la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les
principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se
séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations,
disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La
République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les
inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère.
Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM.
Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public
sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des
adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,»
disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de
Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas Capet,
mais Valois[279].
Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait
vers Neuilly avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y était pas. Grands
combats de paroles entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut
convenu qu'on écrirait à M. le duc d'Orléans pour le décider à se
rallier à la révolution. M. Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et
madame Adélaïde promit de devancer sa famille à Paris. L'orléanisme
avait fait des progrès, et, dès le soir même de cette journée, il fut
question parmi les députés de conférer les pouvoirs de lieutenant
général à M. le duc d'Orléans.
M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins
bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un
récépissé de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui
s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé
l'honneur.»
La commission municipale fit une proclamation dans laquelle
elle déclarait que les crimes de son pouvoir (de Charles X) étaient
finis, et que le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait (au
peuple) son origine: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on
voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La
Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya
M. Odilon Barrot[281] à la Chambre des députés annoncer que le peuple,
auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un
simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien
quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin
d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après
quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation
fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze
membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance
générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.
Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs:
sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai
de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de
l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au
palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des
parterres, les yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les
montagnes où elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles,
se dérobant elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la
maxime d'Épicure: «Cache ta vie.»
J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les
bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine
de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le
Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il
s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment
des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son
corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais, à la
gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis
opposés entre la liberté et l'honneur.
Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un
triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils
tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus
déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la
disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés,
libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces
petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout
l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges
imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte
allaient à la chasse aux ilotes.
Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne,
dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.
Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps.
Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en
contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale.
Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne
causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de
l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à
la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques;
passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes,
diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les
traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes
commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient
colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore
persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient
les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de
révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans
tout cela.
À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la
commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer
aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats
crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette
annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été
communiquée au Dauphin, qui, grand amateur de discipline,
entra en fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent;
allez vous expliquer avec lui.»
Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la
salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de
camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit
jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si
singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte
se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix
s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal
sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez
votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache
son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter
entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince
s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie:
«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps
accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes
l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts
dans son appartement[283].
Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus
déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque
le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut
dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur
le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait
pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le
maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus
singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et
Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est
grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.
Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la
monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au
portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait
les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement
d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint
jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne
sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.»
M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce
penchant que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se
modifie selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant;
imprudent, ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et
bas dans ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes;
l'autre, pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc
d'Orléans appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce
prince dans sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et
laisse toujours une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration,
il flatte la cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le
rendez-vous des mécontentements et des mécontents. On soupire, on se
serre la main en levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une
parole assez significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de
l'opposition meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse
est vide; la livrée est admise à toutes les portes et à toutes les
fosses. Si, au temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux
Tuileries sur le chemin de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin
de saluer à droite, de manière que, moi étant à gauche, il me tourne
l'épaule. Cela sera remarqué, et fera bien.
M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En
fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard?
Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances?
Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou
laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe,
on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité
politique, se renfermant dans sa fausseté, attendit
l'événement comme l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa
toile. Il a laissé le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par
ses désirs, dont il est probable qu'il avait peur.
Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier,
et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer
entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la
liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades,
le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du
monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme:
il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un
filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe
subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter
les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.
La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée:
alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes
précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi
écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis
qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on
exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce
passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la
beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien.
Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du
vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa
conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus
excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire
attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre
qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui
ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.»
La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui
elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud,
et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le
faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni
l'un ni l'autre parti.
Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la
nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se
retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte
d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine
des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de
canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre
ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient
le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans
les campagnes de Gand.
Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva
point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans
envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut
chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut
toutes les peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à
Neuilly pour y attendre la députation de la Chambre des députés.
Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans,
Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il
alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la
calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de
Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se
cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante
dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et
malheureuse victoire.
Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des
députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince,
lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la
grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour
Paris, accompagné de MM. de Berthois[285], Haymès et Oudart. Il portait
à sa boutonnière une cocarde tricolore: il allait enlever une
vieille couronne au garde-meuble.
À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter
M. de La Fayette.
La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle
demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume;
réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos
dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses
personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la
présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On
lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après
s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en
vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du
royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera
désormais une vérité.»
Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet
enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une
autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés
retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau,
et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le
forçaient d'être lieutenant général du royaume.
La République, étourdie des coups qui lui étaient portés,
cherchait à se défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette,
l'avait presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations
qui lui arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions;
il s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il
pouvait à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une
république ou une monarchie; il aimait à se bercer dans cette
incertitude où se plaisent les esprits qui craignent les conclusions,
parce qu'un instinct les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les
faits sont accomplis.
Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers
ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les
avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en
même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance
de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la
République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.
Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes
gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des
proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc
d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le
supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des
députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de
manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il
était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était
fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel
était fils de Philippe II, régent; que Philippe II était fils
de Philippe Ier, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe
d'Orléans était Bourbon et Capet, non Valois. M. Laffitte n'en
continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX
et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.»
Plus tard, la réunion Lointier[286] s'écria que la nation était en armes
pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième
arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le
mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des
pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui,
qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le
douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale;
que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la
présidence de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût
été délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.
Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques
hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si
elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la
Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la
Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière
injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion.
Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient
s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et
faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la
maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même
temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le
duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles
X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même
vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre
par les républicains!
Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre
par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du
Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en
chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté
sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à
porteur ballottée par deux Savoyards. MM. Méchin[287] et
Viennet[288], couverts de sueur et de poussière, marchent entre le
cheval blanc du monarque futur et la brouette du député goutteux, se
querellant avec les deux crocheteurs pour garder les distances voulues.
Un tambour à moitié ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre
huissiers servaient de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient:
Vive le duc d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques
succès; mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les
spectateurs devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur
son cheval de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de
M. Laffitte, en recevant de lui, chemin faisant, quelques
paroles protectrices. Il souriait au général Gérard, faisait des signes
d'intelligence à M. Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en
quêtant le peuple avec son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore,
tendant la main à quiconque voulait en passant aumôner cette main. La
monarchie ambulante arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des
cris: Vive la République!
Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel
de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant:
quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades.
Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les
combattants des trois journées: une exclamation générale: Plus de
Bourbons! Vive La Fayette! ébranla les voûtes de la salle. Le prince en
parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la
déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le
duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit
rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il
vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.»
Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.»
M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit
tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans
un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et
embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci
agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette
fit un roi. Singulier résultat de toute la vie du héros des
Deux Mondes!
Et puis, plan! plan! la litière de Benjamin Constant et le cheval
blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la
fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit
encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un
bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir,
recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces
cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des
parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289].»
À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet
s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire
ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de
Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit
qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur
fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme
d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.»
Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des
mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore
envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des
fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des
Tuileries.
Un certain nombre de républicains s'étaient réunis le matin du
31 au bureau du National: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc
d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les
opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent
conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide[290],
Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294],
Degousée[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort
belles choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua
Bastide, écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.»
«Votre père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous
sépare un peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide,
néanmoins avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des
choses dont il faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.
Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du National
entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos
fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le
consultez-vous, oui ou non?»
M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces
discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau
colonel?—C'est vrai, répond Louis-Philippe.—Qu'est-ce qu'il dit donc?
s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et
l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de
Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez
donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une
belle ambassade!»
Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être
étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.
Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans
les salons, les blouses à table avec les princes et les princesses; dans
le conseil, des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait;
Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras
passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et
de bonheur.
J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes
qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus
correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation
du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne
pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle
manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger—un roi.
On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le
ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui
remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à
Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier
rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât
d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré
à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit
catholique.»
Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de
scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez patriote.
Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé
lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de
diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque
ne trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du
fait accompli, est un détracteur.
Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte,
lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint
Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le
serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien
de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se
prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa
droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange
gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait
dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique,
un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a
abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre
souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son
élection, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui
conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette
royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme,
sentant un peu son cœur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce
calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans
vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût
conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand
homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra.
Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et
haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses
insolents amis; voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas
mesurés, au milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans
toute l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un
mot de respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat,
qui l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé
sur son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent:
Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me
connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington;
j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!
Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à
Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens
du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres,
annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois
heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à
l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever
par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire;
il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne
court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la
parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée,
depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction,
de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.
Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se
couronnaient d'hommes du peuple: on échangea quelques coups de
fusil. Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres
passa à l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses
soldats aux bandes réunies sur la route du Point du Jour. Alors les
Parisiens et la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu
jusqu'à ce que l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée.
Le mouvement rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les
habitants de Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque
aussitôt par les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les
troupes traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le
service depuis la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une
sous la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la
Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis
séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara
de son maître.
On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul
moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur
essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince
inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni
un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré
que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que
de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès;
mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la
duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la
royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves que
le gouvernement représentatif attache au pied du souverain.
On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le
corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui
se mêlait trop de nos affaires.
Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers
troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était
porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de
Lœvenhielm[297] au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche
à la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart
étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut
pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à
Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez
l'étranger: sa diplomatie était de la police, ses dépêches, des
rapports. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le
traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il
entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un
voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il
payait mal et qui l'appelaient Stuart[298].
J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à
cacher, je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier
venu, parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que
je ne fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.
J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux:
«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La
France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre
position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez
pas[299].»
Lord Stuart vit donc nos troubles de juillet dans toute cette bonne
nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps
diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins
poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent,
ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di
Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi
ni pour le peuple.
Deux choses sont certaines:
Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la
quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette
alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans
mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe.
Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne
sont point accréditées auprès du gouvernement; elles le sont auprès du
monarque. Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à
Charles X et de le suivre tant qu'il serait sur le sol français.
N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit
venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait
pas aux vieilles familles de souverains? M. de Lœvenhielm allait
entraîner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di
Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et
que commandait l'honneur.
Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de
Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans
la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte
d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de
conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de
l'enfant royal une masse considérable de populations.
M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la
Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place.
Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne,
cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il
ne manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon
l'usage, de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel
pour une combinaison profonde.
Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les
mœurs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des
honneurs, ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de
laisser passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un
changement dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être
Esterhazy, Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL.
EE. les ambassadeurs à la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo
avait des rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon
bleu et de la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait
rendu aux Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte.
Mais si à Gand il décida la question du trône en provoquant le départ
subit de Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le
corps diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il
a contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il
avait aidé à replacer sur le front de son frère.
Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des
siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec
la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications
faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de
traiter directement ou sans autre intermédiaires que des agents
consulaires, dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort:
car, à cette heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à
prétentions exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une
importance qui leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près
desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions.
Charles X eut tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique
à se rendre à sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il
marchait de surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès
de lui M. le duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de
la république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée.
Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et
M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître
dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le
dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux
soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de
comestibles.
À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche.
Là expira la fidélité du 5e léger. Au lieu de suivre le mouvement, il
revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le
recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50e.
Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie
dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31
juillet expirant, on s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha
dans une maison en arrière de ce village.
Le lendemain, 1er août, il partit pour Rambouillet, laissant les
troupes bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze
heures. Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux,
furent massacrés.
Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château.
Dans la nuit du 1er au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie
reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le
général Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde,
avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2e de grenadiers partit
aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le
Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en
bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur
chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette
révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun
agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir:
le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection
ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât trop
loin, l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il
arrivé qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se
soit arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu
un roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs
étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le
peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit
le grenadier de son drapeau.
Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la
monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et
esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau
tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe!
ou: Vive la Révolution!
L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à
la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire.
Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et
l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par
procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.
Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter
la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de
l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans
son cœur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur
l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque
phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint
très vive quand le prince fit cette déclaration:
Messieurs les pairs et messieurs les députés,
«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à
votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce
même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses
droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures
du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre
des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du
Moniteur.»
Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime
ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué.
Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté
individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en
faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en
lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en
France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des
difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux
divers partis n'aurait existé[304]. L'adoption des cadets de Bourbon
était non seulement un péril, c'était un contre-sens
politique: la France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de
roi, du moins elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore
quelques années, nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que
sera cette paix dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la
conduite du nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son
caractère, il est présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver
sa monarchie qu'en opprimant au dedans et en rampant au dehors.
Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne
(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque
qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été
tuteur infidèle, d'avoir dépouillé l'enfant et l'orphelin, délit
contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la
justice morale (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle,
moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions
à la loi morale.
Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et
contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas
fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par
l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits,
l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la
durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la
branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines.
Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son
âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le
coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe
l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot
approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère
attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté,
lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait
plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger
jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la
maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la
première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas
demandés.
Voici la lettre de Charles X:
«Rambouillet, ce 2 août 1830.
«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou
qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de
les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en
faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.
«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en
faveur de son neveu.
«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à
faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez
d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler
les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me
borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore
bien des maux.
«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me
ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon
petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....
«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec
lesquels je suis votre affectionné cousin.
«Charles.»
Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette
signature: Votre affectionné cousin, n'aurait-elle pas dû le frapper
au cœur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des
abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde
tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands
zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry,
partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des
députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours
d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du
moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas
traîné de misérables jours en terre étrangère.
Mes conseils, mes vœux, mes cris, furent impuissants; je demandais en
vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château
paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme
sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils
auquel elle dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en
ostant de vous tout orgueil; soyez humble et serviable à toutes gens;
soyez loyal en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et
orphelins, et Dieu le vous guerdonnera....» Alors la bonne dame tira
hors de sa manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six
écus en or et un en monnoie qu'elle donna à son fils.»
Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans
une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des
capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien
d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur,
champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si
tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma
mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie!
Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire,
en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de
ce qu'il a de misérable.
Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen,
Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires,
ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers
Rambouillet.
Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de
quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une
multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À
Rambouillet! à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon
en réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais,
le moment arrivé, ils laissèrent partir la canaille, à la tête de
laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305]
pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant
rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et
furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la
force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui
devait sa fortune et le bâton de maréchal[306]: «Maison, je vous demande
sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont
raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la
moitié de la vérité.»
Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents
hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie
légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La
maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et
infanterie, se montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit
cents hommes, sept batteries attelées et composées de quarante-deux
pièces de canon. À dix heures du soir on fait sonner le boute-selle;
tout le camp se met en route pour Maintenon, Charles X et sa famille
marchant au milieu de la colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune
voilée.
Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes,
arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de
Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé
de se mettre à la tête de cette multitude[307], laquelle, après tout, ne
s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des
Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins.
Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas,
se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les
champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de
la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences,
eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du
roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.
Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu
pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout,
Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois!
Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres?
Là, on eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux
à Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré
en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les
camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son
secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4e
chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet.
M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un pony le monarque
jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri
d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres,
plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général
Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la
cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution
populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le
roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses
partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui
ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du
monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les
désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier
constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si
beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche:
allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après
les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!
Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la
place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une
monstrueuse absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais
nous n'en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des
philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal
au seul nom de guerre civile: «Des compatriotes qui se tuent! des
frères, des pères, des fils en face les uns des autres!» Tout cela est
fort triste, sans doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et
régénéré dans les discordes intestines. Il n'a jamais péri par une
guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères.
Voyez ce qu'était l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce
qu'elle est aujourd'hui. Il est déplorable d'être obligé de ravager la
propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin;
mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille
de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de
discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords,
dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles,
parce que c'est ta guerre? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles
sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les
guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver
l'indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur
des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues; ce
sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils
ont l'épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles
l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe.
La guerre étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent
ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se
veut élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps
de faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus
convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se
contentent d'un mot de douleur et passent.
La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les
factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des
divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le
résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce
constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples
qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis
appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des
Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point
l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.
Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des
ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par
obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans
qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie
reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus
de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre
lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il
n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son
petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône
pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le
poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne
fallait pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la
France. En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où
s'est mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.
Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison,
et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de
l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés
publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût
retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce
qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par
la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi
la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à
ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand
ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal
appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa
providence.
La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne
songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des
pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la
couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors,
j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée,
je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du
trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres
avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la
royauté parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par
cela même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en
faveur des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité,
la candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu
dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois
et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté
m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.
Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis
recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes
services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago
me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde;
ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame
Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et
M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au
Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait
transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être,
avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer
d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me
regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.
Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les
repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succès, je
pensai que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au
Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit
par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la
duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements.
J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse
d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit:
«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les
partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que
pensez-vous de tout cela?
«—Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le
dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc
d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant
la minorité de Henri V, et tout est fini.
«—Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous
tomberons dans l'anarchie.
«—Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur
le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?»
Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans
répartit après un moment de silence:
«Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent
arriver. Il faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver
de la République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez
rendre de si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus
quitter la France!
«—Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère?
«—Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité!
«—Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.
«—Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est
si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc
d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.»
La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un
demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement
fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant:
«—Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes
malheureux.»
Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la
campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au
milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux
strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour
répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.
«—Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait
d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous,
monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait
certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que
les événements ne soient plus forts que nous.—Plus forts que nous,
monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons
rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres
et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence
tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et
protecteur.»
Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal
à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de
Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile
que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans
quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les
Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.»
Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle
me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras,
monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez
pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure,
vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que
soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez
que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la
vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut
que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue
avec des pouvoirs ad hoc pour décider une aussi grande
question. Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la
plus populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger,
vous portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à
l'arrivée de la nouvelle législature, vous organiserez la garde
nationale; tous vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec
vous dans les provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se
plaider publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause,
favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des
suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à
craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit
très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte.
Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le
nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour
nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu
monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même
temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous
l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles
pourrait un jour porter le sceptre avec lui.»
Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon,
me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir
avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne.
Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de
faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est
moi qui retiens seul une foule menaçante. Si le parti
royaliste n'est pas massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts.
«—Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin
du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont
passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se
laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.»
S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:
«Eh bien? s'écrièrent-ils.
«—Eh bien, il veut être roi.
«—Et madame la duchesse d'Orléans?
«—Elle veut être reine.
«—Ils vous l'ont dit?
«—L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la
France et de la légèreté de la pauvre Caroline; tous deux ont bien
voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni
l'autre ne m'a regardé en face.»
Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois[309]. M. le
duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la
duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont
monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la
bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les
sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille
m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit
que si je voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A.
Et. se ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais
que j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la
duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême
plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion.
«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois
que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les
conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il
aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici
pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs,
que de la reconnaissance aux bontés de madame. Laissant donc de côté
les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les
événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en
ce qui me touche.
«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur
l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que
sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je
changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un
appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases,
qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui
chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux
paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on
lui opposerait les volumes entiers qu'il a publiés en faveur
de la famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure
De Bonaparte et des Bourbons, les articles sur l'arrivée de Louis
XVIII à Compiègne, le Rapport dans le conseil du roi à Gand,
l'Histoire de la vie et de la mort de M. le duc de Berry? Je ne sais
s'il y a une seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se
trouve pour quelque chose, et où il ne soit environné de mes
protestations d'amour et de fidélité; chose qui porte un caractère
d'attachement individuel d'autant plus remarquable, que madame sait
que je ne crois pas aux rois. À la seule pensée d'une désertion, le
rouge me monte au visage; j'irais le lendemain me jeter dans la Seine.
Je supplie madame d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis
pénétré de ses bontés; j'en garderai un profond et reconnaissant
souvenir, mais elle ne voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame,
plaignez-moi!»
J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle
d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant,
elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne
vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec
lequel ils furent prononcés.
Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste
selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux
entreprises du diable en raison de leur sainteté: Victoria ei est
magis, exacta de sanctis: «sa victoire est plus grande remportée sur
des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les
juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes,
fils vertueux de la terre, qui servent le pays avant tout?
Malheureusement je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux
point capituler avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et
Cicéron; mais sa fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu
pardonner un moment de faiblesse à un grand homme pour un autre grand
homme; que serait-ce que ma pauvre vie perdant son seul bien, son
intégrité, pour Louis-Philippe d'Orléans?
Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je
rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne
m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il
débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait
lus: «Ah! s'écria-t-il, que je suis aise de vous voir! voilà
de belle besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons
notre devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la
couronne de Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul
à la tribune.»
Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide
à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me
laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à cœur léger et à
tête frivole!
Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui
l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par
le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la
Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général
Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotèrent à la
bénévole députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne
pouvait reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre
élective nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté
qu'elle a renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution
est en opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la
nation) les armes à la main; que le comité central des douze
arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un
pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels,
pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses vœux
l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement
les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent
amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de
nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.»
Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume
aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la
lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne
savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles,
auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux
Chambres. M. de La Fayette était réduit à des désirs
impuissants: heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se
laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être
la nourrice; il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général
n'était plus que la liberté endormie, comme la République de 1793
n'était plus qu'une tête de mort.
La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit
de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée
de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue,
qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce
croupion de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X
des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune
disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son
début, et la forcent de rétrograder vers des principes de
quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont
introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.
Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le
bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée;
bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait
apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés
concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le
plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me
semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur
leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient
la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage
d'écouter. Je me disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi!
ceux qui ont reçu les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le
déserter dans son infortune! Ceux dont la mission spéciale était de
défendre le trône héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans
l'intimité du roi, le trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à
Saint-Cloud; ils l'ont embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main
dans un dernier adieu; vont-ils lever contre lui cette main, toute
chaude encore de cette dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit
pendant quinze années de leurs protestations de dévouement, va-t-elle
entendre leur parjure? C'est pour eux cependant que Charles X s'est
perdu; c'est eux qui le poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de
joie lorsqu'elles parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans
cette minute muette qui précède la chute du tonnerre.»
Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La
pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille
Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de
1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je
n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent
l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le
roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les
avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront
l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.
Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, les visages
parurent embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et
regarda la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi,
personne n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve
mon discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à
l'estime de l'avenir.
«Messieurs,
«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée
pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion
différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes
yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un
ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les
changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces
changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on
ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les
pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse
pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace;
mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des
pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela
ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit:
mieux vaut perdre la vie que de la demander.
«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important
qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans
direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou
retrancher aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte
donc de la déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un
intérêt secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance
vraie ou prétendue du trône, je marche droit au but.
«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous
sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.
«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de
savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre
social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?
«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des
garanties suffisantes de durée, de force et de repos?
«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la
république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas
oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait
appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle
anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul
capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité
pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas.
«Ensuite, dans l'état de nos mœurs et dans nos rapports avec les
gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me
paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté
serait d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population
de Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de
telle autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule
république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou
indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une
république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un
président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il
puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se
retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié,
avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de
trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la
propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les
cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre
intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra
odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera,
interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes
effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du
monde, mais son temps n'est pas encore arrivé.
«Je passe à la monarchie.
«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi
qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté,
surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple
vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien! toute
monarchie nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner
cette liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos
malheurs et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en
sûreté qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une
monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter
de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la
république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être
bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème
contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte?
«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement
qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans
la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le
torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des
factions.
«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé;
on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les
intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles
et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse
du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout
de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.
«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients
attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si
l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième
parti, et ce parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.
«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la
violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits
au ciel, des lois jurées à la terre.
«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la
vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal.
Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que
les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi
facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre
départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de
quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à
Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de
Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté
ajoute à la gloire.
«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du
peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a
respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté
sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait
son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et
l'autre.
«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à
coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de
l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château
organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur
de la République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est
armé de son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces
boutiquiers respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et
qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire.
Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les
trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand
crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe:
devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en
a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons:
«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira
de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un
enfant; devait-on condamner son innocence?
«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est
celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans
l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle,
aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est
au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur
laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque
aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M.
le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple,
et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie
de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé
un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la
France ces agitations qui sont la conséquence des violents changements
d'un État.
«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps
d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il
demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue
éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois
en deux nuits, est-ce bien raisonnable?
«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de
nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV
jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se
tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au
roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin
de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits.
Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les
tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose
le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi
que celle dont on argumente.
«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la
souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que,
sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de
progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue
nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le
supposait au XVIIIe siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait
qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et
qu'une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une
république; mais ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de
politique.
«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des
trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que
le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été
reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective.
Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les
développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en
choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui
la faites!
«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de
dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi
n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons
triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double
conquête.
«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez
soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe,
vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les
esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours
au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer
le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la
supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils
disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par
le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de
l'arme qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main
sans les servir.
«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis
point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts,
drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le
porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je
remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un
argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est
abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique
préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer
l'ordre dans la liberté.
«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes
avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris
d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur
toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes
serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout
ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier
des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et
dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil.
«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié
une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du
trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de
révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc
balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous
combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de
coups d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous
vous cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la
tête pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence
d'aujourd'hui est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux,
dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à
coups de fourche, tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde
tricolore: c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent
protégeront leur personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.
«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois
pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps
où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois
plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se
montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre
ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse
jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les
facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur,
gloire et liberté.
«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la
France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des
passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé
dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de
trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute
parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas
cette conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la
mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de
vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.
«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général
du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma
patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le
droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.
«Je vote contre le projet de déclaration[313].»
J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu
l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: Inutile Cassandre,
j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements
dédaignés, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon
mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et
d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui
suit: Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier
un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de
ses dons et que vous avez perdu! Mes regards se portaient alors sur les
rangs à qui j'adressais ces paroles.
Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans
leur fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs
collègues assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque
retentissement: tous les partis y étaient blessés, mais tous se
taisaient, parce que j'avais placé auprès des grandes vérités un grand
sacrifice. Je descendis de la tribune; je sortis de la salle, je me
rendis au vestiaire, je mis bas mon habit de pair, mon épée, mon chapeau
à plumet; j'en détachai la cocarde blanche, je la mis dans la petite
poche du côté gauche de la redingote noire que je revêtis et que je
croisai sur mon cœur. Mon domestique emporta la défroque de la
pairie, et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce
palais des trahisons, où je ne rentrerai de ma vie.
Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces
diverses démissions:
«Paris, ce 10 août 1830
«Monsieur le président de la Chambre des pairs[314],
«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme
roi des Français, je me trouve frappé d'une incapacité légale
qui m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une
seule marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale
me reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me
fut donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec
l'indépendance des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais
été appelé. Il ne serait pas juste que je conservasse une faveur
attachée à l'exercice de fonctions que je ne puis remplir. En
conséquence, j'ai l'honneur de résigner entre vos mains ma pension de
pair.»
«Paris, ce 12 août 1830
«Monsieur le ministre des finances[315],
«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale
une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes
viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles
seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant
prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il
ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à
des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner
entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où
j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était
impossible de prêter le serment exigé.
«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»
«Paris, ce 12 août 1830.
«Monsieur le grand référendaire[316],
«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai
adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M.
le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de
pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de
cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que
j'ai refusé le serment.
«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»
«Paris, ce 12 août 1830.
«Monsieur le ministre de la justice[317],
«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État.
«Je suis avec une haute considération,
«Monsieur le ministre de la justice,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.»
Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais
accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la
fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise.
Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes,
vendues à un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs,
produit net de toutes mes grandeurs.
Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil,
accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires,
traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui
labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou
trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans
quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de
pitié[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit
en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas
davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré
à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus
que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le
spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils
ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille
s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un
repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant
lui. Henri V et sa sœur s'amusaient dans la cour avec les
poulets et les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en
allait, et l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.
Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti
vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France entière avait été
indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la
province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci sur les
mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie.
Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui
cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:
«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain
absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut,
etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre
fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles
sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses
États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale.
Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de
la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et
de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi
de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque
de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué
l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu
surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme
tout le monde, ce n'était point par un esprit de haine ou de
système, c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui
a pénétré les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en
doutent.
Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de
Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre
pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie
brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une
prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à
Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers
princes[319]. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le
Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans
lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse,
appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles
gravures jaunies par le temps.
J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant
moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui
s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il
n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se
trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du
sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés
des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont sœurs
jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont
vigoureuses, les misères à une certaine époque meurent, les
grandeurs seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit
rester, il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité
contemplera le fait accompli.
Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été
le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera,
j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce
peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est
trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la
poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les
réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple
que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»
En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la
journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou
blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se
battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes
impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École
polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part
aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une
simplicité et une naïveté admirables.
Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se
réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres,
également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.
Du côté des troupes, ce fut à peu près la même chose, il n'y
eut guère que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui
avait déjà déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs
de Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la
poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne
trouva personne.
La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre
résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers
demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher
selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se
faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des
hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur
sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10
août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions
furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins
de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à
travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il
à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la
Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi
nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq
années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le
droit de la force introduit dans nos mœurs semblait être devenu le
droit commun.
Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette
révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne
pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen
assuré pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des
janissaires successifs est finie.
Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des
trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements
dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir
les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui
roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent
l'esclave de Dieu.
Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus
loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries
inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le
préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures
bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces
choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit
que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux
parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût
superbe n'explique rien d'une manière suffisante.
Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite;
il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement
de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite
forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées
délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le
cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que
les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par
leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la
décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II
est la conséquence de l'assassinat de Charles Ier. La Révolution parut
s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis
XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos
mœurs, il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont
réchauffé, et bientôt il a éclaté.
Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement
antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans
la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple;
mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le
principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la
souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie
élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un
roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or,
toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la
foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se
présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il
résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent
collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques
chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique
l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté
héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera
dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels
degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.
Ne pensons donc pas que l'œuvre de Juillet soit une
superfétation d'un jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir
rétablir incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons
pas non plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle
mort. Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera
pas pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été
dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la
destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les
libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie.
Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une
greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.
Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est
né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en
contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce
qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement
quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera
allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits
meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les
adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles
rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies
d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot
qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou
reprend sa limpidité.
Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée;
mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces
transformations qui sont la loi des êtres; alors, il vivra
dans une atmosphère appropriée à sa nature.
L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont
l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté:
le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second
croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale
qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité
particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la
jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car
c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir;
les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La
légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait
gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.
Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la
prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens
souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes
les royautés mourront avec la royauté française.
En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le
monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon
jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien
finir.
Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de
1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui
me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour
le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me
défiais de moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale,
exagérai-je les provenances futures des trois journées. Or, dix années
se sont écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis?
Nous sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel
abaissement la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque
plaisir dans l'humiliation d'un gouvernement d'origine française,
j'éprouverais une sorte d'orgueil à relire, dans le Congrès de Vérone,
ma correspondance avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on
vient de donner connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la
faute? est-elle du prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres?
est-elle de la nation même, dont le caractère et le génie paraissent
usés? Nos idées sont progressives, mais nos mœurs les
soutiennent-elles? Il ne serait pas étonnant qu'un peuple âgé de
quatorze siècles, qui a terminé cette longue carrière par une explosion
de miracles, fût arrivé à son terme. Si vous allez jusqu'à la fin de ces
Mémoires, vous verrez qu'en rendant justice à tout ce qui m'a paru
beau aux diverses époques de notre histoire, je pense qu'en dernier
résultat la vieille société finit[320].
Ici se termine ma carrière politique. Cette carrière devait aussi
clore mes Mémoires, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma
course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de
ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de
soldat; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a
disparu; Charles X, en tombant, a fermé ma carrière politique.
J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la
politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes
correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions
littéraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient
rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes.
En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits,
j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle
au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon
opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce
que vous avez lu.
Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne.
Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu'avait été le
Génie du Christianisme dans ma carrière littéraire. Ma destinée me
choisit pour me charger de la puissante aventure qui, sous la
Restauration, aurait pu régulariser la marche du monde vers l'avenir.
Elle m'enleva à mes songes, et me transforma en conducteur des faits. À
la table où elle me fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux
premiers ministres du jour, le prince de Metternich et M. Canning; je
gagnai contre eux la partie. Tous les esprits sérieux que comptaient
alors les cabinets convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme
d'État[322]. Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je
pourrais donc, sans me vanter, croire que le politique a valu en moi
l'écrivain; mais je n'attache aucun prix à la renommée des affaires;
c'est pour cela que je me suis permis d'en parler.
Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart
par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France
reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la
Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et
mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre
histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat.
Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce
qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma
carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès,
parce qu'elle a dépendu des autres.
Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était applicable
qu'à la Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes,
dans les sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et
caduc aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles
royales ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit
plus de créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut
accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront
un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont
arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais
raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue
échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle
devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à
cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins
périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement
constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée.
Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se
tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont
l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je
ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse,
passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus
aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la
voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les
merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes!
venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du
nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage
et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous à la
tête de la grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser;
que le nom français devance les autres dans cette croisade, comme il
arriva jadis au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de
ma patrie, je tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes
qu'elle a adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une
mort ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les
œuvres à la foi, je préparerais des soldats et des millions, je
bâtirais des vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me
demandait pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de
la France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien
ne remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se
distribue les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous
cesserions de demander humblement à nos voisins la permission d'exister;
le cœur de la France battrait libre, sans qu'aucune main osât
s'appliquer sur ce cœur pour en compter les palpitations; et puisque
nous cherchons de nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de
leur splendeur et n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.
Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons
trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils
soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où
sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient
point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la
faculté de sortir du monde matériel.
Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous mes
vœux sont pour la France, quels que soient les pouvoirs à qui son
imprévoyant caprice la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus
rien; je voudrais seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à
mes pieds. Mais les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi
les premières, qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes
et dernières montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.[Lien vers la Table des Matières]