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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de CharnyChapitre 3 / 82

II. — MAITRE GAMAIN

Le serrurier leva son verre à la hauteur de son œil, mira le vin avec complaisance.

Puis, le goûtant avec satisfaction.

— Si fait, dit-il, il y a des serruriers à Paris. Il but encore quelques gouttes.

— Eh bien ? — Il y a même des maîtres.

Il but encore.

— C’est ce que je me disais. — Oui, mais il y a maître et maître. — Ah ! ah ! fit l’inconnu en souriant, je vois que vous êtes comme saint Éloi, non-seulement maître, mais maître sur maître. — Et maître sur tous. Vous êtes de l’état ? — Mais, à peu près. — Qu’êtes-vous ? — Je suis armurier. — Avez-vous là de votre besogne ? — Voyez ce fusil.

Le serrurier prit le fusil des mains de l’inconnu, l’examina avec attention, fit jouer les ressorts, approuva d’un mouvement de tête le claquement sec des batteries, puis lisant le nom inscrit sur le canon et sur la platine.

— Leclerc, dit-il, impossible, l’ami ; Leclerc a vingt-huit ans tout au plus, et nous marchons tous deux vers la cinquantaine ; soit dit sans vous être désagréable. — C’est vrai, dit-il, je ne suis pas Leclerc, mais c’est tout comme. — Comment, c’est tout comme ? — Sans doute, puisque je suis son maître. — Ah ! bon, s’écria en riant le serrurier, c’est comme si je disais : moi, je ne suis pas le roi, mais c’est tout comme. — Comment ! c’est tout comme, répéta l’inconnu. — Eh oui ! puisque je suis son maître, fit le serrurier. — Oh ! oh ! fit l’inconnu en se levant et en parodiant le salut militaire, serait-ce à monsieur Gamain que j’ai l’honneur de parler ? — A lui-même en personne, et pour vous servir si j’en étais capable, fit le serrurier, enchanté de l’effet que son nom avait produit. — Diable ! fit l’inconnu, je ne savais pas avoir affaire à un homme si considérable. — Hein ? — A un homme si considérable, répéta l’inconnu. — Si conséquent, vous voulez dire. — Eh, oui ! Pardon, reprit en riant l’inconnu ; mais, vous le savez, un pauvre armurier ne parle pas français comme un maître, et quel maître ! le maître du roi de France.

Puis, reprenant la conversation sur un autre ton :

— Dites donc, ça ne doit pas être amusant d’être le maître d’un roi ? — Pourquoi cela ? — Dam ! quand il faut prendre éternellement des mitaines pour dire bonjour ou bonsoir. — Mais, non. — Quand il faut dire : Votre Majesté, prenez cette clé de la main gauche, sire, prenez cette lime de la main droite ; cela ne doit pas finir. — Aussi nous avions simplifié la chose : je l’appelais bourgeois, et il m’appelait Gamain ; seulement je ne le tutoyais pas et il me tutoyait. — Oui, mais lors qu’arrivait l’heure du déjeuner ou du dîner, on envoyait Gamain dîner à l’office avec les gens, avec les laquais. — Non pas ; oh ! non pas, il ne m’a jamais fait cela, au contraire ; il me faisait apporter une table toute servie dans la forge, et souvent, au déjeuner surtout, il se mettait à table avec moi et disait : Bah ! je n’irai pas déjeuner chez la reine, cela fait que je n’aurai pas besoin de me laver les mains. — Je ne comprends pas bien. — Vous ne comprenez pas bien que quand le roi venait de travailler avec moi, de manier le fer, pardieu ! il avait les mains comme nous les avons, quoi ! ce qui ne nous empêche pas d’être d’honnêtes gens, de sorte que la reine lui disait avec son petit air bégueule : « Fi ! sire, vous avez les mains sales. » Comme si on pouvait avoir les mains propres quand on vient de travailler à forge. — Ne m’en parlez pas, dit l’inconnu, ça fait pleurer. — Voyez vous, on somme, il ne se plaisait que là, cet homme, ou dans son cabinet de géographie, avec moi ou avec son bibliothécaire ; mais je crois que c’était encore moi qu’il aimait le mieux. — N’importe, il n’est pas amusant d’être le maître d’un mauvais élève. — D’un mauvais élève ! s’écria Gamain ; oh ! non, il ne faut pas dire cela : il est bien malheureux, voyez-vous, qu’il soit venu au monde roi et qu’il ail eu à s’occuper d’un tas de bêtises comme celles dont il s’occupe, au lieu de continuer à faire des progrès dans son art. Ça ne fera jamais qu’un roi ordinaire, et ç’aurait fait un excellent serrurier. Il y en a un, par exemple, que j’exécrais pour le temps qu’il lui faisait perdre : c’était monsieur Necker. Lui en a-t-il fait perdre du temps, mon Dieu ! lui en a-t-il fait perdre. — Avec ses comptes, n’est-ce pas ? — Oui, avec ses comptes bleus, ses comptes en l’air, comme on disait. — Eh bien ! mais, mon ami, dites donc ? — Quoi ? — Ça devait être une fameuse pratique pour vous qu’un élève de ce calibre-là. — Eh bien ! non, justement, voilà ce qui vous trompe, voilà ce qui fait que je lui en veux, à votre Louis XVI, à votre père de la patrie, à votre restaurateur de la nation française, comme on l’appelle sur les médailles, c’est que je devrais être riche comme un Crésus et que je suis pauvre comme un Job. — Vous êtes pauvre ? mais son argent, qu’en faisait-il donc ? — Bon ! il en donnait la moitié aux pauvres et l’autre moitié aux riches, de sorte qu’il n’avait jamais le sou. Les Coigny, les Vaudreuil et les Polignac le rongeaient, pauvre cher homme. Un jour il a voulu réduire les appointements de monsieur de Coigny, monsieur de Coigny est venu l’attendre à la porte de la forge ; de sorte qu’après être sorti cinq minutes, le roi est rentré tout pâle, en disant : Ah ! ma foi, j’ai cru qu’il me battrait. » — Et les appointements, sire ! que je lui ai demandé. — Je les lui ai laissés, m’a-t-il répondu ; le moyen de faire autrement ? Une autre fois, il a voulu faire des observations à la reine sur une layette de madame de Polignac, une layette de trois cent mille francs, dites donc. — C’est joli. — Eh bien ! ce n’était pas assez, la reine lui en a fait donner une de cinq cent mille ; aussi, voyez, ces Polignac qui il y a dix ans n’avaient pas le sou, les voilà qui viennent de quitter la France avec des millions. Si ç’avait des talents, encore ! Mais donnez-moi à tous ces gaillards-là une enclume et un marteau, ils ne seront point capables de forger un fer à cheval ; donnez-leur une lime et un étau, ils ne sont pas capables de fabriquer une vis de serrure ; mais, en échange, des beaux parleurs, des chevaliers, comme ils disent, qui ont poussé le roi en avant, et qui, aujourd’hui, le laissent se tirer de là comme il pourra, avec monsieur Bailly, monsieur Lafayette et monsieur Mirabeau, tandis que moi, moi qui lui eusse donné de si bonnes leçons, s’il eût voulu les écouter, il me laisse-là avec quinze cents livres de rentes qu’il m’a faites ; moi, son maître ; moi, son ami ; moi qui lui ai mis la lime à la main. — Oui, mais quand vous travaillez avec lui, il y a toujours quelque revenant bon. — Allons, est-ce que je travaille avec lui, maintenant ; d’abord, ça serait me compromettre. Depuis la prise de la Bastille, je n’ai pas mis le pied au palais ; une fois ou deux je l’ai rencontré : la première fois il y avait du monde dans la rue, il s’est contenté de me saluer ; la seconde fois c’était sur la route de Satory, nous étions seuls ; il a fait arrêter sa voiture. — Eh bien ! mon pauvre Gamain, bonjour, a-t-il dit avec un soupir. — Eh ! oui, n’est-ce pas, ça ne va pas comme vous voulez ? mais ça vous apprendra... — Et ta femme et tes enfants ? a-t-il interrompu, tout cela se porte-t-il bien ? — Parfaitement ; des apprentis d’enfer, voilà tout. — Tiens ! a dit le roi, tu leur feras ce cadeau de ma part ; et il a fouillé dans ses poches, dans toutes, et il a réuni neuf louis. — C’est tout ce que j’ai sur moi, mon pauvre Gamain, a-t-il dit, et je suis tout honteux de te faire un si triste présent. — En effet, vous en conviendrez, il y a de quoi être honteux : un roi qui n’a que neuf louis dans ses poches, un roi qui fait à un camarade, à un ami, un cadeau de neuf louis !... aussi... — Aussi vous avez refusé. — Non, j’ai dit : faut toujours prendre, il en rencontrerait un autre moins honteux que moi, qui les prendrait ; mais c’est égal, il peut bien être tranquille, je ne remettrai pas le pied à Versailles qu’il ne m’envoie chercher, et encore et encore. — Cœur reconnaissant ! murmura l’inconnu. — Vous dites ? — Je dis que c’est attendrissant, maître Gamain, de voir un dévouement comme le vôtre survivre à la mauvaise fortune. Un dernier verre de vin à la santé de votre élève. — Ah ! ma foi ! il ne le mérite guère ; mais n’importe ! à sa santé tout de même.


CAGLIOSTRO ET GAMAIN AU CABARET DU PONT DE SÉVRIS.PAG_00000025_IL000001


Il but.

— Et quand je pense, continua-t-il, qu’il en avait dans ses caves plus de dix mille bouteilles de vin, dont le moins bon valait dix fois mieux que celui-ci, et qu’il n’a jamais dit à un valet de pied : Un tel, prenez un panier de vin et portez-le chez mon ami Gamain ! Ah bien oui ! il a bien mieux aimé le faire boire par ses gardes du corps, par ses Suisses et par ses soldats du régiment de Flandres ; ça lui a bien réussi. — Que voulez vous, dit l’inconnu en vidant son verre à petits coups, les rois sont ainsi ; mais, chut ! nous ne sommes plus seuls.

En effet, trois individus, deux hommes du peuple et une poissarde venaient d’entrer dans le même cabaret et s’étaient assis à la même table, faisant le pendant de celle où l’inconnu achevait de vider sa seconde bouteille avec maître Gamain.

Le maître serrurier jeta les yeux sur eux, et les examina avec une attention qui fit sourire l’inconnu. En effet, ces trois nouveaux personnages semblaient dignes de quelque attention.

Des deux hommes l’un était tout torse, l’autre était toutes jambes ; quant à la femme, il était difficile de savoir ce qu’elle était.

L’homme qui était tout torse ressemblait à un nain : à peine atteignait il à la taille de cinq pieds ; peut-être aussi perdait-il un pouce ou deux de sa hauteur au fléchissement de ses genoux qui, lorsqu’il était debout, se touchaient à l’intérieur malgré l’écartement de ses pieds. Son visage, au lieu de relever cette difformité, semblait la rendre plus sensible encore ; ses cheveux gras et sales s’aplatissaient sur un front déprimé ; ses sourcils, mal dessinés, semblaient avoir été rassortis par hasard ; ses yeux étaient vitreux dans l’état habituel, ternes et sans flammes, comme ceux du crapaud ; seulement, dans ses moments d’irritation, ils jetaient une étincelle pareille à celle qui jaillit de la prunelle contractée d’une vipère furieuse ; son nez était aplati, et déviant de la ligne droite, faisait d’autant plus ressortir la proéminence des pommettes de ses joues ; enfin, complétant ce hideux ensemble, sa bouche tordue recouvrait, de ses lèvres jaunâtres, quelques dents branlantes et noires.

Cet homme, au premier abord, semblait avoir dans les veines du fiel au lieu de sang.

Le second, l’opposé du premier dont les jambes étaient courtes et tortues, semblait, au contraire, comme un héron monté sur une paire d’échasses ; sa ressemblance avec l’oiseau auquel nous venons de le comparer était d’autant plus grande que, bossu comme lui, sa tête, complètement perdue entre ses deux épaules, ne se faisait distinguer que par deux yeux qui semblaient deux taches de sang, et par un nez long et pointu comme un bec. Comme un héron encore, on eût cru, au premier moment, qu’il avait la faculté de distendre son cou comme un ressort, et d’aller éborgner à distance l’individu auquel il aurait voulu rendre ce mauvais office ; mais il n’en était rien, ses bras seuls semblaient doués de cette élasticité refusée à son cou, et ainsi comme il était il n’eut qu’à allonger le doigt sans incliner le moins du monde son corps, pour ramasser un mouchoir qu’il venait de laisser tomber, après avoir essuyé son front mouillé à la fois de sueur et de pluie.

Le troisième ou la troisième, comme on voudra, était un être amphibie dont on pouvait bien reconnaître l’espèce, mais dont il était difficile de distinguer le sexe ; c’était un homme ou une femme de trente à trente quatre ans, portant un élégant costume de poissarde avec chaîne d’or et boucles d’oreilles, bavolet et mouchoir de dentelle. Ses traits, autant qu’on pouvait les distinguer à travers la couche de blanc et de rouge qui les couvrait, à travers les mouches de toute forme qui constellaient cette couche de rouge et de blanc, étaient légèrement effacés, comme on les voit chez les races abâtardies. Une fois qu’on l’avait vue, une fois qu’à son aspect on était entré dans le doute que nous venons d’exprimer, on attendait avec impatience que sa bouche s’ouvrît pour prononcer quelques paroles, car on espérait que le son de sa voix donnerait à toute sa personne douteuse un caractère à l’aide duquel il serait possible de le reconnaître ; mais il n’en était rien : sa voix, qui semblait celle d’un soprano, laissait le curieux et l’observateur plus profondément encore plongés dans le doute éveillé par sa personne ; l’oreille n’expliquait point l’œil ; l’ouïe ne complétait pas la vue.

Les bas et les souliers des deux hommes, les souliers de la femme, indiquaient que ceux qui les portaient traînaient depuis longtemps dans la rue.

— C’est étonnant, dit Gamain, il me semble que voilà une femme que je connais. — Soit ; mais du moment où ces trois personnes sont ensemble, mon cher monsieur Gamain, dit l’inconnu, en prenant son fusil et en enfonçant son bonnet sur l’oreille, c’est qu’elles ont quelque chose à faire, et du moment où elles ont quelque chose à faire, il faut les laisser ensemble. — Mais vous les connaissez donc ? demanda Gamain. — Oui, de vue, répondit l’inconnu. Et vous ? — Moi, je répondrais que j’ai vu la femme quelque part. — A la cour, probablement, dit l’inconnu. — Ah bien, oui ! une poissarde. — Elles y vont beaucoup depuis quelque temps. — Si vous les connaissez, nommez-moi donc les deux hommes, cela m’aidera bien certainement à reconnaître la femme. — Les deux hommes ? — Oui. — Lequel voulez-vous que je vous nomme le premier ? — Le bancal. — Jean-Paul Marat. — Ah ! ah ! — Après ? — Le bossu. — Prosper Verrières. — Ah ! ah ? — Eh bien ! cela vous met-il sur la trace de la poissarde ? — Ma foi non. — Cherchez ! — Je donne ma langue aux chiens. — Eh bien, la poissarde... — Attendez. Mais non... mais si... mais non... — Si fait. — C’est... impossible ! — C’est vrai, cela a l’air d’être impossible au premier abord. — C’est... — Allons, je vois bien que vous ne le nommerez jamais et qu’il faut que je le nomme. La poissarde, c’est le duc d’Aiguillon.

A ce nom prononcé, la poissarde tressaillit et se retourna ainsi que les deux autres hommes.

Tous trois firent un mouvement pour se lever, comme on ferait devant un chef à qui l’on voudrait marquer sa déférence.

Mais l’inconnu mit son doigt sur ses lèvres et passa.

Gamain le suivit croyant qu’il rêvait.

A la porte, il fut heurté par un individu qui semblait fuir, poursuivi par des gens qui criaient :

— Le coiffeur de la reine ! le coiffeur de la reine !

Parmi ces gens qui couraient et qui criaient, il y en avait deux qui portaient chacun une tête sanglante au bout d’une pique.

C’étaient les deux têtes des deux malheureux gardes, Varicourt et Deshuttes qui, séparées du corps par un modèle, nommé le Grand Nicolas, avaient été placées chacune au bout d’une pique.

Ces têtes, nous l’avons dit, faisaient partie de la troupe qui courait après le malheureux qui venait de heurter Gamain.

— Tiens, monsieur Léonard, dit celui-ci. — Silence ! ne me nomme pas ! s’écria celui-là en se précipitant dans le cabaret. — Que lui veulent ils donc ? demanda le serrurier à l’inconnu. — Qui sait, répondit celui-ci, ils veulent peut-être lui faire friser les têtes de ces pauvres diables. On a de si singulières idées en temps de révolution.

Et il se confondit dans la foule, laissant Gamain, dont, selon toute probabilité, il avait tiré tout ce dont il avait besoin, regagner, comme il l’entendait, son atelier de Versailles.