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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1I. — LE CABARET DU PONT DE SÈVRES

Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny
Chapitre 2 / 82

I. — LE CABARET DU PONT DE SÈVRES

Si le lecteur veut bien se reporter un instant à notre roman d’Ange Pitou, et jeter un instant les yeux sur le chapitre intitulé la Nuit du 5 au 6 octobre, il y retrouvera quelques faits qu’il n’est point sans importance qu’il se remette en mémoire avant de commencer ce livre, qui s’ouvre lui-même dans la matinée du 6 du même mois.

Après avoir cité quelques lignes importantes de ce chapitre, nous résumerons les faits qui doivent précéder la reprise de notre récit dans le moins de paroles possibles.

Ces lignes, les voici :

A trois heures, comme nous l’avons dit, tout était tranquille à Versailles ; l’Assemblée elle-même, rassurée par le rapport de ses huissiers, s’était retirée.

On comptait bien que cette tranquillité ne serait point troublée.

On comptait mal.

Dans presque tous les mouvements populaires qui préparent les grandes révolutions, il y a un temps d’arrêt pendant lequel on croit que tout est fini et que l’on peut dormir tranquille.

On se trompe.

Derrière les hommes qui font les premiers mouvements, il y a ceux qui attendent que les premiers mouvements soient faits, et que, fatigués ou satisfaits, et dans l’un ou l’autre cas ne voulant pas aller plus loin, ceux qui ont accompli ce premier mouvement se reposent.

« C’est alors qu’à leur tour ces hommes inconnus, mystérieux, agents des passions fatales, se glissent dans les ténèbres, reprennent le mouvement où il a été abandonné et le poursuivent jusqu’à ses dernières limites, épouvantent à leur réveil ceux qui leur ont ouvert le chemin et qui s’étaient couchés à la moitié de la route, croyant le but atteint. »

Nous avons nommé trois de ces hommes dans le livre auquel nous empruntons les quelques lignes que nous venons de citer.

Qu’on nous permette d’introduire sur notre scène, c’est-à-dire à la porte du cabaret du pont de Sèvres, un personnage qui, pour n’avoir pas été nommé par nous, n’en avait pas moins joué pour cela un moindre rôle dans cette nuit terrible.

C’était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, vêtu en ouvrier, c’est-à-dire d’une culotte de velours, garantie par un tablier de cuir à poches comme les tabliers des maréchaux-ferrants et des serruriers ; il était chaussé de bas gris et de souliers à boucles de cuivre, coiffé d’une espèce de bonnet de poil, ressemblant à un bonnet dit hulan, coupé par la moitié ; une forêt de cheveux grisonnants s’échappaient de dessous ce bonnet pour se joindre à d’énormes sourcils et ombragés de compte à demi avec eux ; de grands yeux à fleur de tête, vifs et intelligents, dont les reflets étaient si rapides et les nuances si changeantes, qu’il était difficile d’arrêter s’ils étaient verts ou gris, bleus ou noirs ; le reste de la figure se composait d’un nez plutôt fort que moyen, de grosses lèvres, de dents blanches, et d’un teint hâlé par le soleil.

Sans être grand, il était admirablement pris dans sa taille, avait les attaches fines, le pied petit, et l’on eût pu voir aussi qu’il avait la main petite et même délicate, si sa main n’eût eu cette teinte bronzée des ouvriers habitués à travailler le fer.

Mais en remontant de cette main au coude, et du coude jusqu’à l’endroit du bras où la chemise retroussée laissait voir le commencement d’un biceps vigoureusement dessiné, on eût pu voir que malgré la vigueur du muscle la peau qui le couvrait était fine, presqu’aristocratique.

Cet homme, debout, comme nous l’avons dit, à la porte du cabaret du pont de Sèvres, avait à portée de sa main un fusil à deux coups, richement incrusté d’or, sur le canon duquel on pouvait lire le nom de Leclerc, armurier, qui commençait à avoir une grande vogue dans l’aristocratie des chasseurs parisiens.

Peut-être nous demandera-t-on comment une si belle arme se trouvait entre les mains d’un simple ouvrier. A ceci nous répondrons qu’au jour des émeutes, et nous en avons vu quelques-unes, ce n’est pas toujours aux mains les plus blanches que l’on voit les plus belles armes.

Cet homme était arrivé de Versailles il y avait une heure a peu près, et savait parfaitement ce qui s’était passé, car aux questions que lui avait faites l’aubergiste en lui servant une bouteille de vin qu’il n’avait pas même entamée, il avait répondu :

Que la reine venait avec le roi et le dauphin.

Qu’elle était partie à midi à peu près.

Qu’elle s’était enfin décidée à habiter le palais des Tuileries. Ce qui faisait qu’à l’avenir Paris ne manquerait probablement plus de pain, puisqu’il allait posséder le boulanger, la boulangère et le petit mitron.

Et que lui attendait pour voir passer le cortège.

Cette dernière assertion pouvait être vraie, et cependant il était facile de remarquer que son regard se tournait plus curieusement du côté de Paris que du côté de Versailles ; ce qui donnait lieu de croire qu’il ne s’était pas cru obligé de rendre un compte bien exact de son intention au digne aubergiste qui s’était permis de la lui demander.

Au bout de quelques instants, au reste, son attente fut satisfaite ; un homme vêtu à peu près comme lui et paraissant exercer une profession analogue à la sienne parut au haut de la montée qui bornait l’horizon de la route.

Cet homme marchait d’un pas alourdi, et comme un voyageur qui a déjà fait un long chemin.

A mesure qu’il approchait on pouvait distinguer ses traits et son âge. Son âge pouvait être celui de l’inconnu, c’est-à-dire que l’on pouvait affirmer hardiment, comme disent les gens du peuple, qu’il était du mauvais côté de la quarantaine.

Quant à ses traits, c’étaient ceux d’un homme du commun, aux inclinations basses, aux instincts vulgaires.

L’œil de l’inconnu se fixa curieusement sur lui avec une expression étrange, et comme s’il eut voulu mesurer par un seul regard tout ce que l’on pouvait tirer d’impur et de mauvais du cœur de cet homme.

Quand l’ouvrier venant du côté de Paris ne fut plus qu’à vingt pas de l’homme qui attendait sur la porte, celui-ci entra, versa le premier vin de la bouteille dans un des deux verres placés sur la table, et revenant à la porte, ce verre à la main et levé :

— Eh, camarade ! dit-il, le temps est froid et la route longue, est-ce que nous ne prenons pas un verre de vin pour nous soutenir et nous réchauffer ?

L’ouvrier venant de Paris regarda autour de lui comme pour voir si c’était bien à lui que s’adressait l’invitation.

— Est-ce à moi que vous parlez ? demanda-t-il. — A qui donc, s’il vous plaît, puisque vous êtes seul. — Et vous m’offrez un verre de vin ? — Pourquoi pas. — Ah ! — Est-ce qu’on n’est pas du même métier ou à peu près ?

L’ouvrier regarda une seconde fois l’inconnu.

— Tout le monde, dit-il, peut être du même métier, le tout est de savoir si dans le métier on est compagnon ou maître. — Eh bien ! c’est ce que nous vérifierons tout à l’heure en prenant un second verre de vin et en causant. — Allons, soit ! dit l’ouvrier en s’acheminant vers la porte du cabaret.

L’inconnu lui montra la table et lui tendit le verre.

L’ouvrier prit le verre, en regarda le vin comme s’il eut conçu pour lui une certaine défiance, qui disparut lorsque l’inconnu se fût versé un second verre de liquide bord à bord comme le premier.

— Eh bien ! demanda-t-il, est-ce qu’on est trop fier pour trinquer avec celui que l’on invite ? — Non, ma foi, et au contraire : A la nation !

Les yeux gris de l’ouvrier se fixèrent un moment sur celui qui venait de porter ce toast.

Puis il répéta :

— Eh ! ma foi oui, vous dites bien : A la nation !

Et il avala le contenu du verre tout d’un trait.

Après quoi il essuya ses lèvres, avec sa manche.

— Eh ! eh ! c’est du bourgogne. — Et du chenu, hein ? On m’a recommandé le bouchon en passant, j’y suis venu et je ne m’en repens pas ; mais asseyez-vous donc, camarade, il y en a encore dans la bouteille, il y en aura encore dans la cave. — Ah çà ! dit l’ouvrier, qu’est-ce que vous faites donc là ? — Vous le voyez, je viens de Versailles, et j’attends le cortège pour l’accompagner à Paris. — Quel cortège ? — Eh ! parbleu, du roi, de la reine et du dauphin, pour revenir à Paris en compagnie des dames de la halle et de deux cents membres de l’Assemblée, et sous la protection de la garde nationale et de monsieur de Lafayette. — Il s’est donc décidé à aller à Paris, le bourgeois ? — Il a bien fallu. — Je me suis douté de cela cette nuit, à trois heures du matin, quand je suis parti pour Paris. — Ah ! ah ! vous êtes parti cette nuit à trois heures du matin, et vous avez quitté Versailles comme cela, sans curiosité de savoir ce qui allait s’y passer ? — Si fait, j’avais quelque envie de savoir ce que deviendrait le bourgeois, d’autant plus que, sans me vanter, c’est une connaissance ; mais, vous comprenez, l’ouvrage avant tout : on a une femme et des enfants, faut nourrir tout cela, surtout maintenant qu’on n’aura plus la forge royale.

L’inconnu laissa passer les deux allusions sans les relever.

— C’était donc de la besogne pressée que vous êtes allé faire à Paris ? insista l’inconnu. — Ma foi oui, à ce qu’il paraît, et bien payée, ajouta l’ouvrier en faisant sonner quelques écus dans sa poche, quoiqu’elle m’ait été payée tout simplement par un domestique, ce qui n’est pas poli, et encore par un domestique allemand, ce qui fait qu’on n’a pas cause le moindre brin. — Et vous ne détestez pas causer, vous. — Dam ! quand on ne dit pas du mal des autres, ça distrait. — Et même quand on en dit, n’est-ce pas ?

Les deux hommes se mirent à rire, l’inconnu en montrant des dents blanches, l’autre en montrant des dents gâtées.

— Ainsi donc, reprit l’inconnu comme un homme qui avance pas à pas, c’est vrai, mais que rien ne peut empêcher d’avancer, vous avez été faire de la besogne pressée et bien payée ? — Oui. — Parce que c’était de la besogne difficile sans doute ? — Difficile, oui. — Une serrure à secret, hein ? — Une porte invisible. Imaginez-vous une maison dans une maison, quelqu’un qui aurait intérêt à se cacher, n’est-ce pas ? eh bien, il y est et il n’y est pas ; on sonne, le domestique ouvre la porte : — Monsieur ? — Il n’y est pas. — Si fait, il y est. — Eh bien, cherchez. On cherche, bonsoir ; je défie bien qu’on trouve Monsieur. Une porte en fer, comprenez-vous, qu’emboîte une moulure, ric à rac ; on va passer une couche de vieux chêne par-dessus tout cela, impossible de distinguer le bois du fer. — Oui, mais en frappant dessus ? — Bah ! une couche de bois sur le fer mince d’une ligne, juste assez épaisse pour que le son soit le même partout. Tac, tac, tac, tac, voyez-vous, la chose finie, moi même je m’y trompais. — Et où diable avez-vous été faire cela ? — Ah ! voilà... — Ce que vous ne voulez pas dire. — Ce que je ne peux pas dire, attendu que je ne le sais pas. — On vous a donc bandé les yeux ? — Justement ; j’étais attendu avec une voiture à la barrière. On m’a dit : Êtes-vous un tel ? J’ai dit oui. — Bon, c’est vous que nous attendons, montez. — Il faut que je monte ? — Oui. Je suis monté, on m’a bandé les yeux, la voiture a roulé une demi-heure à peu près, puis une porte s’est ouverte, une grande porte ; j’ai heurté la première marche d’un perron, j’ai monté dix degrés, je suis entré dans un vestibule, là, j’ai trouvé un domestique allemand qui a dit aux autres : — Zet bien, allez-fous-zen, on n’a plus besoin te fous. Les autres se sont en allés ; il m’a défait mon bandeau, et il m’a montré ce que j’avais à faire. Je me suis mis à la besogne en bon ouvrier, à une heure c’était fait. On m’a payé en beaux louis d’or, on m’a rebande les yeux, remis dans la voiture, descendu au même endroit ou j’étais monté, on m’a souhaité bon voyage, et me voilà. — Sans que vous ayez rien vu, même du coin de l’œil ; que diable ! un bandeau n’est pas si bien serre qu’on ne puisse guigner à droite ou à gauche. — Heu ! heu ! — Allons donc, allons donc, avouez que vous avez vu, dit vivement l’étranger. — Voilà. Quand j’ai fait un faux pas contre la première marche du perron, j’ai profité de cela pour faire un geste, en faisant ce geste, j’ai un peu dérangé le bandeau. — Et en dérangeant le bandeau, dit l’inconnu avec la même vivacité. — J’ai vu une ligne d’arbres à ma gauche, ce qui m’a fait croire que la maison était sur le boulevard ; mais voilà tout. — Voilà tout ? — Ah ! ça, parole d’honneur ! — Ça ne dit pas beaucoup. — Attendu que les boulevards sont longs et qu’il y a plus d’une maison avec grand’porte et perron, du café Saint Honoré à la Bastille. — De sorte que vous ne reconnaîtriez pas celte maison ?

Le serrurier réfléchit un instant.

— Non, ma foi, dit-il, je n’en serais pas capable.

L’inconnu, quoique son visage ne parût dire d’habitude que ce qu’il voulait bien lui laisser dire, parut assez satisfait de cette assurance.

— Ah çà ! mais, dit-il tout à coup comme passant à un autre ordre d’idées, il n’y a donc plus de serruriers à Paris, que les gens qui y font faire des portes secrètes envoient chercher des serruriers à Versailles.

En même temps il versa un plein verre de vin a son compagnon en frappant sur la table avec la bouteille vide, afin que le maître de l’établissement apportât une bouteille pleine.