XXXIV. — ŒDIPE ET LOTH
Il était minuit moins quelques minutes, lorsqu’un homme, débouchant par la rue Royale dans la rue Saint-Antoine, suivit cette dernière jusqu’à la fontaine Sainte-Catherine, s’arrêta un instant derrière l’ombre qu’elle projetait, pour s’assurer qu’il n’était point épié, prit l’espèce de ruelle qui conduisait à l’hôtel Saint-Paul, et, arrivé là, s’engagea dans la rue à peu près sombre et tout à fait déserte du Roi de Sicile ; puis, ralentissant le pas, à mesure qu’il s’avançait vers l’extrémité de la rue que nous venons de nommer, il entra avec hésitation dans celle de la Croix-Blanche, et s’arrêta, hésitant de plus en plus, devant la grille du cimetière Saint-Jean.
Là, et comme si ses yeux eussent craint de voir sortir un spectre hors déterre, il attendit, essuyant, avec la manche de son habit de sergent aux gardes, la sueur qui coulait sur son front.
Et, en effet, au moment même où commençait de sonner minuit, quelque chose de pareil à une ombre apparut se glissant à travers les ifs et les cyprès. Cette ombre s’approcha de la grille, et bientôt, au grincement d’une clé dans la serrure, on put s’apercevoir que le spectre, si c’en était un, avait, non-seulement la faculté de sortir de son tombeau, mais encore, une fois sorti de Son tombeau, celle de sortir du cimetière.
A ce grincement, le militaire se recula.
— Eh bien ! monsieur de Beausire, dit la voix railleuse de Cagliostro, ne me reconnaissez-vous point, ou avez-vous oublié notre rendez-vous ? — Ah ! c’est vous, dit Beausire, respirant comme un homme dont le cœur est soulagé d’un grand poids ; tant mieux ! ces diablesses de rues sont si sombres et si désertes, qu’on ne sait pas si mieux vaut y rencontrer âme qui vive qu’y cheminer seul... — Ah bah ! fit Cagliobtro, vous, craindre quelque chose, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit ? vous ne me ferez pas accroire cela... un brave comme vous ! qui chemine avec son épée ! Au reste, passez de ce côté-ci de la grille, cher monsieur de Beausire, et vous serez tranquille, vous n’y rencontrerez que moi.
Beausire se rendit à l’invitation, et la serrure qui avait grince pour ouvrir la porte devant lui, grinça pour refermer la porte derrière lui.
— Là... maintenant, dit Cagliostro, suivez ce petit sentier, cher Monsieur, et, à vingt pas d’ici, nous trouverons une espèce d’autel ruiné sur les marches duquel nous serons à merveille pour causer de nos petites affaires.
Beausire se mit en devoir d’obéir à Cagliostro ; mais, après un instant d’hésitation :
— Où diable voyez-vous un chemin ? dit-il ; je ne vois que des ronces qui me déchirent les chevilles, et des herbes qui me montent jusqu’aux genoux. — Le fait est que ce cimetière est un des plus mal tenus que je connaisse ; mais cela n’est point étonnant ; vous savez que l’on n’y enterre guère que les condamnés qui ont été exécutés en Grève, et, pour ces pauvres diables, on n’y met pas tant de façons... Cependant, mon cher monsieur de Beausire, nous avons ici de véritables illustrations ; s’il faisait jour, je vous montrerais la place où est enterré Bouteville de Montmorency, décapité pour s’être battu-en duel ; le chevalier de Rohan, décapité pour avoir conspiré contre le gouvernement ; le comte de Horn, roué pour avoir assassiné un juif ; Damiens, écartelé pour avoir essayé de tuer Louis XV... que sais-je ? Oh ! vous aviez tort de médire du cimetière Saint-Jean, monsieur de Beausire ! c’est un cimetière mal tenu, mais bien habite.
Beausire suivait Cagliostro, emboîtant son pas dans le sien aussi régulièrement qu’un soldat du second rang a l’habitude de le faire avec son chef de file.
— Ah ! dit Cagliostro en s’arrêtant tout à coup, de manière que Beausire, qui ne s’attendait pas à cette halte subite, lui donna du ventre dans le dos ; tenez, voici du tout frais... C’est la tombe de votre confrère Fleur-d’Épine, un des assassins du boulanger François ; qui a été pendu, il y a huit jours, par arrêt du Châtelet. Cela doit vous intéresser, monsieur de Beausire ; c’était, comme vous, un ancien exempt, un faux sergent et un vrai raccoleur ?
Les dents de Beausire claquaient littéralement ; il lui semblait que ces ronces, au milieu desquelles il marchait, étaient autant de mains crispées sortant de terre pour le tirer par les jambes, et lui faire comprendre que la destinée avait marqué là la place où il devait dormir du sommeil éternel.
— Ah ! dit enfin Cagliostro en s’arrêtant près d’une espèce de ruine, nous sommes arrivés.
Et, s’asseyant sur un débris, il indiqua du doigt à Beausire une pierre qui semblait placée côte à côte de la première pour épargner à Cinna la peine d’approcher son siège de celui d’Auguste.
Il était temps : les jambes de l’ancien exempt flageollaient de telle façon, qu’il tomba sur la pierre plutôt qu’il ne s’y assit.
— Allons, maintenant que nous voici bien à notre aise pour causer, cher monsieur de Beausire, dit Cagliostro, voyons, que s’est-il passé ce soir sous les arcades de la Place-Royale ? La séance devait être intéressante ! — Ma foi, dit Beausire, je vous avoue, monsieur le comte, que j’ai dans ce moment-ci la tète un peu bouleversée, et, en vérité, je crois que nous gagnerions tous les deux à ce que vous m’interrogeassiez. — Soit, dit Cagliostro, je suis bon prince, et, pourvu que j’arrive à ce que je voulais savoir, peu m’importe la forme. Combien étiez-vous sous les arcades de la Place-Royale ? — Six, moi compris. — Six, vous compris, cher monsieur de Beausire ? Voyons si ce sont bien les hommes que je pense : primo, vous ; cela ne fait pas de doute...
Beausire poussa un soupir indiquant qu’il aurait autant aimé que le doute fût possible.
— Vous me faites bien de l’honneur, dit-il, de commencer par moi, quand il y a de si grands personnages à côté de moi. — Mon cher, je suis les préceptes de l’Évangile. L’Évangile ne dit-il point : « Les premiers seront les derniers ? » Si les premiers doivent être les derniers, les derniers se trouveront tout naturellement être les premiers. Je procède donc, comme je vous le dis, selon l’Évangile. Il y avait d’abord vous, n’est-ce pas ? — Oui, fit Beausire. — Puis, il y avait votre ami Tourcaty, n’est-il pas vrai ? un ancien officier recruteur qui se charge de lever la légion du Brabant ? — Oui, fit Beausire, il y avait Tourcaty. — Puis un bon royaliste nommé Marquié, ci-devant sergent aux gardes françaises, maintenant sous-lieutenant d’une compagnie du centre ? — Oui, monsieur le comte, il y avait Marquié. — Puis monsieur de Favras ? — Puis monsieur de Favras. — Puis l’homme masqué ? — Puis l’homme masqué. — Avez vous quelque renseignement à me donner sur cet homme masqué, monsieur de Beausire ?
Beausire regarda Cagliostro si fixement, que ses deux yeux semblèrent s’allumer dans l’obscurité.
— Mais, dit-il, n’est-ce pas ?...
Et il s’arrêta, comme s’il eût craint de commettre un sacrilège en allant plus loin.
— N’est-ce pas... qui ? demanda Cagliostro. — N’est-ce pas ?... — Ah çà ! mais vous avez un nœud à la langue, mon cher monsieur de Beausire ; il faut faire attention à cela : les nœuds à la langue amènent quelquefois les nœuds au cou, et ceux-ci, pour être des nœuds coulants, n’en sont que plus dangereux ! — Mais enfin, reprit Beausire, forcé dans ses retranchements, n’est-ce pas... Monsieur ? — Monsieur quoi ? demanda Cagliostro. — Monsieur... Monsieur, frère du roi ? — Ah çà ! cher monsieur de Beausire, que le marquis de Favras, qui a intérêt à faire croire qu’il touche la main d’un prince du sang dans toute cette affaire, dise que l’homme masqué est Monsieur, cela se conçoit... Qui ne sait pas mentir, ne sait pas conspirer... Mais que vous et votre ami Tourcaty, deux recruteurs, c’est-à-dire deux hommes habitués à prendre la mesure de leur prochain par pieds, par pouces et par lignes, se laissent tromper de la sorte, ce n’est point probable. — En effet, dit Beausire. — Monsieur a cinq pieds trois pouces sept lignes, dit Cagliostro, et l’homme masqué a près de cinq pieds six pouces. — C’est vrai, dit Beausire, et j’y avais déjà songé ; mais, si ce n’est pas Monsieur, qui donc cela peut-il être ? — Ah ! pardieu ! je serais heureux et fier, mon cher monsieur de Beausire, dit Cagliostro, d’avoir quelque chose à vous apprendre, quand je croyais avoir à apprendre quelque chose de vous. — Alors, dit l’ancien exempt, qui rentrait peu à peu dans son état naturel, au fur et à mesure que peu à peu il rentrait dans la réalité, alors, vous savez quel est cet homme, vous, monsieur le comte ? — Parbleu ! — Y aurait-il indiscrétion à vous demander ?... — Son nom ?
Beausire fit de la tête signe que c’était cela qu’il désirait.
— Un nom est toujours une chose grave à dire, monsieur de Beausire, et, en vérité, j’aimerais mieux que vous devinassiez. — Deviner ! il y a quinze jours que je cherche. — Ah ! parce que personne ne vous aide ! — Aidez-moi, monsieur le comte. — Je ne demande pas mieux... Connaissez-vous l’histoire d’OEdipe ? — Mal, monsieur le comte ; j’ai vu jouer la pièce une fois à la Comédie-Française, et, vers la fin du quatrième acte, j’ai eu le malheur de m’endormir... — Peste ! je vous souhaite toujours de ces malheurs-là, mon cher Monsieur ! — Vous voyez, cependant, qu’aujourd’hui cela me porte préjudice. — Eh bien ! en deux mots, je vous dirai ce que c’était qu’OEdipe. Je l’ai connu enfant à la cour du roi Polybe, et vieux à celle du roi Admète ; vous pouvez donc croire ce que je vous en dis mieux que vous ne croiriez ce qu’auraient pu vous en dire Eschyle, Sophocle, Sénèque, Corneille, Voltaire ou monsieur Ducis, qui en ont fort entendu parler, c’est possible, mais qui n’ont pas eu l’avantage de le connaître.
Beausire fit un mouvement comme pour demander à Cagliostro une explication sur cette étrange prétention émise par lui d’avoir connu un homme mort il y avait quelque trois mille six cents ans ; mais sans doute pensa-t-il que ce n’était pas la peine d’interrompre le narrateur pour si peu. Il arrêta donc son mouvement, et le continua par un signe qui voulait dire : Allez toujours, j’écoute.
Et en effet, comme s’il n’eut rien remarqué, Cagliostro allait toujours.
— J’ai donc connu Œdipe. On lui avait prédit qu’il devait être le meurtrier de son père et l’époux de sa mère. Or, croyant Polybe son père, il le quitta sans rien dire, et partit pour la Phocide ; au moment de son départ, je lui donnai le conseil, au lieu de prendre la grande route de Daulis à Delphes, de prendre par la montagne un chemin que je connaissais ; mais il s’entêta, et, comme je ne pouvais lui dire dans quel but je lui donnais ce conseil, toutes mes exhortations pour le faire changer de route furent inutiles. Il résulta de cet entêtement que ce que j’avais prévu arriva. A l’embranchement du chemin de Delphes à Thèbes, il rencontra un homme suivi de cinq esclaves ; l’homme était monté sur un char, et le char barrait tout le chemin. Tout aurait pu s’arranger si l’homme au char eût consenti à prendre un peu à gauche et Œdipe un peu à droite ; mais chacun voulait tenir le milieu de la route. L’homme au char était d’un tempérament colérique ; Œdipe était d’un naturel peu patient ; les cinq esclaves se jetèrent l’un après l’autre au-devant de leur maître, et l’un après l’autre tombèrent ; puis, après eux, leur maître tomba à son tour... Œdipe passa sur six cadavres, et, parmi ces six cadavres, il y avait celui de son père ! — Diable ! fit Beausire. — Puis, il reprit la route de Thèbes ; or, sur la route de Thèbes s’élevait le mont Phicion, et, dans un sentier plus étroit encore que celui où Œdipe tua son père, un singulier animal avait sa caverne. Cet animal avait les ailes d’un aigle, la tête et les mamelles d’une femme, le corps et les griffes d’un lion... — Oh ! oh ! fit Beausire, croyez-vous, monsieur le comte, qu’il existe de pareils monstres ? — Je ne saurais vous l’affirmer, cher monsieur de Beausire, répondit gravement Cagliostro, attendu que, lorsque j’allai à Thèbes parle même chemin, mille ans plus tard, du temps d’Épaminondas, le sphinx était mort. En somme, à l’époque d’Œdipe, il était vivant, et l’une de ses manies était de se tenir sur la route proposant une énigme aux passants, et les mangeant dès qu’ils n’en pouvaient pas donner le mot. Or, comme la chose durait depuis plus de trois siècles, les passants devenaient de plus en plus rares, et le sphinx avait les dents fort longues lorsqu’il aperçut Œdipe. Il alla se mettre au milieu de la route, et levant la patte pour faire signe au jeune homme de s’arrêter : « Voyageur, lui dit-il, je suis le sphinx. — Eh bien, après ? demanda Œdipe. — Eh bien ! le destin m’a envoyé sur la terre pour proposer une énigme aux mortels ; s’ils ne la devinent pas, ils m’appartiennent ; s’ils lu devinent, j’appartiens à la mort, et je me précipite de moi-même dans l’abîme où, jusqu’à présent, j’ai précipité les cadavres de tous ceux qui ont eu le malheur de me trouver sur leur route. » OEdipe regarda au fond du précipice, et le vit blanc d’ossements. « C’est bien, dit le jeune homme. Quelle est l’énigme ? — L’énigme, la voici, dit l’oiseau-lion : Quel est l’animal qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, et sur trois le soir ? » Œdipe réfléchit un instant ; puis, avec un sourire qui ne laissa point que d’inquiéter le sphinx : « Et si je devine, dit-il, tu te précipiteras de toi-même dans l’abîme ? — C’est la loi, répondit le sphinx. — Eh bien ! répondit Œdipe, cet animal, c’est l’homme ! » — Comment, l’homme ? interrompit Beausire, qui prenait intérêt à la conversation comme s’il se fut agi d’un fait contemporain. — Oui, l’homme... l’homme, qui, dans son enfance, c’est-à-dire au matin de la vie, marche sur ses pieds et sur ses mains ; qui, dans son âge mûr, c’est-à-dire à midi, marche sur ses deux pieds, et qui, le soir, c’est-à-dire dans sa vieillesse, s’appuie sur un bâton. — Ah ! s’écria Beausire, c’est mordieu vrai ! Embêté le sphinx ! — Oui, mon cher monsieur de Beausire, si bien embêté, qu’il se précipita la tête la première dans l’abîme, et qu’ayant eu la loyauté, de ne point se servir de ses ailes, ce que vous trouverez probablement bien niais de sa part, il se brisa la tête sur les rochers. Quant à Œdipe, il poursuivit son chemin, arriva à Thèbes, trouva Jocaste veuve, l’épousa, et accomplit ainsi la prédiction de l’oracle qui avait dit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. — Mais enfin, monsieur le comte, quelle analogie voyez-vous entre l’histoire d’Œdipe et celle de l’homme masqué ? — Oh ! une grande ! attendez... D’abord, vous avez désiré savoir son nom ? — Oui. — Et moi, je vous ai dit que j’allais vous proposer une énigme. Il est vrai que je suis de meilleure pâte que le sphinx, et que je ne vous dévorerai pas si vous avez le malheur de ne pas la deviner... Attention ! je lève la patte : Quel est le seigneur de la cour qui est le petit-fils de son père, le frère de sa mère, et l’oncle de ses sœurs ? — Ah ! diable ! fit Beausire, tombant dans une rêverie non moins profonde que celle d’Œdipe. — Voyons, cherchez, mon cher Monsieur, dit Cagliostro. — Aidez-moi un peu, monsieur le comte. — Volontiers... Je vous ai demandé si vous connaissiez l’histoire d’Œdipe ? — Vous m’avez fait cet honneur-là. — Maintenant, nous allons passer de l’histoire païenne à l’histoire sacrée. Connaissez-vous l’histoire de Loth ? — Avec ses filles ? — Justement. — Parbleu ! si je la connais !... Mais attendez donc... Eh ! oui... ce que l’on disait du vieux roi Louis XV et de sa fille madame Adélaïde. — Vous brûlez, mon cher Monsieur... — Alors, l’homme masqué, ce serait ?... — Cinq pieds cinq pouces. — Le comte Louis... — Allons donc ! — Le comte Louis de... — Chut ! — Mais puisque vous disiez qu’il n’y a ici que des morts... — Oui ; mais sur leur tombe il pousse de l’herbe ; elle y pousse même mieux qu’ailleurs ; eh bien ! si cette herbe, comme les roseaux du roi Midas... Connaissez-vous l’histoire du roi Midas ? — Non, monsieur le comte. — Je vous la raconterai un autre jour ; pour le moment, revenons à la nôtre.
Alors, reprenant son sérieux :
— Vous disiez donc ? demanda-t-il. — Pardon, mais je croyais que c’était vous qui interrogiez... — Vous avez raison.
Et tandis que Cagliostro préparait son interrogation :
— C’est ma foi vrai ! murmurait Beausire ; le petit-fils de son père... le frère de sa mère... l’oncle de ses sœurs... c’est le comte Louis de Nar... — Attention ! dit Cagliostro.
Beausire s’interrompit dans son monologue, et écouta de toutes ses oreilles.
— Maintenant qu’il ne nous reste plus de doute sur les conjurés, masqués ou non masqués, passons au but du complot.
Beausire fit, de la tête, un signe qui voulait dire qu’il était prêt à répondre.
— Le but du complot est bien d’enlever le roi, n’est-ce pas ? — C’est bien le but du complot, en effet. — De le conduire à Péronne ? — A Péronne. — A présent, les moyens ? — Pécuniaires ? — Pécuniaires, oui, d’abord. — On a deux millions... — Que prête un banquier génois... Je connais ce banquier ; il n’y en a pas d’autres ? — Je ne crois pas. — Voilà qui est bien pour l’argent ; mais ce n’est pas assez d’avoir de l’argent, il faut des hommes. — Monsieur de Lafayette vient de donner l’autorisation de lever une légion pour aller au secours du Brabant, qui se révolte contre l’empire. — Oh ! ce bon Lafayette, murmura Cagliostro, je le reconnais bien là !
Puis, tout haut :
— Soit, on aura une légion ; mais ce n’est pas une légion qu’il faut pour exécuter un pareil projet, c’est une armée. — On a l’armée. — Ah ! voyons l’armée. — Douze cents chevaux seront réunis à Versailles ; ils en partiront le jour désigné, à onze heures du soir ; à deux heures du matin, ils arriveront à Paris sur trois colonnes. — Bon ! — La première entrera par la grille de Chaillot ; la seconde, par la barrière du Roule ; la troisième, parcelle de Grenelle. La colonne qui entrera par la barrière de Grenelle égorgera le général Lafayette ; celle qui entrera par la grille de Chaillot égorgera monsieur Necker ; enfin, celle qui entrera par la barrière du Roule égorgera monsieur Bailly... — Bon ! répéta Cagliostro. — Le coup fait, on encloue les canons ; on se réunit aux Champs-Élisées, et l’on marche aux Tuileries, qui sont à nous. — Comment, à vous ! et la garde nationale ? — C’est là que doit agir la colonne brabançonne, réunie à une partie de la garde soldée, à quatre cents Suisses et à trois cents conjurés de province. Elle s’empare, grâce aux intelligences que nous avons dans la place, des portes extérieures ; on entre chez le roi en criant : « Sire ! le faubourg Saint-Antoine est en pleine insurrection... Une voiture est tout attelée... il faut fuir ! » Si le roi consent à fuir, la chose va toute seule ; s’il n’y consent pas, on l’emporte de force, et on le conduit à Saint-Denis. — Bon ! — Là, on trouve vingt mille hommes d’infanterie aux quels se joignent les douze cents hommes de cavalerie, la légion brabançonne, les quatre cents Suisses, les trois cents conjurés, dix, vingt, trente mille royalistes que l’on rencontrera sur la route, et, à grande force, on conduira le roi à Péronne. — De mieux en mieux !... Et, à Péronne, que fera-t-on, mon cher monsieur de Beausire ? — A Péronne, on trouve vingt mille hommes qui y arrivent en même temps de la Flandre maritime, de la Picardie, de l’Artois, de la Champagne, de la Bourgogne, de la Lorraine, de l’Alsace et du Cambrésis. On est en marché pour vingt mille Suisses, douze mille Allemands et douze mille Sardes, lesquels, réunis à la première escorte du roi, formeront un effectif de cent cinquante mille hommes. — Joli chiffre ! dit Cagliostro. — Enfin, avec ces cent cinquante mille hommes, on marchera sur Paris ; on interceptera le haut et le bas de la rivière pour lui couper les vivres ; Paris affamé capitulera ; on dissoudra l’Assemblée nationale, et l’on replacera le roi, véritablement roi, sur le trône de ses pères. — Amen ! dit Cagliostro.
Et, se levant :
— Mon cher monsieur de Beausire, dit-il, vous avez une conversation des plus agréables ; mais, enfin, il en est de vous comme des plus grands orateurs, quand vous avez tout dit, vous n’avez plus rien à dire... et vous avez tout dit, n’est-ce pas ? — Oui, monsieur le comte, pour-le moment. — Alors, bonsoir, mon cher monsieur de Beausire ; lorsque vous aurez besoin de dix louis, toujours à titre de don, bien entendu, venez me trouver à Bellevue. — A Bellevue ?... et je demanderai monsieur le comte de Cagliostro ? — Le comte de Cagliostro ? oh ! non ! on ne saurait ce que vous voulez dire. Demandez le baron Zannone. — Le baron Zannone ? s’écria Beausire, mais c’est le nom du banquier génois qui a escompté les deux millions de traites de Monsieur ! — C’est possible, dit Cagliostro. — Comment, c’est possible ? — Oui... seulement, je fais tant d’affaires, que celle-là se sera confondue avec les autres... Voilà pourquoi au premier abord je ne me rappelais pas bien ; mais, en effet, maintenant, je crois me souvenir.
Beausire était en stupéfaction devant cet homme, qui oubliait ainsi des affaires de deux millions, et il commençait à croire que, ne fût-ce qu’au point de vue pécuniaire, mieux valait être au service du prêteur que de l’emprunteur.
Mais, comme cette stupéfaction n’allait point jusqu’à lui faire oublier le lieu où il se trouvait, aux premiers pas de Cagliostro vers la porte, Beausire retrouva le mouvement, et le suivit d’une allure tellement modelée sur la sienne, qu’à les voir marcher ainsi presque accolés l’un à l’autre, on eût dit deux automates mus par un même ressort.
A la porte seulement, et lorsque la grille fut refermée, les deux corps parurent se séparer d’une manière visible.
— Et maintenant, demanda Cagliostro, de quel côté allez-vous, cher monsieur de Beausire ? — Mais, vous-même ?... — Du côté où vous n’allez pas. — Je vais au Palais-Royal, monsieur le comte. — Et moi, à la Bastille, monsieur de Beausire.
Sur quoi, les deux hommes se quittèrent, Beausire saluant le comte avec une profonde révérence, Cagliostro saluant Beausire avec une légère inclinaison de tête ; et tous deux disparurent presque aussitôt au milieu de l’obscurité, Cagliostro dans la rue du Temple, et Beausire dans la rue de la Verrerie.
XXXIV. — ŒDIPE ET LOTH
Il était minuit moins quelques minutes, lorsqu’un homme, débouchant par la rue Royale dans la rue Saint-Antoine, suivit cette dernière jusqu’à la fontaine Sainte-Catherine, s’arrêta un instant derrière l’ombre qu’elle projetait, pour s’assurer qu’il n’était point épié, prit l’espèce de ruelle qui conduisait à l’hôtel Saint-Paul, et, arrivé là, s’engagea dans la rue à peu près sombre et tout à fait déserte du Roi de Sicile ; puis, ralentissant le pas, à mesure qu’il s’avançait vers l’extrémité de la rue que nous venons de nommer, il entra avec hésitation dans celle de la Croix-Blanche, et s’arrêta, hésitant de plus en plus, devant la grille du cimetière Saint-Jean.
Là, et comme si ses yeux eussent craint de voir sortir un spectre hors déterre, il attendit, essuyant, avec la manche de son habit de sergent aux gardes, la sueur qui coulait sur son front.
Et, en effet, au moment même où commençait de sonner minuit, quelque chose de pareil à une ombre apparut se glissant à travers les ifs et les cyprès. Cette ombre s’approcha de la grille, et bientôt, au grincement d’une clé dans la serrure, on put s’apercevoir que le spectre, si c’en était un, avait, non-seulement la faculté de sortir de son tombeau, mais encore, une fois sorti de Son tombeau, celle de sortir du cimetière.
A ce grincement, le militaire se recula.
— Eh bien ! monsieur de Beausire, dit la voix railleuse de Cagliostro, ne me reconnaissez-vous point, ou avez-vous oublié notre rendez-vous ? — Ah ! c’est vous, dit Beausire, respirant comme un homme dont le cœur est soulagé d’un grand poids ; tant mieux ! ces diablesses de rues sont si sombres et si désertes, qu’on ne sait pas si mieux vaut y rencontrer âme qui vive qu’y cheminer seul... — Ah bah ! fit Cagliobtro, vous, craindre quelque chose, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit ? vous ne me ferez pas accroire cela... un brave comme vous ! qui chemine avec son épée ! Au reste, passez de ce côté-ci de la grille, cher monsieur de Beausire, et vous serez tranquille, vous n’y rencontrerez que moi.
Beausire se rendit à l’invitation, et la serrure qui avait grince pour ouvrir la porte devant lui, grinça pour refermer la porte derrière lui.
— Là... maintenant, dit Cagliostro, suivez ce petit sentier, cher Monsieur, et, à vingt pas d’ici, nous trouverons une espèce d’autel ruiné sur les marches duquel nous serons à merveille pour causer de nos petites affaires.
Beausire se mit en devoir d’obéir à Cagliostro ; mais, après un instant d’hésitation :
— Où diable voyez-vous un chemin ? dit-il ; je ne vois que des ronces qui me déchirent les chevilles, et des herbes qui me montent jusqu’aux genoux. — Le fait est que ce cimetière est un des plus mal tenus que je connaisse ; mais cela n’est point étonnant ; vous savez que l’on n’y enterre guère que les condamnés qui ont été exécutés en Grève, et, pour ces pauvres diables, on n’y met pas tant de façons... Cependant, mon cher monsieur de Beausire, nous avons ici de véritables illustrations ; s’il faisait jour, je vous montrerais la place où est enterré Bouteville de Montmorency, décapité pour s’être battu-en duel ; le chevalier de Rohan, décapité pour avoir conspiré contre le gouvernement ; le comte de Horn, roué pour avoir assassiné un juif ; Damiens, écartelé pour avoir essayé de tuer Louis XV... que sais-je ? Oh ! vous aviez tort de médire du cimetière Saint-Jean, monsieur de Beausire ! c’est un cimetière mal tenu, mais bien habite.
Beausire suivait Cagliostro, emboîtant son pas dans le sien aussi régulièrement qu’un soldat du second rang a l’habitude de le faire avec son chef de file.
— Ah ! dit Cagliostro en s’arrêtant tout à coup, de manière que Beausire, qui ne s’attendait pas à cette halte subite, lui donna du ventre dans le dos ; tenez, voici du tout frais... C’est la tombe de votre confrère Fleur-d’Épine, un des assassins du boulanger François ; qui a été pendu, il y a huit jours, par arrêt du Châtelet. Cela doit vous intéresser, monsieur de Beausire ; c’était, comme vous, un ancien exempt, un faux sergent et un vrai raccoleur ?
Les dents de Beausire claquaient littéralement ; il lui semblait que ces ronces, au milieu desquelles il marchait, étaient autant de mains crispées sortant de terre pour le tirer par les jambes, et lui faire comprendre que la destinée avait marqué là la place où il devait dormir du sommeil éternel.
— Ah ! dit enfin Cagliostro en s’arrêtant près d’une espèce de ruine, nous sommes arrivés.
Et, s’asseyant sur un débris, il indiqua du doigt à Beausire une pierre qui semblait placée côte à côte de la première pour épargner à Cinna la peine d’approcher son siège de celui d’Auguste.
Il était temps : les jambes de l’ancien exempt flageollaient de telle façon, qu’il tomba sur la pierre plutôt qu’il ne s’y assit.
— Allons, maintenant que nous voici bien à notre aise pour causer, cher monsieur de Beausire, dit Cagliostro, voyons, que s’est-il passé ce soir sous les arcades de la Place-Royale ? La séance devait être intéressante ! — Ma foi, dit Beausire, je vous avoue, monsieur le comte, que j’ai dans ce moment-ci la tète un peu bouleversée, et, en vérité, je crois que nous gagnerions tous les deux à ce que vous m’interrogeassiez. — Soit, dit Cagliostro, je suis bon prince, et, pourvu que j’arrive à ce que je voulais savoir, peu m’importe la forme. Combien étiez-vous sous les arcades de la Place-Royale ? — Six, moi compris. — Six, vous compris, cher monsieur de Beausire ? Voyons si ce sont bien les hommes que je pense : primo, vous ; cela ne fait pas de doute...
Beausire poussa un soupir indiquant qu’il aurait autant aimé que le doute fût possible.
— Vous me faites bien de l’honneur, dit-il, de commencer par moi, quand il y a de si grands personnages à côté de moi. — Mon cher, je suis les préceptes de l’Évangile. L’Évangile ne dit-il point : « Les premiers seront les derniers ? » Si les premiers doivent être les derniers, les derniers se trouveront tout naturellement être les premiers. Je procède donc, comme je vous le dis, selon l’Évangile. Il y avait d’abord vous, n’est-ce pas ? — Oui, fit Beausire. — Puis, il y avait votre ami Tourcaty, n’est-il pas vrai ? un ancien officier recruteur qui se charge de lever la légion du Brabant ? — Oui, fit Beausire, il y avait Tourcaty. — Puis un bon royaliste nommé Marquié, ci-devant sergent aux gardes françaises, maintenant sous-lieutenant d’une compagnie du centre ? — Oui, monsieur le comte, il y avait Marquié. — Puis monsieur de Favras ? — Puis monsieur de Favras. — Puis l’homme masqué ? — Puis l’homme masqué. — Avez vous quelque renseignement à me donner sur cet homme masqué, monsieur de Beausire ?
Beausire regarda Cagliostro si fixement, que ses deux yeux semblèrent s’allumer dans l’obscurité.
— Mais, dit-il, n’est-ce pas ?...
Et il s’arrêta, comme s’il eût craint de commettre un sacrilège en allant plus loin.
— N’est-ce pas... qui ? demanda Cagliostro. — N’est-ce pas ?... — Ah çà ! mais vous avez un nœud à la langue, mon cher monsieur de Beausire ; il faut faire attention à cela : les nœuds à la langue amènent quelquefois les nœuds au cou, et ceux-ci, pour être des nœuds coulants, n’en sont que plus dangereux ! — Mais enfin, reprit Beausire, forcé dans ses retranchements, n’est-ce pas... Monsieur ? — Monsieur quoi ? demanda Cagliostro. — Monsieur... Monsieur, frère du roi ? — Ah çà ! cher monsieur de Beausire, que le marquis de Favras, qui a intérêt à faire croire qu’il touche la main d’un prince du sang dans toute cette affaire, dise que l’homme masqué est Monsieur, cela se conçoit... Qui ne sait pas mentir, ne sait pas conspirer... Mais que vous et votre ami Tourcaty, deux recruteurs, c’est-à-dire deux hommes habitués à prendre la mesure de leur prochain par pieds, par pouces et par lignes, se laissent tromper de la sorte, ce n’est point probable. — En effet, dit Beausire. — Monsieur a cinq pieds trois pouces sept lignes, dit Cagliostro, et l’homme masqué a près de cinq pieds six pouces. — C’est vrai, dit Beausire, et j’y avais déjà songé ; mais, si ce n’est pas Monsieur, qui donc cela peut-il être ? — Ah ! pardieu ! je serais heureux et fier, mon cher monsieur de Beausire, dit Cagliostro, d’avoir quelque chose à vous apprendre, quand je croyais avoir à apprendre quelque chose de vous. — Alors, dit l’ancien exempt, qui rentrait peu à peu dans son état naturel, au fur et à mesure que peu à peu il rentrait dans la réalité, alors, vous savez quel est cet homme, vous, monsieur le comte ? — Parbleu ! — Y aurait-il indiscrétion à vous demander ?... — Son nom ?
Beausire fit de la tête signe que c’était cela qu’il désirait.
— Un nom est toujours une chose grave à dire, monsieur de Beausire, et, en vérité, j’aimerais mieux que vous devinassiez. — Deviner ! il y a quinze jours que je cherche. — Ah ! parce que personne ne vous aide ! — Aidez-moi, monsieur le comte. — Je ne demande pas mieux... Connaissez-vous l’histoire d’OEdipe ? — Mal, monsieur le comte ; j’ai vu jouer la pièce une fois à la Comédie-Française, et, vers la fin du quatrième acte, j’ai eu le malheur de m’endormir... — Peste ! je vous souhaite toujours de ces malheurs-là, mon cher Monsieur ! — Vous voyez, cependant, qu’aujourd’hui cela me porte préjudice. — Eh bien ! en deux mots, je vous dirai ce que c’était qu’OEdipe. Je l’ai connu enfant à la cour du roi Polybe, et vieux à celle du roi Admète ; vous pouvez donc croire ce que je vous en dis mieux que vous ne croiriez ce qu’auraient pu vous en dire Eschyle, Sophocle, Sénèque, Corneille, Voltaire ou monsieur Ducis, qui en ont fort entendu parler, c’est possible, mais qui n’ont pas eu l’avantage de le connaître.
Beausire fit un mouvement comme pour demander à Cagliostro une explication sur cette étrange prétention émise par lui d’avoir connu un homme mort il y avait quelque trois mille six cents ans ; mais sans doute pensa-t-il que ce n’était pas la peine d’interrompre le narrateur pour si peu. Il arrêta donc son mouvement, et le continua par un signe qui voulait dire : Allez toujours, j’écoute.
Et en effet, comme s’il n’eut rien remarqué, Cagliostro allait toujours.
— J’ai donc connu Œdipe. On lui avait prédit qu’il devait être le meurtrier de son père et l’époux de sa mère. Or, croyant Polybe son père, il le quitta sans rien dire, et partit pour la Phocide ; au moment de son départ, je lui donnai le conseil, au lieu de prendre la grande route de Daulis à Delphes, de prendre par la montagne un chemin que je connaissais ; mais il s’entêta, et, comme je ne pouvais lui dire dans quel but je lui donnais ce conseil, toutes mes exhortations pour le faire changer de route furent inutiles. Il résulta de cet entêtement que ce que j’avais prévu arriva. A l’embranchement du chemin de Delphes à Thèbes, il rencontra un homme suivi de cinq esclaves ; l’homme était monté sur un char, et le char barrait tout le chemin. Tout aurait pu s’arranger si l’homme au char eût consenti à prendre un peu à gauche et Œdipe un peu à droite ; mais chacun voulait tenir le milieu de la route. L’homme au char était d’un tempérament colérique ; Œdipe était d’un naturel peu patient ; les cinq esclaves se jetèrent l’un après l’autre au-devant de leur maître, et l’un après l’autre tombèrent ; puis, après eux, leur maître tomba à son tour... Œdipe passa sur six cadavres, et, parmi ces six cadavres, il y avait celui de son père ! — Diable ! fit Beausire. — Puis, il reprit la route de Thèbes ; or, sur la route de Thèbes s’élevait le mont Phicion, et, dans un sentier plus étroit encore que celui où Œdipe tua son père, un singulier animal avait sa caverne. Cet animal avait les ailes d’un aigle, la tête et les mamelles d’une femme, le corps et les griffes d’un lion... — Oh ! oh ! fit Beausire, croyez-vous, monsieur le comte, qu’il existe de pareils monstres ? — Je ne saurais vous l’affirmer, cher monsieur de Beausire, répondit gravement Cagliostro, attendu que, lorsque j’allai à Thèbes parle même chemin, mille ans plus tard, du temps d’Épaminondas, le sphinx était mort. En somme, à l’époque d’Œdipe, il était vivant, et l’une de ses manies était de se tenir sur la route proposant une énigme aux passants, et les mangeant dès qu’ils n’en pouvaient pas donner le mot. Or, comme la chose durait depuis plus de trois siècles, les passants devenaient de plus en plus rares, et le sphinx avait les dents fort longues lorsqu’il aperçut Œdipe. Il alla se mettre au milieu de la route, et levant la patte pour faire signe au jeune homme de s’arrêter : « Voyageur, lui dit-il, je suis le sphinx. — Eh bien, après ? demanda Œdipe. — Eh bien ! le destin m’a envoyé sur la terre pour proposer une énigme aux mortels ; s’ils ne la devinent pas, ils m’appartiennent ; s’ils lu devinent, j’appartiens à la mort, et je me précipite de moi-même dans l’abîme où, jusqu’à présent, j’ai précipité les cadavres de tous ceux qui ont eu le malheur de me trouver sur leur route. » OEdipe regarda au fond du précipice, et le vit blanc d’ossements. « C’est bien, dit le jeune homme. Quelle est l’énigme ? — L’énigme, la voici, dit l’oiseau-lion : Quel est l’animal qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, et sur trois le soir ? » Œdipe réfléchit un instant ; puis, avec un sourire qui ne laissa point que d’inquiéter le sphinx : « Et si je devine, dit-il, tu te précipiteras de toi-même dans l’abîme ? — C’est la loi, répondit le sphinx. — Eh bien ! répondit Œdipe, cet animal, c’est l’homme ! » — Comment, l’homme ? interrompit Beausire, qui prenait intérêt à la conversation comme s’il se fut agi d’un fait contemporain. — Oui, l’homme... l’homme, qui, dans son enfance, c’est-à-dire au matin de la vie, marche sur ses pieds et sur ses mains ; qui, dans son âge mûr, c’est-à-dire à midi, marche sur ses deux pieds, et qui, le soir, c’est-à-dire dans sa vieillesse, s’appuie sur un bâton. — Ah ! s’écria Beausire, c’est mordieu vrai ! Embêté le sphinx ! — Oui, mon cher monsieur de Beausire, si bien embêté, qu’il se précipita la tête la première dans l’abîme, et qu’ayant eu la loyauté, de ne point se servir de ses ailes, ce que vous trouverez probablement bien niais de sa part, il se brisa la tête sur les rochers. Quant à Œdipe, il poursuivit son chemin, arriva à Thèbes, trouva Jocaste veuve, l’épousa, et accomplit ainsi la prédiction de l’oracle qui avait dit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. — Mais enfin, monsieur le comte, quelle analogie voyez-vous entre l’histoire d’Œdipe et celle de l’homme masqué ? — Oh ! une grande ! attendez... D’abord, vous avez désiré savoir son nom ? — Oui. — Et moi, je vous ai dit que j’allais vous proposer une énigme. Il est vrai que je suis de meilleure pâte que le sphinx, et que je ne vous dévorerai pas si vous avez le malheur de ne pas la deviner... Attention ! je lève la patte : Quel est le seigneur de la cour qui est le petit-fils de son père, le frère de sa mère, et l’oncle de ses sœurs ? — Ah ! diable ! fit Beausire, tombant dans une rêverie non moins profonde que celle d’Œdipe. — Voyons, cherchez, mon cher Monsieur, dit Cagliostro. — Aidez-moi un peu, monsieur le comte. — Volontiers... Je vous ai demandé si vous connaissiez l’histoire d’Œdipe ? — Vous m’avez fait cet honneur-là. — Maintenant, nous allons passer de l’histoire païenne à l’histoire sacrée. Connaissez-vous l’histoire de Loth ? — Avec ses filles ? — Justement. — Parbleu ! si je la connais !... Mais attendez donc... Eh ! oui... ce que l’on disait du vieux roi Louis XV et de sa fille madame Adélaïde. — Vous brûlez, mon cher Monsieur... — Alors, l’homme masqué, ce serait ?... — Cinq pieds cinq pouces. — Le comte Louis... — Allons donc ! — Le comte Louis de... — Chut ! — Mais puisque vous disiez qu’il n’y a ici que des morts... — Oui ; mais sur leur tombe il pousse de l’herbe ; elle y pousse même mieux qu’ailleurs ; eh bien ! si cette herbe, comme les roseaux du roi Midas... Connaissez-vous l’histoire du roi Midas ? — Non, monsieur le comte. — Je vous la raconterai un autre jour ; pour le moment, revenons à la nôtre.
Alors, reprenant son sérieux :
— Vous disiez donc ? demanda-t-il. — Pardon, mais je croyais que c’était vous qui interrogiez... — Vous avez raison.
Et tandis que Cagliostro préparait son interrogation :
— C’est ma foi vrai ! murmurait Beausire ; le petit-fils de son père... le frère de sa mère... l’oncle de ses sœurs... c’est le comte Louis de Nar... — Attention ! dit Cagliostro.
Beausire s’interrompit dans son monologue, et écouta de toutes ses oreilles.
— Maintenant qu’il ne nous reste plus de doute sur les conjurés, masqués ou non masqués, passons au but du complot.
Beausire fit, de la tête, un signe qui voulait dire qu’il était prêt à répondre.
— Le but du complot est bien d’enlever le roi, n’est-ce pas ? — C’est bien le but du complot, en effet. — De le conduire à Péronne ? — A Péronne. — A présent, les moyens ? — Pécuniaires ? — Pécuniaires, oui, d’abord. — On a deux millions... — Que prête un banquier génois... Je connais ce banquier ; il n’y en a pas d’autres ? — Je ne crois pas. — Voilà qui est bien pour l’argent ; mais ce n’est pas assez d’avoir de l’argent, il faut des hommes. — Monsieur de Lafayette vient de donner l’autorisation de lever une légion pour aller au secours du Brabant, qui se révolte contre l’empire. — Oh ! ce bon Lafayette, murmura Cagliostro, je le reconnais bien là !
Puis, tout haut :
— Soit, on aura une légion ; mais ce n’est pas une légion qu’il faut pour exécuter un pareil projet, c’est une armée. — On a l’armée. — Ah ! voyons l’armée. — Douze cents chevaux seront réunis à Versailles ; ils en partiront le jour désigné, à onze heures du soir ; à deux heures du matin, ils arriveront à Paris sur trois colonnes. — Bon ! — La première entrera par la grille de Chaillot ; la seconde, par la barrière du Roule ; la troisième, parcelle de Grenelle. La colonne qui entrera par la barrière de Grenelle égorgera le général Lafayette ; celle qui entrera par la grille de Chaillot égorgera monsieur Necker ; enfin, celle qui entrera par la barrière du Roule égorgera monsieur Bailly... — Bon ! répéta Cagliostro. — Le coup fait, on encloue les canons ; on se réunit aux Champs-Élisées, et l’on marche aux Tuileries, qui sont à nous. — Comment, à vous ! et la garde nationale ? — C’est là que doit agir la colonne brabançonne, réunie à une partie de la garde soldée, à quatre cents Suisses et à trois cents conjurés de province. Elle s’empare, grâce aux intelligences que nous avons dans la place, des portes extérieures ; on entre chez le roi en criant : « Sire ! le faubourg Saint-Antoine est en pleine insurrection... Une voiture est tout attelée... il faut fuir ! » Si le roi consent à fuir, la chose va toute seule ; s’il n’y consent pas, on l’emporte de force, et on le conduit à Saint-Denis. — Bon ! — Là, on trouve vingt mille hommes d’infanterie aux quels se joignent les douze cents hommes de cavalerie, la légion brabançonne, les quatre cents Suisses, les trois cents conjurés, dix, vingt, trente mille royalistes que l’on rencontrera sur la route, et, à grande force, on conduira le roi à Péronne. — De mieux en mieux !... Et, à Péronne, que fera-t-on, mon cher monsieur de Beausire ? — A Péronne, on trouve vingt mille hommes qui y arrivent en même temps de la Flandre maritime, de la Picardie, de l’Artois, de la Champagne, de la Bourgogne, de la Lorraine, de l’Alsace et du Cambrésis. On est en marché pour vingt mille Suisses, douze mille Allemands et douze mille Sardes, lesquels, réunis à la première escorte du roi, formeront un effectif de cent cinquante mille hommes. — Joli chiffre ! dit Cagliostro. — Enfin, avec ces cent cinquante mille hommes, on marchera sur Paris ; on interceptera le haut et le bas de la rivière pour lui couper les vivres ; Paris affamé capitulera ; on dissoudra l’Assemblée nationale, et l’on replacera le roi, véritablement roi, sur le trône de ses pères. — Amen ! dit Cagliostro.
Et, se levant :
— Mon cher monsieur de Beausire, dit-il, vous avez une conversation des plus agréables ; mais, enfin, il en est de vous comme des plus grands orateurs, quand vous avez tout dit, vous n’avez plus rien à dire... et vous avez tout dit, n’est-ce pas ? — Oui, monsieur le comte, pour-le moment. — Alors, bonsoir, mon cher monsieur de Beausire ; lorsque vous aurez besoin de dix louis, toujours à titre de don, bien entendu, venez me trouver à Bellevue. — A Bellevue ?... et je demanderai monsieur le comte de Cagliostro ? — Le comte de Cagliostro ? oh ! non ! on ne saurait ce que vous voulez dire. Demandez le baron Zannone. — Le baron Zannone ? s’écria Beausire, mais c’est le nom du banquier génois qui a escompté les deux millions de traites de Monsieur ! — C’est possible, dit Cagliostro. — Comment, c’est possible ? — Oui... seulement, je fais tant d’affaires, que celle-là se sera confondue avec les autres... Voilà pourquoi au premier abord je ne me rappelais pas bien ; mais, en effet, maintenant, je crois me souvenir.
Beausire était en stupéfaction devant cet homme, qui oubliait ainsi des affaires de deux millions, et il commençait à croire que, ne fût-ce qu’au point de vue pécuniaire, mieux valait être au service du prêteur que de l’emprunteur.
Mais, comme cette stupéfaction n’allait point jusqu’à lui faire oublier le lieu où il se trouvait, aux premiers pas de Cagliostro vers la porte, Beausire retrouva le mouvement, et le suivit d’une allure tellement modelée sur la sienne, qu’à les voir marcher ainsi presque accolés l’un à l’autre, on eût dit deux automates mus par un même ressort.
A la porte seulement, et lorsque la grille fut refermée, les deux corps parurent se séparer d’une manière visible.
— Et maintenant, demanda Cagliostro, de quel côté allez-vous, cher monsieur de Beausire ? — Mais, vous-même ?... — Du côté où vous n’allez pas. — Je vais au Palais-Royal, monsieur le comte. — Et moi, à la Bastille, monsieur de Beausire.
Sur quoi, les deux hommes se quittèrent, Beausire saluant le comte avec une profonde révérence, Cagliostro saluant Beausire avec une légère inclinaison de tête ; et tous deux disparurent presque aussitôt au milieu de l’obscurité, Cagliostro dans la rue du Temple, et Beausire dans la rue de la Verrerie.