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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1XXXII. — D’ANCIENNES CONNAISSANCES

Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny
Chapitre 33 / 82

XXXII. — D’ANCIENNES CONNAISSANCES

Le soir même du jour où monsieur Louis de Bouille avait eu l’honneur d’être reçu par la reine d’abord, et par le roi ensuite, entre cinq ou six heures, il se passait, au troisième et dernier étage d’une vieille, petite, sale et sombre, maison de la rue de la Juiverie, une scène à laquelle nous prierons nos lecteurs de permettre que nous les fassions assister.

En conséquence, nous les prendrons à l’entrée du Pont-au-Change, soit à la descente de leur carrosse, soit à la descente de leur fiacre, selon qu’ils auront six mille livres à dépenser par an, pour un cocher, deux chevaux et une voiture, ou trente sous à donner par jour pour une simple voilure numérotée. Nous suivrons avec eux le Pont-au-Change ; nous entrerons dans la rue de la Pelleterie ; nous tomberons dans la rue Saint-Jacques, que nous suivrons jusqu’à la rue de la Juiverie, où nous nous arrêterons en face de la troisième porte à gauche.

Nous savons bien que la vue de cette porte, que les locataires de la maison ne se donnent même pas la peine de fermer, tant ils se croient à l’abri de toute tentative nocturne de la part de messieurs les voleurs de la Cité, n’est pas fort attrayante ; mais, nous l’avons déjà dit, nous avons besoin des gens qui habitent dans les mansardes de cette maison, et, comme ils ne viendraient pas nous trouver, c’est à nous, cher lecteur ou bien-aimée lectrice, d’aller bravement à eux.

Assurez donc le plus possible votre marche pour ne pas glisser dans la boue visqueuse qui fait le sol de l’allée étroite où nous nous engageons ; serrons nos vêtements le long de notre corps pour qu’ils ne frôlent même pas les parois de l’escalier humide et graisseux qui rampe au fond de cette allée comme les tronçons d’un serpent mal rejoints ; approchons un flacon de vinaigre ou un mouchoir parfumé de notre visage, pour que le plus subtil et le plus aristocrate de nos sens, l’odorat, échappe, autant que possible, au contact de cet air chargé d’azote que l’on respire à la fois par la bouche, par le nez et par les yeux, et arrêtons-nous sur le palier du troisième, en face de cette porte où l’innocente main d’un jeune dessinateur a tracé à la craie des figures qu’au premier abord on pourrait prendre pour des signes cabalistiques, et qui ne sont que des essais malheureux dans l’art sublime des Léonard de Vinci, des Raphaël et des Michel-Ange.

Arrivés là, nous regarderons, si vous voulez bien, à travers le trou de la serrure, afin, cher lecteur ou bien-aimée lectrice, que vous reconnaissiez, si vous avez bonne mémoire, les personnages que vous allez rencontrer. D’ailleurs, si vous ne les reconnaissez pas à la vue, vous appliquerez votre oreille à la porte et vous écouterez ; il sera bien difficile alors, pour peu que vous ayez lu notre livre du Collier de la Reine, que l’ouïe ne vienne pas au secours de la vue. Nos sens se complètent les uns par les autres.

Disons d’abord ce que l’on voit en regardant par le trou de la serrure.

L’intérieur d’une chambre qui indique la misère, et qui est habitée par trois personnes. Ces trois personnes sont un homme, une femme et un enfant.

L’homme a quarante-cinq ans et en paraît cinquante-cinq ; la femme en a trente-quatre et en paraît quarante ; l’enfant a cinq ans et paraît son âge : il n’a pas encore eu le temps de vieillir deux fois.

L’homme est vêtu d’un ancien uniforme aux gardes françaises, uniforme vénéré depuis le 14 juillet, jour où les gardes françaises se réunirent au peuple pour échanger des coups de fusil avec les Allemands de monsieur de Lambesc et les Suisses de monsieur de Bezenval.

Il tient à la main un jeu de cartes complet, depuis l’as, en passant par le deux, le trois et le quatre de chaque couleur, jusqu’au roi ; il essaie, pour la centième fois, pour la millième fois, pour la dix millième fois, une martingale infaillible ; un carton piqué d’autant de trous qu’il y a d’étoiles au ciel repose à ses côtés.

Nous avons dit repose, et nous nous hâtons de nous reprendre. Repose est un mot bien impropre employé à l’endroit de ce carton ; car le joueur, il est incontestable que c’est un joueur, le tourmente incessamment en le consultant de cinq minutes en cinq minutes.

La femme est vêtue d’une ancienne robe de soie. Chez elle, la misère est d’autant plus terrible, qu’elle apparaît avec des restes de luxe. Ses cheveux sont relevés en chignon avec un peigne de cuivre autrefois doré ; ses mains sont scrupuleusement propres, et, à force de propreté, ont conservé ou plutôt ont acquis un certain air aristocratique ; ses ongles, que monsieur le baron de Taverney, dans son réalisme brutal, appelait de la corne, sont habilement arrondis vers la pointe ; enfin, des pantoufles passées de ton, éraillées en certains endroits, qui furent autrefois brodées d’or et de soie, jouent à ses pieds, couverts par des restes de bas à jour.

Quant au visage, nous l’avons dit, c’est celui d’une femme de trente quatre à trente-cinq ans, qui, s’il était artistement travaillé à la mode du temps, pourrait permettre à celle qui le porte de se donner cet âge auquel pendant un lustre, comme dit l’abbé de Celles, et même pendant deux lustres, les femmes se cramponnent avec acharnement : vingt-neuf ans ; mais qui, privé de rouge et de blanc, dénué, par conséquent, de tout moyen de cacher les douleurs et les misères, celle troisième et quatrième aile du temps, accuse quatre ou cinq années de plus que la réalité.

Au reste, toute dénuée qu’est cette figure, on se prend à rêver en la voyant ; et, sans pouvoir se faire de réponse, tant l’esprit, si hardi que soit son vol, hésite à franchir une pareille distance, on se demande dans quel palais doré, dans quel carrosse à six chevaux, au milieu de quelle poussière royale on a vu un resplendissant visage dont celui-ci n’est que le pâle reflet.

L’enfant a cinq ans, comme nous l’avons dit. Il a les cheveux frisés d’un chérubin, les joues rondes d’une pomme d’api, les yeux diaboliques de sa mère, la bouche gourmande de son père, la paresse et les caprices de tous les deux.

Il est revêtu d’un reste d’habit de velours nacarat, et, tout en mangeant un morceau de pain beurré de confitures chez l’épicier du coin, il effile les débris d’une vieille ceinture tricolore frangée de cuivre dans le fond d’un vieux chapeau de feutre gris perle.

Le tout est éclairé par une chandelle à lumignon gigantesque, à laquelle une bouteille vide sert de chandelier, et qui, tout en plaçant l’homme aux cartes dans la lumière, laisse le reste de l’appartement dans une demi-obscurité.

Cela posé, et comme, selon nos prévisions, l’inspection à l’œil nu ne nous a rien appris, écoutons.

C’est l’enfant qui rompt le premier le silence en jetant par-dessus sa tête sa tartine de pain, qui va retomber sur le pied du lit, réduit à un matelas.

— Maman, dit-il, je ne veux plus de pain et de confitures... pouah ! — Eh bien ! que veux-tu, Toussaint ? — Je veux un bâton de sucre d’orge rouge. — Entends-tu Beausire ? dit la femme.

Puis, voyant qu’absorbé dans ses calculs Beausire ne répond pas : — Entends-tu ce que dit ce pauvre enfant ? reprend-elle plus haut. Même silence.

Alors, ramenant son pied à la hauteur de sa main, et prenant sa pantoufle, qu’elle jette au nez du calculateur :

— Eh ! Beausire ! dit-elle. — Eh bien ! qu’y a-t-il ? répondit celui-ci avec un visible accent de mauvaise humeur. — Il y a que Toussaint demande du sucre d’orge rouge, parce qu’il ne veut plus de confitures... pauvre enfant ! — Il en aura demain. — J’en veux aujourd’hui, j’en veux ce soir, j’en veux tout de suite, moi ! crie l’enfant d’un ton pleureur qui menace de devenir orageux. — Toussaint, mon ami, dit le père, je te conseille de nous accorder du silence, ou tu aurais affaire à papa.

L’enfant jeta un cri, mais qui lui était bien plutôt arraché par le caprice que par l’effroi.

— Touche un peu au petit, ivrogne ! et, à ton tour, tu auras affaire à moi, dit la mère en allongeant vers Beausire cette main blanche qui, grâce au soin qu’avait pris la propriétaire d’en effiler les ongles, pouvait, au besoin, servir de griffe. — Et qui diable veut y toucher, à cet enfant ? Tu sais bien que c’est une façon de parler, madame Oliva, et que si, de temps en temps, on bat les habits de la mère, on a toujours respecté la casaque de l’enfant... Allons, venez embrasser ce pauvre Beausire, qui, dans huit jours, sera riche comme un roi... Allons, venez, ma petite Nicole. — Quand vous serez riche comme un roi, mon mignon, il sera temps de vous embrasser ; mais d’ici là, nenni ! — Mais, puisque je te dis que c’est comme si j’avais là un million... Fais-moi une avance ; ça nous portera bonheur... le boulanger nous fera crédit. — Un homme qui remue des millions et qui demande au boulanger crédit pour un pain de quatre livres ! — Je veux du sucre d’orge rouge, moi ! cria l’enfant d’un ton qui devenait de plus en plus menaçant. — Voyons, l’homme aux millions, donne un morceau de sucre d’orge à cet enfant.

Beausire fit un mouvement pour porter la main à sa poche ; mais la main n’accomplit pas même la moitié de la route.

— Eh ! dit-il, tu sais bien que je t’ai donné hier ma dernière pièce de vingt-quatre sous ! — Puisque tu as de l’argent, mère, dit le jeune Toussaint, se retournant vers celle que le respectable monsieur de Beausire venait d’appeler tour à tour Oliva et Nicole, donne-moi un sou pour aller acheter du sucre d’orge rouge. — Tiens, en voilà deux, méchant enfant !... Et prends garde de tomber en descendant par les escaliers. — Merci, petite mère ! dit l’enfant en sautant de joie, et en tendant la main. — Allons, viens ici, que je te remette ta ceinture et ton chapeau, petit drôle, afin que l’on ne dise pas que monsieur de Beausire laisse aller son enfant tout déloqueté par les rues ; ce qui lui est bien égal, à lui, qui est un sans cœur, mais ce qui me ferait mourir de honte, moi !

L’enfant avait bonne envie, au risque de ce que pourraient dire les voisins sur l’héritier présomptif de la maison Beausire, de se priver de son chapeau de paille et de sa ceinture dont il n’avait reconnu l’utilité que tant que, par leur fraîcheur et leur éclat, ils avaient excité l’admiration des autres enfants ; mais, comme ceinture, et chapeau étaient une des conditions de la pièce de deux sous, il fallut bien que, tout récalcitrant qu’il était, le jeune matamore passât par là.

Il s’en consola en allant mettre, avant de sortir, sa pièce de dix centimes sous le nez de son père, qui, absorbé dans ses calculs, se contenta de sourire à cette charmante espièglerie.

Puis, on entendit son pas craintif, quoique hâté par la gourmandise, se perdre dans les escaliers.

La femme, après avoir suivi des yeux son enfant, jusqu’à ce que la porte se fût refermée sur lui, ramena son regard du fils au père, et, après un instant de silence :

— Ah çà ! monsieur de Beausire, dit-elle, il faudra pourtant que votre intelligence nous tire de la misérable position où nous sommes ; sans quoi, il faudra que j’aie recours à la mienne.

Et elle prononça ces derniers mots en minaudant comme une femme à qui son miroir a dit, le matin encore : Sois tranquille, avec ce visage là, on ne meurt pas de faim !

— Aussi, ma petite Nicole, répondit monsieur de Beausire, tu vois que je m’en occupe. — Oui... en remuant des cartes, et en piquant des cartons. — Mais puisque je te dis que je l’ai trouvée ! — Quoi ? — Ma martingale. — Bon ! voilà que ça recommence, monsieur Beausire ? Je vous préviens que je vais chercher de mémoire, parmi mes anciennes connaissances, s’il n’y en aurait pas quelqu’une qui eût le pouvoir de vous faire mettre, comme fou, à Charenton. — Mais puisque je te dis qu’elle est infaillible ! — Ah ! si monsieur de Richelieu n’était pas mort ! murmura la jeune femme à demi voix. — Que dis-tu ? — Si monsieur le cardinal de Rohan n’était pas ruiné ! — Hein ? — Et si madame de La Motte n’était pas en fuite. — Plaît-il ? — On retrouverait des ressources, et l’on ne serait pas obligée de partager la misère d’un vieux reître comme celui-là...

Et, d’un geste de reine, mademoiselle Nicole Legay, dite madame Oliva, désigna dédaigneusement Beausire.

— Mais puisque je te dis, répéta celui-ci avec le ton de la conviction, que demain nous serons riches ! — A millions ? — A millions ! — Monsieur de Beausire, montrez-moi les dix premiers louis d’or de vos millions, et je croirai au reste. — Eh bien ! vous les verrez ce soir, les dix premiers louis d’or ; c’est justement la somme qui m’est promise. — Et tu me les donneras, mon petit Beausire ? dit vivement Nicole. — C’est-à-dire que je t’en donnerai cinq, pour acheter une robe de soie à toi et un habit de velours au petit ; puis, avec les cinq autres... — Et bien, avec les cinq autres ? — Je te rapporterai le million promis. — Tu vas encore jouer, malheureux ? — Mais puisque je te dis que j’ai trouvé une Martingale infaillible ! — Oui, la sœur de celle avec laquelle tu as mangé les soixante mille livres qui te restaient de ton affaire sur le Portugal ! — Argent mal acquis ne profite pas, dit sentencieusement Beausire, et j’ai toujours eu idée que c’était la façon dont cet argent nous était venu qui nous avait porté malheur. — Il paraît que celui-ci t’arrive d’héritage, alors ... Tu avais un oncle qui est mort en Amérique ou dans les Indes, et qui te laisse dix louis ? — Ces dix louis, mademoiselle Nicole Legay, dit Beausire avec un certain air supérieur, ces dix louis, entendez-vous, seront gagnés, non-seulement honnêtement, mais encore honorablement, et pour une cause dans laquelle je suis intéressé, ainsi que toute la noblesse de France. — Vous êtes donc noble, monsieur Beausire ? dit en ricanant Nicole. — Dites de Beausire, mademoiselle Legay ; de Beausire, appuya-t-il, comme le constate l’acte de reconnaissance de votre enfant rédigé dans la sacristie de l’église Saint-Paul, et signé de votre serviteur, Jean Baptiste-Toussaint de Beausire, le jour où je lui ai donné mon nom... — Beau cadeau que vous lui avez fait là ! murmura Nicole. — Et ma fortune, ajouta emphatiquement Beausire. — Si le bon Dieu ne lui envoie pas autre chose, dit Nicole en secouant la tête, le pauvre petit est bien sûr de vivre d’aumône et de mourir à l’hôpital ! — En vérité, mademoiselle Nicole, dit Beausire d’un air dépité, c’est à n’y pas tenir ; vous n’êtes jamais contente. — Mais n’y tenez pas, s’écria Nicole, lâchant la digue à sa colère longtemps contenue. Eh ! bon Dieu ! qui donc vous prie d’y tenir ?... Dieu merci ! je ne suis pas embarrassée de ma personne et de celle de mon enfant, et dès ce soir même je puis, moi aussi, chercher fortune ailleurs.

Et Nicole, se levant, fit trois pas pour marcher vers la porte.

Beausire, de son côté, en fit un vers cette même porte, qu’il barra en ouvrant les deux bras. — Mais puisqu’on te dit, méchante ! reprit-il, que cette fortune... — Eh bien ? demanda Nicole. — Elle vient ce soir !... Puisqu’on te dit que, la martingale fût-elle fausse, ce qui est impossible d’après mes calculs, ce serait cinq louis de perdus, et voilà tout. — Il y a des moments où cinq louis c’est une fortune, entendez-vous, monsieur le dépensier... Vous ne savez pas cela, vous qui avez mangé de l’or gros comme cette maison. — Cela prouve mon mérite, Nicole ; si j’ai mangé cet or, c’est que je l’avais gagné ; et, si je l’avais gagné, c’est que je puis le gagner encore... D’ailleurs, il y a un Dieu pour les gens... adroits. — Ah ! oui, comptez là-dessus ! — Mademoiselle Nicole, dit Beausire, seriez-vous athée, par hasard ?

Nicole haussa les épaules.

— Seriez-vous de l’école de monsieur de Voltaire, qui nie la Providence ? — Beausire, vous êtes un sot, dit Nicole. — C’est qu’il n’y aurait rien d’étonnant, sortant du peuple, que vous eussiez de ces idées-là... Je vous préviens que ce ne sont pas celles qui appartiennent à ma caste sociale et à mes opinions politiques. — Monsieur de Beausire, vous êtes un insolent ! dit Nicole. — Moi, je crois, entendez-vous ? moi, j’ai la foi ! et quelqu’un me dirait : Ton fils, Jean-Baptiste-Toussaint de Beausire, qui est descendu pour acheter du sucre d’orge rouge avec une pièce de dix centimes, va remonter avec une bourse pleine d’or dans la main, » que je répondrais : « Cela peut être, si c’est la volonté de Dieu ! » Et Beausire leva béatement les yeux au ciel.

— Beausire, vous êtes un imbécile ! dit Nicole.

Elle n’avait pas achevé ces mots, que l’on entendit dans les escaliers la voix du jeune Toussaint.

— Papa ! maman ! criait-il.

Beausire et Nicole prêtaient l’oreille à cette voix chérie.

— Papa ! maman ! répétait la voix en s’approchant de plus en plus. — Qu’est-il arrivé ! cria Nicole en ouvrant la porte avec une sollicitude toute maternelle. Viens, mon enfant... viens ! — Papa ! maman ! continua la voix en se rapprochant toujours, comme celle d’un ventriloque qui fait semblant d’ouvrir le panneau d’une cave. — Je ne serais pas étonné, dit Beausire saisissant dans cette voix ce qu’elle avait de joyeux, je ne serais pas étonné que le miracle se réalisât, et que le petit eût trouvé la bourse dont je parlais tout à l’heure.

En ce moment, l’enfant apparaissait sur la dernière marche de l’escalier, et se précipitait dans la chambre tenant à la bouche son morceau de sucre d’orge rouge, serrant, de son bras gauche, un sac de sucreries contre sa poitrine, et montrant dans sa main droite, ouverte et étendue, un louis d’or qui, à la lueur de la maigre chandelle, reluisait comme l’étoile Aldébaran.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Nicole laissant la porte se refermer toute seule, que t’est-il donc arrivé, pauvre cher enfant ?

Et elle couvrait le visage gélatineux du jeune Toussaint de ces baisers maternels que rien ne dégoûte parce qu’ils semblent tout épurer.

— Il y a, dit Beausire en s’emparant adroitement du louis, et en l’examinant à la chandelle, il y a que c’est un vrai louis d’or valant vingt quatre livres.

Puis, revenant à l’enfant :

— Où as-tu trouvé celui-là, marmot, que j’aille chercher les autres ? — Je ne l’ai pas trouvé, papa, dit l’enfant, on me l’a donné. — Comment ! on te l’a donné ? s’écria la mère. — Oui, maman... un Monsieur.

Nicole fut tout près, comme Beausire avait fait pour le louis, de demander où était ce Monsieur-là.

Mais, prudente par expérience, car elle savait Beausire susceptible à l’endroit de la jalousie, elle se contenta de répéter :

— Un Monsieur ?... — Oui, petite mère, dit l’enfant en faisant craquer son sucre d’orge sous ses dents, un Monsieur. — Un Monsieur ? répéta à son tour Beausire. — Oui, petit papa, un Monsieur qui est entréchez l’épicier pendant que j’y étais, et qui a dit : « Monsieur l’épicier, n’est-ce pas un jeune gentilhomme nommé de Beausire, que vous avez l’honneur de servir en ce moment ? »

Beausire se rengorgea ; Nicole haussa les épaules.

— Et qu’a répondu l’épicier, mon fils ? demanda Beausire. — Il a répondu : « Je ne sais pas s’il est gentilhomme ; mais il s’appelle, en effet, Beausire. — Et ne demeure-t-il pas ici tout près ? demanda le Monsieur. — Ici, dans la maison à gauche, au troisième, en haut de l’escalier. — Donnez toutes sortes de bonnes choses à cet enfant ; je paie, a dit-le Monsieur. » Puis, à moi : « Tiens, petit, voilà un louis, a-t-il ajouté ; ce sera pour acheter d’autres bonbons, quand ceux-ci seront mangés. » Alors, il m’a mis le louis dans la main, l’épicier m’a mis ce-paquet sur le bras, et je suis parti bien content... Tiens ! où est donc mon louis ?

Et l’enfant, qui n’avait pas vu l’escamotage de Beausire, se mit à chercher son louis de tous les côtés.

— Petit maladroit ! dit Beausire, tu l’auras perdu ! — Mais non, mais non, mais non ! dit l’enfant.

Cette discussion eût pu devenir plus sérieuse sans l’événement qui va suivre, et qui devait nécessairement y mettre fin.

Tandis que l’enfant, doutant encore de lui-même, cherchait à terre le louis d’or, qui reposait déjà dans le double fond de la poche du gilet de Beausire ; tandis que Beausire admirait l’intelligence du jeune Toussaint qui venait de se manifester par la narration que nous avons rapportée, et qui s’est peut-être un peu améliorée sous notre plume ; tandis que Nicole, tout en partageant l’enthousiasme de son amant pour cette précoce faconde, se demandait sérieusement quel pouvait être ce donneur de bonbons et ce bailleur de louis d’or, la porte s’ouvrit lentement, et une voix pleine de douceur fit entendre ces mots :

— Bonsoir, mademoiselle Nicole ; bonsoir, monsieur de Beausire ; bonsoir, jeune Toussaint.

Chacun se retourna vers le côté d’où venait cette voix. Sur le seuil, la figure rayonnante à ce tableau de famille, se tenait un homme fort élégamment vêtu.

— Ah ! le Monsieur aux bonbons ! s’écria le jeune Toussaint. — Le comte de Cagliostrol dirent ensemble Nicole et Beausire, — Vous avez là un charmant enfant, monsieur de Beausire, dit le comte, et vous devez vous trouver bien heureux d’être père !


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XXXIII. — OU LE LECTEUR AURA LA SATISFACTION DE RETROUVER MONSIEUR DE BEAUSIRE TEL QU’IL L’A QUITTÉ

Il y eut, après ces gracieuses paroles du comte, un moment de silence pendant lequel Cagliostro s’avança jusqu’au milieu de la chambre, et jeta un regard scrutateur autour de lui, sans doute pour apprécier la situation morale et surtout pécuniaire des anciennes connaissances au milieu desquelles ces menées terribles et souterraines dont il était le centre le ramenaient inopinément.

Le résultat de ce coup d’œil, pour un homme aussi perspicace que l’était le comte, ne pouvait laisser aucun doute.

Un observateur ordinaire eût deviné, ce qui était vrai, que le pauvre ménage en était à sa dernière pièce de vingt-quatre sous.

Des trois personnages au milieu desquels l’apparition du comte avait jeté la surprise, le premier qui recouvrit la parole fut celui auquel sa mémoire ne rappelait que les événements de la soirée, et auquel, par conséquent, sa conscience n’avait rien à reprocher.

— Ah ! Monsieur, quel malheur ! dit le jeune Toussaint, j’ai perdu mon louis !

Nicole ouvrait la bouche pour rétablir les faits dans leur vérité ; mais elle réfléchit que son silence vaudrait peut-être un second louis à l’enfant, et que, ce second louis, ce serait elle qui en hériterait.

Nicole ne s’était pas trompée.

— Tu as perdu ton louis, mon pauvre enfant ? dit Cagliostro ; eh bien ! en voici deux ; tâche de ne pas les perdre, cette fois-ci.

Et tirant d’une bourse dont la rotondité attira les regards cupides de Beausire deux autres louis, il les laissa tomber dans la petite main collante de l’enfant.

— Tiens, maman, dit celui-ci courant à Nicole, en voilà un pour loi, et un pour moi.

Et l’enfant partagea son trésor avec sa mère.

Cagliostro avait remarqué la ténacité avec laquelle le regard du faux sergent avait suivi sa bourse, qu’il venait d’éventrer pour donner passage aux quarante-huit livres, dans les différentes évolutions qu’elle avait faite depuis la sortie de sa poche jusqu’à la rentrée.

En la voyant disparaître dans les profondeurs de la veste du comte, l’amant de Nicole poussa un soupir.

— Eh quoi ! monsieur de Beausire, dit Cagliostro, toujours mélancolique ? — Et vous, monsieur le comte, toujours millionnaire ? — Eh ! mon Dieu ! vous qui êtes un des plus grands philosophes que j’aie connus, tant dans l’âge moderne que dans l’antiqutié, vous devez connaître cet axiome qui fut en honneur à toutes les époques : L’argent ne fait pas le bonheur ! Je vous ai connu riche... relativement. — Oui, répondit Beausire ; c’est vrai ; j’ai eu jusqu’à cent mille francs. — C’est possible ; seulement, à l’époque où je vous ai retrouvé, vous en aviez déjà mangé quarante mille à peu près, de sorte que vous n’en aviez plus que soixante mille ; ce qui, vous en conviendrez, était encore une somme assez ronde pour un ancien exempt.

Beausire poussa un soupir.

— Qu’est-ce que soixante mille livres comparées aux sommes dont vous disposez, vous ? — A titre de dépositaire, monsieur de Beausire ; car, si nous comptions bien, je crois que ce serait vous qui seriez saint Martin et moi qui serais le pauvre, et que vous seriez obligé, pour ne pas me laisser geler de froid, de me donner la moitié de votre manteau. Eh bien ! mon cher monsieur de Beausire, rappelez-vous les circonstances dans lesquelles je vous ai rencontré ; vous aviez alors, comme je vous le disais tout à l’heure, à peu près soixante mille livres dans votre poche ; en étiez-vous plus heureux ?

Beausire poussa un soupir rétrospectif qui pouvait passer pour un gémissement.

— Voyons, répondez, insista Cagliostro ; voudriez-vous changer votre position actuelle, quoique vous ne possédiez que ce malheureux louis que vous avez pris au jeune Toussaint ?... — Monsieur !... interrompit l’ancien exempt. — Ne nous fâchons pas, monsieur de Beausire... Nous nous sommes fâchés une fois, et vous avez été forcé d’aller chercher dans la rue votre épée qui avait sauté par la fenêtre... vous le rappelez-vous ?... Vous voue le rappelez, n’est-ce pas ? continua le comte, qui s’apercevait que Beausire ne répondait point ; c’est déjà quelque chose d’avoir de la mémoire... Eh bien ! je vous le demande encore, voudriez-vous changer votre position actuelle, quoique Vous ne possédiez que ce malheureux louis que vous avez pris au jeune Toussaint, cette fois, l’allégation passa sans récrimination, contre la position précaire dont je suis heureux d’avoir contribué à vous tirer ? — Non, monsieur le comte, dit Beausire ; en effet, vous avez raison, je ne changerais pas... Hélas ! à cette époque, j’étais séparé de ma chère Nicole ! — Et puis légèrement traque par la police, à propos de votre affaire du Portugal... Que diable est devenue cette affaire ?... Vilaine affaire ! autant que je puis me le rappeler. — Elle est tombée à l’eau, monsieur le comte, répondit Beausire. — Ah ! tant mieux ! car elle devait fort vous inquiéter... Cependant, ne comptez pas trop sur cette noyade ; il y a de rudes plongeurs dans la police, et, si trouble et si profonde que soit l’eau, une vilaine affaire est toujours plus facile à pêcher qu’une belle perle. — Enfin, monsieur le comte, sauf la misère à laquelle-nous sommes réduits... — Vous vous trouvez heureux... De sorte qu’il ne vous faudrait qu’un millier de louis pour que ce bonheur fût complet ?

Les yeux de Nicole brillèrent ; ceux de Beausire jetèrent des flammes.

— C’est-à-dire, s’écria ce dernier, que si nous avions mille louis, c’est-à-dire que si nous avions vingt-quatre mille livres, nous achèterions une campagne avec la moitié de la somme ; avec l’autre, nous nous constituerions quelque petite rente, et je me ferais laboureur... — Comme Cincinnatus ! — Tandis que Nicole se livrerait tout entière à l’éducation de notre enfant. — Comme Cornélie !... Mordieu ! monsieur de Beausire, non-seulement ce serait exemplaire, mais encore ce serait touchant. Vous n’espérez donc point gagner cela dans l’affaire que vous menez en ce moment ?

Beausire tressaillit.

— Quelle affaire ? demanda-t-il. — Mais l’affaire où vous vous produisez comme sergent aux gardes ; l’affaire, enfin, pour laquelle vous avez rendez-vous ce soir sous les arcades de la Place-Royale.

Beausire devint pâle comme un mort.

— Ah ! monsieur le comte ! dit-il en joignant les mains d’un air suppliant. — Quoi ? — Ne me perdez pas ! — Bon ! voilà que vous divaguez, à présent ! Est-ce que je suis le lieutenant de police, pour vous perdre ? — Là, je te l’avais bien dit, s’écria Nicole, que tu te fourrais dans une mauvaise affaire ! — Ah ! vous la connaissez, cette affaire ; mademoiselle Legay ? demanda Cagliostro. — Non, monsieur le comte ; mais c’est pour cela... Quand il me cache une affaire, c’est qu’elle est mauvaise ; je puis être tranquille. — Eh bien ! en ce qui concerne celle-ci, chère demoiselle Legay, vous vous trompez ; elle est peut-être excellente, au contraire ! — Ah ! n’est-ce pas ? s’écria Beausire ; monsieur le comte est gentilhomme, et monsieur le comte comprend que toute la noblesse est intéressée... — A ce qu’elle réussisse... Il est vrai que tout le peuple, de son côté, est intéressé à ce qu’elle échoue. Maintenant, si vous m’en croyez, mon cher monsieur de Beausire, vous comprenez, c’est un conseil que je vous donne, un vrai conseil d’ami ; eh bien ! si vous m’en croyez, vous ne prendrez parti ni pour la noblesse ni pour le peuple. — Mais pour qui prendrai-je parti, alors ? — Pour vous. — Pour moi ? — Eh ! sans doute, pour toi ! dit Nicole. Pardieu ! tu as assez pensé aux autres ; il est temps de penser à toi. — Vous l’entendez ; elle parle comme saint Jean Bouche-d’Or... Rappelez-vous ceci, monsieur de Beausire : toute affaire a un bon et un mauvais côté ; celui qui est bon pour les uns, est mauvais pour les autres ; car une affaire, quelle qu’elle soit, ne peut être mauvaise pour tout le monde, ou bonne pour tout le monde ; eh bien ! il s’agit uniquement de se trouver du bon côté. — Ah ! ah ! et il paraîtrait que je ne suis pas du bon côté, hein ? — Pas tout à fait, monsieur de Beausire ; non, il s’en faut du tout au tout. J’ajouterai même que, si vous vous y entêtiez, vous savez que je me mêle de faire le prophète, j’ajouterai même que, si vous vous y entêtiez, cette fois, ce ne serait pas risque de l’honneur, ce ne serait pas risque de la fortune que vous courriez, ce serait risque de la vie... oui, vous seriez probablement pendu ! — Monsieur, dit Beausire en tâchant de faire contenance, mais en essuyant la sueur qui roulait sur son front, on ne pend pas un gentilhomme. — C’est vrai ; mais, pour obtenir d’avoir la tête tranchée, cher monsieur de Beausire, il faudrait faire vos preuves, ce qui serait long peut-être, assez long pour ennuyer le tribunal, qui pourrait bien ordonner provisoirement que vous fussiez pendu... Après cela, vous me direz que, quand la cause est belle, peu importe le supplice :


Le crime fait la honte, et non pas l’échafaud !


comme a dit un grand poëte. — Cependant, balbutia Beausire, de plus en plus effrayé. — Oui... cependant, vous n’êtes pas tellement attaché à vos opinions, que vous leur sacrifiiez votre vie... Je comprends cela : diable ! on ne vit qu’une fois, comme a dit un autre poëte moins grand que le premier, mais qui, néanmoins, pourrait bien avoir raison sur lui. — Monsieur le comte, dit enfin Beausire, j’ai remarqué, pendant le peu de relations que j’ai eu l’honneur d’avoir avec vous, que vous possédiez une façon de parler des choses qui ferait dresser les cheveux sur la tête d’un homme timide. — Diable ! ce n’est pas mon intention, dit Cagliostro. D’ailleurs, vous n’êtes pas un homme timide, vous ! — Non, répondit Beausire, il s’en faut même... Cependant, il y a certaines circonstances... — Oui, je comprends... par exemple, celles où l’on a derrière soi les galères, pour vol, et, devant soi, la potence, pour crime de lèse-nation, comme on appellerait aujourd’hui un crime qui, je suppose, aurait pour but d’enlever le roi. — Monsieur ! monsieur ! s’écria Beausire tout épouvanté. — Malheureux ! fit Oliva, c’était donc sur cet enlèvement que tu bâtissais tes rêves d’or ? — Et il n’avait pas tout à fait tort, ma chère demoiselle ; seulement, comme j’avais l’honneur de vous le dire tout à l’heure, il y a à chaque chose un bon et un mauvais côté, une face éclairée et une face sombre. Monsieur de Beausire a eu le tort de caresser la face sombre, d’adopter le mauvais côté ; qu’il se retourne, voilà tout. — Est-il encore temps ? demanda Nicole. — Oh ! certainement. — Que faut-il que je fasse, monsieur le comte ? demanda Beausire. — Supposez une chose, mon cher Monsieur, dit Cagliostro en se recueillant. — Laquelle ? — Supposez que votre complot échoue ; supposez que les complices de l’homme masqué et de l’homme au manteau brun soient arrêtés ; supposez, il faut tout supposer dans le temps où nous vivons, supposez qu’ils soient condamnés à mort... Eh ! mon Dieu ! on a bien acquitté Bezenval et Augeard ! vous voyez qu’on peut tout supposer... Supposez, ne vous impatientez pas : de suppositions en suppositions, nous arriverons à un fait ; supposez que vous soyez un de ces complices ; supposez que vous ayez la corde au cou, et que l’on vous dise, pour répondre à vos doléances, car, en pareille situation, si courageux qu’il soit, eh ! mon Dieu ! un homme se lamente, toujours un peu, n’est-ce pas ?... — Achevez, monsieur le comte, je vous en supplie, il me semble déjà que j’étrangle ! — Pardieu ! ce n’est pas étonnant, je vous suppose la corde au cou !... Eh bien ! supposez qu’on vienne vous dire : « Ah ! pauvre monsieur Beausire, cher monsieur Beausire, c’est votre faute ! » — Comment cela ? s’écria Beausire. — Là, vous voyez bien que, de suppositions en suppositions, nous arrivons à une réalité, puisque vous me répondez, à moi, comme si déjà vous en étiez là. — Je l’avoue. — « Comment cela ? vous répondrait la voix ; parce que, non-seulement vous pouviez échapper à cette malemort qui vous tient entre ses griffes, mais encore gagner mille louis, avec lesquels vous eussiez acheté cette petite maison aux charmilles vertes où vous deviez vivre, en compagnie de mademoiselle Oliva et du petit Toussaint, des cinq cents livres de rente que vous vous fussiez constituées avec les douze mille livres qui n’eussent point été employées à l’achat de la maison... vivre, comme vous le disiez, en bon cultivateur, chaussé de pantoufles l’été, et de sabots l’hiver... tandis que, au lieu de ce charmant horizon, nous avons là, vous surtout, devant les yeux la place de Grève, plantée de deux ou trois vilaines potences dont la plus haute vous tend les bras... Pouah ! mon pauvre monsieur Beausire, la laide perspective ! » — Mais enfin, comment aurais-je pu échapper à cette malemort ? comment aurais-je pu gagner ces mille louis qui assuraient ma tranquillité, celle de Nicole et celle de Toussaint !... — Demanderiez-vous toujours, n’est-ce pas ?... « Rien de plus facile, répondrait la voix. Vous aviez là, près de vous, à deux pas, le comte de Cagliostro... — Je le connais, ré pondriez-vous ; un seigneur étranger qui habite Paris pour son plaisir, et qui s’y ennuie à pâmer quand il manque de nouvelles. — C’est cela même ! Eh bien, vous n’aviez qu’à aller le trouver et lui dire : Monsieur le comte... » — Mais je ne savais pas où il demeurait, s’écria Beausire, je ne savais pas qu’il fût à Paris ; je ne savais pas même qu’il vécût encore. — « Aussi, mon cher monsieur Beausire, vous répondrait la voix, c’est pour cela qu’il est venu vous trouver, et, du moment où il est venu vous trouver, convenez-en, là, vous n’avez pas d’excuse... Eh bien ! vous n’aviez qu’à lui dire : Monsieur le comte, je sais combien vous êtes friand de nouvelles ; j’en ai, et des plus fraîches : Monsieur, frère du roi, conspire... — Bah ? — Oui, avec le marquis de Favras... — Pas possible ! — Si fait ; j’en parle savamment, puisque je suis un des agents de monsieur de Favras... — Vraiment ! et quel est le but du complot ? — D’enlever le roi et de le conduire à Péronne... Eh bien ! monsieur le comte, pour vous distraire, je vais, jour par jour, heure « par heure, si vous le désirez, minuté par minute, s’il le faut, vous dire où en est l’affaire. » Alors, mon cher ami, le comte, qui est un seigneur généreux, vous eût répondu : « Voulez-vous réellement faire cela, monsieur de Beausire ? — Oui. — Eh bien ! comme toute peine mérite salaire, si vous tenez la parole donnée, j’ai là, dans un coin, vingt-quatre mille livres que je comptais employer à une bonne action, ma foi, je les passerai à ce caprice... et, le jour où le roi sera enlevé ou monsieur de Favras pris, vous viendrez me trouver, et, foi de gentil homme ! les vingt-quatre mille livres vous seront remises, comme vous sont remis ces dix louis, non pas à titre d’avance, non pas à titre de prêt, mais bien à titre de simple don ! »

Et, à ces paroles, comme un acteur qui répète avec les accessoires, le comte de Cagliostro tira de sa poche la pesante bourse, y introduisit le pouce et l’index, et, avec une dextérité qui témoignait de son habitude à ce genre d’exercice, il y pinça juste dix louis, ni plus ni moins, que de son côté Beausire, il faut lui rendre cette justice, avança la main pour recevoir.

Cagliostro écarta doucement cette main.

— Pardon, monsieur de Beausire, dit-il, nous faisions, je crois, des suppositions... — Oui, mais, dit Beausire, dont les yeux brillaient comme deux charbons ardents, n’aviez-vous pas dit, monsieur le comte, que, de suppositions en suppositions, nous arriverions au fait ? — Y sommes nous arrivés ?

Beausire hésita un instant.

Hâtons-nous de dire que ce n’était pas l’honnêteté, la fidélité à la parole donnée, la conscience soulevée qui causaient cette hésitation ; nous l’affirmerions, que nos lecteurs connaissent trop bien monsieur de Beausire pour ne pas nous donner un démenti. Non, c’était la simple crainte que le comte ne tînt pas sa promesse.

— Mon cher monsieur de Beausire, dit Cagliostro, je vois bien ce qui se passe en vous. — Oui, répondit Beausire, vous avez raison, monsieur le comte, j’hésite à trahir la confiance qu’un galant homme a mise en moi.

Et, levant les yeux au ciel, il secoua la tête comme quelqu’un qui se dit : Ah ! c’est bien dur !

— Non, ce n’est pas cela, reprit Cagliostro, et vous m’êtes une nouvelle preuve de la vérité de cette parole du sage : « L’homme ne se connaît pas soi-même. » — Et qu’est-ce donc ? demanda Beausire, un peu ébouriffé de cette facilité qu’avait le comte de lire jusqu’au plus profond des cœurs. — C’est que vous avez peur qu’après vous avoir promis les mille louis, je ne vous les donne pas. — Oh ! monsieur le comte ! — Et c’est tout naturel, je suis le premier à vous le dire ; mais je vous offre une caution... — Une caution ? monsieur le comte n’en a certes pas besoin. — Une caution qui répondra de moi corps pour corps ! — Et quelle est cette caution ? demanda timidement Beausire. — Mademoiselle Nicole Oliva Legay. — Oh ! s’écria Nicole, si monsieur le comte nous promet, le fait est que c’est comme si nous tenions, Beausire ! — Voyez, Monsieur, voilà ce que c’est que de remplir scrupuleusement les promesses qu’on a faites... Un jour que Mademoiselle était dans la situation où vous êtes, moins le complot, c’est-à-dire un jour où Mademoiselle était fort recherchée par la police, je lui fis une offre ; c’était de venir prendre retraite chez moi. Mademoiselle hésitait : elle craignait pour son honneur ; je lui donnai ma parole, et, malgré toutes les tentations que j’eus à subir, et que vous comprendrez mieux que personne, je l’ai tenue, monsieur de Beausire. Est-ce vrai, Mademoiselle ? — Oh ! cela, s’écria Nicole, sur notre petit Toussaint, je le jure ! — Vous croyez donc, mademoiselle Nicole, que je tiendrai la parole que j’engage aujourd’hui à monsieur de Beausire, de lui donner vingt-quatre mille livres le jour où le roi aura pris la fuite, ou le jour que monsieur de Favras sera arrêté ?... Sans compter, bien entendu, que je desserre le nœud coulant qui vous étranglait tout à l’heure, et qu’il ne sera plus jamais question pour vous ni de corde ni de potence, à propos de cette affaire du moins... Je ne réponds pas au delà, un instant ! entendons-nous bien ! il y a des vocations... — C’est-à-dire, monsieur le comte, répondit Nicole, que, pour moi, c’est comme si le notaire y avait passé. — Eh bien ! ma chère demoiselle, dit Cagliostro en alignant sur la table les dix louis qu’il n’avait point lâchés, faites passer votre conviction dans te cœur de monsieur de Beausire, et c’est une affaire conclue. Et, de la main, il fit signe à Beausire d’aller causer un instant avec Nicole.

La conversation ne dura que cinq minutes, mais il est juste de dire que, pendant ces cinq minutes, elle fut des plus animées.

En attendant, Cagliostro regardait à la chandelle le carton piqué, et faisait des mouvements de tête comme pour saluer une vieille connaissance.

— Ah ! ah ! dit-il, c’est la fameuse martingale de monsieur Law que vous avez retrouvée là... J’ai perdu un million sur cette martingale !

Et il laissa négligemment retomber la carte sur la table.

Cette observation de Cagliostro parut donner une nouvelle activité à la conversation de Nicole et de Beausire.

Enfin, Beausire parut décidé.

Il vint à Cagliostro la main étendue, comme un maquignon qui veut conclure un indissoluble marché.

Mais le comte se recula en fronçant le sourcil.

— Monsieur, dit-il, entre gentilshommes, la parole vaut le jeu : vous avez la mienne ; donnez-moi la vôtre. — Foi de Beausire, monsieur le comte, c’est convenu. — Cela suffit, Monsieur, dit Cagliostro.

Puis, tirant de son gousset une montre sur laquelle était le portrait du roi Frédéric de Prusse enrichi de diamants :

— Il est neuf heures moins un quart, monsieur de Beausire, dit-il ; à neuf heures précises, vous êtes attendu sous les arcades de la Place Royale, du côté de l’hôtel Sully. Prenez ces dix louis, mettez-les dans la poche de votre veste, endossez votre habit, ceignez votre épée, passez le pont Notre-Dame et suivez la rue Saint-Antoine ; il ne faut pas vous faire attendre !

Beausire ne se le fit pas dire à deux fois : il prit les dix louis, les mit dans sa poche, endossa son habit et ceignit son épée.

— Où retrouverai-je monsieur le comte ? — Au cimetière Saint-Jean, s’il vous plaît... Quand on veut, sans être entendu, causer d’affaires pareilles à celles-ci, mieux vaut en causer chez les morts que chez les vivants. — Et à quelle heure ? — Mais à l’heure que vous serez libre ; le premier venu attendra l’autre. — Monsieur le comte a quelque chose à faire ? demanda Beausire avec inquiétude en voyant que Cagliostro ne s’apprêtait pas à le suivre. — Oui, répondit Cagliostro, j’ai à causer avec mademoiselle Nicole.

Beausire fit un mouvement.

— Oh ! soyez tranquille, cher monsieur de Beausire, j’ai respecté son honneur quand elle était jeune fille ; à plus forte raison le respecterai-je quand elle est mère de famille... Allez, monsieur de Beausire, allez !

Beausire jeta à Nicole un regard dans lequel il sembla lui dire : Madame de Beausire, soyez digne de la confiance que j’ai en vous ! Il embrassa tendrement le jeune Toussaint, salua, avec un respect mêlé d’inquiétude, le comte, de Cagliostro, et sortit juste comme l’horloge de Notre-Dame sonnait les trois quarts avant neuf heures.