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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1XXXVIII. — OU IL EST DÉMONTRÉ QU’IL Y A VÉRITABLEMENT UN DIEU POUR LES IVROGNES

Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny
Chapitre 37 / 82

XXXVIII. — OU IL EST DÉMONTRÉ QU’IL Y A VÉRITABLEMENT UN DIEU POUR LES IVROGNES

Le même jour, vers huit heures du soir, un homme vêtu en ouvrier et appuyant avec précaution la main sur la poche de sa veste, comme si cette poche contenait, ce soir-là, une somme plus considérable que n’en contient d’habitude la poche d’un ouvrier, un homme, disons-nous, sortait des Tuileries par le pont Tournant, inclinait à gauche, et suivait d’un bout à l’autre l’allée d’arbres qui prolonge, du côté de la Seine, cette portion des Champs-Elysées qu’on appelait autrefois le Port-au-Marbre, qui, plus tard, s’appela le Port-aux-Pierres, et qu’on nomme aujourd’hui le Cours la-Reine.

A l’extrémité de cette allée, il se trouva sur le quai de la Savonnerie.

Le quai de la Savonnerie était, à cette époque, fort égayé le jour, fort éclairé le soir par une foule de petites guinguettes où, le dimanche, les bons bourgeois achetaient les provisions liquides et solides qu’ils embarquaient avec eux sur des bateaux nolisés au prix de deux sous par personne, pour aller passer la journée dans l’île des Cygnes ; île où, sans cette précaution, ils eussent risqué de mourir de faim, les jours ordinaires de la semaine, parce qu’elle était parfaitement déserte ; les jours de fête et les dimanches, parce qu’elle était trop peuplée.

Au premier cabaret qu’il rencontra sur sa route, l’homme vêtu en ouvrier parut se livrer à lui-même un violent combat, combat duquel il sortit vainqueur, pour savoir s’il entrerait ou n’entrerait pas dans ce cabaret.

Il n’entra point, il passa outre.

Au second, la même tentation le reprit, et, cette fois, un autre homme qui le suivait comme son ombre, sans qu’il s’en aperçût, depuis la hauteur de là Patache, put croire qu’il allait y céder, car, déviant de la ligne droite, il inclina tellement devant cette succursale du temple de Bacchus, comme on disait alors, qu’il en effleura le seuil.

Néanmoins, cette fois encore, la tempérance triompha, et il est probable que, si un troisième cabaret ne se fût pas trouvé sur son chemin, et qu’il lui eût fallu revenir sur ses pas pour manquer au serment qu’il semblait s’être fait à lui-même, il eût continué sa route, non pas à jeun, car le voyageur paraissait avoir déjà pris une honnête dose de ce liquide qui réjouit le cœur de l’homme, mais dans un état de puissance sur lui-même qui eût permis à sa tête de conduire ses jambes dans une ligne suffisamment droite pendant la route qu’il avait à faire.

Par malheur il y avait, non-seulement un troisième, mais encore un quatrième, mais encore un dixième, mais encore un vingtième cabaret sur cette route ; il en résulta que, les tentations étant trop souvent renouvelées, la force de résistance ne se trouva point en harmonie avec la puissance de sensation, et que notre homme succomba à la troisième épreuve.

Il est vrai de dire que, par une espèce de transaction avec lui-même, l’ouvrier qui avait si bien et si malheureusement combattu le démon du vin, tout en entrant dans le cabaret, demeura debout près du comptoir, et ne demanda qu’une chopine.

Au reste, le démon du vin, contre lequel il luttait, semblait être victorieusement représenté par cet inconnu qui le suivait à distance, ayant soin de se tenir dans l’obscurité, mais qui, en restant hors de sa vue, ne le perdait cependant pas des yeux.

Ce fut sans doute pour jouir de cette perspective, qui semblait lui être particulièrement agréable, qu’il s’assit sur le parapet, juste en face de la porte où l’ouvrier buvait sa chopine, et qu’il se remit en route cinq secondes après que celui-ci, l’ayant achevée, franchissait le seuil de la porte pour reprendre son chemin.

Mais qui peut dire où s’arrêteront les lèvres qui se sont une fois humectées à la fatale coupe de l’ivresse, et qui se sont aperçues, avec cet étonnement mêlé de satisfaction tout particulier aux ivrognes, que rien n’altère comme de boire ?... A peine l’ouvrier eut-il fait cent pas, que sa soif était telle, qu’il lui fallut s’arrêter de nouveau pour l’étancher ; seulement, cette fois, il comprit que c’était trop peu d’une chopine, et demanda une demi-bouteille.

L’ombre qui semblait s’être attachée à lui ne parut nullement mécontente des retards que ce besoin de se rafraîchir apportait dans l’accomplissement de sa route ; elle s’arrêta à l’angle même du cabaret, et, quoi que le buveur se fût assis pour être plus à son aise, et eût mis un bon quart d’heure à siroter sa demi-bouteille, l’ombre bénévole ne donna aucun signe d’impatience, se contentant, au moment de la sortie, de le suivre du même pas qu’elle avait fait jusqu’à l’entrée.

Au bout de cent autres pas, cette longanimité fut mise à une nouvelle et plus rude épreuve ; l’ouvrier fit une troisième halte, et, cette fois, comme sa soif allait en augmentant, il demanda une bouteille entière.

Ce fut encore une demi-heure d’attente pour le patient argus qui s’était attaché à ses pas.

Sans doute, ces cinq minutes, ce quart d’heure, cette demi-heure successivement perdus soulevèrent une espèce de remords dans le cœur du buveur ; car, ne voulant plus s’arrêter, à ce qu’il paraît, mais désirant continuer de boire, il passa avec lui-même une espèce de transaction qui consista à se munir, au moment du départ, d’une bouteille de vin toute débouchée dont il résolut de faire la compagne de sa route.

C’était une résolution sage et qui ne retardait celui qui l’avait prise qu’en raison des courbes de plus en plus étendues, et des zigzags de plus en plus réitérés, qui furent le résultat dé chaque rapprochement qui se fit entre le goulot de la bouteille et les lèvres altérées du buveur.

Dans une de ces courbes adroitement combinées, il franchit l’a barrière de Passy sans empêchement aucun, les liquides, comme on sait, étant affranchis de tout droit d’octroi à la sortie de la capitale.

L’inconnu qui le suivait sortit derrière lui et avec le même bonheur que lui.

Ce fut à cent pas de la barrière que notre homme dut se féliciter de l’ingénieuse précaution qu’il avait prise ; car, à partir de là, les cabarets devinrent de plus en plus rares, jusqu’à ce qu’enfin ils disparussent tout à fait.

Mais qu’importait à notre philosophe ! comme le sage antique, il portait avec lui, non-seulement sa fortune, mais encore sa joie !

Nous disons sa joie, attendu que, vers la moitié de la bouteille, notre buveur se mit à chanter, et personne ne contestera que le chant ne soit, avec le rire, un des moyens donnés à l’homme de manifester sa joie.

L’ombre du buveur paraissait fort sensible à l’harmonie de ce chant, qu’elle avait l’air de répéter tout bas, et à l’expression de cette joie, dont elle suivait les phases avec un intérêt tout particulier ; mais, par malheur, la joie fut éphémère, et le chant de courte durée : la joie ne dura que juste le temps que dura le vin dans la bouteille, et, la bouteille vidée et inutilement pressée entre les deux mains du buveur, le chant se changea en grognements qui, s’accentuant de plus en plus, finirent par dégénérer en imprécations.

Ces imprécations s’adressaient à des persécuteurs inconnus dont se plaignait en trébuchant notre infortuné voyageur.

— Oh ! le malheureux ! disait-il, oh ! la malheureuse ! à un ancien...
ami... à un maître... donner du vin frelaté ! pouah ! Aussi qu’il m’envoie chercher pour lui repasser ses serrures... qu’il m’envoie chercher par son traître de compagnon, qui m’abandonne... et je lui dirai : Bonsoir, sire !... que ta Majesté repasse ses serrures elle-même. Et nous verrons si, une serrure, ça se fait comme un décret... Ah ! je t’en donnerai, des serrurez à trois barbes ! ah ! je t’en donnerai, des pênes à gâchette !... ah ! je t’en donnerai, des clés forées... avec un penneton... entaillé... entail... Oh ! le malheureux !... oh ! la malheureuse !... décidément, ils m’ont empoisonné !...

Et, en disant ces mots, vaincu par la force du poison sans doute, la malheureuse victime se laissa aller tout de son long, pour la troisième fois, sur le pavé de la route, moelleusement recouvert d’une épaisse couche de boue.

Les deux premières fois, notre homme s’était relevé seul ; l’opération avait été difficile, mais, enfin, il l’avait accomplie à son honneur. La troisième fois, après des efforts désespérés, il fut obligé de s’avouer à lui-même que sa tâche était au-dessus de ses forces, et, avec un soupir qui ressemblait à un gémissement, il parut se décider à prendre pour couche, cette nuit-là, le sein de notre mère commune, la terre.

C’était sans doute à ce point de découragement et de faiblesse que l’attendait l’inconnu qui, depuis la place Louis XV, le suivait avec tant de persévérance ; car, après lui avoir laissé tenter, en se tenant à distance, les efforts désespérés que nous avons essayé de peindre, il s’approcha de lui avec précaution, fit le tour de sa grandeur écroulée, et, appelant un fiacre qui passait :

— Tenez, mon ami, dit-il au cocher, voici mon compagnon qui vient de se trouver mal. Prenez cet écu de six livres ; mettez le pauvre diable dans l’intérieur de votre voiture, et conduisez-le au cabaret du pont de Sèvres ; je monterai près de vous.

Il n’y avait rien d’étonnant dans cette proposition que celui des deux compagnons resté debout faisait au cocher de partager son siège, attendu qu’il paraissait lui-même un homme de condition assez vulgaire ; aussi, avec la touchante confiance que les hommes de cette condition ont les uns pour les autres :

— Six francs ! répondit le cocher ; et où sont-ils, tes six francs ? — Les voilà, mon ami, dit, sans paraître formalisé le moins du monde et en présentant un écu au cocher, celui qui avait offert cette somme. — Et, arrivé là-bas, notre bourgeois, dit l’automédon, adouci par la vue de la royale effigie, il n’y aura pas un petit pourboire ? — C’est selon comme nous aurons marché... Charge ce pauvre diable dans ta voiture ; forme consciencieusement les portières ; tâche de faire tenir jusque-là tes deux rosses sur leurs quatre pieds, et, arrivés au pont de Sèvres, nous verrons... selon que tu te seras conduit, on se conduira. — A la bonne heure ! dit le cocher, voilà ce qui s’appelle répondre ; soyez tranquille, notre bourgeois, on sait ce que parler veut dire... Montez sur le siège, et empêchez les poulets d’Inde de faire des bêtises ; dam ! à cette heure ci, ils sentent l’écurie, et sont pressés de rentrer ; je me charge du reste !

Le généreux inconnu suivit, sans observation aucune, l’instruction qui lui était donnée ; de son côté, le cocher, avec toute la délicatesse dont il était susceptible, souleva l’ivrogne entre ses bras, le coucha mollement entre les deux banquettes de son fiacre, referma la portière, remonta sur son siège, où il trouva l’inconnu établi ; fit tourner sa voiture et fouetta ses chevaux, qui, avec la mélancolique allure familière à ces infortunés quadrupèdes, traversèrent bientôt le hameau du Point-du-Jour, et, au bout d’une heure de marche, arrivèrent au cabaret du pont de Sèvres.

C’est dans l’intérieur de ce cabaret, qu’après dix minutes consacrées au déballage du citoyen Gamain, que le lecteur a sans doute reconnu depuis longtemps, nous retrouverons le digne maître, maître sur maître, maître sur tous, assis à la même table, et en face du même ouvrier armurier, que nous avons vu assis au premier chapitre de cette histoire.

XXXVIX. — CE QUE C’EST QUE LE HASARD

Maintenant, comment ce déballage s’était-il opéré, et comment maître Gamain était-il passé de l’état presque cataleptique où nous l’avons laissé à l’état presque naturel où nous le revoyons ?

L’hôte du cabaret du pont de Sèvres était couché, et pas le moindre filon de lumière ne filtrait par la gerçure de ses contrevents, lorsque les premiers coups de poing du philanthrope qui avait recueilli maître Gamain retentirent à sa porte.

Ces coups de poing étaient appliqués de telle façon, qu’ils ne permettaient pas de croire que les hôtes de la maison, si adonnés qu’ils fussent au sommeil, dussent jouir d’un long repos en face d’une pareille attaque.

Aussi, tout endormi, tout trébuchant, tout grommelant, le cabaretier vint-il ouvrir lui-même à ceux qui le réveillaient de la sorte, se promettant de leur administrer une récompense digne du dérangement, si, comme il le disait lui-même, le jeu n’en valait pas la chandelle.

Il paraît que le jeu contre-balançait au moins la valeur de la chandelle, car, au premier mot que l’homme qui frappait de si irrévérente manière glissa tout bas à l’hôte du cabaret du pont de Sèvres, celui-ci ôta son bonnet de coton, et, tirant des révérences que son costume rendait singulièrement grotesques, il introduisit maître Gamain et son conducteur dans le petit cabinet où nous l’avons déjà vu dégustant le bourgogne, sa liqueur favorite.

Mais, cette fois-ci, pour en avoir trop dégusté, maître Gamain était à peu près sans connaissance.

D’abord, comme cocher et chevaux avaient fait chacun ce qu’ils avaient pu, l’un de son fouet, les autres de leurs jambes, l’inconnu commença par s’acquitter envers eux en ajoutant, comme pourboire, une pièce de vingt quatre sous à l’écu de six livres déjà donné à titre de paiement.

Puis, voyant maître Gamain carrément assis sur une chaise, la tête appuyée au lambris, avec une table devant sa personne, il s’était hâté de faire apporter par l’hôte deux bouteilles de vin et une carafe d’eau, et d’ouvrir lui-même la croisée et les volets, pour changer l’air méphitique que l’on respirait à l’intérieur du cabaret.

Cette dernière précaution, dans une autre circonstance, eût été assez compromettante ; en effet, tout observateur sait qu’il n’y a que les gens d’un certain monde qui aient besoin de respirer l’air dans les conditions où la nature le fait, c’est-à-dire composé de soixante-dix-neuf parties d’oxigène et de vingt et une parties d’azote, tandis que les gens du vulgaire, habitués à leurs habitations infectes, l’absorbent sans difficulté aucune, si chargé qu’il soit d’éléments étrangers à sa composition première.

Par bonheur, personne n’était là pour faire cette observation ; l’hôte lui-même, après avoir apporté avec empressement les deux bouteilles de vin, et avec lenteur la carafe d’eau, l’hôte lui-même s’était respectueusement retiré, et avait laissé l’inconnu en tête-à-tête avec maître Gamain.

Le premier, comme nous l’avons vu, avait tout d’abord eu soin de renouveler l’air ; puis, avant même que la fenêtre fût refermée, il avait approché un flacon des narines dilatées et sifflantes du maître serrurier, en proie à ce dégoûtant sommeil de l’ivresse qui guérirait bien certainement les ivrognes de l’amour du vin, si, par un miracle de la puissance du Très-Haut, il était une seule fois donné aux ivrognes de se voir dormir.

En respirant l’odeur pénétrante de la liqueur contenue dans le flacon, maître Gamain avait rouvert les yeux tout grands et avait immédiatement éternué avec fureur ; puis il avait murmuré quelques paroles, inintelligibles pour tout autre sans doute que pour le philologue exercé, qui, en les écoutant avec une profonde attention, parvint à distinguer ces trois ou quatre mots :

— Le... malheureux !... il m’a empoisonné... empoisonné !...

L’armurier parut reconnaître avec satisfaction que maître Gamain était toujours sous l’empire de la même idée. Il rapprocha le flacon de ses narines, ce qui, rendant quelque force au digne fils de Noé, lui permit de compléter le sens de sa phrase, en ajoutant aux paroles déjà prononcées ces deux dernières paroles, accusation d’autant plus terrible qu’elle dénotait à la fois un abus de confiance et un oubli de cœur :

— Empoisonner... un ami... un ami !... — Le fait est que c’est horrible ! observa l’armurier. — Horrible !... balbutia Gamain. — Infâme ! reprit le numéro un. — Infâme ! répéta le numéro deux. — Par bonheur, dit l’armurier, j’étais là, moi, pour vous donner du contre-poison. — Oui... par bonheur... murmura Gamain. — Mais, comme une première dose ne suffit pas pour un pareil empoisonnement, continua l’inconnu, tenez, prenez encore cela.

Et, dans un demi-verre d’eau, il versa cinq ou six gouttes de la liqueur contenue dans le flacon, et qui n’était autre chose que de l’ammoniaque dissous. Puis il approcha le verre des lèvres de Gamain.

— Ah ! ah ! balbutia celui-ci, c’est à boire par la bouche ; j’aime mieux cela que par le nez.

Et il avala avidement le contenu du verre.

Mais à peine eut-il ingurgité la liqueur diabolique, qu’il ouvrit les yeux outre mesure et s’écria entre deux éternuments :

— Ah ! brigand ! que m’as-tu donné là ?... Pouah ! pouah !... — Mon cher, répondit l’inconnu, je vous ai donné une liqueur qui vous sauve tout bonnement la vie. — Ah ! dit Gamain, si elle me sauve la vie, vous avez eu raison de me la donner ; mais si vous appelez cela une liqueur, vous avez tort...

Et il éternua de nouveau, fronçant la bouche et écarquillant les yeux comme le masque de la tragédie antique.

L’inconnu profita de ce moment de pantomime pour aller fermer, non pas la fenêtre, mais les contrevents.

Ce n’était pas sans profit, au reste, que Gamain venait de rouvrir les yeux une deuxième ou troisième fois ; pendant ce mouvement, si convulsif qu’il fût, le maître serrurier avait regardé autour de lui, et, avec ce sentiment de profonde reconnaissance qu’ont les ivrognes pour les murs d’un cabaret ; il avait reconnu ceux-ci comme lui étant des plus familiers.

En effet, dans les fréquents voyages que son état l’obligeait de faire à Paris, il était rare qu’il ne fit pas une halte au cabaret du pont de Sèvres ; cette halte, à un certain point de vue, pouvait môme être regardée comme nécessaire, le cabaret en question marquant à peu près la moitié du chemin.

Cette reconnaissance produisit son effet : elle rendit d’abord une grande confiance au maître serrurier en lui prouvant qu’il était en pays ami.

— Eh ! eh ! fit-il, bon ! j’ai déjà fait la moitié de ma route, à ce qu’il paraît. — Oui, grâce à moi, dit l’armurier. — Comment, grâce à vous ? balbutia Gamain, portant ses regards des objets inanimés aux objets vivants ; grâce à vous ?... Qui est-ce, vous ? — Mon cher monsieur Gamain, dit l’inconnu, voilà une question qui me prouve que vous avez la mémoire courte.

Gamain regarda son interlocuteur avec plus d’attention encore que la première fois.

— Attendez donc... attendez donc, dit-il ; il me semble, en effet, que je vous ai déjà vu, vous... — Ah ! vraiment ? c’est bien heureux ! — Oui, oui, oui... mais quand cela, et où cela ? voilà la chose. _ Où cela ? En regardant autour de vous, peut-être les objets qui frapperont vos yeux aideront-ils un peu vos souvenirs... Quand cela ? c’est autre chose. Peut être serons-nous obligés de vous administrer une nouvelle dose de contre-poison pour que vous puissiez le dire. — Non, merci, dit Gamain en étendant les bras, j’en ai assez de votre contre-poison, et puisque je suis à peu près sauvé, je m’en tiendrai là... Où je vous ai vu ?... où je vous ai vu ?... Eh bien, c’est ici ! — A la bonne heure ! — Quand je vous ai vu ?... attendez donc... c’est le jour où je revenais de faire à Paris de l’ouvrage... secrète... Il paraît que décidément, ajouta Gamain en riant, j’ai l’entreprise de ces ouvrages-là ! — Très-bien... Et maintenant, qui suis-je ? — Qui vous êtes ?... Vous êtes un homme qui m’a payé à boire ; par conséquent, un brave homme ! Touchez là ! — Avec d’autant plus de plaisir, dit l’inconnu, que, de maître serrurier à maître armurier, il n’y a que la main. — Ah ! bon, bon, bon, je me souviens, maintenant !... Oui, c’était le 6 octobre, le jour où le roi revenait à Paris ; nous avons même un peu parlé de lui, ce jour-là. — Et j’ai trouvé votre conversation des plus intéressantes, maître Gamain ; ce qui fait que, désirant en jouir encore, puisque la mémoire vous revient, je vous demanderai, si toutefois ce n’est pas commettre une indiscrétion, ce que vous faisiez, il y a une heure, étendu tout de votre long en travers de la route, et à vingt pas d’une voiture de roulage qui allait vous couper en deux si je n’étais intervenu ! Avez-vous des chagrins, maître Gamain, et avez-vous pris la fatale résolution de vous suicider ? — Me suicider, moi ?... ma foi, non !... Ce que je faisais là, au milieu du chemin, couché sur le pavé ?... Êtes-vous sûr que j’étais là ? — Parbleu ! regardez-vous.

Gamain jeta un coup d’œil sur lui-même.

Oh ! oh ! fit-il, madame Gamain va un peu crier ; elle qui me disait

hier : « Ne mets donc pas ton habit neuf ; mets donc ta vieille veste ; c’est assez bon pour aller aux Tuileries. » — Comment, pour aller aux Tuileries ! vous veniez des Tuileries, quand je vous ai rencontré ?

Gamain se gratta la tête cherchant à rappeler ses souvenirs encore tout bouleversés.

— Oui, oui... c’est cela, dit-il ; certainement que je venais des Tuileries... pourquoi pas ? ce n’est pas un mystère, que j’ai été maître serrurier de monsieur Veto. — Comment ! monsieur Veto ! qui donc appelez-vous monsieur Veto ? — Ah ! bon ! vous ne savez pas que c’est le roi qu’on appelle comme cela ? Eh bien ! mais d’où venez-vous donc ? de la Chine ? — Que voulez-vous, moi, je fais mon état, et ne m’occupe pas de politique. — Vous êtes bien heureux Moi, je m’en occupe, malheureusement, ou plutôt on me force de m’en occuper... c’est ce qui me perdra !

Et Gamain leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

— Bah ! dit l’inconnu, est-ce que vous avez été appelé à Paris pour faire quelque ouvrage dans le genre de celui que vous veniez d’y faire la première fois que je vous ai vu ? — Justement... si ce n’est qu’alors je ne savais pas où j’allais et j’avais les yeux bandés, tandis que, cette fois ci, je savais où j’allais et j’avais les yeux ouverts. — De sorte que vous n’avez pas eu de peine à reconnaître les Tuileries ? — Les Tuileries ? fit Gamain répétant ; qui vous a dit que j’étais allé aux Tuileries ? — Mais vous, tout à l’heure, pardieu ! Comment saurais-je, moi, que vous sortez des Tuileries, si vous ne me l’aviez pas dit ? — C’est vrai ! fit Gamain se parlant à lui-même, comment saurait-il cela, au fait, si je ne lui avais pas dit ?...

Puis, revenant à l’inconnu :

— J’ai peut-être eu tort de vous le dire ; mais, ma foi, tant pis ! vous n’êtes pas tout le monde, vous ! Eh bien ! oui, puisque je vous l’ai dit, je ne m’en dédis pas, j’ai été aux Tuileries. — Et, reprit l’inconnu, vous avez travaillé avec le roi, qui vous a donné les vingt-cinq louis que vous avez dans votre poche ? — Hein ? dit Gamain ; en effet, j’avais vingt-cinq louis dans ma poche... — Et vous les avez toujours, mon ami.

Gamain plongea vivement sa main dans les profondeurs de son gousset et en tira une poignée d’or mêlée à de la menue monnaie d’argent et à quelques gros sous.

— Attendez donc, attendez donc, dit-il ; cinq, six, sept... bon ! et moi qui avais oublié cela ! douze, treize, quatorze... c’est que, vingt cinq louis, c’est une somme ! dix-sept, dix-huit, dix-neuf... une somme qui, par ce temps-ci, ne se trouve pas sous le pied d’un cheval ! vingt trois, vingt-quatre, vingt-cinq !... Ah ! continua Gamain en respirant avec plus de liberté, Dieu merci, le compte y est ! — Quand je vous le disais, vous pouviez bien vous en rapporter à moi, il me semble. — A vous ?... et comment saviez-vous que j’avais vingt-cinq louis sur moi ? — Mon cher monsieur Gamain, j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que je vous avais rencontré couché au beau travers de la route, à vingt pas d’une voiture de roulage qui allait vous couper en deux ; j’ai crié au voiturier d’arrêter ; j’ai appelé un fiacre qui passait ; j’ai détaché une des lanternes de sa voiture, et, en vous regardant à la lueur de cette lanterne, j’ai aperçu deux ou trois louis d’or qui reluisaient sur le pavé ; comme ces louis étaient à portée de votre poche, je présumai qu’ils venaient d’en sortir ; j’y introduisis les doigts, et, à une vingtaine d’autres louis que contenait votre poche, je reconnus que je ne me trompais pas. Mais, alors, le cocher secoua la tête et dit : « Non, Monsieur, non ! — Comment, non ? — Non, je ne prends pas cet homme-là. — Et pourquoi ne le prenez-vous pas ? — Parce qu’il est trop riche pour son habit... Vingt cinq louis en or dans la poche d’un gilet de velours de coton, ça sent la potence d’une lieue, Monsieur ! — Comment, dis-je, vous croyez que nous avons affaire à un voleur ? » Il paraît que le mot vous frappa. « Voleur ? dites-vous ; voleur, moi ? — Sans doute, voleur, vous ! reprit le cocher de fiacre ; si vous n’étiez pas un voleur, comment auriez-vous vingt-cinq louis dans votre poche ? — J’ai vingt-cinq louis dans ma poche parce que mon élève le roi de France me les a donnés ! » répondîtes-vous. En effet, à ces paroles, je crus vous reconnaître ; j’approchai la lanterne de votre visage : Eh ! m’écriai-je, tout s’explique : c’est monsieur Gamain, maître serrurier à Versailles ; il vient de travailler avec le roi, et le roi lui a donné vingt-cinq louis pour sa peine... Allons, j’en réponds. Du moment où je répondais de vous, le cocher ne fit plus de difficulté. Je réintégrai dans votre poche les louis qui s’en étaient échappés ; on vous coucha proprement dans la voiture ; je montai sur le siège ; nous vous descendîmes dans ce cabaret, et vous voilà, ne vous plaignant, Dieu merci, de rien, que de l’abandon de votre apprenti. — Moi, j’ai parlé de mon apprenti ? moi, je me suis plaint de son abandon ? s’écria Gamain de plus en plus étonné. — Allons, bon ! voilà qu’il ne se rappelle plus ce qu’il vient de dire ! — Moi ? — Comment ! vous n’avez pas dit à l’instant même : C’est la faute de ce drôle de... Je ne me rappelle plus le nom que vous avez dit... — Louis Lecomte. — C’est cela... Comment ! vous n’avez pas dit à l’instant même : C’est la faute de ce drôle de Louis Lecomte, qui avait promis de revenir avec moi à Versailles, et qui, au moment de partir, m’a brûlé la politesse ? — Le fait est que j’ai bien pu dire tout cela, puisque c’est la vérité. — Eh bien ! alors, puisque c’est la vérité, pourquoi niez-vous ?... Savez vous qu’avec un autre que moi, toutes ces cachotteries-là, dans le temps où nous vivons, ce serait dangereux, mon cher ? — Oui, mais avec vous... dit Gamain câlinant l’inconnu. — Avec moi... qu’est-ce que ça veut dire ? — Ça veut dire avec un ami ! — Ah ! oui, vous lui marquez grande confiance à votre ami ! Vous lui dites : Oui, et puis vous lui dites : Non ; vous lui dites : C’est vrai, et puis : Ça n’est pas vrai ! C’est comme l’autre fois, ici, parole d’honneur ! vous m’avez conté une histoire, il fallait être de Pézenas pour y croire un seul instant ! — Quelle histoire ? — L’histoire de la porte secrète que vous avez été ferrer chez ce grand seigneur dont vous n’avez pas seulement pu me dire l’adresse. — Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, cette fois-ci, il était encore question d’une porte. — Chez le roi ? — Chez le roi... seulement, au lieu d’une porte d’escalier, c’était une porte d’armoire. — Et vous me ferez entendre que le roi, qui se mêle de serrurerie, aura été vous chercher pour lui ferrer une porte ? Allons donc ! — C’est pourtant comme cela. Ah ! le pauvre homme ! il est vrai qu’il se croyait assez fort pour se passer de moi ; il avait commencé la serrure dardar ! « A quoi bon Gamain ? pour quoi faire Gamain ! est-ce qu’on a besoin de Gamain ! » Oui, mais on s’emberlificote dans les barbes, et il faut en revenir à ce pauvre Gamain. — Alors, il vous a envoyé chercher par quelque valet de chambre de confiance, par Durey ou par Weber ? — Eh bien ! justement voilà ce qui vous trompe, Il avait pris, pour l’aider, un compagnon qui en savait encore moins que lui ; de sorte qu’un beau matin, le compagnon est venu à Versailles, et a dit : « Voilà, père Gamain : nous avons voulu faire une serrure, le roi et moi ; et bonsoir ! la sacrée serrure ne marche pas ! — Que voulez-vous que j’y fasse ? ai-je répondu. — Que vous veniez la mettre en état, parbleu ! » Et, comme je lui disais : Ce n’est pas vrai, vous ne venez pas de la part du roi ; vous voulez m’attirer dans quelque piège ; il m’a dit : « Bon ! à preuve que le roi m’a chargé de vous remettre vingt-cinq louis. — Vingt-cinq louis ! ai-je dit, où sont-ils ? — Les voici ! » Et il me les a donnés. — Alors, ce sont les vingt-cinq louis que vous avez sur vous ? demanda l’armurier. — Non ; ceux-là, c’en est d’autres... les vingt-cinq premiers, ça n’était qu’un à-compte. — Peste ! cinquante louis pour retoucher une serrure ! Il y a du micmac là-dessous, maître Gamain ! — C’est aussi ce que je me dis... d’autant plus, voyez-vous, que le compagnon... — Eh bien ! le compagnon ? — Eh bien ! ça m’a l’air d’un faux compagnon... J’aurais dû le questionner, lui demander des détails sur son tour de France, et comment s’appelle la mère à tous... — Cependant, vous n’êtes pas homme à vous tromper, quand vous voyez un apprenti à l’ouvrage ? — Je ne dis pas... Celui-ci maniait assez bien la lime et le ciseau ; je l’ai vu couper, à chaud, une barre de fer d’un seul coup, et percer un œillet avec une queue-de-rat comme il eût fait avec une vrille dans une latte ; mais, voyez-vous, il y avait, dans tout cela, plus de théorie que de pratique. Il n’avait pas plus tôt fini son ouvrage qu’il se lavait les mains, et il ne se lavait pas plus tôt les mains, qu’elles devenaient blanches... Est-ce que ça blanchit comme ça, des, vraies mains de serrurier ?... Ah bien ! bon, j’aurais beau laver les miennes, moi !

Et Gamain montra avec orgueil ses mains noires et calleuses, qui, en effet, semblaient défier toutes les pâtes d’amande et tous les savons de la terre.

— Mais, enfin, reprit l’inconnu ramenant le serrurier au fait qui lui paraissait le plus intéressant, arrivé chez le roi, qu’y avez-vous fait ? — Il paraît, d’abord, que nous y étions attendus... On nous a fait entrer dans la forge ; là, le roi m’a donné une serrure pas mal commencée, ma foi ! mais il s’était embrouillé dans les barbes... Une serrure à trois barbes, voyez-vous ; il n’y a pas beaucoup de serruriers capables de faire cela, et des rois à plus forte raison, comme vous comprenez bien... Je l’ai regardée, j’ai vu le joint, j’ai dit : C’est bon ; laissez-moi seul une heure, et, dans une heure, ça marchera comme sur des roulettes ! Alors, le roi m’a répondu : « Va, Gamain, mon ami, tu es chez toi ; voilà les limes, voilà les étaux : travaille, mon garçon, travaille... nous, nous allons préparer l’armoire. » Sur quoi, il est sorti avec ce diable de compagnon... — Par le grand escalier ? demanda négligemment l’armurier. — Non, par le petit escalier secret qui donne dans son cabinet de travail. Moi, quand j’ai eu fini, je me suis dit : L’armoire est une frime ; ils sont enfermés ensemble à manigancer quelque complot... je vas descendre tout doucement ; j’ouvrirai la porte du cabinet, vlan ! et je verrai un peu ce qu’ils font ! — Et que faisaient-ils ? demanda l’inconnu. — Ah bien ! oui, ils écoutaient probablement... Moi, je n’ai pas le pas d’un danseur, vous comprenez ; j’avais beau me faire le plus léger possible, l’escalier craquait sous mes pieds. Ils m’ont entendu ; ils ont fait comme s’ils venaient au devant de moi, et, au moment où j’allais mettre la main sur le bouton de la porte, crac ! la porte s’est ouverte... Qui est-ce qui a été enfoncé ? Gamain ! — De sorte que vous ne savez rien ? — Attendez donc... « Ah ! ah ! Gamain, a dit le roi, c’est toi ? — Oui, sire, ai-je répondu, j’ai fini. — Et nous aussi, nous avons fini, a-t-il dit. Viens, je vais te donner maintenant une autre besogne. » Et il m’a fait traverser rapidement le cabinet ; mais pas si rapidement, cependant, que je n’aie vu, étendue tout au long sur une table, une grande carte que je crois être une carte de France, attendu qu’elle avait trois fleurs de lys à un de ses coins. — Et vous n’avez rien remarqué de particulier à cette carte de France ? — Si fait... trois longues files d’épingles qui partaient du centre, et qui, en se côtoyant à quelque distance les unes des autres, s’avançaient vers l’extrémité ; on aurait dit des soldats marchant à la frontière par trois routes différentes. — En vérité, mon cher Gamain, dit l’inconnu jouant l’admiration, vous êtes d’une perspicacité à laquelle rien n’échappe !... Et vous croyez qu’au lieu de s’occuper de leur armoire, le roi et votre compagnon venaient de s’occuper de cette carte ? — J’en suis sûr, dit Gamain. — Vous ne pouvez pas être sûr de cela. — Si fait. — Comment ? — C’est bien simple : les épingles avaient des têtes en cire, les unes en cire noire, les autres en cire bleue, les autres en cire rouge ; eh bien ! le roi tenait à la main, et se nettoyait les dents, sans y faire attention, avec une épingle à tête rouge. — Ah ! Gamain, mon ami, dit l’inconnu, si je découvre quelque nouveau système d’armurerie, je ne vous ferai pas entrer dans mon cabinet, ne fût-ce que pour le traverser, je vous en réponds... ou je vous banderai les yeux, comme le jour où l’on vous a conduit chez le grand seigneur en question ; et encore, malgré vos yeux bandés, vous êtes-vous aperçu que le perron avait dix marches, et que la maison donnait sur le boulevard ! — Attendez donc, dit Gamain, enchanté des éloges qu’il recevait, vous n’êtes pas au bout. Il y avait réellement une armoire. — Ah ! ah !... et où cela ? — Ah ! oui, où cela ? Devinez un peu... creusée dans la muraille, mon cher ami ! — Dans quelle muraille ? — Dans la muraille du corridor intérieur qui communique de l’alcôve du roi à la chambre du dauphin ! — Savez-vous que c’est très-curieux, ce que vous me dites là ! Et cette armoire était, comme cela, toute ouverte ? — Je vous en souhaite ! c’est-à-dire que j’avais beau regarder de tous mes yeux, je ne voyais rien, et je disais : Eh bien ! cette armoire où est-elle donc ? Alors, le roi jeta un coup d’œil autour de lui, et me dit : « Gamain, j’ai toujours eu confiance en toi ; aussi je n’ai pas voulu qu’un autre que toi connût mon secret... Tiens ! » Et, en disant ces mots, tandis que l’apprenti nous éclairait, car le jour ne pénètre pas dans ce corridor, le roi leva un panneau de la boiserie, et j’aperçus un trou rond ayant deux pieds de diamètre à peu près à son ouverture. Puis, comme il voyait mon étonnement : « Mon ami, dit-il en clignant de l’œil à notre compagnon, tu vois bien ce trou, je l’ai fait pour y cacher de l’argent ; ce jeune homme m’a aidé pendant les quatre ou cinq jours qu’il a passés au château. Maintenant, il faut appliquer la serrure à cette porte de fer, laquelle doit clore, de manière à ce que le panneau reprenne sa place et la dissimule comme il dissimulait le trou. As-tu besoin d’un aide ? ce jeune homme t’aidera ; peux-tu te passer de lui ? alors, je l’emploierai ailleurs, mais toujours pour mon service. » — Oh ! répondis-je, vous savez bien que, quand je puis faire une besogne tout seul, je ne demande pas d’aide. Il y a ici quatre heures d’ouvrage pour un bon ouvrier, et moi, je suis maître, ce qui veut dire que, dans trois heures, tout sera fini... Allez donc à vos affaires, jeune homme, et, vous, aux vôtres, sire ; et, si vous avez quelque chose à cacher là, revenez dans trois heures. Il faut croire, comme le disait le roi, qu’il avait pour notre compagnon de l’emploi ailleurs, car je ne l’ai pas revu. Le roi seul, au bout de trois heures, est venu me demander : « Eh bien ! Gamain, où en sommes-nous ? » — Ni, ni, c’est fini, sire ! lui ai-je répondu, et je lui ai fait voir la porte, qui marchait que c’était un plaisir, sans jeter le plus petit cri, et la serrure, qui jouait comme un automate de monsieur Vaucanson ! « Bon ! m’a-t-il dit alors, Gamain, tu vas m’aider à compter l’argent que je veux cacher là-dedans. » Et il a fait apporter quatre sacs de doubles louis par le valet de chambre, et il m’a dit : « Comptons ! » Alors, j’en ai compté pour un million et lui pour un million ; après quoi, comme il en restait vingt-cinq de mécompte : « Tiens, Gamain, a-t-il dit, c’est pour ta peine. » Comme si ce n’était pas une honte que de faire compter pour un million de louis à un pauvre homme qui a cinq enfants, et de lui en donner vingt-cinq en récompense !... Hein ! qu’en dites-vous ?

L’inconnu fit un mouvement des lèvres.

— Le fait est que c’est bien mesquin ! dit-il. — Attendez donc, ce n’est pas le tout. Je prends les vingt-cinq louis, je les mets dans ma poche, et je dis : Merci bien, sire ! mais, avec tout cela, je n’ai ni bu ni mangé depuis le matin, et je crève de soif, moi ! Je n’avais pas achevé que la reine entre par une porte masquée ; de sorte que tout d’un coup, comme cela, sans dire gare, elle se trouve devant moi. Elle tenait à la main une assiette sur laquelle il y avait un verre de vin et une brioche. « Mon cher Gamain, me dit-elle, vous avez soif, buvez ce verre de vin ; vous avez faim, mangez cette brioche. » — Ah ! je lui dis en la saluant, madame la reine, il ne fallait pas vous déranger pour moi, ce n’était pas la peine. Dites donc, que pensez-vous de cela ? un verre de vin à un homme qui dit qu’il a soif, et une brioche à un homme qui dit qu’il a faim ! Qu’est-ce qu’elle veut qu’on fasse de ça, la reine ? On voit bien que ça n’a jamais eu faim et jamais eu soif... Un verre de vin ! si cela ne fait pas pitié ! — Alors, vous l’avez refusé ? — J’aurais mieux fait de le refuser... non, je l’ai bu ; quant à la brioche, je l’ai entortillée dans mon mouchoir, et je me suis dit : Ce qui n’est pas bon pour le père est bon pour les enfants ! Puis, j’ai remercié Sa Majesté, comme cela en valait la peine, et je me suis mis en route en jurant qu’ils ne m’y reprendraient plus, aux Tuileries ! — Et pour quoi dites-vous que vous eussiez mieux fait de refuser le vin ? — Parce qu’il faut qu’ils aient mis du poison dedans... A peine ai-je eu dépassé le pont Tournant, que j’ai été pris d’une soif, mais d’une soif... c’est au point qu’ayant la rivière à ma gauche et les marchands de vin à ma droite, j’ai hésité un instant si je n’irais pas à la rivière... Ah ! c’est là où j’ai vu la mauvaise qualité du vin qu’ils m’avaient donné ! Plus je buvais, plus j’avais soif ! Ça a duré comme cela jusqu’à ce que j’aie perdu connaissance. Aussi ils peuvent être tranquilles, si jamais je suis appelé en témoignage contre eux, je dirai qu’ils m’ont donné vingt-cinq louis pour m’avoir fait travailler quatre heures et compter un million, et que, de peur que je ne dénonce l’endroit où ils cachent leur trésor, ils m’ont empoisonné comme un chien2 !... —

Et moi, mon cher monsieur Gamain, dit en se levant l’armurier qui savait sans doute tout ce qu’il voulait savoir, j’appuierai votre témoignage, en disant que c’est moi qui vous ai donné le contrepoison, grâce auquel vous avez été rappelé à la vie. — Aussi, dit Gamain en prenant les mains de l’inconnu, entre nous deux désormais, c’est à la vie, à la mort !

Et, refusant avec une sobriété toute Spartiate le verre de vin que, pour la troisième ou quatrième fois, lui présentait cet ami inconnu auquel il venait de jurer une tendresse éternelle, Gamain, sur lequel l’ammoniaque avait fait son double effet en le dégrisant instantanément et en le dégoûtant pour vingt-quatre heures du vin, Gamain reprit la route de Versailles, où il arriva sain et sauf à deux heures du matin, avec les vingt cinq louis du roi dans la poche de sa veste, et la brioche de la reine dans la poche de son habit.

Resté derrière lui dans le cabaret, le faux armurier avait tiré de son gousset des tablettes d’écaillé incrustée d’or, et y avait crayonné cette double note :

« Derrière l’alcôve du roi, dans le corridor noir conduisant à la chambre du dauphin : armoire de fer. »

« S’assurer si ce Louis Lecomte, garçon serrurier, ne serait pas tout simplement le comte Louis, fils du marquis de Bouillé, arrivé de Metz depuis onze jours. »