Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1 — Chapitre 1
MÉMOIRES D’ UN MÉDECIN
LA COMTESSE
DE
CHARNY
PAR
ALEXANDRE DUMAS 828
TOME PREMIER
PARIS
DUFOUR, MULAT ET BOULANGER, ÉDITEURS
6, rue de Beaune, près le Pont-Royal
(ANCIEN HÔTEL DE NESLE)
1843
ANDRÉE ET LA REINE.
INTRODUCTION.
Ceux de nos excellents lecteurs qui se sont inféodés en quelque sorte à nous, ceux qui nous suivent partout où nous allons, ceux pour lesquels il est curieux de ne jamais abandonner, même dans ses écarts, un homme qui, comme nous, a entrepris cette tâche immense, de dérouler feuille à feuille chacune des pages de la monarchie, ont bien dû comprendre, en lisant le mot FIN au bas du dernier feuilleton d’Ange Pitou, qu’il y avait là quelque monstrueuse erreur qui lui serait un jour ou l’autre expliquée par nous.
En effet, comment supposer qu’un auteur dont la prétention, prétention peut-être fort déplacée, est avant tout de savoir faire un livre avec toutes les conditions de ce livre, comme un architecte a la prétention de savoir faire une maison avec toutes les conditions d’une maison, va laisser son livre au milieu de son intérêt, sa maison abandonnée au troisième étage.
Voilà pourtant ce qu’il en serait du pauvre Ange Pitou, si le lecteur avait pris au sérieux le mot FIN placé justement à l’endroit le plus intéressant du livre : c’est-à-dire quand le roi et la reine s’apprêtent à quitter Versailles pour Paris ; quand Charny commence à s’apercevoir qu’une femme charmante à laquelle depuis cinq ans il n’a pas fait la moindre attention, rougit dès que son regard rencontre ses yeux, dès que sa main touche sa main ; quand Gilbert et Billot plongent un œil sombre mais résolu dans l’abîme révolutionnaire qui s’ouvre devant eux, creusé par les mains monarchiques de Lafayette et de Mirabeau qui représentent bien, l’un la popularité, l’autre le génie de l’époque ; enfin, quand le pauvre Ange Pitou, l’humble héros de cette humble histoire, tient en travers de ses genoux, sur le chemin de Villers-Cotterets à Pisseleux, Catherine évanouie au dernier adieu de son amant, lequel à travers champs, au galop de son cheval, regagne avec son domestique le grand chemin de Paris.
Et puis, il y a encore d’autres personnages dans ce roman, personnages secondaires, c’est vrai, mais auxquels nos lecteurs ont bien voulu, nous en sommes certains, accorder leur part d’intérêt ; et nous, on le sait, notre habitude est, dès que nous avons mis un drame en scène, d’en suivre, jusqu’au lointain le plus vaporeux du théâtre, non-seulement les héros principaux, mais encore les personnages secondaires, mais encore jusqu’aux moindres comparses.
Il y a l’abbé Fortier, ce monarchiste rigide qui, bien certainement, ne se prêtera pas à se transformer en prêtre constitutionnel, et qui préférera la persécution au serment.
Il y a ce jeune Gilbert, composé de deux natures en lutte à cette époque, des deux éléments en fusion depuis dix ans, de l’élément démocratique auquel il tient par son père, de l’élément aristocratique d’où il sort par sa mère.
Il y a madame Billot, pauvre femme, mère avant tout, et qui, aveugle comme une mère, vient de laisser sa fille sur le chemin par lequel on a passé et qui rentre seule à la ferme déjà si esseulée elle-même depuis le départ de Billot.
Il y a le père Clouï, avec sa hutte au milieu de la forêt, et qui ne sait encore si avec le fusil que vient de lui donner Pitou, en échange de celui qui lui a emporté deux ou trois doigts de la main gauche, il tuera, comme avec le premier, cent quatre-vingt-deux lièvres et cent quatre-vingt-deux lapins dans les années ordinaires, et cent quatre-vingt-trois lièvres et cent quatre-vingt-trois lapins dans les années bissextiles.
Enfin, il y a Claude Tellier et Désiré Maniquet, ces révolutionnaires de village qui ne demandent pas mieux que de marcher sur les traces des révolutionnaires de Paris, mais auxquels l’honnête Pitou, leur capitaine, leur commandant, leur colonel, leur officier supérieur, enfin, servira, il faut l’espérer, de guide et de frein.
Tout ce que nous venons de dire ne peut que renouveler l’étonnement du lecteur à l’endroit de ce mot FIN, si bizarrement placé au bout du chapitre qu’il termine, qu’il ressemble au sphinx antique accroupi à l’entrée de son antre, sur la route de Thèbes, et proposant une insoluble énigme aux voyageurs béotiens.
Eh bien ! Pitou n’était pas mort le moins du monde, mais il avait totalement disparu.
Il va donc reparaître, et moi je vous prie, au milieu de ces temps de troubles et de révolutions qui allument tant de torches et qui éteignent tant de bougies, de ne tenir mes héros pour trépassés que lorsque vous aurez reçu un billet de faire part signé de ma main.
Et encore !...