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Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1XLVIII. — LA MONARCHIE EST SAUVÉE

Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny
Chapitre 45 / 82

XLVIII. — LA MONARCHIE EST SAUVÉE

Quelques jours après l’exécution que nous venons de raconter, un homme monté sur un cheval gris-pommelé gravissait lentement l’avenue de Saint-Cloud.

Cette lenteur, il ne fallait l’attribuer ni à la lassitude du cavalier, ni à la fatigue du cheval ; l’un et l’autre avaient fait une faible course, c’était chose facile à voir, car l’écume qui s’échappait de la bouche de l’animal venait de ce qu’il avait été, non poussé outre mesure, mais retenu avec obstination. Quant au cavalier qui était, cela se voyait au premier coup d’œil, un gentilhomme, tout son costume exempt de souillure attestait la précaution prise par lui pour sauvegarder ses vêtements de la boue qui couvrait le chemin.

Ce qui retardait le cavalier, c’était la pensée profonde dans laquelle il était visiblement absorbé ; puis encore peut-être le besoin de n’arriver qu’à une certaine heure, laquelle n’était pas encore sonnée.

C’était un homme de quarante ans à peu près, dont la puissante laideur ne manquait pas d’un grand caractère. Une tête trop grosse, des joues bouffies, un visage labouré de petite vérole, un teint facile à l’animation, des yeux prompts à lancer l’éclair, une bouche habituée à mâcher et à cracher le sarcasme, tel était l’aspect de cet homme que l’on sentait au premier abord destiné à occuper une grande place et à faire un grand bruit.

Seulement, toute cette physionomie semblait couverte d’un voile jeté sur elle par une de ces maladies organiques contre lesquelles se débattent en vain les plus vigoureux tempéraments. Un teint obscur et gris, des yeux fatigués, rougis, des joues affaissées, un commencement de pesanteur et d’obésité malsaine, ainsi apparaissait l’homme que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Arrivé au haut de l’avenue, il franchit sans hésitation la porte donnant dans la cour du palais, sondant des yeux les profondeurs de cette cour.

A droite, entre deux bâtiments formant une espèce d’impasse, un autre homme attendait.

Il fit signe au cavalier de venir.

Une porte était ouverte ; l’homme qui attendait s’engagea sous cette porte ; le cavalier le suivit, et, toujours le suivant, se trouva dans une seconde cour.

Là, l’homme s’arrêta ; il était vêtu d’un habit, d’une culotte et d’un gilet noirs ; puis, regardant autour de lui, et voyant que cette cour était bien déserte, il s’approcha du cavalier le chapeau à la main.

Le cavalier vint en quelque sorte au-devant de lui, car, s’inclinant sur le cou de son cheval :

— Monsieur Weber ! dit-il à demi-voix. — Monsieur le comte de Mirabeau ? répondit celui-ci. — Lui-même, fit le cavalier, et, plus légèrement qu’on n’eût pu le supposer, il mit pied à terre. — Entrez, dit vivement Weber, et veuillez bien attendre que j’aie mis moi-même le cheval à l’écurie.

En même temps, il ouvrit la porte d’un salon dont les fenêtres et un seconde porte donnaient sur le parc.

Mirabeau entra dans le salon et employa les quelques minutes pendant lesquelles Weber le laissa seul à déboucler des espèces de bottes de cuir qui mirent à jour des bas de soie intacts et des souliers d’un vernis irréprochable.

Weber, comme il l’avait promis, rentra au bout de cinq minutes.

— Venez, monsieur le comte, dit-il, la reine vous attend. — La reine m’attend ? répondit Mirabeau. Aurais-je eu le malheur de me faire attendre ? Je croyais cependant avoir été exact. — Je veux dire que la reine est impatiente de vous voir... venez, monsieur le comte.

Weber ouvrit la fenêtre donnant sur le jardin, et s’engagea dans ce labyrinthe d’allées qui conduit à l’endroit le plus solitaire et le plus élevé du parc.

Là, au milieu des arbres, étendant leurs branches désolées et sans feuillage, apparaissait, dans une atmosphère grisâtre et triste, une espèce de pavillon connu sous le nom du kiosque.

Les persiennes de ce pavillon étaient hermétiquement fermées, à l’exception de deux qui, poussées seulement l’une contre l’autre, laissaient entrer, comme à travers les meurtrières d’une tour, deux rayons de lumière suffisant à peine à éclairer l’intérieur.

Un grand feu était allumé dans l’âtre, et deux candélabres brûlaient sur la cheminée.

Weber fit entrer celui à qui il servait de guide dans une espèce d’antichambre ; puis, ouvrant la porte du kiosque, après y avoir gratté doucement.

— Monsieur le comte Riquetti de Mirabeau, annonça-t-il.

Et il s’effaça pour laisser passer le comte devant lui.

S’il eût écouté au moment où le comte passait, il eût bien certainement entendu battre le cœur dans cette large poitrine.

A l’annonce de la présence du comte, une femme se leva de l’angle le plus éloigné du kiosque, et, avec une sorte d’hésitation, de terreur même, elle fit quelques pas au-devant de lui.

Cette femme, c’était la reine.

Elle aussi, son cœur battait violemment ; elle avait sous les yeux cet homme haï, décrié, fatal ; cet homme qu’on accusait d’avoir fait les 5 et 6 octobre ; cet homme vers lequel on s’était tourné un instant, mais qui avait été repoussé par les gens même de la cour, et qui, depuis, avait fait sentir la nécessité de traiter de nouveau avec lui par deux coups de foudre, par deux magnifiques colères qui avaient monté jusqu’au sublime.

La première était son apostrophe au clergé ;

La seconde, le discours où il avait expliqué comment les représentants du peuple, de députés de bailliages, s’étaient fait assemblée nationale.

Mirabeau s’approcha avec une grâce et une courtoisie que la reine fut étonnée de reconnaître en lui au premier coup d’œil, et que cette énergique organisation semblait exclure.

Ces quelques pas faits, il salua respectueusement et attendit.

La reine rompit la première le silence, et, d’une voix dont elle ne pouvait tempérer l’émotion :

— Monsieur de Mirabeau, dit-elle, monsieur Gilbert nous a assurés autre fois de votre disposition à vous rallier à nous.

Mirabeau s’inclina en signe d’assentiment. La reine continua.

— Alors, une première ouverture vous fut faite, à laquelle vous répondîtes par un projet de ministère.

Mirabeau s’inclina une seconde fois.

— Ce n’est pas notre faute, monsieur le comte, si ce premier projet ne put réussir. — Je le crois, Madame, répondit Mirabeau, et de la part de Votre Majesté surtout... mais c’est la faute de gens qui se disent dévoués aux intérêts de la monarchie. — Que voulez-vous, monsieur le comte, c’est un des malheurs de notre position... Les rois ne peuvent pas plus choisir leurs amis que leurs ennemis ; ils sont quelquefois forcés d’accepter des dévouements funestes. Nous sommes entourés d’hommes qui veulent nous sauver, et qui nous perdent ; leur motion qui écarte de la prochaine législature les membres de l’Assemblée actuelle en est un exemple contre vous. Voulez-vous que je vous en cite un contre moi ? Croiriez-vous qu’un de mes plus fidèles, un homme qui, j’en suis sûre, se ferait tuer pour nous, sans nous rien dire à l’avance de ce projet, a conduit à notre dîner public la veuve et les enfants de monsieur de Favras, vêtus de deuil tous trois. Mon premier mouvement, en les apercevant, était de me lever, d’aller à eux, de faire placer les enfants de cet homme, mort si courageusement pour nous, car, moi, monsieur le comte, je ne suis pas de ceux qui renient leurs amis, de faire placer les enfants de cet homme entre le roi et moi. Tous les yeux étaient fixés sur nous ; on attendait ce que nous allions faire. Je me retournai... Savez-vous qui j’avais derrière moi, à quatre pas de mon fauteuil ? Santerre, l’homme du faubourg ! Je suis retombée sur mon fauteuil, pleurant de rage, et n’osant même jeter les yeux sur cette veuve et ces orphelins !... Les royalistes me blâmeront de n’avoir pas tout bravé pour donner une marque d’intérêt à cette malheureuse famille ; les révolutionnaires seront furieux en songeant qu’ils m’étaient présentés avec ma permission. Oh ! Monsieur, Monsieur, continua la reine en secouant la tête, il faut bien périr, quand on est attaqué par des hommes de génie, et défendu par des gens fort estimables sans doute, mais qui n’ont aucune idée de notre position !

Et la reine porta avec un soupir son mouchoir à ses yeux.

— Madame, dit Mirabeau, touché de cette grande infortune qui ne se cachait pas de lui, et qui, soit par le calcul habile de la reine, soit par la faiblesse de la femme, lui montrait ses angoisses et lui laissait voir ses larmes, quand vous parlez des hommes qui vous attaquent, vous ne voulez point parler de moi, je l’espère. J’ai professé les principes monarchiques lorsque je ne voyais dans la cour que sa faiblesse, et que je ne connaissais ni l’âme ni la pensée de l’auguste fille de Marie-Thérèse ; j’ai combattu pour les droits du trône lorsque je n’inspirais que de la méfiance, et que toutes mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient autant de pièges ; j’ai servi le roi lorsque je savais bien que je ne devais attendre de ce roi, juste mais trompé, ni bienfait ni récompense ; que ferai-je donc maintenant, Madame, lorsque la confiance relève mon courage, et que la reconnaissance que m’inspire l’accueil de Votre Majesté, fait de mes principes un devoir ? Il est tard, je le sais, Madame, bien tard, continua Mirabeau en secouant la tête à son tour. Peut-être la monarchie en, venant, me proposer de la sauver, ne me propose-t-elle, en réalité, que de me perdre avec elle ; si j’eusse réfléchi, peut-être eussé-je choisi, pour accepter la faveur de cette audience, un autre moment que celui où Sa Majesté vient de livrer à l’Assemblée le fameux livre rouge, c’est-à-dire l’honneur de ses amis... — Oh ! Monsieur, s’écria la reine, croyez-vous donc le roi complice de cette trahison, et en êtes-vous à ignorer comment les choses se sont passées ? Le livre rouge, exigé du roi, n’avait été livré par lui qu’à la condition que le comité le garderait secret ; le comité l’a fait imprimer ; c’est un manque de parole du comité envers le roi, et non une trahison du roi envers ses amis. — Hélas ! Madame, vous savez quelle cause a porté le comité à cette publication, que je désapprouve comme homme d’honneur, que je renie comme député ? Au moment même où le roi jurait amour à la constitution, il avait un agent en permanence à Turin, au milieu des ennemis mortels de cette constitution ; à l’heure où il parlait de réformes pécuniaires, et paraissait accepter celles que l’Assemblée lui proposait, à Trêves existait, soldée par lui, habillée par lui, sa grande et petite écuries sous les ordres du prince de Lambesc, l’ennemi mortel des Parisiens, dont le peuple demande tous les jours la pendaison en effigie. On paie au comte d’Artois, au prince de Condé, à tous les émigrés, des pensions énormes, et cela sans égard à un décret rendu, il y a deux mois, et qui supprime les pensions. Il est vrai que le roi a oublié de sanctionner ce décret. Que voulez-vous, Madame, on a cherché, pendant ces deux mois, l’emploi de soixante millions, et on ne l’a pas trouvé ; le roi, prié, supplié de dire où avait passé cet argent, a refusé de répondre ; le comité s’est cru dégagé de sa promesse, et a fait imprimer le livre rouge... Pourquoi le roi livre-t-il des armes que l’on peut si cruellement tourner contre lui ? — Ainsi, Monsieur, s’écria la reine, si vous étiez admis à l’honneur de conseiller le roi, vous ne lui conseilleriez donc pas les faiblesses avec lesquelles on le sert... oh ! oui, disons-le, avec lesquelles on le déshonore ? — Si j’étais admis à l’honneur de conseiller le roi, Madame, reprit Mirabeau, je serais près de lui le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l’apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. Cette liberté, Madame, elle a trois ennemis, le clergé, la noblesse et les parlements. Le clergé n’est plus de ce siècle, et il a été tué par la motion de monsieur de Talleyrand ; la noblesse est de tous les siècles ; je crois donc qu’il faut compter avec elle, car, sans noblesse, pas de monarchie ; mais il faut la contenir, et cela n’est possible qu’en coalitionnant le peuple avec l’autorité royale. Or, l’autorité royale ne se coalitionnera jamais de bonne foi avec le peuple, tant que les parlements subsisteront, car ils conservent au roi, ainsi qu’à la noblesse, la fatale espérance de leur rendre l’ancien ordre de choses. Donc, après l’annihilation du clergé, la destruction des parlements ! Raviver le pouvoir exécutif, régénérer l’autorité royale, et la concilier avec la liberté, voilà toute ma politique, Madame ; si c’est celle du roi, qu’il l’adopte ; si ce n’est pas la sienne, qu’il la repousse. — Monsieur, Monsieur, dit la reine, frappée des clartés que répandait à la fois sur le passé, le présent et l’avenir le rayonnement de cette vaste intelligence, j’ignore si cette politique serait celle du roi ; mais, ce que je sais, c’est que, si j’avais quelque puissance, ce serait la mienne. Ainsi donc, vos moyens pour arriver à ce but, monsieur le comte, faites-les moi connaître ; je vous écoute, je ne dirai pas avec attention, avec intérêt, je dirai avec reconnaissance.

Mirabeau jeta un regard rapide sur la reine, regard d’aigle qui sondait l’abîme de son cœur, et il vit que, si elle n’était pas convaincue, elle était au moins entraînée.

— Madame, dit-il, nous avons perdu Paris ou à peu près, mais il nous reste encore, en province, de grandes foules dispersées dont nous pouvons faire des faisceaux. Voilà pourquoi mon avis, Madame, est que le roi quitte Paris, non pas la France ; qu’il se retire à Rouen au milieu de l’armée ; que, de là, il publie des ordonnances plus populaires que les décrets de l’Assemblée. Dès lors, point de guerre civile, puisque le roi se fait plus révolutionnaire que la révolution. — Mais cette révolution, qu’elle nous précède ou qu’elle nous suive, ne vous épouvante-t-elle pas ? demanda la reine. — Hélas ! Madame, je crois savoir mieux que personne qu’il y a une part à lui faire, un gâteau à lui jeter ; je l’ai déjà dit à la reine, c’est une entreprise au-dessus des forces humaines que de vouloir rétablir la monarchie sur les antiques bases que cette révolution a détruites. A cette révolution, tout le monde, en France, a concouru, depuis le roi jusqu’au dernier de ses sujets, soit par intention, action ou omission. Ce n’est donc point cette antique monarchie que j’ai la prétention de défendre, Madame, mais je songe à la modifier, à la régénérer, à établir enfin une forme de gouvernement plus ou moins semblable à celle qui a conduit l’Angleterre à l’apogée de sa puissance et de sa gloire. Après avoir entrevu, à ce que m’a dit monsieur Gilbert du moins, la prison et l’échafaud de Charles Ier, le roi ne se contenterait-il donc plus du trône de Guillaume III ou de Georges Ier ? — Oh ! monsieur le comte, dit la reine, à qui un mot venait de rappeler par un frissonnement mortel la vision du château de Taverney et le dessin de l’instrument de mort inventé par monsieur Guillotin ; oh ! monsieur le comte, rendez-nous cette monarchie-là, et vous verrez si nous sommes des ingrats comme on nous en accuse ! — Eh bien ! s’écria à son tour Mirabeau, c’est ce que je ferai, Madame ; que le roi me soutienne, que la reine m’encourage, et je dépose ici, à vos pieds, mon serment de gentilhomme que je tiendrai la promesse que je fais à Votre Majesté, ou que je mourrai à la peine. — Comte, comte, dit Marie-Antoinette, n’oubliez pas que c’est plus qu’une femme qui vient d’entendre votre serment, c’est une dynastie de cinq siècles, c’est soixante-dix rois de France, qui, de Pharamond à Louis XV, dorment dans leurs tombeaux, et qui seront détrônés avec nous si notre trône tombe. — Je connais l’engagement que je prends, Madame ; il est immense, je le sais, mais il n’est pas plus grand que ma volonté, plus fort que mon dévouement. Que je sois sûr de la sympathie de ma reine et de la confiance de mon roi, et j’entreprendrai l’œuvre. — S’il ne vous faut que cela, monsieur de Mirabeau, je vous engage l’une et l’autre.

Et elle salua Mirabeau avec ce sourire de sirène qui lui gagnait tous les cœurs.

Mirabeau comprit que l’audience était finie.

L’orgueil de l’homme politique était satisfait, mais il manquait quelque chose à la vanité du gentilhomme.

— Madame, dit-il avec une courtoisie respectueuse et hardie, lorsque votre auguste mère, l’impératrice Marie-Thérèse, admettait un de ses sujets à l’honneur de sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à baiser...

Et il demeura debout et attendant.

La reine regarda ce lion enchaîné qui ne demandait pas mieux que de se couchera ses pieds ; puis, avec le sourire du triomphe sur les lèvres, elle étendit lentement sa belle main, froide comme l’albâtre, presque transparente comme lui.

Mirabeau s’inclina, posa ses lèvres sur cette main, et, relevant la tête avec fierté :

— Madame, dit-il, par ce baiser, la monarchie est sauvée !

Et il sortit tout ému, tout joyeux, croyant lui-même, pauvre homme de génie ! à l’accomplissement de la prophétie qu’il venait de faire.